‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 17 sur 37 · L'AFFAIRE VILLENEUVE -MOU AN S · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE VILLENEUVE -MOU AN S

1774, les rapports entre le père et la fille n'étaienl pas encore absolument rompus ; mais le marquis jugeait sévèrement déjà la jeune femme, et redoutait son influence sur son frère, sans en connaître l'étendue.

C'est à son retour de Corse, en 1770, que Mirabeau avait, pour ainsi dire, fait connaissance avec sa soeur; car il ne l'avait entrevue auparavant que fort peu, et bail enfant, à son couvent. Il avail alors passé plusieurs semaines auprès d'elle, au château de Mirabeau, sous l'égide du bon bailli, qui trouvail seulement qu'elle lui faisait perdre beaucoup de temps el l'empêchait de se livrer aux études économiques recommandées par le marquis. Mme de Cabris était devenue la confidente do- amours de garnison de son frère, el sa correspondante assidue. En 177^2, elle avail assisté au mariage du jeune comte ; elle ne paraît pas bavoir revu depuis jusqu'au moment où il s'échappa de Manosque. Conlribua-i-elle à ce moîncu! a sa détermination irréfléchie; la connut-elle et forma-t-elle d'avance le projet de retenir son frère au passage pour servir ses rancunes particulières? Elle s'en osi défendue; en tous cas, elle n'en porte pas moins la responsabilité du /.de, maladroil du peste, que Mirabeau déploya en sa faveur.

Lors du voyage de son frère, M"" de Cabri- se trouvail compromise dan- une ridicule affaire qui axait soulevé contre elle el sou mari toute la so-

ciété de Grasse. Dans la nuit du 15 au 16 mars précédent, des placards imprimés, contenant des

vers injurieux cl obscènes contre les dames des meilleures familles de Grasse, avaient été affîch on grand nombre sur divers points de la ville, aux

coins des rues, aux piliers des halle-, et, <\r préférence, aux portes des dame- diffamées. Des copies manuscrites de ces mêmes vers avaient été répandues par toute la Provence et jusqu'à Marseille. Les indications de personnes étaient aussi transparentes que possible dans l'original ; quant aux copies destinées à des lecteurs étrangers à la ville, elles portaient, en marge de chaque strophe ou couplet, le nom de la dame à laquelle ce couplet s'appliquait. Le bruit public n'avait pas tardé à désigner M. de Cabris, dont la femme seule était épargnée, comme l'auteur du délit. C'était lui, en effet, qui avait fait composer et imprimer les vers, qui avait affiché les placards de sa propre main avec l'aide d'un affale, et lancé les copies dans toutes les directions. Une instruction criminelle avait été ouverte contre lui et se- complices. Il est peu probable que M"" de Cabris ait été réellement du nombre. Les vers étaient trop dépourvus d'esprit et d'art, et la pensée de les afficher trop brutale. Mais, en donnant à la malignité du beau sexe de Grasse l'occasion de s'exercer contre elle, M"" de Cabris avait fourni à son mari les griefs dont il avait tiré une si sotte vengeance. Elle s'était employée avec activité

L'AFFAIRE VILLENEUVE-MOUANS 133

pour tâcher d'étouffer l'affaire, qui, d'ailleurs, finit plus tard par s'arranger à force d'argent (1); elle était venue à Paris demander à son père d'intervenir, afin que M. de Cabris fût soustrait à ses juges de Grasse par une lettre d'exil, et par l'évocation de sa cause au Conseil d'Etat. L'irritation qu'avait excitée l'acte de son mari rejaillissait donc sur elle, et, parmi les personnes qui s'étaient exprimées avec quelque vivacité sur son compte, en paroles ou par écrit, elle croyait avoir particulièrement à se plaindre du baron de Villeneuve- Mouans. Peut-être les propos prêtés au gentilhomme, et désavoués ensuite par lui, attaquaientils son frère lui-même. Une phrase de celui-ci, que nous trouvons dans une de ses lettres à M. de Maleshérbes, pourrai! le donner à penser (2). Qu'il eût, au surplus, connu les propos dont il s'agit, avant ou depuis son arrivée à Grasse ; qu'il eût obéi ou non aux suggestions de \Irae de Cabris, il était résolu à demander satisfaction à M. de Mouans, âgé pourtanl de plus de cinquante ans, lorsque le hasard les mit en présence. « Ce fut, écrit-il, une vrai i rencontre, où il n'entra aucune

(1) c il en coûta, dit 1<' bailli de Mirabeau, 20,f)io écui à M. de Cabris. »

(2; « Ou attaquait, dit-il dôins celte lettre, toute ma famille en

ma personne; on cherchai! à flétrir mon nom par une ac iusation

aussi absurde qu'elle étail infâme, «Mirabeau avail rédigé pour

défense, dans >'>n procèa de Grasse, un mémoire qui est

mil'ipureusement pf,r lu.

préméditation, quoiqu'il lïit bien dans mes projets de faire one \ i-ii< ■ à M. de Villeneuve (1).»

Mirabeau était arrivé à Grasse, an dire de sa sœur, le \ aoûL I *L 1 1 « - l'avai! reçu discrètement dans te charmant petit hèiel, un petit Triaaon en miniature, qu'elle venait de se faire construire ■ l'entrée de la ville. Le lendemain, de bon matin, tous deux étaient partis à cheval pour une maison de campagne, éloignée de Grasse de deux lieu environ, el qui appartenait à une amie de Mrac de Cabris, plus âgée qu'elle, mais ne jouissant guère d'une meilleure réputation. Ils étaient accompagnés d'un jeune officier, nommé Briançon <- duquel la sœur de Mirabeau &e faisait déjà >ui- \Te partout. M"" de ( iabris portait un hab.il de cavalier, « son costume de voyage habituel », paraît-ii. La maison de campagne où elle conduisait son frère -'appelle encore aujourd'hui le pavillon des Indes. Elle est située au milieu d'un bois d'oliviers, sur le penchant de la colline qui domine, a l'est, les villages de Mouans et de Sartoux, presque en face île la s! al ion actuelle du chemin de fer de Cannes à I irasse. Elle Louchait à des propriétés appartenant au baron de Mouans, qui y faisait, justement ce jour-là, exécuter des travaux, et qui alla, dans l'après-midi, visiter ses ouvrier-. La compa-

\\) Mémoire de Mirabeau <:i 9&a père. Lettres de \ inceomûM, t. I". p.

I > < 1 1 î — \ 1 1 ■ 1 1 — t î î » de Javsseraady-Briançon, seigneur de Verdache, ofQcier au rôgimenl de Royal-Roussillon.

L'AFFAIRE VILLENEUVE-MOUANS 135

gnie, qui venait de diner joyeusemenl au pavillon des Indes et qui prenait le frais au dehors, l'aperçut : Mirabeau se précipita à sa poursuite, l'atteignit, et, après quelques paroles échangées, lui arracha un parasol qu'il tenait à la main, et le lui brisa sur le corps en l'injuriant. Les deux adversaires se saisirent mutuellement et luttèrent; au milieu de la lutte, tous deux tombèrent du haut d'une de ces petites murailles qui servent en Provence à soutenir les terres. Ils roulèrent l'un sur l'autre, Mirabeau continuant à frapper. Cependaul Mme de Cabris et Briançon avaient suivi leur champion. Briançon s'était approché du champ de bataille et empêchait des femmes, accourues au bruit, d'avancer.; Mmc de Cabris se tenait à quelques pas (mi arrière, appuyée au mur de clôture d'une bergerie voisine et riant aux éclats (1).

La conséquence de cette scène de crocheteurs, entre doux gentilshommes qualifiés, fut une plainte on assassinat que M. de Mouans, soustrait par l'arrivée de ses paysans aux brutalités de Mirabeau, s'empressa d'adnesser confcre lui au lieutenant criminel de Grasse. Briançon, M""' de Gabriel la dame qui les avail reçus avec Mirabeau au pavillon des Endes, M"1 de Le Tour-Roumou-

(1) Nous avons raconté ta scène d'ttprès les pièces menu - de procès qni on résulta. Ces pièces, conservées au greffe «lu tribunal de Grasse, ont été signalées pour la première fois par M. .\. Jely, el utilisées par Lui doue une brofihare intitulée : Las procès de Mirabeau en Pro vante. Paria. Durand, 181

les (1), étaient accusés de complicité. Mn" de Cabris avait l'ail repartir son frère le plus vite possible pour Manosque ; mais il avait été reconnu, il

s'était même nomme dan- son voyage de retour. Il ne pouvait échapper au procè> qui allait s'instruire contre lui. Le plaignant n'avait eu d'autre mal, en définitive, que des contusions et quelques égratignures. 11 lui était difficile de prouver, comme il le prétendait, qu'il eût été épié et attaqué avec préméditation, bien que des paysans, entendus dans l'information, eussent été questionnés par lui, avant même l'arrivée de M. de Mouans, sur la présence de celui-ci dans les environs.

Se déclarer victime d'une tentative d'assassinat était ridicule ; Mirabeau n'avait pas d'armes au moment de la rencontre. Venir demander réparation à la justice de coups reçus au visage et « ailleurs », ne paraissait pas digne d'un gentilhomme. Il n'en restait pas moins que l'agression de la pari de Mirabeau était établie par de nombreux témoignages, et cette agression n'avait rien de chevaleresque, puisqu'elle s'était produite contre un homme beaucoup plus âgé, presque un vieillard, obèse et apoplectique, à en juger par le surnom de « gràs-fondu » que Mirabeau, sa femme et sa sœur lui donnent entre eux. Mirabeau a donc beaucoup d'audace lorsqu'il parle, dans ses Lettres de Vincenncs, de sa rixe avec

(1 Cette dame était la propre belle-sœur du baron de Mouans, brouillée depuis longtemps avec lui.

L'AFFAIRE VILLENEUVE-MOUANS 137

M. de Mouans, comme d'une affaire « honorable en tous sens » pour lui, où il s'est conduit « avec honneur, valeur et droiture ». — « Si j'ai trouvé, écrit-il, un lâche qui aimait mieux se battre par procureur que s'expliquer personnellement, je suis malheureux, mais je ne suis pas coupable. » Il faut avouer que Mirabeau avait une singulière manière de demander des explications. Les membres de la famille de Villeneuve désapprouvèrent fort nettement, parait-il, la conduite de leur parent, et surtout le procès qu'il engageait, mais il ne s'ensuit pas que l'affaire fût plus à l'honneur de son adversaire qu'au sien, bien au contraire.

Le 22 août 1774, un décret de prise de corps était lancé, après information, contre Mirabeau. Briançon était en même temps « ajourné à comparaître » comme accusé ; Mmea de Cabris et de La Tour-Roumoules étaient « assignées pour être ouïes ».

Mirabeau restait protégé, il est vrai, contre une arrestation par le bienheureux ordre d'exil auquel il avait désobéi. Mais il pouvait être réclamé par le parlement de Provence, ou par ses chefs chargés de soutenir les droits de l'autorité judiciaire dans toute L'étendue du ressort. D'ailleurs, Le décret de prise de corps fût-il ou non mis à exécution, le procès n'en suivrait pas moins son cours a Grasse, a moins d'être arrêté par l'intervention d'une influence supérieure. A quel prix faudrait-il acheter cette intervention? « Il esl bien difficile, écrivait

m LES MIRABEAU

M. de Marignane à son gendre, le ~1\ août, que la justice ou L'autorité ne prononcer*! poinl quelque punition; il sérail peut-être avantageux que La dernière vous évitai les -condamnations de la aronaière qui seront toujours plus rigoureus Mi-

rabeau n'avait d'autre ressource que le orédil de son père, mais il ne pouvait se Paire illusion sur La colère qu'éprouverait ce père, déjà indisposé contre lui par des fautes antérieures, Lorsqu'il apprendrait le coup de tête cl l'acte de violence qui hes couronnait. Toutes ce- perspectives étaient pou rassurantes. Mirabeau erovail avoir des droits à La reconnaissance de sa femme. 11 la Tait dune partir pour le Bignon, mi Le marquis de Mirabeau trouve alors, lui donnant pour mission de désarmer la sévérité de son père, d'obtenir de lui une entremise auprès du gouvernement, el de sauvegarder autanl que possible sa Liberté ; dï-hv. on un mot, « sou avocate dans L'affaire la plus essentielle qu'il aurait de sa vie >, écrivait-iJ à sa xnir, la marquise du Saillant.

Page 1