I.uii ii, 29 janvier
Je vous renvoie, Monsieur, la lettre et le mémoire 1res bien el très malicieusement faits, qu,e eu
la bonté de me communiquer hier, et j'y joins un pre des faits que m'a remis le père el qui est exact. M. Bertin et M. de Maurepas peuvent témoigner di la plupart des faits, et les garants des autres sont cités dans le précis. En général, vous pouvez compter sur la vérité de la part du père. Je voudrais qu'on pût en promettre autant de l'autre côté. Vous verrez à la fin du précis quelles sont les intentions du père, et à quoi se bornent ses désir^: vous les trouverez sûrement raisonnables, et les exaucerez en conséquence.
Le mémoire du marquis est un exposé un pou chargé des fautes de Mirabeau depuis son mariage. Il porte sur des faits que nous avons déjà raconti contradictoiremenl appréciés en quelque sorte, et sur lesquels nous n'avons pas à revenir. Nous lui avons, <\\\ reste, emprunté plus d'une citation dans le cours de notre récit ; el nous nous contenterons d\'i\ reproduire ici la conclusion.
Tel est l'état de choses, écril le marquis en terminant. Cet homme a sur le corps : 1" un décret de prise de corps du parlcmenl d'Aix ; 2° pour 220,000 francs de dettes tant usuraires que autres, toutes par lettres de change, qu'on allait accommoder, mais non pas si on le lient (c'eél-à-dire si ses créanciers le tiennent) : :i° double désobéissance el infraction aux ordres du roi.
Le père, qui l'a cou luit et caché pour tâcher de le sau-
ver, jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, renonce aujourd'hui à ce devoir infructueux, et s'en rapporte totalement à la sagesse du ministre préposé à maintenir l'ordre et la tranquillité dans la ville et la province.
Tout ce qu'il espère et désire personnellement de sa bonté, c'est qu'il veuille bien témoigner ce qu'il pense du scandale de sa désobéissance, afin que ce fol atroce ne vienne pas dans la capitale faire quelque scène déshonorante, et surtout fatale à une jeune femme intéressante et malheureuse qui, par ordre de ses parents, ordre exprès, est restée chez son beau-père et en famille.
Quant à cet article, c'est une grâce qu'il ose espérer en son malheur.
Le marquis était sincère en tenant alors ce langage. Il n'eût, de bonne foi, demandé qu'à ne plus entendre parler de son fils. Au moment même où, suivant son expression, il se voyait pris à partie par celui-ci devant le ministre, lui parvenait une première lettre du procureur du roi à Pontarlier, Michaud, lettre écrite, comme nous l'avons dit, sous la dictée de Mirabeau, qui, fidèle à ses habitudes de double jeu, y faisait très respectueusement plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. o Selon ce que je puis penser (\c> choses et des hommes, lisons-nous dans la réponse du marquis conçue avec beaucoup de dignité, si celui auquel vous voulez bien vous intéresse- pouvait passer dans quelque pays où il ne se traînai pas lui-même, vous lui auriez fail grand torl de l'en empêcher. »
Cependant, Malesherbes avait appelé la com-
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mission des lettres de cachet, formée à Paris, à étudier les charges qui pesaient sur Mirabeau,
et les mesures qu'il convenait de prendre à son
égard. Le président de cette commission était M. Le Moine de laGlarlière, conseillera la Cour des
aides et ami intime du ministre, et l'affaire était
instruite dans des formes quasi-judiciaires, c'est-àdire qu'il avait été désigné un rapporteur chai de recueillir les informations et les témoignages, de procéder à une sorte d'enquête pour prendre ensuite des conclusions (1). C'est à ce rapporteur que nous voyons successivement renvoyer les lettres récriminaloires et incessantes de la marquise de Mirabeau, les mémoires un peu hautains que le marquis continue à rédiger pour sa défense (2), les dénonciations de la famille de Ruffev et aussi celles de M. de Saint-Mauris. Le commandant du château de Joux avait d'abord assez laconiquement annoncé la disparition de Mirabeau, en priant le ministre de « ne lui plus donner à l'avenir de prisonnier à garder, car il n'était point fait peur être geôlier ». Au bout d'un mois, il se décida à rendre compte avec plus de détails des faits et gesti de Mirabeau depuis son évasion ; il les avait suivis, pour ainsi dire, jour par jour, sans se départir
(1) Ce rapporteur était un maître des requêtes, M. de Montpezat.
(2 « J'aurais, été moi-même vous donner eu peu de mots ces éclaircissements à votre audienee, écrit 1-' marquis on envoyant un de ces mémoires a Malesherbes, si je ne craignais d'v rencontrer la femme la plus remuante el la plus menteuse qui suit eu France, sans faire tort aux autres. »
jusque-là de son inaction. Son rapport, complété par des dépositions de témoins à l'appui, respire plus d'animosité encore contre le procureur du roi de Pontarlier que contre le jeune réfractaire, qui avait peut-être été son rival en amour. On voit que M. de Saint-Mauris, gentilhomme et militaire, ne pardonne point au bourgeois et au petit magistrat d'avoir secrètement favorisé une révolte contre son autorité (1).
De la part du ministre, aucunes recherches n'avaient été prescrites pour s'assurer de la personne de Mirabeau. Celui-ci aurait eu vingt fois le temps de passer à l'étranger s'il n'avait pas été attaché en France, et dans le voisinage même de son lieu de détention, par ses sentiments à l'égard de Mmc de Monnier, et plus encore peut-être par son dénûment. Ce n'est pas, d'ailleurs, que Malesherbes fût personnellement disposé à prendre parti en sa faveur ; il s'effor ;ait au contraire de lui faire parvenir de fort inu!i!cs conseils de soumission à l'autorité paternelle. Voici une lettre qu'il écrivait dans ce but à la marquise ; nous la reproduisons tout entière, car elle formule l'appréciation la plus équitable et la plus exacte sur les démêlés du pure et du i\\> à ce moment-là :
J'ai itou, Madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et les pièces qui y sont jointes. (La marquise venait d'envoyer à Maleshcrbes copie de la lct-
(1) Ce procureur du roi Michaud, si dévoue à Mirabeau, est devenu plus tard députe à la Convention.
tre de -on mari ru procureur du roi hiichaud, et d'u réponse de celui-ci; c'était le fugitif qui avait communiqué le ton1 à sa m
Je savais déjà nue partie des faits qui M. votre Ris. Vous m'en avez l'ait prévenir, et j';ii vu aussi à ce sujet M. le marquis de Mirabault {sic . îl est certain que dans ce moment il es) réfracta ire a un du roi qui le constituait prisonnier. Il e-t certain au^-i qu'il a de bien mauvaises affaires en France, avec I quelles je ne conçois pas qu'il osât y revenir, à moins que ce ne fût d'accord avec M. son père, qui se chargeai de les arranger. 'Il est vrai aussi que les arrangements seraient très difficiles, car, indépendamment du décret, j'ai vu un tableau de dettes auxquelles je ne crois pas que la fortune de M. le marquis de M"' pût suffire.
Je conçois, Madame, combien il coûte à votre tendr d'être éloignée d'un iils que vous aimez (1), je c -
aussi qu'étant malheureusement divisée de façon de penser avec M. le marquis de M" sur ce qui vous e>t personnel, vous soyez portée à trouver sa rigueur envers son fils excessive.
Permettez-moi de ne pas penser tout à fait de a de croire que M. votre (ils. ayant l'ait certainement «le grandes fautes, n'a de meilleur parti à prendre que de recourir à la clémence de son père, et ne désespères qu'il n'y retrouve de*» sentiments paternels quand il les implorera,
(1) Dans le brouillon du celte lettre, écrit de sa main, Maleâherbes avait ajouté : et t/ui do l'aveu de l pua-
litês fort aimables ; puis il a payé ( de phrase.
C'est ce brouillon que nous avons retrouvé aux Archives oa nales ; il fait partie d'un petit dossier inUtulé : / de
Mirabeau prisonnier d'Etat, lequel d< ss unlient tuui'
correspondance ministérielle relative aux ordres du ici dent Mirabeau a été l'objet, are au milieu de- papiers diplo-
matiques de M. de \ ergeni]
La lettre du procureur du roi de Pontarlier, que vous m'avez envoyée, me paraît celle d'un homme qui aime sincèrement M. votre fils, et qui parle à son père du ton raisonnable, convenable et propre à fléchir (1). Si j'ose vous donner un conseil, c'est celui de le laisser continuer sa négociation sans solliciter des ordres du roi contraires à ceux qui ont déjà été donnés, ordres qui attaqueraient le père, qui sembleraient justifier le fils, quoiqu'il aif. eu des torts très réels, et qui feraient peut-être obstacle à une réconciliation que vous devez désirer et qui est la seule ressource de M. voire fils. En effet, que deviendrait-il s'il était soustrait à la main de M. son père et qu'il tombât dans celles de ses créanciers?
J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, etc.
Avant d'envoyer cette lettre à son adresse, Malesherbes la l'ail communiquer au marquis qui la trouve « parfaitement bien ». On peut penser que la marquise n'est pas de ce sentiment, et, dans sa réponse au ministre, son amertume se répand en exclamations plus que jamais incohérentes. « Je vois, écrit-elle, que miséricorde est perdue pour mon Éils, puisque vous abandonnez son sort à sa réconciliation avec un père implacable. Je n'aurai point, Monsieur, de reproches à me faire lorsque Le même désespoir aura été comblé, et qu'il aura déterminé sa Tuile chez l'étranger. Car je n'ai rien épargné par mes démarches, mes instances et rues larmes pour le mettre en état de servir une patrie aussi marâtre peur lui que pour moi. Il va dune
(1) Malesherbes ne Be doute pas quo le véritable auteur de
1' lu., est M- ■ iu lui-même.
portor, et je D'en doute pas, chez un peuple (étranger) et (sic) ses talents qui auraient pu servir en
France utilement. Il va renoncer, en gémissant sans doute, à un sol qui l'a vu naître, puisqu'il ne produit que les fruits de l'amertume, et de l'esclavage, et de la douleur. J'ai retarde, espérant -ur vos bontés, les entrailles d'une mère à qui il ne manque plus que cet événement pour combler à elle-même la mesure de ses maux (sic). Prononce/., mais avant songez que vous perdez un sujet qui a un cœur et des talents, et que vous ajoutez au malheur d'une mère accablée des injustices qu'on lui fait. »
Voir Mirabeau passer à l'étranger était certainement ce qui pouvait être le plus agréable a Maleshérbes. Cette solution lui eût épargné la peine de prendre une décision dans une affaire fort embarrassante. Malheureusement, huit jours aj la date de la lettre de la marquise arrivait à Parila nouvelle que Mirabeau venait de se faire arrêter, non pas sur la frontière en essayant de la franchir, mais à Dijon en s'y montrant publiquement, el pour ainsi dire dans la gueule du lion où il s'était luimême jeté. A la réception de cette nouvelle, Maiesherbes prescrivit d'abord la réintégration du prisonnier au château de Jou\, d'où il s'était évadé. C'était une satisfaction préalable que le respect dû aux ordres du roi exigeait, « S'il a des justifications à faire entendre, disait le ministre, il le pourra du châteati de Joux. > Mais ce que Mirabeau redou-
tait le plus, c'était précisément d'être replacé, fûtce temporairement, sous l'autorité de l'homme qu'il avait bravé et outragé, et dont il ne pouvait plus attendre que traitements rigoureux et surveillance étroite. « Renoncez à votre fils s'il est réduit à une telle humiliation, écrivait-il à sa mère. Perdu pour perdu, ce sera du moins en me vengeant que je finirai. » Et comme, en un tour de main, ainsi que nous l'avons dit, il avait su faire la conquête de son nouveau gardien, M. de Montherot, lequel, sous prétexte que « le tîls de Y Ami des hommes n'était pas fait pour être traduit dans les prisons (sic) », s'était contenté, après son arrestation, de le consigner dans sa chambre en ville, il obtient encore de lui un sursis à l'exécution de l'ordre ministériel. C'est le grand prévôt lui-même qui se charge de faire des représentations à M. de Malesherbes.
La santé de M. le comte de Mirabeau, fait-il valoir, est trop dérangée actuellement pour que je puisse le faire partir; je lui cache son sort avec soin pour qu'elle soit plus tôt rétablie. Toute sa frayeur, Monseigneur, est de retourner au château de Joux ;je suis persuadé que M. de Saint-Maurice (sic) en a autant de l'y revoir. . . L'on court les plus grands risques de perdre M. de Mirabeau et M. de Saint-Maurice si le premier retourne sous ce commandant ; les difficultés qu'ils ont eues entre eux ont été trop vives pour qu'ils puissent être refroidis et pour qu'ils puissent môme se voir... La belle Hélène a causé l'incendie do Troie, une autre a causé celle-ci (.s/'r) qui fera tout le mal possible si Ton n'y met obstacle. Tout ce qui est tant soil peu passable est beau dans ce pays-là. Le prisonnier et le t. m. 10
commandant étaient loua deux épris de cette nouvelle II. -
1 me, «'"est Le bruil public. Le prisonnier i été a cuei li. le commandant rejeté. Tout cela est très naturel; mais la jalousie s'est fortement montrée, el cette histoire a | la plus grande célébrité parla publicitéque cette jalousie lui a donnée, et L'empressement vif <|ue la dame a montré pour le monsieur. Les parents de la dame, qui soi honnêtes, cherchent à étouffer cette aventure, et piq contre celui qui en est l'auteur, se sont servis de tous moyens pour le noircir dans l'espérance que, sur ces motifs, on l'enverrait bien loin de Pontarlier.
On ne désire, Monseigneur, que de réunir cette femme avec son mari. On ne saurait y réussir si le monsieur retournait dans ce château ; le mari aurait le plus grand chagrin de l'y voir revenir, et il mérite quelques égards pour son âge, la place qu'il avait de premier président dr la chambre des comptes de Dôle, et par les malheurs qu'il a eus d'être supprimé avec sa compagnie.
Tout milite avec la plus grande force, Monseigneur, pour que vous daigniez obtenir pour prison à M. de Mirabeau les châteaux de Dijon, Chaslon, ou tous auti que vous jugerez à propos, à l'exception de ceux de Franche-Comté : la tranquillité d'une famille honnête, la conservation de M. de Saint-Maurice, qui est Utile à l'Etat, et celle de M. de Mirabeau, qui n'est qu'une fleur qui vient d'éclore, et qui, pour avoir montré quelques épines, n'en deviendra pas moins précieuse, etc , etc.
( )n ne saurail plaider avec plus de chaleur, sinon avec plus d'éloquence. En même temps, Mirabeau demandait lui-même au ministre « d'être mis aux fers à son arrivée au château de Joux, puisqu'on ne l'avait jugé digne d'aucune indulgence •. Malesherbes céda ; il envoya une nouvelle lettre de
cachet, ordonnant son internement au château de Dijon, et laissa M. de Montherot agir auprès du commandant de ce château, M. de Changey, afin de ménager au prisonnier tous les adoucissements possibles dans sa situation. Le brave officier de maréchaussée (1) était sous le charme de son protégé. Lui-même venait le prendre au château pour le faire sortir sous sa responsabilité. « Il a tout plein d'esprit, et il est capable de tout », s'écrie-t-il dans une lettre ultérieure adressée encore en faveur de Mirabeau à Malesherbes.
Encouragé par ces avantages, Mirabeau avait repris confiance. A son tour il faisait parvenir par sa mère, ou expédiait directement au ministre mémoire sur mémoire. Jamais procès plaidé dans les formes n'a fait couler plus d'encre que le pseudoprocès donl nous avons les pièces sous les yeux en écrivant ces lignes. Au reste, pour Mirabeau, la levée de la lettre de cachet qui le frappait n'était qu'un premier résultat à obtenir. Il venait de faire l'expérience de la liberté sans argent ; elle ne lui suffisait nullement, et il voulait pouvoir, en sortant de prison, s'autoriser d'une première victoire sur son père pour faire lever aussi l'interdiction qui pesait sur lui. Restai! ;» savoir comment il se débrouillerai I aveeses créanciers. Mais il se flattait bien de leur disputer, ;i force de stratagème
(1) Le grand-préVôt était le chef de toute la marécbauaaée d'une province.
et sa personne qui, comme nous l'avons vu, était leur gage unique, ses biens étanl substitués, el quelques bribes de ses revenus saisis.
Les mémoire- de Mirabeau adressés à Malesherbes onl été réunis el imprimés un peu plus tard en un seul factum par la mère de l'auteur, avec une introduction qui ne paraît pas être de lui, el deux consultations d'avocats sans rapport avec le reste. D'une habileté souvent perfide el peu soucieuse de la vérité, ces mémoires ont par euxmêmes un intérêt indépendant de celui di'< faits qu'ils racontent. Leur allure est très oratoire. Ilsont au nombre de quatre ; les deux premiers ont la forme de lettres ; les derniers sont particulièrement curieux, car Mirabeau s'y défend, avec l'indignation de l'honneur outragé, contre le soupçon de préméditer l'enlèvement de Mme de Monnier (1). Cinq ou six semaines plus tard, pas davantage, car ces derniers mémoires sont rédigés en avril ; il exécutait sa première tentative d'enlèvement. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il fût absolument de mauvaise foi lorsqu'il écrivait de la sorte. Sa spécialité était d'obéir toujours à l'inspiration du moment ; et la pensée de l'enlèvement dont il s'agit lui vint à l'esprit, nous le verrons, comme un expédient de circonstance.
Tandis que son fils devenait chaque jour plus.
1) Voir Les Mirnhc-m, t. II, pai^c 587, ou se Irouvc citt un des passades auxquels nous faisons illusion ici.
agressif, le marquis était sorti de la réserve qu'il avait semblé vouloir garder jusque-là. Son attitude s'était brusquement modifiée, vers l'époque même où le prisonnier se faisait reprendre. Il semblerait résulter d'une lettre de Mmc du Saillant, sœur de Mirabeau, écrite le 31 octobre 1780 à son frère, prisonnier à Yincennes, que celui-ci, avant d'être arrêté à Dijon, aurait encore écrit à sa femme un billet conçu cette fois en termes menaçants. Ce billet était, d'après le marquis de Mirabeau, « un ordre donné par le mari à sa femme de se joindre à sa respectable mère (la marquise de Mirabeau) pour aller solliciter M. de Malesherbes, sinon qu'on se servirait des armes... » (des armes qu'on avait contre elle, c'est-à-dire probablement des lettres de M. de Gassaud). « Ce fut ce billet, dil Mmc du Saillant, qui, montré à M. de Marignane, lequel survint dans le moment, le détermina à passer de suite chez mon oncle. Tous deux ensemble montèrent chez mon père, qui, depuis le changement de ministre, avait refusé de se montrer dans celle affaire, déclarant qu'il s'en rapportait désormais au ministre chargé de la sûreté publique; lui n'ayant jamais agi que pour sauver son lils, et en désespérant désormais. M. de Marignane et mon oncle lui direnl que, s'il n'était pas en première ligne, ils se présenteraient sans lui, et le déterminèrent sur-le-champ. Tu sens, cher frère, que cette époque doil m'être restée dans ta tête, ci le billet. » La lettre a laquelle nous empruntons ce passage
I E6 MIRABEA1
a été écrite sous la dictée du marquis, el il esl permis de douter un pou, malgré ce témoigna^ qu'il ail été aécessaire d'exercer sur lui nue semblable violence pour le déterminer à renom à un système d'abstention adopté assez à contrecœur.
Quoi qu'il en soit, dans le couranl de mars, une lettre portant la signature du marquis de Mirabeau, qui l'avait rédigée, celles du bailli, de MM. de Marignane et de Valbelle, était adressée à Malesherbes. Cette lettre demandait au ministre là détention du jeune comte au château de Pierre- Encise, près de Lyon. La demande était formulée avec encore plus de solennité el de hauteur que le marquis n'en mettait d'ordinaire dans explications au ministre, au sujet '\r son fils. En voici les premières lignes : « On accuse le ministre auquel j'ai l'honneur d'adresser ce mémoire d'avoir dil que dans le plus grand nombre d'affaires qu'il avait vues du père an lils, c'étaient presque toujours les pères qui avaient tort. J'ignore si l'habitude dos tribunaux et des affaires d'intérêt qui démasquent bien dos misérables, si l'habitation d'une ville corrompue par le concours des lois pécuniaires, <\r< ressources, des usages et dos moeurs justifient ici cette manière de voir, mais jo n'ai pion (\(' commun avec tout cola. Jo suis no en pays soumis à la loi du droit écrit dont les constitutions principales portent sur la puissance paternelle, elle y est fort grande, e1 loin que ce soit matière à
scandale cetle loi salutaire maintient la maison et les mœurs. » La conclusion est sur le même ton : « S'il doit être libre encore, dit le marquis en parlant de son fils, je m'en lave les mains devant Dieu et les hommes, mais je mets sur la conscience du ministre tous les délits qui en résulteront, les sujets du roi blessés en leur honneur, en leurs biens, en leur vie peut-être. Quand l'autorité tutélaire et souveraine se refuse à appuyer l'autorité domestique, elle sait sans doute où prendre les ressorts propres à veiller sur la tète de chaque individu en particulier. Je m'y résigne donc, mais elle ne pourra refuser un jour à ma vieillesse, qui viendra lui demander compte de la prostitution d'un îinin qui m'avait été transmis sans tache et que j'avais tâché de conserver tel, son secours pour le dérober du moins à la flétrissure portée par les lois (1). »
La cause pouvait désormais être considérée comme instruite. Cependant il s'écoule encore plus d'un mois d'attente, et c'est seulement à la lin d'avril que la commission des lettres de cachet soumel son avis au ministre. Nous voyons le mar-
l C'est l.i le style officiel, en quelque sorte, du marquis. Nous préférons infiniment son stj le ordinaire, et noua trouvons l'auteur beaucoup persuasif lorsque, redevenant lui-même, il écrit, par
oiple, dans une lettre do la même époque, mais d'un oaraetère plus familier: « C'esl pour arranger les affaires de ce fol que la famille a demandé une continuation de prison chaque jour méritée i n surcroît, et indispensable pour qu'il n'arrive pas dans s< s affaires comme 'lui- un panier d'cenfs. »
quis s'impatienter de ce retard. Dans son avis dont nous avons retrouvé le texte aux Archh nationales, la . commission , après avoir exp les demandes contradictoires du père et du (ils et les motifs invoqués par l'un et par l'autre, conclut ainsi :
Les premiers écarts de jeunesse du sieur comte de Mirabeau ont été punis dans le temps. Son infraction de l'exil de Manosque peut aussi être réputée l'avoir été par les détentions qui ont suivi aux châteaux d'If et de Joux. La participation imputée au sieur comte de Mirabeau à ce qui concerne la cantinière du château d'If n'est établie que sur des soupçons desquels il se défend par la justification même de cette femme. Ces soupçons sont d'ailleurs combattus, ou au moins balancés, par les attestations d'honnêteté de conduite que le sieur comte de Mirabeau rapporte de la part du commandant de la garnison do ce château. Les premiers faits ont, en conséquence, paru devoir être écartés des motifs de décision.
Les faits qui ont paru devoir fixer l'attention sont : L'évasion du château de Joux qui ne permet pas de remettre en liberté un prisonnier ré f lactaire aux ordres du roi, au moment auquel il vient dètre surpris et réintégré ;
L'arrangement des dettes qui, pour le faciliter, demande que les créanciers ne puissent mettre la main sur la personne ;
L'arrangement dont paraît suseeptib'e l'affaire avec M. le baron de Mouans, relativement auquel il est de précaution d'obvier aux suites dangereuses de vengeance
que le sieur comte de Mirabeau lui-même annonce avoir intention do donner à cette affaire.
Les motifs qui résultent de ces trois olgets de maintenir le respect dû aux ordres du roi, et de concourir aux arrangements qui intéressent le sieur comte de Mirabeau et sa famille, ont déterminé à penser qu'il y avait lieu de laisser subsister la détention, mais pour six mois seulement, espace de temps qui a paru suffisant pour satisfaire aux différents motifs de cette prolongation, dont plus d'étendue nuirait à l'avancement du comte de Mirabeau au service.
Les considérations présentées pour déterminer le lieu de détention à Pierre-Encise ont paru mériter d'être adoptées.
Si elle ne répondait pas aux désirs de Mirabeau qui, à défaut de liberté immédiate, demandait soit à être maintenu à Dijon, soit à être transféré à l'Abbaye ou dans une autre prison d'Etat de Paris, cette décision n'était pas non plus absolument favorable aux pré lent ions du marquis. Elle limitai! en effet la durée de l'emprisonnement de son fils, et elle le mettait, pour ainsi dire, en demeure luimême de pourvoir dans un délai déterminé et assez court à l'arrangement des affaires embrouillées dont il avail pris la charge- A cela il n'y avait certainemenl pas impossibilité, et la commission, tout en appréciant peut-être la situation d'une manière moins exacte que Malesherbes personnellement, dans la lettre à la marquise de Mirabeau citée plus haut, était arrivée cependant à une conclusion équitable. Mais les événements politiques avaienl marché; Malesherbes était à la veille de
quitter les affaires, e1 la commission qu'il avait formée ne devail pas lui survivre. Il jugea donc inutile de prendre pour l'avenir des dispositions auxquelles son successeur pourrail ue pas se conformer, et il se contenir d'expédier un ordre prescrivant la translation de Mirabeau. Ce fut un des derniers actes de son administration. L<- prisonnier était dirigé non sur le château de Pierre- Encise, mais sur la citadelle de Doullens en Picardie. Ce changement de destination avait été demandé par le marquis de Mirabeau, à la suite d'une nouvelle imprévue qui lui était arrivée. Il avail appris que sa fille, M1"" de Cabris, venait de se séparer de son mari, de quitter la Provence de s'établir seule au couvent de la Déserte, à Lvon. Si Mirabeau était envoyé à Pierre-Encise, le frère et la sœur allaient se trouver l'approchés encore une fois. Rien ne pouvait effrayer davantage le marquis. « C'est, écrivait-il au ministre en parlant de sa tille, que nous avons lait connaître à nos lecteurs, une tête plus froide et plus machinante «pu1 celle de son frère; mais (malheur à moi) qui part d'un vilain cœur, ce que son frère n'a propremenl pas. Quoiqu'on liberté Lis fussent fréquemmenl et capilaleinent brouillés, le trouble les réunit, et s'ils se trouvaient ensemble, il sortira Tenter de ce congrès-là, suivant l'expression i\\\ marquis de Marignane, qui le> connaît bientous deux. » Le marquis se bornait à demander que son til< fût envo dans une autre citadelle «pie celle de Pierre-