tome XLVII
(•2) « Ce singe mélodieux », dit quelque pirt te marquis à propos d'elle.
si je n'eusse pas été très fol et d'une volée Irop haute et trop inégale pour elle. » Fille et petitefille d'époux séparés, elle devait retrouver cette tradition, et se charger de la continuer dans la famille où elle allait entrer. Son père, « bonhomme et homme d'honneur à la française », dit le bailli de Mirabeau, mais d'une inertie « qui le tenait tous les matins quatre heures les jambes sur les tablettes de sa cheminée avec un Mercure », passait sa vie au milieu d'une société de plaisir qui se réunissait au château de Tourves, chez le fastueux comte de Yalbelle (1), et qu'on avait surnommée la Cour cl amour, par réminiscence du moven âge. « Grondée du matin au soir, écrit encore le bailli, par son aïeule, chez qui elle demeurait, et qu'on avait surnommée par excellence la Reuarelle, négligée par son père, et maltraitée par sa mère, tout ce qui tirait la jeune fille de là dut lui paraître admirable. »
Elle était naturellement entourée de prétendants plus riches en général que Mirabeau. Elle était même, lorsque celui-ci se mit en tête de conquérii' sa main, promise au jeune marquis de la La Valette. Piqué au jeu par les difficultés mêmes qu'il rencontrait, Mirabeau n'abandonna pas la
(1) Joseph-Alphonse-Omer, comte de Valbelle, rte" en 1721), maréchal de camp, mort ;'i la fin do 1778, au moment oii iJ venail d'être nommé lieutenant généra] de Provence. Il laissa par testament un Legs à L'Académie française, <'i Bon éloge fui écrit par d'Alembert.
partie, et pour son malheur il la gagna à lui tout seul et sans l'appui de son père el de son oncle, alors absents de Provence. Il a raconté lui-même à sa manière celte campagne matrimoniale, où il dut, suivant l'expression de son oncle, « séduire toutes les femelles ascendantes, descendantes et de niveau » de la famille el de l'entourage. Il l'a racontée d'abord dans le mémoire apologétique écrit de Vincennes et publié avec les lettres ta Mme de Monnier (1), puis dans une lettre du 15 octobre 1780, adressée à sa sœur, Mme du Saillant, lettre dont nous reproduisons une grande partie, parce qu'elle n'a pas été citée entièrement dans les, Mémoires de Mirabeau, et qu'elle est d'ailleurs fort jolie.
Tu sais ou tu ne sais pas, écrit-il dans cette lettre, que Mmc des Rolands était la reine de la Cour d'amour du comte de Yalbelle. Ce mot Cour d'amour est une ex pression consacrée pour exprimer la société de Tourves, d'où M. de Marignane ne sortait jamais. Or, tous les parents de M. de Valbelle, tous ses amis voulaient qu'il épousât M"° de Marignane. M'n° de Valbelle lit un voyage en Provence pour l'y déterminer. Mme des Rolands, qui attendait tous les jours la mort de son octogénaire mari, fut alarmée comme tu peux croire; et la voilà qui brasse le mariage de La Valette. M"" de Marignane, qui s'ennuyait à périr chez sa grand'mère. consent à tout. M. de Valbelle avec sos grands airs dit: J'arrangerai cela. Mmc de Croze (l'amie de M. de Marignane) parle; celui-ci obéit. Le ma-
(1) Voir dans L'édition originale des Lettres de Mirabeau,
écrites du donjon de Vincenoes t. 1er, i •- et soi vantes.
riage est conclu, quoique la grand'mère jetât feu et flammes, quoique le marquis de Grammont, le marquis de Caumont, le vicomte de Ghabrillan, M. d'Albertas, etc., se présentassent alors avec les propositions les plus séduisantes. Je parais moi aussi. Un mot de mon père m'avait piqué (1) ; je me remue ; le jour était pris pour signer les articles. On est tout étonné de voir Mue de Marignane tergiverser. La Cour d'amour sent bien d'où le coup part. On cabale avec fureur contre moi ; La Valette se répand, dit-on, en propos sur ma naissance, mon personnel, ma fortune. Je prouve que La Valette n'a pas même l'honneur d'être jaune (J2), comme on dit, car il n'est pas gentilhomme ; et qu'il aura à peine douze mille livres de rente. Mlle de Marignane dit : <■ J'ai promis, monsieur, mais c'était sur un faux exposé. » — « Qui peut avoir F audace de dire cela t » — La grand'mère de son ton de fausset: « C'est le comte de Mirabeau, monsieur, qui m'a prié de le nommer.» M. de La Valette partit le lendemain. Tu crois bien que la Cour d'amour en fut un peu pis qu'enragée. Eh bien ! j'eus l'efTront3rie de m'épauler d'eux tous, et j'en avais besoin, car il fallait faire violence à M. de Marignane. Mrae des Rolands parut me pardonner. Des sottises, des étourderies de jeune homme emmêlèrent ce succès qu'au reste je n'ai jamais cru réel ; je réussis à ma chose, c'est tout ce que je voulais.
(1) D'après le mémoire rédigé à Vincennes que nous avons déjà cilé, Mirabeau ayant demandé une première fois, dès son arrivée à Aix, la main de M"0 de Marignane et ayant été éeonduit, son père lui aurait écrit que « toutes ses démarches étaient dignes les unes des autres », et « qu'il avait perdu sa fortune par sa faute ».
(2) On désignait par IVpithèle de jaunes certaines familles nobles dont les membres étaient ex ilus de l'ordre de Malte, en raison de l'origine juive dequelqu'uo de leurs ancêtres paternels
ou maternels.
Il ressorJ de oe récit, comme aussi de celui qui a été imprimé dans la correspondance de Yincennes, que le mariage ne fut, de pari cl d'autre, qu'en apparence sculcmcni un mariage d'inclination. M110 de Marignane se laissa assez passivement emporter d'assaut. Quant à Mirabeau, il obéit d'abord h une pensée d'intérêt ; peut-être mlra-t-il ensuite assez dans son rôle pour s'approprier les sentiments du personnage d'amoureux qu'il jouait. Il ne se fit pas scrupule, en lous cas, d'employer, en vue d'en finir avec les hésitations de M. de Marignane et de rendre le mariage inévitable, des manœuvres compromettantes pour l'honneur de la jeune fille qu'il recherchait. Nous trouvons à cet éffard dans une des lettres de Mirabeau à M. de Malesherbes, en 1776, lettres imprimées et réunies sous forme de mémoire contre le marquis, une phrase qui constitue presque un aveu. « M"° de Marignane était essentiellement compromise, est-il dit dans celle lettre. .le l'aimais, je me croyais aimé, je résolus iVcu finir (1). » — a J'ai ouï dire, raconte Dumonl (de Genève) dans ses Souvenirs sm> Mirabeau, que pour obtenir sa femme Mirabeau eul recours à des moyens qui montrent bien peu de délicatesse. Les parents la lui refusaient, el il s'agissait d'éloigner un rival
I) Lettre à M. de Malesherbes du 27 février 1776. Notons aussi que Mirabeau dans le mémoire écrit à Vinodones, et où se trouve Sun premier récit, parle de la « pusillanimité » de M"" de Marignane en présence des efforts qu'il tentait pour obtenir sa main.
dangereux. On dit qu'après avoir gagné une femme de chambre de la maison dont il obtenait des rendez-vous, il allait de nuit, en voiture, dans une rue voisine pour donner à ses démarches un un air de mystère qui pût éveiller la curiosité. Cette voilure restait là plusieurs heures, et les espions du rival rapportèrent bientôt que le comte de Mirabeau se rendait dans la maison et y demeurait jusqu'au matin. La réputation de la demoiselle fut compromise, le rival battit en retraite, et les parents se trouvèrent trop heureux de prévenir un éclat par un mariage : cette union, qui avait commencé par l'amour enté sur la fraude, fut bientôt suivie par des infidélités réciproques et une séparation sans retour (1). »
L'union ayant eu, fort rapidemenl en effet, des suites fâcheuses, le marquis de Mirabeau s'est toujours défendu non seulement de bavoir favorisée, mais même d'y avoir encouragé son fils. Rien n'était [dus hasardeux que cette transformation en chef de famille d'un jeune homme aussi peu mûr de caractère, aussi dominé par les entraînements de l'heure présente. Nous avons vu le marquis déclarer, en 1770, que ^son (ils ne lui paraissait encore bon à marier qu'avec l'impératrice Catherine de Russie, Depuis lors, l'exubé-
(1) Les détails rapportés par Dumont (<lc Genève] peuvent bien n'être pas complètement exacts. Mais le fond de ce qu'il raconta l'est, et il y ;i ,'i cet égard, ;'i \i\, une snrie de tradition populaire constatée par M. Roux-Alphérsn dans sou ouvrage sur les Iiur^ cTAlx.
rance sanguine du comte n'avait pas dû lui paraître fort calmée. Il est certain que dès la première lettre où il annonce à la comtesse de Rochefort, le 1er mai 1772, l'événement qui va s'accomplir, le marquis en parle comme s'il n'avait eu aucune part à sa détermination. « L'incrusté museau de mon fils, écrit-il, avec toutes ses grâces tant naturelles qu'acquises, a trouvé en Provence, où je l'avais envoyé pour faire peur à des plaideurs, à se faire accepter, désirer et enfin rechercher en mariage. Il est bon de vous dire que j'ai un impogno de plus que bien d'autres, c'est que j'ai pris le tic et la prétention de vouloir faire mes affaires et d'être honnête homme nonobstant. Il fallait ôler de dessus ma conscience le remords futur d'avoir offert une tête de cet acabit-là pour en faire un père de famille. J'ai donc longuement et fortement protesté que nous ne le connaissions et ne l'offrions, que je le laissais a Âix, ville grande comme une tabatière, pour qu'on le connût, jugeât, etc. Enfin, on s'en charge, on le veut, el moi je le donne. »
Sa conscience ainsi dégagée, le marquis, comme nous l'avons dit précédemment, ne laissa pas que de faire à son fils un traitement fort convenable, eu égard surtout au délabrement de sa fortune el aux sacrifices minimes que s'imposait le père de la future héritière (1). Tandis que M"° de Mari-
(1) Voir Les Mirabeau, lome II, chapitre xxvm.
gnane ne recevait en fait d'avantages immédiats qu'une pension de 3,000 livres, Mirabeau était pourvu par son père d'une pension du double. Cette pension, imputable sur les fermages des terres de Mirabeau, devait croître de 500 livres chaque année, à partir de 1773, jusqu'à concurrence de 8,500 livres. Le marquis nommait, d'ailleurs, son fils aîné aux substitutions de sa maison (1), alors qu'il était libre de faire porter cette nomination sur son second fils. Il envoyait à sa future belle-fille 12,000 livres de diamants et des cadeaux de prix ; le bailli se chargeait de la corbeille. Ces petits détails ne sont point inutiles pour répondre aux accusations de parcimonie et de dureté lancées plus tard par Mirabeau contre son père.
Le marquis avait fait autrefois de très réels et de très inutiles efforts pour décider sa femme à assurer après elle à leur fils aîné le bien qui lui appartenait en propre. Les démêlés d'iulcivl, de plus en plus vifs, auxquels la succession de Mmede Vassan avait donné naissance, l'empêchèrent de renouveler ses insistances au moment du mariage du comte. Il réservait d'ailleurs ces insistances, dit-il dans une lettre du 1er juin 1772 au ministre Bertin, pour le mariage de son second fils. Mal disposée cadre son fils aine par cela seul qu'il
(l) Ces substitutions comprenaient la majeure partie des terres <!>■ la famille en Provence.
était alors ilans les lionne- grâces de son père, la marquise ne voulul point contribuer a le doter, et refusa môme de se faire représenter au contrai de mariage.
C'est le 23 juin 177w2, quatre mois après les premières démarches auprès de M. de Marignane, que le mariage fut célébré à Aix en grande pompe. La situation matérielle du jeune ménage n'était point en réalité aussi précaire qu'on Ta dit. Il réunissait un revenu de 8,500 livres qui devait h prochainement être porté à 11,500. A la mort de la marquise douairière de Marignane, grand1 mère de la nouvelle mariée et fort Agée alors, il devait entrer en jouissance d'un capital de GO, 000 livr< En attendant, il devait être logé et nourri à Aix. chez celte dame, avec les domestiques et plus tard avec les enfants, moyennant une modique somme annuelle de 2,400 livres. Le château de Mirabeau, tout meublé, était mis à sa disposition. Ses ressources actuelles n'étaient donc point horde proportion avec ses charges. Quant aux perspectives d'avenir, elles étaient, nous le savons, fort belles.
Avantageusement établi, Mirabeau avait toujours \\n pied au service par son grade de capitaine de dragons. Il était en mesure, i:vi\cr an crédit encore très réel de son père et à ses talents personnels, de fournir une carrière régulière et brillante dans une des voies ouvertes à l'activité des jeunes gens de sa naissance. Il nous reste à
examiner par quel enchaînement de circonstances, par quelle succession de fautes et de malheurs ce jeune gentilhomme, débutant dans la vie sous les plus favorables auspices, est devenu un « déclassé » dans toute la force du terme, renié par la société à laquelle il appartenait, suspect à tous et condamné, dans le grand bouleversement qui se préparait, au rôle d' « agitateur ».
L ANNEE CRITIQUE DE LA JEUNESSE DE MIRABEAU. — MIRABEAU ET MADAME DE CABRIS. — L AFFAIRE VILLENEUVE-MOUANS.
Nous avons laissé Mirabeau marié et établi en Provence. Le marquis son père, qui n'avait pas laissé s'accomplir son mariage sans scrupule, parait d'abord se louer beaucoup du résultat. Il est enchanté des Ici 1res de sa belle-fille ; il croit même s'apercevoir que la comtesse exerce une influence heureuse sur son mari : « Nos jeunes gens se démènent à Mirabeau, écrit-il au bailli le 1er septembre 177w2. J'ai été vraimenl chagrin que lu n'aies pas joui de* lettres de cette jeune femme à son arrivée. Mlle montre bien de l'esprit ingénu, lin ci sensible, et surtout nu goûl infini. Elle a d'abord marqué beaucoup d'attrail pour celle
maison grande, noble, bien fermée, cl puis l'air et l'eau ! Elle avait tan! désiré du haut el bas, et un château qui dominât le village. Notre fol gobe cela, chasse, se démène, et m'assure qu'à moins de couches, ils ne sortiront de là que quand je les chasserai. Tu sens bien que j'aide de mon mieux, mais adroitement à leur bien-être de se trouver seuls, et ses lettres à lui sont beaucoup plus rang* et plus suivies. J'espère tout enfin si cette jeune femme ne prend mal. » — « Tu aimeras trop la nièce quand lu verras ses lettres, écrit encore le marquis quelques jours après. Elle a l'esprit vif, gai et plaisant, el très sensible... Elle me dil : Nous courons après F ordre, et j'espère que nous rattraperons. Ils donnent en argent le pain et le vin à leurs gens ; elle dit qu'ils vivent à bon marché, grâce au gibier. Elle est d'ailleurs incommodée et grosse... En vérité, c'est un joli enfant. » Les espérances de grossesse, dont parle le marquis, ne paraissent pas s'èhv réali» aussitôt. G'esl seulement au mois d'octobre «le Tannée suivante qu'un enfant naît au jeune nienage un garçon qui reçoit connue son grandpère paternel le nom de Victor. Grande occasion, comme on le pense bien, d'illuminations et de réjouissances villageoises au Bignon, où le marquis se trouve alors. Un Te Deum est même chanté à l'église de la paroisse.
I >es ce moment cependant, les présages heureux du marquis commençaient à être démentis. Des
symptômes graves de dérangement s'étaient déjà manifestés dans la conduite de son ftTs, trop longtemps abandonné à une vie oisive de propriétaire campagnard et de gentilhomme de petite ville, qui ne fournissait point à sa turbulence l'occasion de se dépenser sans inconvénient. Par malheur, l'oncle de Mirabeau, le bon, le sage, le vertueux bailli, n'était plus en Provence alors ; il l'avait quittée peu de temps avant le mariage de son neveu pour s'installer à Paris auprès du chef de la famille. Le nouveau marié avait donc recommencé à s'endetter; et le chiffre de ses engagements croissai! chaque jour d'une manière inquiétante. Poursuivi à Aix pour des lettres de change souscrites antérieurement à son mariage, il avait répondu aux réclamations de son créancier en l'accablant de coups. Comme ces procédés sommaires inspiraient une certaine terreur aux pacifiques hommes de loi, aucun procureur d'Aïx n'avait consenti à se charger de la cause du créancier; l'autorité judiciaire avait dû en désigner un d'office, et cette victime du sort avait été injuriée et menacée chez elle par le redoutable débiteur. Telles sont, du moins, les allégations contenues dans une lettre de M. d'Albertas, premier présidenl du parlement de Provence renouvelé par le chancelier de Maupeou. Cette lettre, adressée au marquis de Mirabeau, porte la date du BO juillet 1 77-5. Le présidenl d'Al bertas y raconte encore quelques autres incartades du jeune comte. Il se sérail répandu en
propos outrageants contre le nouveau parlemenl el son chef; il aurail essayé de bousculer ce dernier, le croisanl dans la rue; il aurait rossé un paysan qui le lui aurait, à la vérité, bien rendu ; il aurail pris l'habitude d'en user de même avec ses donc tiques qui le quitteraient tous en portant plainte contre lui. La lettre du président au marquis conclut ainsi : « Je crois devoir, en bon parent et en ancien ami, vous porter des plaintes dicté par l'amitié, et vous prévenir sur les dangers auxquels s'expose une tête fougueuse, livrée à ellemême, qui se ruine de gaieté de cœur, et qui, cependant, a encore la main plus légère à frapper qu'adonner. » Le témoignage de M. d'Albertas esl peut-être un peu suspect. Son fds, en elïet, avait été un des prétendants à la main dcMllc de Marignane évincés par Mirabeau. Celui-ci, en outre. s'était piqué de prendre parti contre les nouveaux parlements. C'était alors affaire de bon ton autant que de principes. M. d'Albertas devait donc être mal dispose contre lui. Cependant ses accusations, celles notamment qui s'appliquent à la légèreté de main de Mirabeau, ne sont pas dénuées de vraisemblance, on s'en convaincra par la suite.
Fort peu de temps après la naissance de son petit-fils, le marquis de Mirabeau, alors on bulle aux premières hostilités de sa femme et obligé de se tenir éloigné de Paris pour éviter de la recevoir au domicile conjugal, où elle revendiquai! fièrement sa place, recevait une autre lettre, signée celle
fois de M. de Marignane, le propre beau-père de son fils , et qui lui révélait une situation assez grave pour motiver un prompt recours à l'autorité du gouvernement. Nous donnons cette lettre presque en entier; elle est importante, parce qu'elle montre bien quel a été le but du premier ordre du roi obtenu par le marquis contre son fils marié, de l'assentiment même de celui-ci :
Aix, 28 novembre 1773.
Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, disait M. de Marignane, il s'est passé peu de jours qui ne m'aient donné connaissance de quelque nouvelle dette, ou de quelque bijou vendu ou mis en gage. Des diamants que vous avez envoyés à ma fille avant son mari nge, du peu que je lui ai donné, il ne reste rien que deux bracelets, un qui vient de vous et un autre que M. votre fils avait fait fabriquer ici. Le reste a disparu, si ce n'est que mis en gage, ou est tout à fait vendu. La toilette a disparu. (Il s'agit d'une toilette en vermeil, fort précieuse, donnée par le marquis à sa belle-fille.) Les mille écus de pension que je lui dois sont cédés pour trois ans. Plusieurs lettres de change échues ont été déjà protestées. En un mot, la position de M. votre fils commence à l'effrayer lui-même. J'ai vu une lettre écrite à M. Raspaud (un notaire d'Aix, ami des deux familles de Marignane et de Mirabeau, et juge seigneurial du marquis de Mirabeau), dans laquelle il lui marque que ni vous ni moi ne voulant point prendre d'arrangement avec ses créanciers, plutôt que de se trouver à leur merci, il est tout prêt à vous prier de solliciter une lettre de cachet qui le renferme au château d'If, ou dans tout autre château qu'il vous plaira de choisir. Vous sentez bien qu'étmt dans cette disposit. m. 7
tion, il regardera comme une très grande grâce l'ordre
du ioy que vous vous proposez de lui faire donner pour demeurer au château de Mirabeau, si c'est toujours voire intention. Je vous avertis qu'il n'y a pas de lemps à perdre... Ces dettes sont les trois quarts usuraires, ce monsieur n'ayant eu alî'aire qu'à des juifs lorsqu'il a voulu trouver de l'argent. . . Une fois l'ordre arrivé et expé lie', nous nous occuperons plus en détail des arrangements avec les créanciers. M. Raspaud, de qui je tiens une partie des détails que je vous mande, plusieurs créanciers s'étai.t adressés à lui, n'avait pas osé vous en écrire, de peur de se trouver compromis avec M. votre (ils, avec qui je suis fort aise qu'il ne le soit pas, lui seul pouvant se tirer bien des éclaircissements qui nous deviendront nécessaires pour l'arrangement général à faire avec les créancier s (I ).
L'ordre du roi, qui prescrivail au comte de demeurer au château de Mirabeau, et ([ni, demandé à la suite de l'émoi produit par celle lettre, fui expédié le 16 décembre 1773, devait doue dans la pensée de M. do Marignaneet du marquis de Mirabeau, non seulement soustraire le jeune homme aux tentations de <loiieuses exagérées cl aux occasions de contracter de nouvelles délies, mais encore el surtout le mettre à l'abri des poursuites de ses créanciers contre sa personne. Une l'ois sous In main 'lu nu. suivant l'expression du lemps. la contrainte par corps ne pouvait plus s'exercer contre lui. << Dieu veuille, écrit le 2J décembre 1 773 le bailli, qui avait ele chargé par sou frère, alors
absent de Pari-, comme nous l'avons dil , de
(1; ArchiVûê uni ionnh's.
presser l'expédition de la lettre de cachet, Dieu veuille qu'on ait été à temps à l'empêcher d'être arrêté pour dettes. » L'ordre d'exil était, en ce sens, la mesure la plus douce qu'on pût solliciter, et il faut savoir gré au marquis, qui n'était guère de sang-froid dans ses colères, de n'avoir pas, dans un premier mouvement d'emportement, sollicité, à litre de châtiment paternel, un ordre d'emprisonnemeul auquel Mirabeau était alors, d'après son beau -père, assez résigné. La crainte, pou fondée d'ailleurs, que la comtesse ne demandai à partager la détention de son mari lit seule peut-être hésiter le père. De la mesure prise, ce n'était pas, en tous cas, Mirabeau qui pouvait se plaindre (1); c'étaient bien plutôt ses créanciers, ceux du moins qui étaient honnêtes, privés ainsi <\(>> armes régulières qu'ils tenaienl ^\r la loi, cl dénués par le fait de tout moyen de con-
(1) Veut-on s'en convaincre mieux encore? Voici la Icare même par laquelle le marquis de Mirabeau demande au duc de la Vrillière la lettre de cachet dont il s'agil :
« Paris, 13 décembre 1773.
« Monsieur le Duc,
M'iu malheur veul que je sois forci1 de vous importuner souvent pour une lislc de fols dont le suri a voulu que je fusse • ii quelque Borîe le garant. Mon (ils, que j'ai marié l'année dernière en Provence, parce qu'on l'a voulu, s'j esJ perdu d'un las de dettes usura ires qui le démontrent digne fils de sa mère. Il ne mériterait que d'être livré A son sort; mus comme il a une digne femme et déjà un enfant, c'esl moins pour lui que pour sa famille que je prends la liberté île vous demander une Iciire d'exil qui donne le temps à ses parents de prendre des arrangements avec ses créanciers, el d'éviter qu'il ne B'abîme nu,
trainte efficace, puisque leur débiteur ne jouissait que d'une pension el ne possédait que des droits éventuels sur des biens substitués.
D'après l'évaluation la plus basse cl sans compter les sommes prêtées sur gages, les dettes de Mirabeau se seraienl élevées, au commencement de 1774, à un chiffre total de 162,000 livres environ. Elles furent , du moins, arrêtées a chiffre dans une assemblée des créanciers, réunie, Tannée suivante, par M. du Saillant, beau-frère de Mirabeau, et probablement après quelques réductions déjà opérées. Dans un interrogatoire subi auparavant en justice, à l'occasion de la demande en interdiction dont il fut l'objet, comme nous le verrons, Mirabeau a avoué lui-même 188,000 livres de dettes. Son père cl son beau-père parlent de 200 el même de 220,000 livres.
Une bonne moitié de ces engagements consistait eu des lettres de change souscrites à des usuriers juifs, et dont le montant n'avait pas été intégralement reçu, ;i beaucoup près (1). Comme Y Avare
de Molière, cou nue leurs pareils de huis les temps,
pour mieux dire, qu'il D'abîme sa famille entièrement, Je sa s, Monsieur le Duc, que c'est purement une grâce que je vous demande : mai- j'espère que vous prendrez pitié d'un homme doublement malheureux, et que voua daignerez venir au sce^urs <l"ime famille qui a toujours bien servi ses maîtres, a [Arch nationales.
(h Dans l'interrogatoire donl nous parlions toul à l'heure, Mirabeau proteste, comme nous l'avons «lit dans la première partie de ces études, n'avoir pas retire réellement de ces emprunts ueuraires se montant .1 133,000 livres plu- de 50,000 livre-.
les usuriers auxquels Mirabeau avait eu affaire, non contents de retenir de gros intérêts, effectuaient une partie de leurs prêts en « hardes, nippes et bijoux », estimés par eux à une valeur absolument fictive. M. Lucas de Montigny(l) a raison de rappeler, à ce sujet, le souvenir du mémoire de La Flèche. Mais à côté des lettres de change juives figuraient pour une valeur presque égale une série de dettes criardes, plus ou moins importantes, contractées vis-à-vis de fournisseurs de toute espèce (2), depuis le bijoutier et le tailleur jusqu'au boulanger et au boucher ; de préteurs obligeants, comme le curé de Mirabeau, ou le vicaire de la petite ville voisine de Pertuis, vis-à-vis même de pauvres gens, domestiques ou ouvriers. C'est en quinze mois et à la faveur de son crédit et de sa liberté nouvelle de chef de famille, car la plupart de ces dettes ne remontaient pas au delà de son mariage, que Mirabeau avait formé un pareil faisceau. Il a invoqué, à sa justification, les frais considérables qu'avait entrailles son mariage, l'absence de tout secours extraordinaire de la pai'l do son père et l'impossibilité d'imputer ces frais sur son revenu normal. « Il no put se résoudre, dit-il, à se marier comme le fils d'un marchand. » Un usage, établi à Aix, L'obligeait à faire i\(>< présents à toutes les personnes
(1) Mémoires de Mirabeau, tome II.
(2) Nous en avons la preuve dans les pièces d'une action sn justice introduite par quelques-uns de cea fournis aura.
102 LES M1I;ai;k.W
invitées à la noce. MUe de Marignane n'avait reçu de son père qu'un trousseau toul à fait Insuffisant (h.
En réalité, il s'était abandonne à son goût nahii'cl pour le faste, avecd'autanl moins de-retenue qu'il avait été jusque-là plus gêné pour le satisfaire, etqu'aucune direction n'avait remplacé pour lui la tutelle rigoureuse jusque-là exercée par son pore. Le bailli revient sans cesse dans ses lettres sur son regret de ne s'être point trouvé en Provence au momenl du mariage de son neveu. « Je puis bien assurer, écrit-il notamment en 177f>. que si, lors du mariage, je tus (sic) venu ni'elablir en Provence, j'eusse empêché bien du mal et mieux servi ma famille qu'en devenant pape. »
Sansparlerdes dépenses personnelles à sa femme ou à lui-même (2), le nouveau châtelain avait entrepris, à Mirabeau, une série d'embellissements plus magnifiques que sages. Gomme on arrivait, autrefois, très difficilement jusqu'au nid d'aigle du château, il avait t'ait commencer une longue avenue carrossable à rampes douces et à Lacets multipliés, taillée dans le roc vif. Il avait t'ait décorer
(1) Mémoires de Mirabeau à son père. Lettres écrites du donjon de Vincennes. Édition originale, i. [■*, p. 262.
(2) L'état, en 1774, de sa propre garde-robe, par exempt singulièrement riche et accuse déjà chez lui cette recherche dans ses vêtements qui s'est toujours conciliée avec peu de correction dans sa tenue. Cet état o'énumère pas moins de treize habillements complets à sou usage, de toutes 1rs étoffes et de toutes les couleurs les plus claires, depuis le bi-u céleste jusqu'au POSC tendre.
la chambre de sa femme avec un lel luxe que cette décoration inachevée ne lui avait pas coûté moins de 20,000 livres. « La folie que cet enragé a faite, écrit à ce propos le bailli, revenu en Provence quelques années après, (Je boiser et décorer la seule chambre qui me puisse convenir, me dérange beaucoup, car je n'aurai jamais le courage d'habiter une chambre qui ressemble au salon du duc de Nivernais et que 2,000 ècus ne finiront pas. »
< les premières prodigalités de Mirabeau ne procèdent point, en définitive, d'un mobile particulier, d'une passion quelconque. Elles sont le fait d'une imprévoyance vraiment enfantine, d'un penchant au gaspillage qui n'a pas disparu chez lui avec la jeunesse. Celui qui a montré lant d'habileté pratique dans l'arl de gouverner tes hommes a toujours ele incapable de gouverner sa conduite et ses propres affaires.
Tniil en reconnaissant, malgré ses apologies, <pie sa conduite après son mariage fut « oxlrèmenienl folle », Mirabeau s'esl plainl que son père on ail aggravé Les conséquences en refusant de se prêter a un plan d'arrangement avec ses créanciers, conçu avant que le désordre de ses affaires se fiïi compliqué d'une manière inextricable (1). A la morl de la sa urand niere paternelle, la coin lesse de Mirabeau devait recevoir, I10US le savons,
1 1/ moire de Mirabeau h son père. Lettres écrites -m donjon de Vincennes (hdilioa originale, t. I '. p. 265).
en supplément «le dot, un capital de soixante mille livres. Mirabeau prétend avoir réussi à obtenir de
son beau-père l'avance de ce capital, une fois plus considérable, dit-il, qu'il ne lui eût été nécessaire
pour se libérer alors complètement. Mais aux termes de son contrat de mariage, c'est son père qui devait donner quittance des deniers dotaux de la comtesse; lui seul en effet pouvait en répondre sur ses biens. Le marquis ne voulut point concourir à mettre sous sa propre responsabilité pareille somme à la disposition du jeune homme. Il craignit qu'au lieu de raffermir sa situation pécuniaire, ce ne fût l'encourager à continuer sur nouveaux frais le même train de vie ruineux ; on peut imaginer des scrupules moins bien fondes. En revanche, il offrit personnellement dix-huit mille livres pour faciliter l'acquittement des deli Mirabeau ne voulut point accepter cette proposition : « Je crus, dit-il, y voir un piège. Dix-huit mille livres ne pouvaient du tout point m'acquitter... Que me serait-il arrivé après avoir accepté cet acompte? Je ne m'en serais pas moi us trouvé dans le plus cruel embarras et force de manœuvrer de nouvelles affaires. J'ai paye, aurait-on dit, il recommence. »
Quoi qu'il en soit, le bloc de délies n'ayant cessé de s'accroître et les créanciers étant devenus, comme nous l'avons vu, menaçants, le marquis eût pu abandonner son fils à son sort. C'eût été, pour lui, le parti le plus commode.
Je l'aurais fait, écrit-il dans une lettre du \ août 1774, si cela eût avancé de quelque chose le fait d'aulrui ; mais je vis clairement que mon fils, fùt-il écroué et pourrissant sur la paille; comme il l'a bien mérité, ce conflit de créances compliquées ferait tout manger à la justice, et personne ne serait payé.
Le marquis tenait à maintenir en Provence l'honneur de son nom. 11 ne voulait pas que cet honneur fût atteint par l'emprisonnement de son fils pour délies ; aussi Tavait-il mis à l'abri de ses créanciers. Mais il ne voulait pas non plus, et pour la même raison, que les créanciers honnêtes qui avaient péché seulement par excès de confiance fussent frustrés de leurs droits et dépouillés de ce qui leur appartenait. Il ne s'arrêta donc point à l'idée d'invoquer la nullité de tous leseng-agemenl de son fils, comme contrariés par un mineur de vingt-cinq ans, âge de la majorité légale sous l'ancien régime. D'ailleurs, une grande partie des dettes usuraires de Mirabeau avait été cautionnée par un sien cousin parfaitement majeur et même sensiblement plus âgé que lui, quoique aussi fort dérangé de conduite et assez faible de caractère poursë laisser Impliquer dans les taules d'aulrui. Ce cousin, M. de Limaye Goriolis, esl celui à qui Mirabeau écrivail la phrase suivante déjà citée(i) :
(1) Les Mirabeau, par M. Louis d«* Loménie, i. II, p. -M4. Il parait enfin que les usuriers étaient fort soutenus en Provence . Ils avaient dans les familles notables du j > a > ^~ , non seulemenl beaucoup de débiteurs, mais beaucoup d'associés qui leur four-
« Dos que vous êtes compromis, il faudrail que îiuiii père fui plus que chat sauvage pour ne pas acquitter ces dettes-là les premières. ■> Le marquis se contenta donc de recourir à une précaution indispensable pour L'avenir, «puisque j'ai vu, dit-il, que celle que j'avais prise autrefois de l'aire insinuer (i) et publier les -substitutions de toul ce que j'assurais à mon fils n'avait pas empêché beaucoup de gens de regarder ses engagements comme bons (2) », el puisque au surplus le jeune comte atteignait, au mois de mars l"7i, ses vingt-cinq ans. Il provoqua l'interdiction de son fils comme prodigue. Cette interdiction fui prononcée le 8 juin 1,774 par le lieutenant civil auChâtelel de Pari-, sur l'avis d'une assemblée de parents, où figuraient le père, l'oncle et, par procuration, le beaupère de Mirabeau, et où n'étaienl représentés à côté d'eux, il esl vrai, que des parents éloignés el hostiles à l'intéressé, le présidenl d'Albertas el son frère. Mirabeau avail subi le mois précèdent deux interrogatoires du juge de sa résidence, le lieutenant civil de la sénéchaussée de Manosque.
Suivant l'usage, il lui l'ut alloue pour lui el sa
famille nue pension alimentaire égale au tiers de
ii iss.i On t des fonds pour leurs peu honorables opéraUofts, a la condition d'en partager le- bénéfices, -ans en partager les i 5ponsabilités. C'esl le bailli il»' Mirabeau qui nous apprend que ce mode de placement était répandu en Proven ••
(1) CV-i-a-.liiv enregistrer dans la langue fiscale «le l'ancien régime.
1 Lettre il'' M. de Limaye «In 28 juillet ITTi.
son revenu, soii 3,000 livres, le reste de ce revenu (levant être affecté à l'extinction des délies (1).
Mirabeau s'était résigné de bonne grâce à un exil qui l'arrachai! aux griffes de ses créanciers. « J'étais exilé, et je m'applaudissais de l'être », a-l-il écrit depuis à Vincennes (2). ïl trouva fort dur, au contraire, de se voir arracher, comme il disait, l'existence civile, ou plutôt de se voir entraver dans ses procédés habituels pour se procurer de l'argent aux dépens d'aulrui ; car ses revenus, imputables, nous le savons, sur les fermages des terres de Mirabeau, n'allaient pas larder à être saisis, et il ne perdail pas grand' chose en perdant actuellement le droit d'en disposer. Au reste, si son interdiction a fui pour lui un coup terrible », s'il se fil d'abord, suivant son expression, « une idoo tort humiliante de cette formalité », il devait s'habituer fort bien ensuite à l'incapacité légale qu'elle faisait peser sur lui, et s'inquiéter assez peu
d'en obtenir la levée quand il en eut la possibilité.
Siégeanl dans toute sa gloire à l'Assemblée constituante, il el;iil encore interdil ; il le fut jusqu'à sa mort. Nous le verrons même, dans certaines circonstances, invoquer sa qualité d'interdil judiciaire pour se sou si l'aire ;i l'acquittemenl de dettes
l Comme nous l'avons dit dans la première partie d< études, le marquis de Mirabeau fui nommé curateur honoraire, <i son fidèle serviteur, Garçon, curateur onéraire à l'interdiction. Mémoire de Wirafycetu à son père. Lettres écrites bu donjon de Vincennes t. I\ p. 270 el suiv.).
nouvelles, qu'il n'en conserva pas moins le talent de contracter en tous lieux et de toutes main-. Mais, lorsqu'il fut interrogé à Manosque, il se défendit de son mieux, arguant de l'incompétence du tribunal appelé à statuer sur sa cause,, le Chàtelel de Paris, qu'il soutenait, avec raison, n'être point le tribunal de son domicile, protestant, néanmoins, en belles phrases, de sa soumission à la volonté paternelle, qu'il regardait, disait-il, « comme une loi inviolable et sacrée ».
Au moment où il subit ces interrogatoires, Mirabeau venait d'essuyer un autre désagrément moins justifié. Depuis deux mois (1), le lieu de son exil avait été changé, à la demande de son père. Il avait dû quitter le château où il vivait seigneurialement pour s'installer dans la petite ville voisine de Manosque. Le marquis avait été informé que son fils « mettait tout en désordre chez lui, vendait les bois, les meubles et entravait la gestion des hommes d'affaires (2) ». Ces rapports étaient certainement exagérés el malveillants. Le marquis et le bailli le reconnaissent eux-mêmes plus tard. Maison étail prévenu contre le comte à Paris, et on avait quelques raisons de l'être. Au surplus, sur le moment, le marquis se persuada qu'il n'aggravait pas beaucoup la situation de son iils en le fixant dans une petite ville, où celui-ci trouvait des
(1) Mars 1771.
(2) Lcllrc du marquis <le Mirabeau au duc de La Vrillière, 'lu
18 murs 177'i.
amis, et était habitué à faire de fréquents voyages avec femme et enfant.
Le déplacement de Mirabeau devint pourtant l'occasion d'un événement fort grave , et qu'il nous est impossible de passer sous silence. Il y avait dans cette bourgade de Manosque une famille honorable, de petite noblesse, avec laquelle le marquis de Mirabeau avait toujours entretenu (\c> relations d'amitié el de bon voisinage, la famille de Gassaud. Ce fut celte famille qui offrit l'hospitalité à Mirabeau et à sa femme. Elle se composait d'un père, d'une mère, d'un oncle et d'un fils mousquetaire, alors de passage chez ses parents. Le jeune mousquetaire avait été reçu à Paris chez le marquis de Mirabeau, qui parle, dans quelques Ici 1res, de « sa douceur », de « sa sagesse » et de « sa belle figure ». Un peu plus jeune que le comte, il s'était cependant lié particulièremenl avec lui dans ses voyages en Provence, et quant à la comtesse, il parait que lanl de charmes n'avaienl pas laissé que de l'aire, à première vue, une impression sur son cœur. Rapproché de la femme de son ami par l'habitation sou- le même toit, le mousquetaire se départit totalemenl de sa sagesse pour la circonstance, el la jeune femme, mariée depuis drwx ans, achevanl a peine de nourrir son premier enfant, mais énervée par la vie d'orages, de gêne, de luttes avec des créanciers, qu'elle venail de mener, ne lui fil poinl de résistance. I Jette infidélité, découverte par
le mari, qui surpril une lettre de la femme au séducteur, retourné à sa garnison, causa à Mirabeau une blessure très vive. Elle l'atteignait dans son amour-propre d'abord ; nous croyons aussi qu'il aimail alors véritablemenl sa femme, s'il ne l'avail point épousée par inclination. Mais ne devait-il pas s'en prendre un peu à Lui-même de l'accident qu'il éprouvait? Non pas seulemenl parce qu'il avait associe au sien un caraetère qui pouvait difficilement s'y assimiler : lui toujours emporté par l'impression du moment, par les bouillonnements de sou humeur, par les élans de soi) imagination; elle passive el bien égoïste dans sa douceur enjouée. Non pas seulemenl parce que la manière même dont il avait conquis la main de Mllc de Marignane ne pouvait guère lui présager un bonheur conjugal durable, niais aussi parce que la morale qu'il avait depuis sou mariage enseignée a sa femme, par l'exemple el par le précepte, notai! point propre a inspirer la sécurité a un mari. Si Mirabeau n avait pas fait cet examen de conscience lui-même, une lionne dame, mère <\r famille, qu'il avait prise pour confidente de son infortune, se chargea de le taire pour lui. ('.elle bonne dame, la comtesse de Yoiice. était en même temps une grande dame, car elle était née La Rochefoucauld el avait épouse un Villeneuve; elle était, qui mieux est, une personne infînimenl respectable, dont l'intérêt maternel pour Mirabeau, a l'honneur de l'un et de l'autre, ne s'est jamais de-
menti. En réponse à la confidence qui lui était adressée par écrit, Mme de Yenee ne s'était pas bornée à envoyer les condoléances de rigueur, elle avait l'ait entendre ses conseils.
Plus la faute do votre femme est impardonnable, disaitelle, plus vous aurez de mérite à la pardonner. Vous assurerez à jamais, par là, sou amour, son respect et sa reconnaissance, et tous vos droits en acquerront de nouvelles forces. Que vous reviendrait-il de perdre une infortunée dont les sens ont été sûrement plus séduits que le cœur, et qui n'a trouvé dans son éducation aucun principe qui lui apprît à être en garde contre elle-même ? Depuis qu'elle est née, elle n'a eu sous les yeux que de mauvais exemples. Vous avez cherché vous-même à détruire le peu de religion qu'on lui avait appris au couvent. Il en est arrivé ce qui arrive aux trois quarts des femmes qui ne diffèrent de M"'e de Mirabeau que par un peu moins d'imprudence. Mais je sens qu'il est affreux d'en avoir lu certitude, et de ne pouvoir se dissimuler ce que tunt d'autres l'ont semblant d'ignorer. Ce dernier malheur vous était réservé, mais songez que vous travailleriez encore à l'augmenter si vous faisiez celui de votre femme. Votre conduite vis-à-vis d'elle est admirab'e jusqu'ici. Continuez fie même. Que votre colère tombe entièrement sur l'infâme suborneur qui l'a séduite. Mais ne voyez en elle que la mère de votre fils qui emploiera tous les moments de sa vie ;i vous taire oublier sa faute. Je ne prétends point la diminuer. Faites cependant, je vous prie, uo peu" de réflexion sur le peu d'égalité que le préjugé a mis entre le mari et la femme, et combien il est peu dans la nature que ce qui est permis à l'homme Boit si rigoureusement puni chez la femme, qui no fait souvent que suivre l'exemple que son mari lui a donné...
Toutes ces réflexions ne manquenl pas de hardiesse sous la plume d'une femme personnellement irréprochable. Il esl vrai que Mme de Vence a soin d'ajouter : « Ce n'est pas d'après mes principes que je raisonne, mais seulement d'après ceux que doit inspirer le défaul de religion. Je crois peu à la vertu des femmes qui n'en on! point. »
Mirabeau suivit les conseils de Mme de Vence. Il pardonna à sa Femme, il garda vis-à-vis de son beau-père et de sa propre famille le secret de la faute qu'elle avait commise, el l'obligea seulement à adresser, dans des termes qu'il lui dicta, une lettre de rupture au jeune Gassaud. Cette lettre dut lui être renvoyée à lui-même ; produite dans le procès en séparation de corps qu'il soutint, en 1783, devant le parlement d'Aix, elle y joua un rôle important; De son côté, Mirabeau écrivit au mousquetaire, avec l'intention de le foudroyer de sa magnanimité, un morceau d'éloqueuce trop curieux pour que nous nous abstenions de le citer en entier.
(l'oint de daic exprimée; elle doil rire du mémo jour que celle de la lettre de rupture de la comtesse, c'est-à-dire du 2â mai 177 i.
Une lettre de mon écriture serait pour vous un coup de foudre si l'honneur nVlail pas étouffé dans votre cœur. Je suis donc votre plus cruel ennemi (ceci l'ait allusion sans doute à une phrase de la lettre surprise), moi qui mis tant d'intérêt et d'activité à VOUS servir, moi qui vainquis
pour vous l'antipathie la plus forte qu'un pressentiment affreux dirigeait sans doute. Oui, je suis votre plus cruel ennemi, car tel est toujours celui que nous avons outragé. Grands dieux I quel scélérat êtes-vous ! vous pour qui l'hospitalité, la confiance et la reconnaissance ne sont rien! vous qui n'avez pas eu le courage d'essayer de me tuer, et qui avez l'abominable constance do m'arracher mille fois plus que la vie. Vil séducteur ! une femme que j'adorais, et tu le savais, qui était vertueuse avant tes horribl-'S suggestions, et tu le savais, une faible créature que la pusillaminité a perdue, une pauvre infortunée à qui tu arraches toute espèce de bonheur, car il n'en est pas avec les remords... Insensé! croyais-tu me tromper? Un cœur honnête l'est longtemps ; car il ignore la méfiance ; mais les grossiers subterfuges, qui approchent de la démence, devaient me réveiller; eh! qui t'avait dit que je ne lui plongerais pas un poignard dans le sein ? que je ne la précipiterais pas dans de sombres cachots? Barbare, qui sacrifies à un désir brutal et effiéné toutes les vertus, et la plus innocente de toutes les femmes. Eh ! qui t'avait donné le droit de me priver de la douceur d'être encore père?
Indigne mortel qui osez juger celui qui n'a jamais eu de violence que quand l'honneur a été compromis; vous qui vous plongez dans la fange de l'ignominie, savez-vous ce qu'est l'honneur méfiant et irrité ? Eh bien, je vais vous l'apprendre.
Vous n'aviez pas plus de prudence que d'honneur, et j';ii cent fois deviné l'abîme où vous m'alliez plonger. Je comptais sur cette malheureuse femme, et je l'avertis du danger ; mes avis furent fréquents, elle y répondit à la fin avec humeur, et je m'emportai. Je voulus vous l'apprendre. La crainte de vous nuire dans l'esprit de vos parents m'arrêta {sic). Votre lâche hypocrisie, vos fausses confidences, toutes les ruses que votre âme infernale mit en œuvre, avant que de partir pour Paris, me rassurèrent; t. ni. 8
11 i LES MIRABEAU
j'aurais cru faire UD crime de soupçonner l 'amitié de trahison... Grands dieux! je vous envoyais dans les 1 de la perfide.
Vos affairée devinrent mon idole la plus chère; elles Font toujours été. Leur discussion devint par L'indécision
de votre oncle une source de dégoûts, quejc vainquis. Je triomphai de lui-même, et j'avoue que je ne cro\ être votre pîîta mortel ennemi (1)... La plus incroyable des imprudences jette entre mes mains une lettre dont la première ligne m'a jeté dans un état dont je ne suis pas sorti. et qui m'a fait craindre la démence... Une malheureuse créature, que je puis anéantir, rampe à mes ]>ie 1s et les embrasse; je vois ses remords, son repentir me désarme. Je me rappelle son sexe, son âge ; toute ma fureur retombe sur le scélérat qui nous a perdus tou^ deux.
Mois faut-il le perdre? Non. Je n'ai qu'à parler à s n oncle, et sa fortune lui est enlevée... Son père... serait son bourreau. De telles vengeances ne sont pas les miennes : mais, pour comble d'horreur, je ne puis me résoudre à ai cacher la vie à un mortel infâme, il est vrai; mais 61s et neveu de tout ce que je respecte et j'honore.
Malheureux, si ta conscience n'était pas la sentine de tous les vices, elle serait ton plus inexorable bourreau; car je sais par mon état à moi, qui n\-ii rien h me reprocher^ ce qu'est, ce que doit être celui d'un homme souillé de crimes et entouré des malheurs qu'il a ourdis. . . Mais tu n'es pas fait pour éprouver ce supplice...
N'importe; votre père et votre famille vous sauvent la vie; mais ne paraissez pas devant mes yeux, car pula foudre m'anéantir si je ne vous extermine pas.
l'.-S. Vous ne voulez pas sans doute que j'aille à Paris ravoir trois lettres, et celle-ci et un portrait.
(1 Ceci fait allusion évidemment à une phrase île la teUre suapi
Si l'on songe que l'homme qui a écrit une telle lettre est le ravisseur de Mme de Monnier, qu'il a composé, par la suite, clés livres obscènes, que rarement il respecta la femme d'un ami, tout cet appareil oratoire paraîtra plus grotesque encore. Quelle vengeance pour tous les maris trompés par Mirabeau s'ils avaient pu lire sa lettre au jeune Gassaud !
Nous nous ferons toujours scrupule, dans notre tâche de biographe, de révéler des scandales demeurés dans l'ombre. Mais nous nous sommes cru en droit de raconter avec quelques détails caractéristiques et inconnus un fait produit au grand joui- d'un débat judiciaire, et rappelé, d'ailleurs, (\;\n> les L< Ures de Vineennes. A l'époque où Mirabeau écrivait ces lettres, de nouveaux torts d'un autre genre de la part de sa femme avaient fait revivre sa colère contre une offense pardonnée jadis, et il épanche cette colère avec une incroyable violence d'expressions. Au surplus, l'incident don! il s'aeii a eu sur l'existence de Mirabeau les conséquences les plus durables. La comtesse, en effet, comme il fallait s'y attendre, ne sut aucun gré ;i son mari du pardon qu'il hn avait généreusement octroyé. Vivre avec lui, sous le poids du reproche et de la clémence donl il pouvait u chaque instant l'accabler, lui parut un supplice insupportable. Lorsque l'imprudence el la fougue de Mirabeau eurent amené sa détention au château d'If el au fort de Joux, non seulement elle ne consen-
til jamais à venir se réunir à lui, ce qui aurait pu lui éviter la tentation de fautes nouvelles el moins excusables, mais elle n'intercéda que mollemeut auprès de son beau-père pour obtenir la liberté du prisonnier. Personne cependant, le marquis de Mirabeau l'a reconnu lui-même, ne pouvait avoir autant d'autorité dans ses sollicitations qu'une femme réclamant son mari. Enfin, quand Mirabeau, rendu à la liberté par son père, relevé de la condamnation prononcée contre lui à la suite de l'enlèvement de Mme de Monnier, vint demander à sa femme de partager de nouveau son sort, de couvrir aux yeux du monde, par sa propre indulgence, des erreurs de conduite pour lesquelles elle seule n'avait pas le droit de se montrer trop sévère, de lui rendre ainsi une vie régulière qu'il ne pouvait désormais tenir que d'elle, elle entama ce procès en séparation qui devait rejeter Mirabeau dans la carrière des aventures. On verra mieux, à mesure que l'on avancera dans ce récit, quelle lourde Tesponsabilité retombe sur Mmc de Mirabeau. Sans anticiper sur les événements, nous avons voulu montrer dès à présent le lien qui les enchaîne (1).
(1) Mirabeau attachait une très grande importance, pour sa justification personnelle, aux lettres de sa femme et aux autres documouis concernant ses rapports avec elle. Il avait confié, en 1785, se trouvant <!«' passage eu Angleterre, cet ensemble de documents à sir Gilbert Elliot, depuis lord Minto, son ami et son ancien camarade à la pension de l'abbé Choquard. Le paquet portait la suscription suivante que non- avons encore : Paquet
Dans les premiers temps qui suivent la découverte de son infidélité, Mme de Mirabeau manifeste, en apparence, beaucoup de zèle pour les intérêts de son mari. Elle écrit le 14 juin 1774, sous l'inspiration, peut-être même sous la dictée de celui-ci, une lettre où elle plaide sa cause auprès de son père irrité.
J'ai senti, dit-elle, un grand soulagement en voyant vos lellres à mon mari, et il en avait réellement besoin, et je ne puis vous dire l'effet qu'elles ont fait sur lui. Daignez l'encourager pour sortir de l'abattement physique et mor;>l dans lequel il est tombé... A l'égard de sa conduite avec moi, soyez persuadé qu'elle a toujours été très bonne et ses procédés excellents. Je désirerais de toute mon âme qu'il se fût conduit autant à votre satisfaction qu'à la mienne... Je finis par vuus prier de vouloir bien lui laisser voir un terme à sos maux.
A cette lettre de sa belle-fille, le marquis t'ait la réponse suivante, très noble, très paternelle, et, ce
que mon cher Elliot ne remettra jamais qu'à moi, ou sur un billet circonstancié de moi, écrit en pleine liberté, parce qu'il importe infiniment à lu justification </<■ ma vie i"ii/ entière, et qu'il est un des plus précieux monuments de mon honneur.
dépôt de Mirabeau, conservé au château de Minto, en Ecosse, fut remis par \u lils de lord Gilberl a M. Lucas de Monligny, en lsïr, seulement, e'esl à-dire après In rédaction des
noires >l<- Mirabeau. Nous en avons extrait ta lettre <!<• Mm" de Vence el la lettre de Mirabeau au chevalier de Gassaud, qu'on vient de lire; nous : puiserons d'autres renseignements el d'autres citations de nature à excuser Mirabeau, selon son intention, sinon à le justifier.
Ils Ll> MIRABEAU
qui est plus rare chez lui, très un de ton :
26 juin 1774.
.Je reçois en même temps, ma chère fille, une letlre de votre mari et la vôtre; toutes les deux du M juin. Je no lui répondrai pas, parée que vous n'avez pas trop besoin de duplicata. D'ailleurs, mon frère, qui a reçu aussi me lettre de lui, lui répondra sans doute, et c'est assez. M m frère n'a pas, comme moi, donné, sur un état fort eh 8,000 livres de rente pour avoir, en sus et r compense, une charge fort pesante. Mon frère n'a pus soigné et garanti un enfant toute sa vie pour se voir, à i'àge ou l'on est en droit d'en attendre secours, obligé de faire pour lui l'appre-ntissage des plus cruelles affaires ; mon fivre n'ayant aucun détail de tout ceci n'est pas cloué et meurtri de consultations, de contretemps, de lenteurs, de mécomptes, d'obligations envers et contre tous ; mon frère. n'a point à recevoir, tous les courriers, des lettres des complices ou des victimes, de misérables ruinés, d'autres expatriés pour avoir signé (c'est-à- lire cautionné les del de Mirabeau), tous plaignant, invoquant, piototant d'amener leurs enfants à ma porte, etc. ; mon frère, n'ayant point été préposé au maintien de la maison paternelle, n'a point, comme moi, sué et vieilli dans le soin de la conserver; mon frère, i.yant l'âme plus ferme et le sens plus droit urier que moi, n'a pas en besoin, comme moi, de prendre, dès l'adolescence, l'habitude de s'examiner chaque soir devant Dieu et les hommes, de crainte d'avoir trempé à quelque injustice d'action ou d'omission... Me trouvant aujourd'hui à la tète d'une tutelle de rigueur, je ne puis m'empèeher de gémir et trembler devant la Providence. De tout cela, il suit. Madame ma chère tille, que les dispositions de mon frère sont et seront toujours infiniment plus propres à la consolation dont vous êtes
occupée, que les miennes. Je ne sais guère apprécier le mal qu'on me fait. Ainsi, je prie bien Dieu de tout mou cœur de détourner l'amertume de ma vieillesse de dessus la tète de qui me l'a procurée. Je consens à ne voir que la démence passée , je consentirais même à l'espoir futur; mais il m'est impossible, à mon âge, de réformer le dégoût naturel, et pis que cela, que j'eus toujours pourcertaines actions et pour leurs suites. . .
Ce n'e^t donc pas à moi à relever votre mari, c'est à lui à se relever lui-même. Ne craignez point la révolution que vous voyez en lui; nous devons la souhaiter, au contraire; ce n'est pas sans une révolution physique (1) qu'il deviendra modeste, patient et méfiant de lui-même. S'il ne change pas, il lui vaudrait mieux mourir; s'il change, il peut devenir un homme de mérite, et faire oublier les délires de sa jeunesse, en ne les oubliant Jamais. Mais, je vous le répète, il faut pour cela un changement physique, et nous n'y sommes pas, il s'en faut bien. Je ne pense pas néanmoins que votre question tYuu terme à ses maux soit de lui, Dieu m'en préserve. Ma fille, faites-vous confier l'état de ses dettes, je ne lui connais d'autres maux; or, comme, selon !e cours de nature, je n'en puis voir la lin, je ne sauiais la prescrire.
Au reste, qu'il cherche et travaille lui-même à éclair ir et dépouiller ce monceau; qu'il voie aller ses affaires, je ne lui en cacherai pa*, au bout de chaque année, le détail ; qu'il se regarde comme s'il eut été un fils sage qu'un père dérange eût laissé accablé sous le faix...
(1) « On il \ ■<• pérer a jamais de '■' il'' tête-là, écrivait dé jà
deux mois avant le marquis a M. di ou, -m- la
perdra, ménageant au contraire loue I'-- moyens de la sauver, il faut la frapper par les effets amplement mérités de la sévérité publique < t privé* el faire révolution dans oc tnonlin à \<'nt oV orgueil. » (Lettre publiée par M. de EUbbe en 1800.)
On le voit, le marquis de Mirabeau ne nourrit point, à ce moment, contre son fils de ressentiment âpre. Il ne désespère point de l'aider à réparer ses fautes. Et, de fait, quelque embarrassa que fussent alors les affaires de Mirabeau, avec un peu de conduite de sa part, d'esprit de suite chez son père, de bonne volonté chez, sa femme { l), il eût été possible de les arranger plus promptement qu'on ne le pensait d'abord. Mais le marquis perdit du temps, et changea constamment de vues dans sa mission de liquidateur; la comtesse ne songea qu'à séparer ses intérêts de ceux de son mari. Quant à Mirabeau, « son étoile », comme il le dit, le destinait à passer par bien d'autres péripéties. Moins de deux mois après son interdiction, en août 1 "771, il trouvait moyen de s'attirer un procès criminel à Grasse, c'est-àdire à vingt-cinq lieues de la ville1 qui lui avait oie assignée comme lieu d'exil, et dans les circonstances bizarres que nous allons raconter.
§ 2. — Mirabeau et M"10 de Cabris. — L'affaire Villeneuve-Mouans.
c Mon voyage à Grasse, écrit Mirabeau dans le mémoire à son père, que nous avons déjà eu
(i) La mort de la grand'mère de Mn" de Mirabeau, survenue en 1 TT r», ne devait pas larder à mettre en lu possession de celle-ci le capital de 60,000 livres sur lequel Mirabeau avait compté pour l'aider à éteindre ses dettes.
plusieurs fois l'occasion de citer (1), mon voyage à Grasse, qui vous a paru, comme à beaucoup d'autres, comme à mes amis mêmes, une étourderic très forle, est un effort de la plus haute, j'ose dire de la plus respectable générosité. » Et il explique, en effet, à ce moment où il n'a plus de raison de cacher les torts de sa femme, que depuis longtemps il négociait pour M. de Gassaud, le mousquetaire, un mariage avec la fille du marquis de Tourrettes (2) ; qu'au moment où la trahison de son ami lui fut révélée, un incident imprévu venait de rompre le mariage presque décidé. L'idée que la famille du jeune homme pourrait le soupçonner d'avoir cherché à se venger en suscitant cet obstacle « déchira son cœur », dit-il. Il monta à cheval, oubliant l'ordre du roi qui devait le retenir à Manosque, et courut au château de M. de Tourrettes, château situé sur la frontière du comté de Nice, et non loin de Grasse. La négociation fut renoue» \ et, un peu plus tard, aboutit à un résultat favorable. Lu retournant à Manosque, Mirabeau s'arrêta à Grasse, où habitail sa sœur, Mme de Cabris, et ce fui par hasard qu'il y rencontra et ymaltraita un gentilhomme passant pour tenir de mauvais propos sur le compte de cette sœur. Dans une des lettres écrites par lui a M. de Malesherbe
(1) Lettres écrites du Donjon de Vinrennos, t. I«r, p. 285.
(2) Le marquis de Tourrettes appartenait, comme le comte do Vence, comme le baron de Mouans, dont il va Gtre question tout a L'heure, a la maison de Villeneuve.
dans le cours de L'année 1776, Mirabeau semble expliquer son voyage de Grasse un peu différemment, et l'attribuer à une résolution arrêtéedesa part de venger L'honneur offensé de sa sœur, i pourlanl la première explication qui nous parai I la plus exacte. Il est certain que Mirabeau se rendit directement de Manosque au château de Tourrettes ; qu'avant de s'arrêter à Grasse, il visita secrètement Mme de Vence à sa terre de Vem située dans le voisinage de cette ville, et recul d'elle des reproches pour l'imprudence qu'il avait commise en enfreignant son ordre d'exil (i). Seulement, ce n'était point par un pur mouvement de charité chrétienne e! dans le but unique de rendre service a l'homme qui venait de l'outrager que Mirabeau s'exposait ainsi aux conséquences fort graves d'une pareille infraction. La vérité est qu'il restait peu sûr de sa femme, malgré le repentir qu'elle lui avait témoigné; et qu'il voulait assurer son repos conjugal en mariant celui dont il redoutait toujours l'empire. Au surplus, il arrêtait ainsi les bruits qui ne pouvaient manquer de se répandre, et qui auraient fait la joie de la société médisante d'Aix.
M"1' de Cabris a été, du moins, la cause de l'éclat fâcheux qui termina et rendit publie Le voyage de son frère. Il est temps de faire connaitre
(1) Ces deux pointa résultent d'une lettre de M"" de Vencn a Mirabeau (papiers Mini" .
h nos lecteurs celte sœur du grand orateur, qui a été réellement, à une certaine époque, le mauvais génie de Mirabeau, comme de toute la famille dont elle était sortie, « l'ennemie de sa race », dit avec plus d'énergie le marquis son père. Nous n'entrerons que dans les détails strictement indispensables pour faire comprendre certains actes de la vie de Mirabeau, certaines mesures d'une rigueur, presque barbare eu apparence, prises parle marquis contre cette fille qu'il avail particulièrement chérie autrefois. Nous n'userons point de fous les documents que nous avons entre les mains, mais nous constaterons le funeste ascendanl que Mrae de Cabris a exereé sur sou frère, et l'aversion à laquelle cet ascendanl a l'ail place quand il a cessé.
La figure de la sœur est, d'ailleurs, ;uissi originale que celle du frère. Remarquablement belle, d'une force d'espril peu commune chez une femme, d'une éloquence, qui, dans ses lettres, rappelle souvent le tour oratoire de Mirabeau, aussi impétueuse et plus artificieuse encore que lui, saehanl déployer, à l'occasion, une volonté énergique cl soutenue, « froide de cœur et romanesque d'imagination », dit son père, dénuée de tout scrupule, oi douée do ce que le marquis de Mirabeau appelle « l'irréligion natale de ses enfants », la marquise de Cabris a uni a toutes le- séductions ion- les genres do perversité.
L'Ile avait, écrit Mirabeau, dani une de ses lettres do
m LES MIRABEAU
Vincennes à MriK de Monnier (1), avec tout l'éclat de la plus brillante jeunesse, les yeux noirs les plus éloquents, la fraîcheur d'Hébé, cet air de noblesse que Ton ne trouve plus que dans les formes antiques, et une taille comme je n'en ai point vu depuis d'aussi belles. (Des dents qui laissaient à désirer, une tendance précoce l'embonpoint, voilà les seules ombres que l'on poun.-iit apportera ce portrait. Si belle que fût M"'c de Cabris et >i laid que fût son frère , tous deux ne se ressemblaient pas moins beaucoup par le visage, i Elle avait, avec tout cela, continue Mirabeau, cette souplesse, cette grâce, celte magie de séduction qui n'appartient qu'à son sexe (c'est à Mmo de Monnier, nous l'avons dit, qu'il s'adresse). Quelque dépravées que j'aie trouvé depuis son âme et sa raison, je persiste à croire qu'à dix-sept ou dix-huit ans cette perversité était encore à une profondeur immense, et je ne doute point qu'un homme d'honneur et ^ensé, amoureux d'elle, n'eut pu contenir sa tète et redresser son cœur; car son imagination est bien l'unique théâtre de ses opinions, de ses sentiments et peut-être aussi de ses sensations; mais son impétuosité, sa mobilité, sa fécondité prodiguaient alors les ressources. Cette femme étonnante était susceptible de générosité par amourpropre, de sensibilité par illusion, de constance, de fidélité môme par opiniâtreté.
Mirabeau a peut-être raison ; mieux dirigée et, surtout, mariée autrement, M"" de Cabris eûl l'ail, sans doute, un meilleur usage des talents et des charmes que la nature avait réunis en elle. Elle avaii été élevée d'abord, comme ses sœurs, au couvent des Bénédictines de Montargis. Elle en
i Lettres de VînceûDcst t. m, p. 255.
était sortie à moins de treize ans pour entrer, non plus comme élève, mais comme pensionnaire, dans un autre couvent de la même ville, celui des Dominicaines. Cette communauté, composée de dames riches et de condition, n'était point vouée à l'éducation; elle avait, semble-t-il, quelques rapports avec l'abbave de Thélème. « Ce qu'il v a de charmant à ce couvent, écrit Mirabeau (1), c'est qu'on n'y est point du tout religieuse, que plusieurs dames s'y retirent pour l'agrément de la société ; qu'il y a du monde toute l'année ; qu'on y prend l'usage de la société, et non cette gaucherie que l'on contracte partout ailleurs aux grilles; que l'on y a toute sorte de maîtres, etc. » La fille aînée du marquis, celle qui était sujette à des accès de folie, était déjà religieuse à ce couvent. La jeune Louise (c'est le nom de Mmo de Cabris) y fut spécialement confiée aux soins d'une autre religieuse, Mmede llémigny, qui, fût-elle calomniée dans les lettres de Mirabeau, était, à coup sûr, une tète fort légère, comprenant et pratiquant le moins sévèrement du monde les devoirs de la vie monastique. C'est M'iilement quelques mois avant son mariage, et à dix-sepl ans, que la jeune fille quitta le couvent des Dominicaines. Pendant le temps qu'elle y passa, pendant le cour! séjour qu'elle lit à la maison paternelle, son père, prévenu d'ailleurs par les renseignements, sincères ou non, do Mu,cde
(1) Lettres de Vinceanes, t. III, p. 281.
Rémigny, ne taril pas mi éloges sur son compte. « C'est, écrit-il en 1765, lorsqu'elle n'a pas encore treize ans, un enfant rare par l'esprit et l'humeur... un caractère charmant. • — « Par l'espril el le jugement, écrit-il de même deux ans a] rès, c*est le plus rare sujet de son temps. » Vers celle époque, M11'' de Mirabeau est consultée sur un projet de mariage, donl il pourrait déjà être question pour elle; le jeune d'Orsay, beau-fils de Lefranc Pompignan, qui était l'ami intime du marquis de Mirabeau, riche do trois cenl mille livres de ren mais tils do fermier général, on était tombé amoureux pour l'avoir vue au parloir de son couvent. Aux ouvertures qu'on lui fait, laieune fille répond, d'après son père qui rapporte ses paroles avec ravissement : « Je ne quitterai jamais mon nom pour un pire ; j'ignore ce qu'on l'ail des richesses : mais, si c'est chose uécessaire, je me sens le talon! de les attirer dans la maison où j'entrerai. « I.'annee suivante, le marquis cite une autre ré] artie de sa fille. Ou parlait devant elle de l'esprit en général. « Mou papa, dit-elle, je crois qu'il en est de l'esprit comme de la main. Qu'on l'ait belle ou laide, elle est l'aile pour s'en servir el non pour la montrer (I). » Le mol est Joli; mais, assurément, ce n'est pas celui d'une jeune fille naïve.
Le marquis de Mirabeau était pressé de marier
(i) M. Lucas de Monligny a attribue* par erreur cette répartie à Mirabeau.
sa fille. Il craignait que la guerre entre lui et sa
femme, guerre qui couvai' depuis longtemps, ne rendit, en éclatant, ce mariage plus difficile. Il accepta donc les yeux fermés le premier parti qui lui fut proposé par son frère le bailli, et qui lui parut sorlablc, au point de vue de la naissance et de la fortune. Le jeune homme dont il était question, le marquis de Cabris, n'avait que dix-neuf ans (1). Il v avait ou des cas d'aliénation mentale dans sa famille, cl le marquis de Mirabeau en fut informé. Mais il était décidé à conclure ; Mluc de Pailly, d'ailleurs, qu'il appelle à celte occasion et d'après le propos d'un do ses amis « le père préfet » de sa maison (2), voulait le mariage ci s'en occupait, ditil, pins que lui. On hâta la rédaction du contrat dans lequel la future épouse ne recul pas de sa grand'mère maternelle les mêmes avantages qu'avait reçus sa sœur, Mrae du Saillant, grand sujel de jalousie par la suite. La famille de Cabris avait proposé qu'on ménageai au moins une entrevue entre les deux jeunes gens avant de décider loin- union. Mais le marquis de Mirabeau avait repoussé celle idée. « Ma fille, écrivait-il, no voya-
I 11 étail Conique héritier mâle d'une des branches !''« plus fortunées <I<; la famille de < ilapiers, do al les Vauvenarguea étaienl une autre bremehe. Le bailli de Mirabeau prétendait retrouve!
certaines r ssembl - extérieures entre le j< une Cabrii e4
cousin, L'illustre moraliste, lequel d'ailleurs était, comma os le sait, fort dépourvu d'avantages physiqu s.
(2) Voir sur M"*- de Pailly, Vamie du marquis de Mirabeau, Les Mirabeau, t. II.
géra pas du tout à la rencontre d'un mari. Ils n'ont qu'à s'informer comment elle est faite, et il m'est avis que l'amalgame conjugal n'esl pas, quant à La formé physique, une chose malaisée à vingt ans,
quand les conjoints ne sont pas, d'ailleurs, prévenus. » — « Ma fille, écrivait-il encore un peu plus tard, ne sortira du couvent que pour être mariée dans l'église môme, ou tout au plus au Bignon, qui est à quatre lieues de là. Cette résolution qu'il faut dire fixe, et de toute ma vie, est pour obvier qu'on me dise que la mère pourrait la mener en Provence, chez moi. » Le marquis trouvait déjà fort beau d'avoir instruit sa fille d'avance « contre ma règle ordinaire, dit-il, et le dû de la confiance réelle que mes enfants ont en moi ». Il n'en avait pas tant fait pour l'aînée de ses filles marié Mme du Saillant. Dans l'été de 1769, la jeune fille est tirée du couvent et amenée au Bignon, où le mariage doit décidément se célébrer. Le futur époux, relardé par le mauvais étal de santé de son père, se fait attendre, et le marquis s'impatiente de ce délai. « Louise4, écrit -il, se conduit comme un ange, mais je ne répondrais pas qu'elle en pense moins. » Enfin, le 18 novembre, une voiturée de Provençaux débarque au Bignon, sous la conduite du bailli. Le premier aspect du jeune Cabris, morne et distrait, comme s'il se fût agi de la cérémonie la plus indifférente, étonne le marquis (1),
(1) « C'est un rare corps, écrit-il. .. Je vis, dans deux jours, Lien des moments où dam.' Louise en rongeail de- clous, quand
et inspire un très médiocre enthousiasme à sa fille. Dès le lendemain, cependant, malgré la répugnance discrète manifestée par celle-ci, le mariage est arrêté, célébré à minuit, et consommé. Le jour suivant, le marquis donne sa bénédiction au jeune couple, et la caravane repart pour la Provence augmentée de la nouvelle mariée.
A l'époque où nous en sommes arrivés de la vie de Mirabeau, c'est-à-dire au bout de plus de quatre ans, toutes les conséquences du mariage ainsi contracté avaient eu le temps de se produire. Le mari, dont on s'était si peu inquiété de connaître la personne par avance, s'était révélé à la fois faible d'esprit et dépravé ; et sa faiblesse d'esprit allait dégénérer bientôt en folie aiguë. Quant à la jeune femme qu'on lui avait sacrifiée, elle ne pouvait manquer, avec le caractère dont nous avons donné une idée, de prendre sa revanche, et elle l'avait prise largement et avec éclat. Elle avait littéralement mis en révolution la petite ville de Grasse, où son mariage l'avait fixée. Partout où elle avait passé, d'ailleurs, Mme de Cabris avait laissé les souvenirs les plus étranges. Par exemple , en Limousin, où elle avait été voir sa mère, elle avait appelé une autre dame à un combat au pistolet ; il
il s'approchait pour prendre une luocliure. Je n'en fus pas plus mécontent, n'aimant pas les choses qui commencent si vivement, quand elles sont d'espèce à devoir durer. A cet égard, j'ai pris mon parti, même sur l'opinion qu il ne se réveillera ton! à fait de sa vie, et c'est la raison qui me fera tenir Louise alerte, comme devant porter un jour le haut-de-chausses de la maison. » T. m. <>
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esl vrai: d'ajouter qu'elle ne s'était pas Irouvée au rendez-vous. La suite de sa vie nous fournira plud'un t l'ail d'emportement du même genre. Lors d'un jour qu'elle fera avec sa mère, en 1 777, dans un couvent de Paris, elle se jettera furieuse su* un commissaire, qui lui adressai! probablemenf quelque signification peu de son goût ; » elle l'aurait étranglé, raconte le marquis, sans la grille qu'elle jeta bas, cl qui donna le temps ;t lajusl de m1 sauver. » Viu> autre fui-, c'esl avec -a mère, non moins violente dans ses accès de colère, quelle en viendra aux main-. Le principal grief du marquis contre cette fille « parricide », dit-il, cl à laquelle il prodiguera désormais les qualifie lions les [dus dures, ce sera pourtant de s'être liguée contre lui avec sa femme, sans autre motif que l'appât de la succession de celle-ci : d'avoir apporté, dans cette alliance, non seulemenl les lo.ids nécessaires à la marquise do Mirabeau | our plaider, mais c des imaginations el des cessoun -ans exemple pour rintrigue >. i\w esprit do suite ol d'acharnement, pour lequel son père l'avait surîioiiimoo Rongelim \ d'après le serpent de la fable, ot qui lui l'aisaii dire d'elle : « Jamais elle ne démord, elle es1 du bois précis dont on l'ail les damnés. » Parmi les enfants du marquis de Mirabeau qui oui ou des torts à l'endroil de leur pèse, M"1" dr Gabris esl la seule qui n'obtint jamais .-on pardon. « Lui pardonner, écrit quelque pari Le marquis, ce serait pardonner au diable. » Vers