‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 29 sur 37 · GRANDE PASSION · texte numérisé non relu

GRANDE PASSION

C'est dans l'hiver de 1778 à 1779 que nous trouvons la première trace d'une négociation véritable, en vue de faire remettre Mirabeau en liberté. Le négociateur entre Mirabeau et son père est un personnage dont l'apparition semble d'abord fort inattendue, Dupont de Nemours(l),run des élèves favoris du marquis en économie politique, et duquel, à ce litre, nous avons déjà eu à faire mention. En apprenant que Dupont cherche à pénétrer jusqu'à lui, Mirabeau adresse à M. de Rougemonl, le commandant du donjon, pour être mis sous les yeux de M. Le Noir, un véritable panégyrique de celui dont ou lui annonce la visite, panégyrique destiné à détruire l'impression défavorable que le

(1) Nous écrivons !<• nom <lc Dupont comme L'écrivait Mirabeau. L'économiste lui-même et .i\''- lui -<>n récent biographe, M. Schelle, écrivent : I)n J'ont.

Lieutenant de police pouvait avoir conçu sur Le compte «l'un ami aussi intime de Turgot, Le br droit de cet homme d'Etal durant son ministère. Mirabeau déclare que « Dupont a reçu de La

nature tous les dons qui ne dépendent pas des hommes: un cœur droit, une âme sensible, une pénétration peu commune »; qu' « il a infiniment orné ce riche naturel »; que « personne ne possède à un plus haut degré la noblesse, non celle qui est écrite d'encre en vieux parchemins, dont je fais d'autant moins de cas, quand elle est seule, que je la possède, ajoute-t-il avec un soin qui dément son affirmation, mais gravée au fond du cœur en caractères sacrés et ineffaçables ». M. Turgot, auteur de la fortune de Dupont, après le marquis de Mirabeau, est, du moins, laissant à part son mérite, « un fort honnête homme, incapable de constituer son maître en frais pour un sujet de l'honnêteté duquel il n'eût pas été sur (1). » Enfin, si

(1) Il est intéressant de rapprocher île cette appréciation de Mirabeau sur Turgot, pour lequel il a du reste professé toujours une grande admiration, c qu'écrit Turgot lui-même au sujet do Mirabeau jeune homme, à l'époque d'un séjour de celuici en Limousin, et dans une Lettre à Dupont, du 21 juin 1771. citée par M. Schelle (Du Pont de Neaaoars et V Ecolo phys erotique) : « «le connais peu le comte de Mirabeau, dit Turgot : connue je no VOUS ai pas vu a son âge, j'ignore si vous aviez des défauts. Il > en a un cependant que je ne crois pas que vous ayez eu, c'est le ton hâbleur. Quand on aune la vérité bien franchement, on la respecte en tout* Vous faites fort bien de l'aimer si vous croyez qu'il vous aime. Pour moi }<- suspends mon jugement jusqu'à ce quo je le connaisse davantage. Il n'a pas trop réussi dans ce pays. »

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M. Le Noir a longtemps attribué sa disgrâce passée au conseil de Dupont, Mirabeau assure avoir, au contraire, la preuve que celui-ci ne fut pour rien dans celte disgrâce. Quant à l'initiative des démarches entamées auprès de M. Le Noir, Mirabeau semble l'attribuer uniquement à l'amitié de Dupont et à la bienveillance du lieutenant de police lui-même. « Je le connais depuis quinze ans, dit-il en parlant du premier, et nous nous aimons comme deux frères. . . . Dupont a une beaucoup plus haute idée de mes talents et de ce que je puis valoir que je ne le mérite. ... Il ne s'aveugle point sur mes défauts, il ne flattera point mes fautes; mais il n'ignore pas qui les a provoquées, et quelle est l'injuste, la barbare animosité de mon père. Jamais il n'ouvrira la bouche contre son bienfaiteur, mais jamais il ne trahira la cause de l'innocence et de l'amitié (1). »

Néanmoins, Mirabeau avoue qu'il n'a pas vu cet ami si citer depuis huit ans, et il ne dissimule point, par la suite, que, de vive voix ou par écrit, Dupont, une fois entré en communications avec lui, est plus prodigue de reproches que de consolations. Voici quelques passages des lettres qu'il reçoit de son ami et transcrit pour Mmo de Monnier; le langage que nous y trouvons n'est pas, à beaucoup près, celui d'un homme disposé même à équilibrer les torts entre le père et le Ris.

(1) Lellre d<: Mirabeau à M. de lîougemonl (janvier 1770), citée dans les Mémoires de Mirabeau.

Vous avez fait cent fautes, écrit Dupont. Est-il bien juste qu'à La première démarche tout le monde, tous ceui

que vous avez offensés soient à vos ordres et à pieds? ... Votre père a pu être sévère, et ce n'est |

aujourd'hui, que la captivité même où il vous tient est un moyen d'assurer votre tête, et de se réserver la faculté de vous rendre toute espèce d'c\; lans un temps

plus favorable. Mais quand a-t-il été injuste? ... Si un homme avait fait contre vous un livre intitulé VHypocrisic démasquée (1), qu'auriez-vous fuit? Vous \ seriez coupé la gorge avec cet homme-là Un tel livre est un cartel à mort. A qui l'avez-vous donn.'? A un homn à un gentilhomme à votre père! Il vous fait grâce en vous croyant fou. C'est de vous l'opinion la plus avantageuse qu'il puisse avoir; c'est la seule qui puisse laisser une petite porte entrouverte pour vous dans son cœur, et je me garderai bien de la fermer. Je dirai avec lui que vous êtes porté à la folie, que vous avez été fou, parce que je ne veux, ni dire ni croire que vous avez été dépravé et dénaturé. ... Je suis venu, ajoute Dupont, vous sachant des torts très graves, et désirant vous mettre à portée de les faire oublier. Je suis venu, appelé par vo ayant pour vous de rattachement, sachant que vous m'aviez aimé dans votre jeunesse, connaissant, à travers vos passions bouillantes, que vous aviez un grand fond d'honneur, espérant de lui et de vous, comptant que votre amitié donnerait du poids à mes conseils, supporterait les remontrances de la mienne, et m'aiderait à vous tirer de là. Quel intérêt ai-je à tout cela que le vôtio, et celui de procurer, si je le puis, par votre propre moyen, quelques jours doux à votre vieux père, pour prix de quelques instructions qu'il a données à ma jeunesse, et

(1) C'est le litre un peu dénaturé de la lue. hure publi. Hollando, par Mirabeau contre son père,

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de beaucoup de sermons qui n'étaient pas trop tendres, mais qui m'ont prouvé qu'il me voulait du bien, et m'ont appris à pâtir et en partie à penser

A toutes ces vertes semonces, Mirabeau répond de son mieux, non sans retours de violence contre son père et surtout contre sa femme, mais en se résignant à passer condamnation sur quelques-uns de ses torts comme fils, et a plaider surtout les circonstances atténuantes. Au fond, il a très bien compris que Dupont est l'émissaire de son père, et que le plan de conduite qui lui est indiqué comme devant l'acheminer vers la délivrance a été tracé par ce dernier. Et, de fait, si Dupont avait reçu d'abord de Mirabeau un de ces appels que le prisonnier, dans sa détresse, s'était efforcé de faire parvenir secrètement à plusieurs personnes de sa connaissance, il ne s'était rendu à cet appel qu'avec l'agrément du marquis et après avoir pris ses instructions. La lettre suivante du marquis au bailli, datée du 17 octobre 1780, donne, à cet égard, tous les éclaircissements nécessaires. .

Nous perdîmes notre enfant (1) et notre espérance, écrit le marquis. Tu m'en dis a^sez pour que je visse, quoique tu ne parusses occupé que de moi, que tu pensais et sentais comme moi sur l'extinction de la race; car, quoiqu'on se fasse une raison, qu'on so soumette et se résigne, le vase est imbibé et ne perd point sa première

(i] Nos lecteurs comprennent qu'il s'agil du fils de Mirabeau mort à la (in de 1778, comme noua l'avons dit.

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teinte. Elle était si forte chez moi qu'au moment mémo où j'appris la mort de notre enfant, les du Saillant, qui avaient envoyé exprès à la poste, firent passer devant M,uc de Pailly qui vint dans mon cabinet. Il faut le dire qu'au moment où j'appris la maladie, le courrier préce lent, on m'avait tant dit que cet enfant précieux n'était pas en sûreté là-bas que telle chose, qui ne fait aucun effet pendant le calme, se présente d'abord au moment de l'accident (1). J'étais donc frappé, et je lui dis : (•Madame, nous allons avoir des nouvelles, il est possible que j'aie pris l'alarme trop chaude, mais c'est une leçon pour moi, et non seulement je retirerai celui-là, mais en* core ou je ne pourrai, ou je marierai le chevalier. » On fit diversion dans les premiers temps par celle dernière idée, mais, un mois après, il fallut apprendre de mauvaises nouvelles de ce dernier encore.

L'hiver survint, et je fus assailli par le mémoire contre toi (celui de Mmc de Cabris), en sus de tout ce vilain courant. Au milieu de tout cela, un porte-clefs prétendu de Vincennes risqua sa place, dit-il, et sa liberté pour porter une lettre du prisonnier à Dupont, qui le priait de le voir, et de s'adresser à l'homme de la police. Dupont, qui, comme tu sais, doit se méfier beaucoup de la police de ce temps, vint nous dire le tout chez Mme de Pailly. ..

J'exigeai de Mm0 de Pailly qu'elle engageât Dupont, à son premier voyage, de voir l'homme du secret de la police, etc., et ensuite ce fol, le tout à mon insu, et qu'elle se chargeât de tout. J'eus de la peine à gagner mon agente, qui n'aime pas, comme de droit, à se mêler de ces gens-là (2). Mais comme c'était mon affaire, elle me

(1) C'est-à-dire la pensée d'un danger d'empoisonnemeni par les

collatéraux de la comtesse de Mirabeau.

(-2) Voir sur M,no de Pailly le tome II de- Mirabeau, chap. XXVIII. — Il est curieux de rapprocher de ce passage du marquis la phrase auivantetjue nous trouvons dans une lettre de Mirabeau à

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l'accorda. Dupont a de l'esprit et du talent, mais il est tout d'une pièce, l'esprit romanesque et d'ailleurs toujours occupé de lui et de son rôle dans les affaires, ce qui y donne toule infériorité. 11 n'est donc pas de mesure à aller avec l'autre, et elle le gouverne comme elle veut. Je sus donc les dispositions de ce monsieur (de son fils). Alors les lettres commencèrent, et tu en vois à peu près la date par ce que tu m'en écrivis en juin 1719 (1).

En définitive, le mot d'ordre de Dupont vient de l'hô Ici de Mirabeau. Le marquis mène la négociation, mais il tient essentiellement à ne pas paraître de sa personne, jusqu'au moment, du moins, où les choses prendront le tour qu'il désire, c'està-dire où la comtesse de Mirabeau demandera elle-même la liberté de son mari, en vertu des droits qu'elle a sur lui. C'est en ce sens que le prisonnier doit diriger ses efforts; c'est dans celte vue qu'on lui permet, qu'on lui fait conseiller même d'écrire non seulement à son père, pour lui exprimer son repentir, mais aussi à sa femme et à son oncle le bailli, fixé alors en Provence comme celle-ci, pour obtenir de l'une, en se faisant aider de l'autre, l'intervention à laquelle sa liberté est attachée

En attendant, le marquis reste très réservé,

Boucher, du 30 mai 1770 : « J'ai proposé à Dupont de négocier, en son nom, auprès de M"" de Pailly, qui a de l'élévation dans l'esprit, il.: sorte qu'elle esl capable de saisir cl de jouer un rôle do générosité, quoique sou cœur ne 1'' produise pas. »

il. Voir quelques parties de cctlc citation dans 1'- Mémoires de Mirabeau, i. III, p. 44 a ï7.

môme vis-à-vis de son l'ivre, qui, depuis la mort

du petit héritier du nom, lui demande parfois, sans appuyer davantage, « s'il ne juge pas à pro pos de travailler à ce que la race soit perpétuée » . Outre qu'il ne veut point laisser percer trop vite ses sentiments intimes el ses projets, le marquis s'accommoderait fort d'être sollicité à prendre le parti qui répond le mieux à son inclination naturelle. Aussi en dit-il juste assez à son frère, qui d'ailleurs se déclare « absolument neutre », pour ne point le décourager de revenir sur le même sujet. « Ma belle-fille est libre, lui écrit-il un jour, je la tiens telle, et, s'il était permis de vouloir ainsi, je voudrais qu'elle le fût toui à fait demain. Quant à ce qui est de son mari, non seulement, en supposant tous ses délits publics non avenus, je le connais impie et scélérat, indépendamment de tout travers physique, mais je le sais physiquement fol. Il n'est donc pas en mon pouvoir de faire une cruauté par vanité; elle seule a droit à me le redemander, auquel cas je le lui donnerais, avec leur congé absolu à tous (Unix. . . . Au bout du compte, écrit-il un autre jour, tant que la comtesse sera loin, on me parlera moins de progéniture. Les uns veulent de petits Amis deshomm (comme celte manufacture les fait bien), les autres de petits Mirabeau, (".eux qui me trahissent, et pensent le faire à mon insu, poussent aussi à la roue, espérant sans doute4 m'embâter finalement d'un forcené. Dieu seul me dit que ma race masculine est

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finie. ... Je n'aurai pas crainte de voir naître de petits scorpions pour achever de m'empoisonner. » C'est seulement au bout de quatre mois que le marquis se décide à parler pour la première fois à son frère de la négociation qu'il a engagée et poursuivie pendant ce temps, par l'intermédiaire de Dupont, et il en parle d'abord comme s'il y était absolument étranger.

Mirabeau s'est prêté de bonne grâce à écrire à son père (1) et à son oncle sur le ton qui peut les satisfaire. Il sent trop bien, quoi qu'il en puisse dire, la difficulté de recouvrer sa liberté, malgré son père. Il implore donc le pardon du marquis, lui parlant « de son regret amer pour les chagrins qu'il lui a donnés; de sa conscience coupable qui s'accuse et demande pardon à son juge, du crime qui a rendu son offense précisément personnelle, et lui a donné des droits sur la générosité paternelle (c'est-à-dire de ses écrits contre son père) » . Nous ne reproduisons pas cette lettre; elle a été publiée en entier dans les Mémoires de Mirabeau (t. II, p. 307) (2). « Elle est mal écrite, dit Mirabeau, en renvoyant à Boucher, et je l'ai fait exprès; il y a des fautes de langue, et je les y ai lassées exprès, parce que j'ai voulu qu'elle portât

(1) Il n'avait, depuis le commencement de sa captivité, écrit à son père que des le tin s de colère et de plainte, ou des apologies que Boucher cl M. Le Noir no Laissaient probablement pas parvenir à leur adr< a

' Bile 9e terminai! par !<• sonnel de Pétrarque suivant, que Mirabeau retrancha, de l'avis de Dupont et de Boucher, et qui

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l'empreinte du premier mouvemeni ei de la qatur Vous aurez trouvé que je n'y ai pas ménagé les

expressions; niais puisque me voila résolu à sortir parla, si je puis, il ne Tant pas frapper un coup à i'aux, il vaut mieux leur dire «les phrases comme ils en veulent que des phrases comme il n'en veulent pas. »

Il en coulait infiniment plus au prisonnier de faire des avances, et d'adresser des supplications à sa femme. C'est contre elle qu'il avait conservé le plus de ressentiment. N'était-elle, pas en grande partie, la cause de ses malheurs: n'avait-elle pas été de moitié dans les prodigalités qui les avaient commencés; au plus fort de la crise qui en était résultée, n'avait-elle pas trahi la foi conjugale et, ensuite, de quelle ingratitude n'avait-elle pas

est pourtant la plus forle et la plus éloquente expression <lu repentir filial :

Padre che pur sei padre, ancor che offeso,

E l'antica pieti spenta non liai,

Ma spiacque a te di giusto sdegno noce-"

Scmprc la colpa, il peccator non mai,

(iravando ognor sullc tue spallc il peso, Si contra il ciel sui:li OCChi Uiui peccai, Io no diro che indarno a te il paleso, Che il tutlo vedi, onde pur troppo il sai,

Diro bensi, che già grau t^mpo io sono Indcgno che tuo ûglio allri mi chiami, E più non nierto a falli miei perdono.

Ma si tua carità sono i legami Cotanto in se tenaci, et Lu bî buono, Che ingrat! ancor i figli tuoi pur ami.

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payé le pardon accordé a sa faute ! « Tout serait pour le mieux, répond Mirabeau, lorsqu'on lui explique l'espoir qu'il doit fonder sur l'intercession de sa femme, si Mmo de Mirabeau et moi pouvions perdre la mémoire. » Depuis qu'il est au donjon de Vincennes, c'est à peine si la comtesse lui a fait parvenir, à de longs intervalles, un bulletin laconique de la santé de son fils. Une lettre de justification, qu'il a tenté d'écrire à son beaupère, au début de sa captivité, a soulevé, de la part de M, de Marignane, une violente réclamation auprès du ministre. Ce n'est point le scandale public de sa liaison avec Mme de Monnier qui fait le principal grief du père et de la fille contre lui; ce sont les accusations qu'il a portées, à mots couverts, contre la conduite de Mme de Mirabeau, dans un de ses mémoires à Malesherbes , mémoires imprimés, comme nous l'avons vu, par les soins de sa mère. Femme et beau-père, pour des motifs divers, le craignent également, comme un ennemi de leur repos, plus encore qu'ils ne sont offensés de ses torts. « Elle aura peur de vous, reconnaît sagement Dupont, après avoir reçu les confidences de Mirabeau au sujet de sa femme, et la timidité rend cruel. » Le mari, de son côté, dans ses lettres, nonseulemenl à M'"° de Monnier, mais a Boucher cl ;i M. Lenoir, ne manque pas une occasion de diriger contre sa femme les plus sanglantes invectives. Il rappelle « un monstre », <( sa plus cruelle el sa plus perfide ennemie » ; il

déclare <• ae pouvoir l'abhorrer et la mépriser plus qu'il ne fait », dans les mêmes termes presque dont il se sert à l'égard de sa sœur, M"' de Cabris. El c'esl cette femme dont on Veut faire l'arbitre de

son sort ; c'est devant elle qu'on veut l'obliger à s'humilier. N'importe, « tout est bon pour rompre

ses verrous x>, lui l'ail observer I lupont, et il ajoute, dans le dessein d'apaiser l' amour-propre de Mirabeau, « qu'on ne peut pas commettre une lâcheté

vis-à-vis d'une femme, surtout quand on a sur elle l'avantage des procédés ». Mirabeau se décide donc à écrire la lettre qu'on lui demande, et il le fait dans les termes que voici :

On ne peut pas, Madame, avoir été liés intimement, et devenir absolument étrangers l'un à l'autre. J'ai cru vous avoir donné des preuves d'une àme que vous deviez estimer. J'ai eu, depuis, des torts que je ne veux point pallier, que j'ai peut-être expiés autant qu'ils devaient l'être. Etes-vous morte pour moi? Me croyez-vous mort? Si vous vous souvenez de celui que vous aimâtes, vous ne pouvez pas ignorer qu'au milieu de ses plus grandes effervescences, un bienfait est une chaîne sacrée pour son cœur. Je ne vous demanderai point de vous intéresser à mon sort, et de me rendre l'existence. Je ne puis cependant l'attendre que de vous, et j'ai lieu de croire que mon père ne vous le refuserait pas; vous écrire à ce sujet, c'est vous dire assez que je me sens capable de reconnaître ce que vous feriez. Si, dans colle position, vous ne vous prescrivez rien à vous-même, je n'ai rien à vous dire, mais, si vous le faisiez, vous acquerriez certainement sur moi des droits qui me seraient toujours chers à respecter. Nous avons perdu mon fils, c'est une grande

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douleur pour moi ; je sais que c'en a été une grande pour vous. Ce triste événement a-t-il rompu tout lien entre nous? J'aime à croire le contraire, puisque nous en avons été tous deux également et profondément affligés. J'imagine que vous rendez justice au caractère et aux sentiments de votre mari.

Au point de vue du résultat à atteindre, cette lettre (1) laissait à désirer; et pourtant, toutes répugnances personnelles mises à part, une autre raison encore eût .pu empêcher Mirabeau de l'écrire. C'était le premier pas vers une réunion avec sa femme; et, s'il ne jouait pas vis-à-vis de celle-ci la plus déloyale comédie, ce devait être le préliminaire d'une rupture complète, h plus ou moins bref délai, avec Mmo de Monnier, non plus seulement de cette séparation a laquelle les deux amants étaient dû* longtemps résignés, mais d'une cessation de tous rapports, même écrits. Assurément la générosité ne faisait pas un devoir à Mira* beau de consacrer toute son existence à celle dont il avait lui même troublé l'existence à jamais. Mais elle ne lui permettait pas, du moins, de se désintéresser de la destiner qui attendait la jeune femme, les derniers liens qui les unissaient, une fois brisés. Depuis son retour de Hollande et son emprisonnement à Vincennes , Mirabeau avait sans cesse entretenu son amie d'assurances de fidélité éternelle, de projets de vie commune à reprendre

(i) Elle est transcrite dans la lettre de Mirabeau à M™0 de Monnier, du y mai 177'.). — Recueil de Manuel t

un jour. Un cœur très pénétré des sentiments dont l'expression rempli! les lettres de Vineenni ne se fui point résigné sans révolte à démentir <•■ assurances, et à abandonner ces projets. I railleur Mirabeau devait se sentir d'autant plus enchaîné que, pour lui et sous son influence, M11"' de Meunier avait écarté jusque-là toutes les occasions de se réconcilier avec son mari.

La faiblesse de M. de Monnier à l'égard de sa jeune femme avait été sans bornes: même après de si graves offenses, elle n'avait pu disparaître tout d'un coup. En dépit (\r> mesures dé rigueur auxquelles on l'avait poussé, les dispositions clémentes avaient persévéré longtemps chez le vieillard. Ne faisait-il pas offrir à Sophie son pardon jusqu'en Hollande, tandis qu'elle y était établie publiquement avec Mirabeau? Pour obtenir ce pardon, alors et plus tard encore peut-être, il eût suffi à la jeune femme de le demander. Son amour pour Mirabeau lui avait fait repousser cette perspective avec horreur. « Si tu veux que je retourne à Pontarlier, écrivait-elle à son amant dans les premiers temps de haïr captivité à tous deux, j'y retournerai, mais empoisonnée, pour y arriver morte ouniourante. » Et Mirabeau, dont l'empire sur elle était tout-puissant, auquel elle communiquait toutes les lettres de sa mère, M1"0 de llutïey, eu se faisant dicter par lui ses réponses, Mirabeau

l'encourageait dans sa résistance. En vain M"11' de

llutïey, qui travaillait sans relàcjie à entretenir

UNE NEGOCIATION EPINEUSE 347

les mouvements de miséricorde de M. de Monnier, prodiguait d'autre part à sa fille des exhortations vraiment éloquentes, où la sévérité de l'honnête femme s'effaçait derrière la tendresse de la mère(l), en vain MM. Le Noir et Boucher appuyaient de leur autorité ces sages conseils : Sophie n'avait pas d'autre volonté que celle de son amant, et son amant n'entendait pas qu'elle fit sa paix avec son mari, alors qu'il n'était encore pas question de lui rendre la liberté a lui-même au prix de sa réunion avec sa femme. « Je ne soupçonnerai pas légèrement M. Le Noir, qui m'a fait tant de bien, ni vous qui me l'avez valu, de m' égorger en me caressant, écrivait encore Mirabeau à Boucher le 28 avril 1779. C'est cependant ce que vous faites si c'est vous qui suggérez l'avis qu'on donne à Mme de Monnier, avis que mon honneur réprouve autant que mon amour. ... Ni vous ni qui que ce soit au monde n'avez dû espérer, croire, exiger, si vous l'estimez, qu'elle prenne un tel parti sans mon aveu. Pour moi, si elle avait la lâcheté d'obéir, je ne la revenais de ma vie. xTe vous l'ai déjà dit : je puis mourir, mais je ne puis pas changer. » Quinzegours s'écoulent depuis celui où Mirabeau alïirmail si énergiquemenl sus droits sur Mmo de Monnier; le prisonnier recuit la visile de Dupont; il apprend de celui-ci quelle condition esl mise à sa délivrance, cl voici le langage qu'il lient alors

(lj Noua avons plusieurs lettres de M" de Ruffey à sa fille,

copiées par Mmc de Monnier.

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à Doucher, on parlant, cette fois, des droits de Mm*de Monnier sur lui-même : « Je dois loul h

Mmc de Monnier, mais avec la prudence, la circonspection et, un un moi, les formes requises... Dupont convient de tous mes devoirs envers Sophie et sa fille. Je lui dois, ai-je dit, mon cœur, ma

bourse et ma vie. Il l'avoue, mais il soutient, non sans raison, qu'il est des formes el (\(-> moyens, et qu'après tout, pour lui donner cela, il faut être libre (1) ». Mirabeau se reconnaît d'ailleurs ohlL de solliciter l'aveu de Sophie avant de faire aucune démarche auprès de sa femme. Il lui expose donc longuement les arguments par lesquels il s'est laissé convaincre (2), lui faisant seulement entrevoir, « à supposer tous les hasards contre eux, un sacrifice momentané, mais cruel au cœur de Sophie. L'amour, ajoute-l-il, sait si je ne pense pas de même, et je m'en expliquerai davantage quand il en sera temps. »

L'explication était assez difficile à donner. Au surplus, Mmc de Monnier ne la demanda pas. Elle se fit sans doute quelques illusions sur la fidélité de cœur que Mirabeau pourrait lui conserver; mais elle1 donna son consentement (Yuiw manière généreuse, sans récrimination contre la facilité avec laquelle elle était sacrifiée par celui même qu'elle n'avail pas voulu sacrifier quand il s'était

(i) Lettre à Moucher du !» mai 177!).

(2) Lettre de Mirabeau à M"10 de Monnier du !» niai 1770. Kditioo originale du Recueil de Àfanue/, t. III, p, loiei suivantes*

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agi de ses intérêts à elle. Son seul scrupule, elle l'exprime d'une manière touchante , dans une lettre à Boucher, du 7 juillet 1779 : « Je crains, dit-elle, que le comte trouve dans les permissions que je lui donne plus de générosité que d'amour, et qu'il s'en afflige, comme si ce n'était pas la plus grande preuve que je puisse lui en donner dans les circonstances présentes. »

Elle ne se contenta pas d'un simple consentement, elle exhorta Mirabeau à écrire cà sa femme « d'une manière plus convenable à ses projets », car le prisonnier lui avait communiqué sa lettre ; plus tard , elle écrivit elle-même à Mmc de Mirabeau pour la fléchir et la désarmer, et à Mme de Vcnce, le plus fidèle appui de son ami en Provence, pour s'accuser de toute la responsabilité de sa fuite avec Mirabeau. Plus lard encore, à propos d'un conte de mauvais goût inventé par le chevalier de Mirabeau, frère cadet du comte, qui prétendait avoir eu une entrevue secrète avec elle à son couvent de Gien, appelé par elle du Bignon, près de Montargis, où il se trouvait avec son père, c'est au marquis de Mirabeau qu'elle s'adressera, dans des termes dont le sévère vieillard se sentira ému. Elle persistait, d'ailleurs, à déclarer qu'elle ne voulait pas retourner à Pontarlier, fût-ce même « sur la prière de son ami ». Mais celle» résolution ne dura pas, précisément parce que Mirabeau avait cessé de l'entretenir. Le prisonnier de Vincenues avait tir*'' de son roman tout le parti qu'il

pouvail espérer; il n'avait plus à en attendre que des embarras el des obstacles a sa délivrance, c'était plus qu'il ne fallait pour lui défendre d'en retarder la conclusion. Désormais, l'examen des projets d'accommodement entre Sophie el son mari tient une grande place clans les lettres qu'il continue d'adresser à son amie ; il manifeste peu de foi en leur réussite, mais, recevant la visite de M. de Marville, conseiller d'Etat, parent et émissaire de la famille de Ruffey, il lui proteste, sans difficulté, qu'il « consent fort que M"'c de Monnier finisse sans lui, si elle croit le pouvoir, et qu'il le désire, parce que mon père, dit-il, peut finir sans elle, et qu'elle ne finirait jamais pour moi sans mon père(l) ».

Un jour viendra où Mmode Monnier, sentant Mirabeau se détacher d'elle de plus en plus, ayant perdu l'enfant (2) qui était encore un lien en Ire elle et lui, se décidera à demander avec instanc « ce qu'elle a si longtemps refusé », comme le lui dit sa mère, et implorera son mari avec une humilité et un accent de délresse douloureux (3). Mais il

(1) Lcllrc à Boucha" du 7 octobre 177'.'.

(2) Celte enfant mourut à Deuil, près Montmorency, où elle avait été mise en nourri v, le 23 mai 17m). Mirabeau ne l'avait jamais vue, et «lie avait été séparée de M"'" de Monnier dès sa naissance. Il en esl fréquemment question dans les letti

deux jinianls.

(;•}) Voici quelques passages d'une lettre dr M" de Monnier à sou mari, écrite .i celte époque: •• Serai-jeplus heureuse; Monsieur, pour cette lettre que pour plusieurs autres que je vous ai déjà écrites, auxquelles vous n'avez pas répondu? Cependant je

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