PRESENTATION DE MIRABEAU A LA COUR
serve clans notre organisation militaire actuelle (1). Le marquis professe, d'ailleurs, peu d'estime pour la vie de garnison qu'il a menée lui-même dans sa jeunesse. Il ne voit dans le service régulier qu' « une école et un emploi discipliné du temps perdu ». Il voudrait trouver pour son fils une occupation plus active, une mission extraordinaire. <c Je travaille, à présent, écrit-il au bailli le 2 avril 1771, à obtenir que ton neveu accompagne le comte du Muy, directeur général, dans sa tournée qui embrasse la Flandre, les Trois-Évécliés et l'Alsace. Si j'y arrive, ce sera temps et argent bien employés, et mon drôle remis en bonnes mains. » Malheureusement, le comte du Muy refuse de se charger « d'aucun suivant » et écarte a honnêtement » la demande du marquis, quoique celle demande soit appuyée par Mesdames tilles du roi. Deux autres tentatives pour attacher Mirabeau à M. de Marbœuf, commandant militaire de Corse, et pour le faire passer en Hongrie avec M. de Vioménil, qui se propose d'aller mettre, son épée au service de l'empereur, ne donnent pas un meilleur résultat. « On ne sait que l'aire en vérité de la jeunesse qui a de L'âme », s'écrie le marquis de Mirabeau «mi désespoir de cause. Faute de mieux, il
(1) u Cea sortes de capitaines, écrit le marquis, seize ans après, •' propos '1' son petit-ÛU 'lu Saillanl qui avait clé pourvu d'une commission semblable, ces sortes de capitaines n'onl aucun service ; c'esl même une grâce de leur permettre de joindre. » Le jeune du Saillanl, «ne pouvant souffrir d'être nu! », se fail attachera une compagnie, et fail le service commi pretnier dragon.
« jcllc » son fils dans Les bibliothèques où celuici, écrit-il, « passe les jours avec Gébelin eJ M. de Pompignan, et travaille et bouquine ». An retour de la belle saison, il recommence à l'eniployer à ses affaires rurales, d'abord en Limousin oùMirabeau séjourne encore pendant l'été de 1771, et ensuite en Provence. G'esl la que le jeune homme, désireux de se mellre à rouvert d'une tulelle assez étroite, las d'être tenu à cour! d'argent, non par avarice, mais par gêne réelle de la part de son père (1), va imaginer de se marier avec la même rapidité irréfléchie que le marquis avait apportée dans la conclusion de son propre mariag
§ 2. — Démêlés d'un futur tribun avec ses vassaux de Provence. — Le mariage de Mirabeau.
Avant de raconter le mariage de Mirabeau, nous devons appeler l'attention de nos lecteurs sur un autre épisode de sa jeunesse, intéressant à rapprocher des exploits philanthropiques accomplis par lui en Limousin dans la même année. Mirabeau va se montrer à nous celle fois sous l'aspect assez inattendu d'un jeune seigneur hautain et arroganl avec ses vassaux, prompt même à user
(1 Le marquis a toujours su la faiblesse èe n<* vouloir pas, comme on dit, o montrer la corde », de conserves par coiiséqueal un train de vie supérieur à ses ressources, el d'aimer mietu i Laisser accuser d'avarice par sea eo&nt9 que de Leur avouer franchement 8a situation pécuniaire.
du bâton contre les récalcitrants, comme certains personnages de nos vieilles comédies. Il n'aura plus affaire, ainsi qu'en Limousin, à une race relativement douce, habituée dès longtemps à plier devant l'autorité, qu'elle s'exerce au nom du seigneur, ou au nom de l' intendant, maître absolu dans cette partie de la France de l'administration des campagnes. Il va se trouver aux prises avec des populations ardentes et turbulentes comme lui, qui ont conservé beaucoup d'indépendance dans la gestion de leurs affaires locales, et parmi lesquelles circule déjà un souffle de rébellion contre les prérogatives demeurées aux seigneurs. « Le dévouement de mes pauvres Limousins, écrit le marquis de Mirabeau en 1770, marqué par des présents par un recours continuel dans toutes leurs affaires, l'obéissance au moindre mot, mille autres qualités (fui imposent des devoirs m'ouvrent autant le cœur que l'orgueil, la médisance et Tanimosité provençales me le déchirent. »
Le l'ail est, à en juger par l'exemple du marquis de Mirabeau, que le rôle de seigneur de paroisse ('■lail au xviii6 siècle, eu Provence plus qrae partout ailleurs ( 1), un rôle peu commode. Le marquis, presque toujours abseni d'ailleurs, ol représenté
(1) Voir sur tes intcouréoienta des rapports féodaux p'mr ceux mêmes qui en apparence en bénéficiaient, Les Mirabeau, t. II, chap» xix. » il n'y ;i plus -i\ seigneurs en Proveiiee, fosril le bailli de Mirabeau, qui ne plaident à présent arec fours communauti
par son homme d'affaires, ou son frère le bailli, qous apparaît constammenl en procès, ou en discussion d'intérêts avec ses communautés de Mirabeau e1 de Beaumont. Quelques bourgeois, propriétaires de bastides plus ou moins important» dirigent les délibérations des conseils de communautés, très régulièrement élus et assemblés, el exercent lour à tour les fonctions de consuls, dans l'esprit le plus hostile au seigneur. C'est surtout un procureur d'Aix, M. Mollet, qui est la bête noire du marquis el le chef de l'opposition contre lui (1).
Une des causes les plus fréquentes de différends entre le seigneur et les communautés est la condition des terroirs communaux, hois ou « terres gastes » (2), sur lesquels les droits respectifs sonl mal réglés et mal définis par une transaction du xvie siècle. Le seigneur revendique la propriété de ces terroirs. Les habitants des communautés prétendent sur eux dr< droits d'usage presque illimités, leur permettant d'y mener en toute liberté leurs troupeaux de chèvres, d'y établir des fourneaux [tour la fabrication du charbon, d'y prati-
(1) Sur la demande de son frère Le bailli, le marquis s'ad
à un certain moment à l'intendant pour obtenir contre M. Mottel l'exclusion des conseils de communautés. L'intendant, M. de La Tour, qui est d'ailleurs un ami du marquis, refuse tic prendre cette mesure.
(2) On entend encore aujourd'hui, eu Provence, par a terre gaste » un espace inculte susceptible uniquement de servir d<
e .ni bétail.
quer des coupes non seulement pour leur usage, mais même pour la vente au dehors. La conséquence de cet état de choses est une dévastation horrible des bois particulièrement nécessaires en Provence, dans l'intérêt de la défense du sol contre l'action érosive des eaux pluviales et torrentielles. Le seul remède à employer eût été le cantonnement, c'est-à-dire le partage, et comme propriété, et comme usage, des terroirs ainsi dévastés, entre le seigneur et les communautés ; on en eût de la sorte sauvé au moins une partie. Mais le marquis de Mirabeau avait cru pouvoir prendre un moyen plus radical. Il avait t'ait rendre, par son juge, une ordonnance réglementaire qui assimilait les bois et pacages dont il s'agit aux forêts de l'Etal, cl leur appliquait les règles de police de l'ordonnance royale de 1069. Grand soulèvement dans los communautés. Pour rétablir Tordre, le marquis ne pouvait recourir celte fois à son frère ; le bailli, à son corps défendant, venait de se laisser ramener à Paris et au Bignon. C'est le jeune comte qui est chargé par son père de celle nouvelle mission fort différente de celles qu'il avail reçues jusqu'ici. « A propos de fous, écrit le marquis le 26 décembre 1771, j'ai envoyé l'élixir de ma race en ce -cure à Mirabeau pour aviser à quelques bêtises populaires que ma police des bois a excitées sitôt que j'ai eu le dos tourné. »
Faire choix d'un pareil ambassadeur pour une telle mission c'était, comme on va le voir, jeter <\c
7i LE8 MIRABEAU
l'huile sur le lVu. La chronique des commuuauti pour ainsi dire, nousesl fournie, à œ mome»t, par une série de lettres d'un nommé Gastaud, témoin
fort malveillant pour le jeune comte cl qui joint
encore cependanl à sa chargede notaire de village Les fonctions de lieutenanl déjuge eu marquis de Mirabeau. Ses lettres sont précisémenl adn à ce M. Mottet, procureur d'Aix, donl aous avons parlé plus haut, et vers lemiel les habitants dos communautés se tournent toujours dans leurs difficultés avec le seigneuar 1 1).
A peine arrivé, Mirabeau envoie aux consuls une lettre de créance de son père, lettre qu'il à l'ail contrôler, c'est-à-dire , dans notre langage contemporain, enregistrer, pour se donner plus d'autorité.
En conséquence, écrit Gastaud le 18 décembre 1771, nous fûmes au château en corps de communauté pour lui rendre visite. Après le compliment fait d'un ton haut et fier, il nous dit qu'il était venu pour terminer toutes choses; que l'on abusait de la bonté de son père. Il nous dit de revenir le lendemain matin avec tous les principaux; qu'il écouterait tout le monde et rendrait justice; qu'il était indigné que l'on abusât ainsi des bontés de son père; que feu son grand-père avait écrasé par deux fois la communauté et que lui ferait pire encore, qu'il appesantirait sa main et écraserait tout. A des paroles de cette espèce, tout le monde se retira sans répondre le
(1J Nous devons communication de ces lettres, retrouvées dans les archives de la commune de Mirabeau, 8 M. Gabriel Lucas <lc Montigny.
mot. Le lendemain matin il ne s'y présenta personne que le consul. Il lui dit d'envoyer du monde, et surtout les officiers de justice. L'abbé Clapier (1) me dit de sa part d'y monter, ce que je fis avec trois ou quatre personnes. Voyant si peu de monde, il commença à dire au consul de prévenir la communauté qu'il était indigné de son procédé et de la délibération qu'on avait prise contre son père; qu'il voulait tout écraser ; qu'il donnait des ordres à ses gardes de saisir tous les bestiaux qui iraient au bois, et de conduire en prison ceux qui les mèneraient; qu'il ferait un exemple, et mille autres menaces. A l'instant nous lui tournâmes le dos sans lui dire mot.
Le soir même, il m'envoya dire par un des gardes, de me désister de ma charge de lieutenant de juge et de lui renvoyer mes lettres. Je chargeai le garde de lui dire que je le remerciais, et que je comptais l'aller prier de les reprendre... Votre présence, conclut le narrateur en invoquant le secours de M. Mollet, nous serait bien nécessaire ici, et tout le monde, qui vous verrait avec plaisir dans le conseil de la communauté, espère que vous nous ferez cette grâce.
Des menaces, le comte passe ;\<±("a vite aux actes; il fait dresser quelques procès-verbaux contre les habitants qui sont trouvés emportant du bois pour le vendre; il l'ail même saisi]' pur ses gardes quelques mulets chargés de bois. Il se rend ensuite au village voisin de lieaunionl pour y renouvelé)- ses tentatives d'intimidation.
Mais, écrit encore Gastaud, le -•'• décembre 1771, ayant voulu faire assembler le conseil, il n'y vint personne. Le
(1) Régisseur du marquis ck Miratw
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sieur Boycr, qui avait toujours été porte pour M. <le Mirabeau, a tourné casaque, et a remercié de sa charge de lieutenant déjuge. Le greffier et le procureur juridictionnel en ont fait autant, et ils ont été remplacés. Le soir, M. le comte, étant sorli, trouva un pauvre paysan qui se relirait chez lui. Il lui demanda où il allait, et celui-ci lui ayant répondu qu'il se relirait chez lui, il lui donna plusieurs coups de bâton. Ces procédés ne font qu'indisposer tout le inonde, tant de l'un que de l'autre endroit ; je ne crois pas qu'il puisse rien pacifier en agissant de la sorte.
Il est difficile d'admettre que Mirabeau ait ainsi bâtonné un pauvre paysan qui lui aurait répondu poliment. II. esl probable que le narrateur hostile défigure un peu les circonstances (1).
Quoiqu'il en soil, la lutte s'envenime au debul de
(1) Nous avons un autre récit, fort sujet à caution, il est vrai, mais fort différent, des faits racontes par Gastaud. Ce récit est écrit par l'abbé Castagny, l'ancien homme d'affaires du marquis de Mirabeau, que celui-ci avait donné pour guide à fils. « J'ai accompagné, dit l'abbé dans une de ses lettres au marquis de Mirabeau, M. le comte voire fils à Mirabeau... A notre arrivée, il voulut faire assembler le peuple, mais il n'en put venir à bout. Cinq d'entre eux vinrent le voir, parmi lesquels ii n'y on avait qu'un de suspect ; il les harangua une douceur et une dignité qui me Qrent verser des larmes. Tout fut inutile; ils avaient été prévenus par deux personnes que, dans peu. ils ne payeraient plus de tailles, ... de sorte qu'il n'j a rien à faire de ce côté-là.
« Quant à Beaumontj il a fait la même cérémonie, ils L'onl écouté, il- onl dit qu'ils ne voulaient pas plaider ; mais le boute-feu les ayant Instruits, il- répondirent qu'il fallait consulter de nouveau. Je vous assure que Monsieur votre iil> leur dit des choses si sensibles qu'à moindre d'être méchant- à l'excès ils auraient dû se rendre... Comme le peuple commençait d'être Louché, Bnyer se leva el lui dii : a Si vous Qéchiss
l'année 1773; M. Mottet est nommé consul à la fois à Mirabeau et à Beaumont. Le comte répond naturellement à ce défi en redoublant d'arrogance.
Depuis votre départ tout a paru tranquille à Mirabeau, écrit Gastaud à M. Mottet le 9 janvier 1772. Il n'en a pas été de même à Beaumont. Le jour des Rois, M. le comte de Mirabeau s'y étant rendu, il est d'usage que sur le soir, à une certaine distance du village, on va allumer plusieurs fagots de bois que Ton appelle usagèrement des fascailles. M. le comte était venu hors de la porte du lieu, où il y a un grand nombrede personnes, et le cadet Boyer ne s'apercevant pas de sa présence, étant auprès de lui, il lui jeta son chapeau par terre avec sa canne. Le sieur Boyer s'étant excusé en disant qu'il ne l'avait pas vu, M. le comte lui dit qu'il devait prendre garde et bien d'autres paroles un peu fortes qui animèrent le sieur Boyer, qui, ayant remis son chapeau sur sa tête, lui dit qu'il ne lui devait rien, qu'il ne le recontaissait pas encore pour seigneur, et qu'il n'avait qu'à hasarder de lui faire tomber une seconde fois son chapeau, et que pour lors il verrait beau jeu. Sur ces paroles, M. le comte trouva à propos de se retirer, sans quoi il est probable qu'il serait arrivé du désordre. Voilà les nouvelles du pays.
Ce n'était pas sans arrière-pensée de vengeance que le comte cédail ainsi le terrain à un de ses vassaux assez audacieux pour lui résister en face. Non- le voyons, trois mois après, essayer de faire enlever par la maréchaussée de Manosque, nous
o je vous abandonne pour toujours et je von- laisserai dévorer a petit à petit. » De façon que la pluralité dos voix fut pour consulter... Depuis longtemps les méchants ont persécuté les bons qui ont toujours ou tort, parce qu'on ne connaissait, dans ces deux paroisses, que la vexation et l'iniquité. »
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ne savons sous quel prétexte, deux habitants de
Iic'iuiiimii cl nolnniiiiciii un Boyer qui nous paraît bien être le même <[ue celui dont il vient d'être question (1).
Nous pourrions encore mettre à profit les lettres
du notaire Gastaud. Elles sont curieuses, comme expression de l'état des esprits dans un coin de la Provence quelques années avant la Révolution. La haine pour le curé s'y associe à la haine pour le seigneur. « Le curé, dit Gastaud, est un cafard qui a porté plainte de ce qu'on ne tenait pas de corde aux cloches. C'est à lui à en fournir, s'il veut sonner la messe. Il ferait bien mieux de conseiller au seigneur de faire faire d'autres mesures au lieu des siennes qui sont fausses... M. le curé de Mirabeau est In poison de tout (sic), et dispose de M. le comte comme il veut. » Il ressort pareillement de ces lettres que les procédés du
(I) Nous 'retrouvons dans le mémoire apologétique adressé par Mirabeau à son père du donjon de Vincennes, à la fin do 1777, le passage suivant qui doit aussi se rapporter au môme Boyer :
« L'aventure de Boyer survint. J'ose dire que je m'y conduisis avec une sagesse au-dessus de mon âge ; non assurément que je no fusse poussé par des conseillers assez violents. La province s'étonna de mon procédé. Un de vos parents dil au milieu d'un grand cercle : Je n'aurais jamais cru que tlu sang de macreuse coulât dans les veines d'un Mirabeau. Vous savez si e'esl à la lenteur de mon sang qu'il fallait attribuer ma modération. J'obtins tout le succès que je pouvais désirer, el si je n'eusse arrêté, par une déclaration formelle et publique. Le lieutenant criminel entraîné par i\c> témoins qui sans doute avaient mal vu, Boyer était condamné à la corde. Privé des talents du célèbre Thébain, j'en avais du moins le- sentiments. »
jeune seigneur inspirent plus de mécontentement que de crainte à ses vassaux. « M. le comte, y lisons-nous, toujours extrêmement haut, voit et comprend que l'on ne craint guère ses menaces. » Ces « républicains » , comme les appelle quelquefois le bailli, ont déjà le sentiment de leur puissance. Ils savent qu'ils trouveront à Aix chez les administrateurs élus de la province, qui appartiennent presque exclusivement au tiers état (1), chez les avocats et les procureurs qui exercent une influence prépondérante même sur les cours souveraines, appui et protection. Que le seigneur ail paru excéder ses droits, fût-ce sur un point de peu d'importance, qu'il ait voulu les obliger, par exemple, à attacher un bâton au collier de leurs chiens, dans un intérêt de sûreté publique, et qu'il ait fait tuer quelques chiens trouvés en contravention à cet ordre, ils n'hésiteront point à engager un gros procès qu'ils seront presque sûrs de gagner. Dans l'affaire des bois qui était d'une tout «mi ilrc conséquence, ils finirent par avoir raison du marquis de Mirabeau; l'ordonnance de son juge contre laquelle ils protestaient, fut annulée par la chambre des eaux el forets du Parlement de Pro-
! Noua aurons à revenir sur la constitution particulière de la Provence avant la Révolution. Cette province était administrée par un.- assemblée, dite assemblée des communautés, qui comprenait, outre la municipalité de la ville d' Ai x, des représentants élus dans chaque circonscription ou viguerie par la réunion des consuls des diverses communautés, t. es deux ordres privilégiés y députaient seulement deux procureurs joints chacun.
vence. L'agitation provoquée par cette ordonnance, attisée par les bravades du comte, se perpétua d'ailleurs, tanl que celui-ci demeura a la tête de l'administration des terres paternelles de Provence, c'est-à-dire jusqu'au commencement de 1774, Les désordres de conduite du jeune seigneur ne contribuèrent pas à la calmer. El lorsque, quinze ans après, se répandit, dans les campagnes provençales, l'écho des harangues enflammées où le fier châtelain d'autrefois préludail à sus succès d'orateur, et tonnait à Aix contre l'aristocratie, les paysans de Mirabeau durent hocher la tête en rappelant leurs souvenirs, et accueillir avec quelque ébahissement la nouvelle (Tune telle métamorphose.
Mais il nous faut reprendre la suite de notre récit. Les grandes affaires du comte à Mirabeau ne l'empêchèrent pas de paraître à Aix dans l'hiver de 17"w2. La fille unique du marquis de Marignane, âgée de dix-huit ans(l), étaitalors une des héritières les plus recherchées de cette ville el de toute la Provence. Sans compter les expectatives incertaines, elle devait avoir un jour une fortune assurée de plus de cinq cent mille livres (2). C'était beaucoup pour le temps el le pays. Son père possédai! plusieurs terres magnifiques, el notammenl
(1) Marie-Marguerile-Ëmilie de Covcl de Marignane.
Nous laissons de côté bien entendu les exagérations du comte, el nous dous en tenons aux évaluations du marquis de Mirabeau.
celle de Marignane; il était seigneur des îles d'Or, ou îles d'Hyères. Dès 1770 le bailli de Mirabeau avait songé à ce parti pour son neveu; et le jeune comte lui-même avait pris assez à cœur le projet de son oncle, si l'on en juge par le passage suivant d'une lettre écrite à cette époque par Mme de Cabris : « Je t'avertis en amie, écrit la sœur au frère le 25 septembre 1770, que MUe de Marignane est promise au fils du président d'Albertas. Tu t'y es pris trop lard. D'ailleurs n'y aie point de regret. Elle est affreuse quant à la figure, et fort petite. »
Les visées matrimoniales de Mirabeau s'étaient tournées d'un autre côté pendant la saison qu'il avait passée à Paris. Il s'était offert à brûle-pourpoint et sans succès pour épouser une jeune fille qu'il avait rencontrée au bal. Retrouvant à son nouveau voyage en Provence Mllc de Marignane non encore établie, il en revint au projet de son oncle. L'appréciation féminine que nous avons citée tout à l'heure n'était pas absolument équitable. Le marquis de Mirabeau a tracé, en 1774, de Mlle de Marignane, devenue sa belle-fille, un portrail plus détaillé et moins défavorable. « Ma bellefillo, écrit-il, csl d'une figure très ordinaire au premier abord. Elle se tient tout de côté, quoiqu'elle ail d'ailleurs la taille bien (1), en un mol le premier abord n'est pas trop avantageux, loin de là; mais
(lj La comtesse de Mirabeau avoue elle-même, nu contraire, un défaut marqué dans sa taille.
elle a tan( de sensibilité el de franchise (ceci, comme
on le verra, est contestable) qu'elle intéres promptement, quand sa timidité ne l'engoué pas. Elle a d'ailleurs del'esprit, voit tout el juge tout. »
Le marquis nous peint encore, dans la même lettre, sa belle-fille espiègle et rieuse, ayanl dans la mémoire une collection d'histoires provençales fort salées, qu'elle conte moitié en patois, moitié en français de la manière la plus comique du monde. Un peu plus lard il parlera de sa « gentillesse d'esprit », de son « recoin de singe dans les manières et les jeux ». M. Portails, le fils du célèbre rédacteur du (Iode civil, adversaire de Mirabeau comme avocat de sa femme dans leur procès en séparation, avait vu tout enfant Mmc de Mirabeau dans le cabinet de son père, et elle lui avait laissé un vif souvenir « de ses grands veux « noirs » et de son regard caressant » (1). Elle avait une voix superbe, et chantait remarquablement; (2) ; c'était un point commun entre elle et Mirabeau, doué du même goût et du même talent. A vrai dire, c'était le seul. « Elle n'avait, écrit son mari le w2i octobre 17X0, ni l'âme forte ni l'esprit élevé, mais elle était née pour être raisonnable, quoique bien mal élevée, el elle l'aurait été
(1) Voir lea mémoires de M. le comte Portalis dans le Recaeil des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques,