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plus audacieuses et les plus étranges: il la leurre notamment de l'espoir d'obtenir, grâce à lui, quand il sera libre, un emploi à la cour près de Mme de Lamballe, se vantant effrontément d'avoir été du dernier bien avec cette infortunée princesse, et de posséder encore sur elle une très grande influence.
Après les premières visites de Dupont, après les actes de docilité par lesquels il s'était conformé aux exigences paternelles, Mirabeau croyait loucher à la liberté. Elle se fit cependant encore attendre dix-huit mois. Ce fui au bout de six semaines seulement que sa femme se décida à lui répondre, et la réponse était des plus froides et des moins encourageantes. « Je sens parfaitement, Monsieur, lui disait-elle, l'horreur de votre position, mais vous m'avez malheureusement mise dans le cas de ne pouvoir faire cause commune avec vous en me citant dans votre mémoire imprimé d'une manière fâcheuse pour moi. Je suis donc contrainte, Monsieur, à nie borner à désirer que M. Noire père fasse ce que vous souhaitez de lui; et, quoique je ne puisse1 pas coopérer à votre bonheur, je serais charmée de vous savoir heureux. Je me Halle, Monsieur, que vous me rendez la justice d'en cire persuadée, ainsi que ^(^ sentiments que je vous ai voués (I). » — « Il en a coûté à
il Citée dans la lettre de Mirabeau à Mm,de Monnier en date du 19 juillet 1780 (t. II!, p* 239 du Recueil de Manuel).
mon cœur, écrivail la comtesse 6 sa belle-sœur, M1"' du Saillant, en parlanl de la démarche de son mari et de l'accueil qu'elle > avail fait, de ne ] mettre toul en œuvre pour le rendre à la société e( à lui-même, mais, outre que cela n'a pas dépendu de moi, ce serai! trop risquer aussi de se réunir à lui, sans savoir seulement s'il esl changé, car comment en juger laiil qu'il sera enfermé; enfin Dieu sait que je désirerais de toul mon cœur qu'il fui libre et heureux. Ce n'esl pas qu'il s'y soil pris avec moi d'une manière bien séduisante, car il mel quasi il»1 la hauteur en me proposant de toul risquer dans le monde pour lui rendre la liberté; cela ne m'empêche pas cependànl de désirer son bonheur el d'y contribuer, si je le pouvais jamais. »
Mirabeau ne devait pas être très surpris de la réponse de sa femme, il s'en indigna cependant. « J'éprouve, s'écrie-t-il, après l'avoir transcril pour Mmede Monnier.une satisfaction secrète en voyant à combien de titres j'ai le droil de mépriser celle âme vile et gangrenée, el combien aussi je serai dispensé de toute obligation envers elle, lorsmême qu'elle céderai! à des sollicitations étrangères, ou à la crainte, pu au respecl humain, ce qu'elle ne fera pas. » Le prisonnier n'en renouvelle pas moins, à Tort peu d'intervalle, auprès du père, la demarche qui avail eu un si médiocre succès auprès de la tille, el il essuie de M. de Marignane une rebuffade encore bien moins adoucie. s«»n beaupère lui parle toul nel de « Faudaœ cl de lu nie-
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chanceté atroce avec laquelle il a diffamé sa femme », puis ajoute : « Ma fille serait insensée si, d'après la connaissance de votre caractère et après les insultes publiques qu'elle a reçues de vous, elle donnait les mains à une réunion qui ne peut lui promettre qu'une vie très malheureuse, et, d'après mon opinion, vraisemblablement les catastrophes les plus funestes ; mais cet éloigncment fondé pour toute réunion ne nous portera point à agir pour prolonger votre captivité; c'est à votre père seul d'en prolonger ou d'en abréger le terme. Je l'attendrai (ce terme) pour prendre les voies légales qui pourront me faire parvenir à soustraire une malheureuse victime à vos fureurs.» Il y avait là vraiment de quoi mettre à néant la résolution la plus ferme (1). Mirabeau renonce donc momentanément à obtenir l'assistance de sa femme cl de son beau-père ; pendant six mois, c'est-à-dire jusqu'en mars 1780, il garde le silence vis-à-vis d'eux, cherchant à fléchir son père s;ins leur concours.
Mais le marquis de Mirabeau, comme il le dit lui-même, se tienl opiniâtrement « à son point », malgré la protection de plus en plus marquée que lr lieutenant de police el ses agents accordent à leur prisonnier. Pendanl toute cette période, il ne
(1) « Je vis, hier, la lettre de Marignane en nature, écril le marquis on bailli le 16 septembre 1779, car l'officieux M. Boucher l'a envoyée a Dupont, la trouvanl trop dure, .le n'ai pas été f&chc que messieurs les protecteurs aient vu de celle prose, »
donne aucun signe de vie à son fils, el se contente de le foire sermonner de temps à autre par Dupont, qui continue ses visites au donjon de Vincennes et sa correspondance avec Mirabeau. Celui-ci s'est mis en tête de gagner son oncle le bailli, el il emploie toute son éloquence à y parvenir; elle ne l'avance à rien. Le bailli refuse de prendre aucune initiative. « Quand bien même, écrit-il à son neveu, je serais bien persuade que vos gémissements et vos larmes porteraient sur vos fautes, et non sur la punition, demandez-vous à vous-même quand est-ce qu'elles auront effacé un mémoire répandu contre votre père, el vous sentirez que je dois me borner, comme je fais et comme je ferai, à le laisser agir comme son propre sentiment le lui inspire, et à me taire. » Tel est le langage presque unique du bailli; pour toutes variantes, l'oncle fera des sorties contre « l'orgueil » qui dérobe à son neveu le sentiment des failles par lui commises, il insistera sur les torts de Mirabeau vis-à-vis de sa femme, il lui répétera que la comtesse seule est en droil de demander sa liberté. « Vous prétendez, dit-il à ce sujet, que vous ne craignez pas les difficultés; eh bien! je vous désigne de lionne toi la route. » C'est le marquis qui dicte les admonestations de son frère; toutes les lettres du prisonnier lui sont communiquées par le bailli, qui se trouve alors en Provence, comme nous l'avons dit, et se fait envoyer le plan de ses réponses. Mans ses premières lettres à son oncle, Mirabeau, comptant sur
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l'indulgence de celui auquel il s'adresse, se livre un peu plus à ses véritables sentiments; sans abandonner le ton de la contrilion, il cherche à expliquer, à atténuer certains de ses torts; il réclame assez éloquemment ses droits à F existence; il invoque la loi naturelle, et s'élève contre le despotisme (1). Comme on le pense bien, ces développements oratoires ne sont pas du tout goûtés par le marquis : « Sa lettre, écrit-il à propos d'une épître de Mirabeau à son oncle des derniers jours de l'année 1779, me le peint tel que je l'ai vu toute ma vie quant à la tournure de son esprit, né pour le jiri/hos comme le lévrier pour la course ; encore a-t-il pillé le sien, il s'est enflé des expressions de Rousseau, Diderot et autres; tout pétri de réminiscences qu'il attrape avec un talent naturel; encore a-t-il la plus basse volonté du plagiat, de manière que cela ajoute encore enchevêtrement naturel, moral et physique, et que, sitôt qu'il veut enfanter une idée, il se perd dans le son, et finit comme un imbécile extravagant. Et cet orgueil, celle opinion de lui, ce mensonge continuel !... Quand j'aurais la conscience assez ferme pour déchaîner un tel forcené, ce ne pourrai! être que par le moyen de sa femme, el afin qu'il vécûl avec sa femme. Après lui avoir, l'un et l'autre,
(1) On trouvera dans les Mémoires de Mirabesu un grand nombre de citations dos Lettres de Mirabeau à Bon oncle, des répons* a de celui-ci el dea appn i talions «lu marquis; mais los citations de L'oncle el du père sonl un j'en arrangées.
montré la véritable porte, il s'obstine à lui tourner le dns; je n'y songerai plus, autanl du moins qu'il esl possible d'obtenir l'oubli de ces lurbulents là (1). » — « Ce qui esl horrible par continuité cl me désespère toul à fait, écrit encore le marquis, plusieurs mois plus tard, c'esl le décri constant de la femme qu'il m'a jusqu'au dernier moment donnée pour respectable, qui l'est pour lui, et fort éloignée d'être vicieuse en rien. » Le marquis, on le sait, ne connaît pas les loris conjugaux les plus graves de sa belle-fille. Il ne se rend pas compte à quel poinl il esl tyrannique en forçant son fils a « s'humilier devant elle, à la prier, à avouer lui devoir tout, car c'esl là, dit-il, où il faut l'amener ; telles sont ses propres expressions. San- le .-avoir, il pervertit lui-même ce iils en le réduisant à la nécessité d'acheter sa liberté par une bass car comment qualifier autrement l'attitude que Mirabeau, la rage dans le cœur, va prendre devant celle femme, qu'il méprise et qu'il déteste, qu'il qualifie encore « d'être abject » dans une lettre à
Dupont, du mois de juillet 177e.) cl), coi i Ire laquelle il a, dit-il, « plus de preuves qu'il n'en faut pour
(1) « Il m'a détaché, lisons-nous dans une lettre du mêm< leur, un peu antérieure, une lettre de bonne année où il esl toujours question de malheurs et de fa si sur le ton du jour, où il doit être bien mal el près du tonne où l'on perd toute idée de fautes et même de remords. Tu voie que cola esl fort orthodoxe ci for! respectueux, B'adressanl à moi, dont il connaît les principes ».
(2) Recueil de Manuel, t. III, p. 310.
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perdre dix femmes » (1), et dont il n'ose cependant dévoiler la conduite passée à son père ou à son oncle, gêné qu'il est par les éloges qu'il lui a décernés autrefois, alors qu'il croyait pouvoir compter sur sa reconnaissance, et qu'il avait besoin de son dévouement (2), et aussi par la crainte de faire évanouir les velléités de clémence de son père en soufflant sur les rêves de « postéromane » de celui-ci.
« Sur quelques propos de mon père, annonce Mirabeau àMmede Monnicr, dans une lettre du mois de mars 1780, je me suis décidé à récrire encore une fois à M. de Marignane, en prenant pour texte ma santé et la déclaration de mon père, que lui seul (M. de Marignane) peut m'obtenir quelque chose, et» que mon père lui verrait volontiers solliciter. x> Désormais, le prisonnier met à l'écart tout ménagement pour son amour-propre et tout appareil de dignité; il implore humblement et renouvelle deux ou trois fois ses prières, se montrant, chaque l'ois, plus patient à supporter la dureté du pore el la sécheresse de sa fille (3), se déclarant à leur merci, se bornant, d'ailleurs, ;i demander « la guérison de ses maux physiques, cl une épreuve
(I) Recueil '/<• Manuel, t. IV, p. 261. Lettre «lu s mai 1780.
j \ l'époque où, redoutanl les suites de sa rixe avec M. de Mouans, il l'avail envoyée plaider sa cause auprès 'lu marquis de Mirabeau ; il la qualiflail «. la plus respectable des Femmi
(;>) <» M. de Mirabeau ae justifie tant qu'il peut, écrit la comtesse à sa belle-sœur, M du Saillant, vers cette époque, sur.
tout du mémoire celui où i Ile esl mise en jeu personnellement
sur >c> dispositions morales, sous le doublé lien d'un ordre du roi, cl de sa parole d'honneur de demeurer aussi loin de sa femme qu'il l'est, à la place qu'on voudra lui indiquer, dan- une égale Impossibilité de se réunir à M"1" de Mirabeau sans son aveu cl celui de sou père, avec aussi peudè liberté civile, bien qu'avec un peu jtlus de liberté personnelle ».
Ce n'es! pas trop de ces efforts réitérés, de ces protestations abondantes, pour vaincre les hésitations de la jeune femme et réveiller un peu -a pitié; les marques soutenues de déférence qu'elle reçoit du marquis et du bailli de Mirabeau, le premier toujours attentif à lui dissimuler son secret désir, le second plus disposé à parler en faveur du prisonnier, depuis qu'il pénètre mieux les intentions du chef de famille, achèvenl de la rassurer contre la crainte d'une reunion par force avec son mari sorti de prison, el la déterminenl à adresser à son beau père, vers la lin de juillet 1780, la sollicitation que l'on attend d'elle. Encore a-t-elle soin de ne pas se compromettre. « Qu'on relâche les fers du prisonnier, jusqu'au point, du moins, où l'on peut juger s'il y a quelque fond à faire sur ses témoignages de repentir et ses promesses pour l'avenir, » voilà le seul vomi qu'elle exprime. Mira-
doiii il accuse M. Grouber de Groubental l'avocat qui a revêtu le mémoire de sa signature). Il prie, il s'adoucit; enfin je t'avouerai qu'il me déchire l'âme, Que ne me dit-il encore des duretés, il me donnerait des forces contre lui dont j'ai grand besoin. »
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beau, informé par elle de la sollicitation, sans savoir d'ailleurs quels termes elle a employés, part de là, néanmoins, pour lui écrire la lettre suivante :
J'ai reçu, Madame, avec une bien vive reconnaissance la lettre dont vous avez adouci mes peines, et dans laquelle j'ai reconnu votre cœur. C'est un grand soulagement pour Je mien d'espérer que je ne vous suis pas odieux. .
Vous désirez mon bonheur (la comtesse lui a encore reproduit cette phrase banale). Croyez qu'un des plus amers tourments de ma vie est d'avoir troublé le vôtre. Je n'ai pas oublié que le serment de vous rendre heureuse est celui que j'ai prononcé avec la satisfaction la plus pure, avec le plus ardent désir d'en remplir les engagements.
L'impétuosité de la jeunesse, l'aigreur que le malheur inspire, même quand il vient do notre faute, une susceptibilité, une hauteur qui tenaient à l'excès de ma sensibilité, un fatal enchaînement de circonstances ont accumulé mes toits envers vous, mais jamais ils n'ont été entièrement volontaires. Mes égarements furent encore empoisonnés et punis par votre souvenir. Hélas! j'aurais pu et dû être votre protecteur et votre appui, et c'est moi qui me trouve actuellement sous votre protection.
Vous souhaitez, dites-vous, qu'elle ne soit point infructueuse. Ne le croyez point, sentez de quci poids vous devez être dans ce qui me regarde, et ce que vous valez en réclamant vos droits.
Mon père est bon, juste et clément. Il est au-dessus de mes offenses envers lui, surtout quand il les voit noyées dans les [armes du repentir. Il ne me punira point au del i de ce que vous jugerez convenable, C'est à vous que j'appartiens, et, quand j'en ai remercié le ciel, il y a sept
ans, je sentais que c'était pour le bonheur de ma vie.
Ne craignez doue pas d'insister. Vous devez régler mon sort. Je vous appartiendrai doublement par vos anciens droits et par les nouveaux, et comme à mon épouse, et comme à ma bienfaitrice. Vous étiez ma compagne, et vous devenez ma souveraine. C'est le devoir d'un homme, et c'est bien plus le mien, après être sorti delà position dont vous m'aurez tiré, de servir à jamais la vertu sensible et généreuse.
Je respecterai votre empire, autant que je chérirai vos services, autant que j'estime le cœur qui me les rend et que je connaissais, puisque j'ai osé l'invoquer.
Marquez la distance où vous croirez devoir me tenir de vous. Ce reste de peine me sera très sensible, car plus je vous devrai, et plus il me serait doux d'employer tous mes moments à vous prouver ma reconnaissance, mais je ne me permettrai point de murmurer, et le désir de voir effacer jusqu'aux dernières traces de vos justes mécontentements ne sera qu'un aiguillon pour le mériter.
Adieu, Madame, je ne puis vous dire combien il m'est doux, après de si longs chagrins, de vous estimer, de vous aimer, de vous devoir, de vous être attaché, d'être encore votre mari.
C'est à propos de ce beau chef-d'œuvre d'hypocrisie que Mirabeau écril à Mmc de Monnier, quelques jours après l'avoir composé (l) : « <lii suis presque (presque esl bien dit) amoureux de ma femme; c'esl comme qui dirai! enragé; el je lui ai
(I) Recueil de Manuel > t. IV, p. 315. — Lettre datée seulement d'août 17m). La Lettre <lr Mirabeau à sa femme est du 16 juillet 17.S0. Elle esl en partie citée dan- le mémoire à consulter publié par la comtesse lors de son procès en séparation*
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écrit une lettre charmante, qui pourrait faire le second volume d'Anacréon. Oh! je suis très tendre moi, quand je m'y mets, aussi me raccomodé-je assez aisément avec les femmes. » Dans les letlres qui suivront, Mirabeau sera bien autrement tendre encore. On peut en juger par le début que voici de celle qu'il écrit le 1er septembre 1780 : « Il est oublié le temps où j'écrivais avec quelque embarras à une femme aimable qui, conservant contre moi de justes ressentiments, me privait des marques de son souvenir. C'est à mon épouse secourable que j'écris. Sa générosité, qui touche mon cœur, doit me rendre la liberté des expressions, comme elle ranime les sentiments que j'ai toujours aimé à éprouver pour elle. Je ne dirai plus madame, je dirai mon amie à celle que je dois aimer par tant d(3 raisons, et qui met à me rendre la vie son plaisir et sa gloire. »
L'intervention de la comlcsse était beaucoup plus discrèle que son beau-père ne le désirait. Toutefois le marquis sentait bien qu'il serait imprudent pour le moment d'exiger davantage, et il accueillit la démarche comme un premier pas vers le but auquel il voulait amener la jeune femme. D'ailleurs, il avait été enchanté de la réponse du prisonnier à sa femme, réponse dont on n'avait pas négligé de lui l'aire parvenir copie. « Elle est fort bien, écril-il en parlant de celle réponse, noble, adroite, équitable, et c'est la première fois que je vois quelque chose de lui qui ressemble à de la
vraie sensibilité. Son orgueil plie dans cette lettre, el n'esl plus que dignité. » Le chef de famille voyail déjà, par l'imagination, les deux époux réconciliés el près de lui donner des petits-fils. « J'ai toujours pensé, continue-t-il, que cel assemblage bi/arrc était, au fond, ce qu'il fallait à l'un el à l'autre. A clic, il lui faul des odeurs fort» de mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singe; à lui, du piquant, du caprice, de la résistance souple; ils sont à peu près faits l'un pour l'autre. Quant à lui, fol, turbulenl ei insociable, mais point méchant, ains au contraire. [1 faul mellre et se tenir, à l'égard de cel homme, dans la disposition du désouci du cœur el du débarras, c'est celle où je me tiendrai. A cela près, il est bien de la race et fait pour ce siècle, et, comme me disait la duchesse de Givrac, pour leur grimper sur le dos à tous. »
Depuis quelques mois déjà, le marquis appréciait plus favorablemenl aussi les lettres de son fils an bailli. « La macération opère, quoique lentement, déclare-t-il, le 15 mai 1780, après avoir lu une de ces lettres, que Mirabeau, s' adressant à Mmc de Mônnier, qualifie de vraie capucinado, dictée ou à peu près par Dupont. * — « Je ue sais ce que cela produira, ajoute le prisonnier; ce que je sais, c'est que je souffre el 'n'ennuie, el qu'on me forcera à l'aire quelque coup de tête. » Dans l'enceinte du donjon de Vincennes les coups de tête n'étaient pas d'une exécution bien facile.
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Aussi Mirabeau préférait-il encore avoir recours au patelinage, et il était arrivé à y exceller assez pour faire illusion même à son père. Le marquis pourtant finit par trouver quelquefois que son fils prodigue un peu trop les actes de ferme propos. « Ce fol, dit-il un jour, tape le plus fort qu'il peut
quand il fait du style Du reste, s'il joue la
comédie, c'est avec lui-même; je pense qu'à présent il se trompe tout le premier...., il croit tout de bon vouloir faire des merveilles. »
La mort de l'enfant de Mirabeau et de Mmc de Monnier, survenue (1), nous l'avons dit, au mois de mai 1780, a paru au marquis une circonstance favorable à ses projets. « L'étoile de cet homme, dil-il assez durement, a tué son enfant en nourrice. » On a fait valoir aussi auprès de lui l'ascendant que Mirabeau conserve sur sa mère, et les services qu'il peui rendre en travaillant à apaiser colle-ci, dans un moment où elle vient de rallumer la guerre de procédure contre son mari. Mais c'est seulement lorsque le prétexte de paraître céder aux prières de sa belle-fille lui a été fourni que le marquis prend son parti. « Ayant, dil-il, dès longtemps réfléchi an fond que le monde serait fini si le- fols n'engendraient pas, que cet homme sortirail an momenl mi j'aurais la paupière fermée », « ne voulant poinl avoir sur la conscience le vrai repentir désespéré », il se décide (dors à tirer son
(1) Une instance en désaveu de paternité avait été commencée *: mtre celle enfant par M. de Monnier.
LES Mil: UÎEAU
Ris de prison pour ne lui rendre, il esl vrai, qu'une liberté limitée, en le soumettant, suivanl sa coutume, à des épreuves de sa façon. I i'< si moi, et uniquemenl moi qui le délierai, expose-t-il au bailli, lorsqu'il juge à propos de le mettre pleinement dans sa confidence, car, sans moi, il n'eût été après moi qu'un homme précaire et un forçat échappé; c'est aussi moi qui en dois désormais répondre à ceux qu'il pourrait offenser, el il ne sortira qu'à bon escient, el toujours bien dans mes mains. » Avant d'ouvrir à son iils les portos du donjon de Vincènnes le marquis entend lui l'aire ses conditions; toutefois, même alors, il ne vont point entrer en rapports personnels avec lui. Il lui fait donc conseiller d'écrire à sa sœur aînée, Mme du Saillant. « Celle-ci a toul à coup donné dans la tendresse pour son frère, comme ci-devant dans le plus profond oubli. Je mesuis bien emparé de la correspondance, continue le marquis, èl j'y ai lardonné quelques bonnes choses de maturité. Mais il n'était pas juste d'y donner nulle teinte de répression. Au moyen de quoi ce drôle, qui se doute bien que je vois ses lettres, el à qui même je l'ai fait indirectement mander, qui pense même (pie je préside aux expressions (car j'ai peur principe que nous ne faisons jamais une finesse qu'elle ne soil mutuelle) s'est allumé que c'esl une bénédiction (1). »
l l .etlre du marquis au bailli de Mirabeau du 1 î septembre ITsO.
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Mme du Saillant, dans la correspondance entamée par elle avec son frère, n'est donc que le prêlenom du marquis de Mirabeau chez lequel elle vit. Toutes les lettres qu'elle transcrit et qu'elle signe sont rédigées par son père, et nous avons les brouillons de plusieurs d'entre elles, de la main même de celui-ci. Le prisonnier a d'abord assez mal accueilli le conseil d'écrire à sa sœur qui lui est transmis par Dupont au commencement d'août 1780. « La première lettre qui vous viendra de Dupont, mande-t-il à Boucher, contient un projet de lettre pour Mmo du Saillant, à laquelle mon père exige que je fasse des prévenances. J'y ai consenti parce que c'est ma sœur et une bonne bêle, mais j'ai déclaré que, sous quelque prétexte que ce fût, je n'écrirais point à son mari que je méprise comme le dernier des hommes. » Mirabeau est animé contre son beau-frère d'un sentiment de jalousie et d'inimitié qui remonte loin. Quant à sa sœur, il la qualifie de bonne bêle, apparemment parce qu'elle avait eu le bon esprit, rare dans sa famille, de ne point faire parler d'elle. Du reste, c'est sur le Ion de la plus sincère amitié pour ellemême, el de la plus parfaite contrition à l'égard de son mari, qu'il lui écrit dès le début. « Dans la multitude de mes torts, lui dit-il, du moins vous ai-je toujours rendu justice; je vous ai toujours tendrement aimée. On m'avait aigri contre votre mari, et j'ai eu le malheur de mo livrer, avec l'impétuosité que j'avais alors, aux préventions que ï^\\
m'avait données contre lui 1 1 ). J'en suis très affligé, mais je le crois assez noble pour ne pas conserver de ressentiment contre un frère malheureux, trompé, au désespoir de l'avoir été, revenu, corrigé, repentant. »
Quelle énergie dans le repentir! Il ésl vrai que c'est Dupont qui parle ici, sous le nom <lc Mirabeau, de même que c'est le marquis qui répond par la plume de Mme du Saillant, avec toute la familiarité fraternelle voulue ci tout l'attendrissement convenable sur les souffrances du prisonnier. Mirabeau reconnaît tout de suite que les lettres de sa sœur ne sonl pas écrites par elle, mais il en attribue d'abord, la rédaction à Mmc de Pailly. Il suffît, d'ailleurs, que l'inspiration lui en paraisse bien venir de son père pour l'amener à entrer pleinement dans l'esprit de la petite comédie organisée par le marquis, à ne plus emprunter à Dupont des phrases qu'il appelle « des platitudes de rhéteur », et à leur substituer sa propre rhétorique qui comporte même des flatteries à l'adresse de Mmo de Pailly. Il se montra très empressé à poursuivre l'entreprise de sa réunion avec sa femme, ci, par le fait, s'il n'est pas travaille du même désir de postérité que son père, il comprend du moins qu'une fois rendu à la liberté, une fois relevé de la condamnation judiciaire qui pèse sur
(1) Dans un de ses mémoires de lTTti adressés à Malesherbes, Mirabeau s'étail exprimé avec une violence injurieuse sur le compte de M. <ln Saillant.
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lui, comme il ne doute pas de l'être, il devra encore retrouver sa place dans le monde, et déblayer sa situation financière, œuvre malaisée pour laquelle il a besoin de sa femme et de son beau-père. C'est le marquis qui est obligé de lui faire rappeler qu'il ne faut point aller trop vite en besogne, et qu'en effarouchant par trop de précipitation, il provoquerait ce procès en séparation de corps que M. de Marignane et sa fille tiennent en réserve comme une arme de défense.
.Mirabeau consent volontiers aussi à s'employer auprès de sa mère. Négocier un traité de paix entre elle et son père ne lui paraît pas à lui-même une tâche facile. Il n'a pas oublié que, dix ans auparavant, alors qu'il accomplissait une mission de ce genre, dans des circonstances moins complètement défavorables, la marquise a, comme il le raconte, « déchargé sur lui un pistolet de fureur au premier mot de conciliation ». N'importe, il n'est point découragé de recommencer aujourd'hui sur de nouveaux frais la même tentative, il a ses projets, ses ressorts cachés qu'il compte faire mouvoir. Sou intérêt est ici encore enjeu, car la satisfaction que le marquis cherche toujours à obtenir de sa femme, c'est une donation générale à leurs enfants, el de préférence au fils aîné, de la nue propriété de tous les biens qu'elle possède, el qui seraiènl mis ainsi à l'abri des dilapidations. D'ailleurs, bien que le marquis se défende, selon son ordinaire, de la pensée de faire participer ses enfants à ses que-
T. III. 2ï
relies conjugales, el du torl de contribuer, de son chef, à la désunion de la famille, c'est le plus sûr moyen de lui complaire que d'adopter el de
condor ses vues dans celle de ses affaires «loin tiques qui est son principal tracas. Mirabeau le sait bien, et il ne ménage pas, à cel égard, l'expression de son zèle. Mais il a soin d'ajouter : prisonnier, je suis impuissant, ma mère suspectera mon intervention comme due à la pression de mon père et à mon désir de recouvrer la liberté en me faisan l auprès de lui un mérite de mes efforts; mes démarches seronl forcément entravées el limitéi que je sois libre d'abord, el je pourrai ensuite agir avec beaucoup plus de chances de suce N'a-t-il pas, dès l'année précédente, à la suggestion de Dupont et afin de montrer sa bonne volonté, adressé à sa mère une longue lettre pacificatrice, qui est restée sans réponse? Celle lettre, publiée au Recueil de Manuel (1), commence par de violentes attaques contre Mmc de Cabris, et se termine par une apologie du caractère du marquis, curieuse sous la plume de son fils, el contrastant avec les tirades haineuses trop fréquentes dans le môme recueil. « Mon père, écrit Mirabeau à sa mère, n'est pas tel qu'il vousest trop pardonnable de le penser. Je sais qu'il se prévient trop aisément, je sais qu'il saisit irop facilement les impressions défavorables; qu'une fois conçues sa tête de
(1) Tome IV, page 144.
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feu les porte dans leurs conséquences aussi loin qu'elles peuvent aller ; et que cette marche trop active le conduit à l'injustice : mais enfin mon père a l'âme noble et le cœur sensible, cela je vous le garantis sur ma vie, parce que j'en ai la preuve. Toute guerre longue peut irriter sans doute, accroître les préventions, aigrir les ressentiments, mais elle fatigue un bon cœur. Hélas ! pensez-vous donc qu'il ne soit pas malheureux aussi ce vieillard chargé d'années et de maux, isolé de presque toute sa famille mutilée, qui voit sa femme, sa fille, son fils dans les fers, son petit-fils mort, sa maison à peu près détruite, une vieillesse triste et solitaire s'avancer sans dédommagements, sans compensations. »
« Celle lettre, déclare Mirabeau, est la plus difficile que j'aie écrite de ma vie. » Affirmer qu'il pensait exactement ce qu'il y disait, ce serait s'avancer beaucoup. Mais on peut supposer sans témérité que, dans le fond de son âme, il éprouvait pour son père un sentiment naturel de respect impossible à accorder à sa mère. A diverses époques de s;> vie, il a montré qu'il était fier de re père, si maltraité par lui en d'autres circonstances, -nus l'influence de lu passion du moment. N'a-t-il pas continué, au temps de ses plus grands excès de langage, ;i signer toutes ses lettres: Mirabeau ///s, ce qui était au moins un hommage à la réputation paternelle? La rancune violente n'était guère plus durable chez lui que le remords, et il
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pouvait de bonne foi pendre justice, même dans sa prison, à L'homme qui l'y tenait encore renfermé.
I fans cette longue correspondance avec une jeune personne inconnue, correspondance à laquelle il occupait ses derniers mois de captivité, il parle plusieurs fois de son pure en terme- émus, et d'autant moins suspects que le marquis ne pouvait en avoir connaissance ni directement ni indirectement. Tout en prétendant, ce qui n'est pas exact, que l'origine première- de ses malheurs est le fa il « d'avoir offusqué l' amour-propre de son père », d'avoir excité chez celui-ci une jalousie contre nature par ses talents et ses succès précoces, il confesse que le marquis * a autant de supériorité sur lui par le génie que par l'âge et le titre de père », et il ajoute : « Enfin ce père se conduit, en ce moment, avec une générosité tardive et lente, mais rare. Si je puis arracher une larme «le lui, me voilà payé de tout ce que son despotisme m'a fait perdre el souffrir (1).» ( l'esl dans une autre lettre à la même personne qu'il déclare « pleurer avec des larmes de sang » le mémoire de sa composition contre le marquis. Il esl vrai qu'il était animé alors de l'espoir d'obtenir sa liberté. Quelque temps avant, dans un moment d'impatience où cet espoir lui paraissait s'éloigner, il écrivait à Boucher (\^> phrases comme celle-ci : « Mettez-1 vous bien dans la tête que l'Ami des hommes jette
(1) Lettre du £ novembre 17S0 à M"" Dauvers.
sur moi les regards d'un vautour qui attend un cadavre. » On ne peut jamais concilier complètement les contradictions du caractère de Mirabeau et les impressions qui se succèdent et se combattent dans son esprit.
Au bout de trois mois de conversation épistolaire entre Mirabeau et sa sœur, les arrangements à prendre pour sa sortie de prison sont enfin convenus. Il avait été question de l'envoyer en Limousin avec M. et Mmc du Saillant et dans leurs terres, ou en Provence auprès de son oncle. « Quoique la charge soit forte et capable de me tuer, écrivait le bon bailli à son frère, je la prendrais dans le cas où vous jugeriez qu'il faut l'élargir, si je ne voyais clairement qu'il n'y a que toi qui pût (sic) être sa caution, et redemander au beaupère ses bontés pour lui et sa femme. » Un moment le marquis avait incliné à demander pour son fils l'hospitalité en Languedoc de son intime et fidèle ami, le poète Leiïanc de Porapignan, Tous ces plans avaient été écartés, d'abord parce que l'éloignoment de Mirabeau ne lui aurait plus permis d'agir sur sa mère, comme il l'avait annoncé, le procès en séparation de corps inlcnté par cette dernière étant suivi par elle à Paris; et ensuite parce que le père désirail garder son fils plus à sa portée pour l'observer cl le diriger, sans cependant le recevoir encore à la maison paternelle,
Finalement, il es! arrêté que Mirabeau passera du donjon au château de Yinceunes, où il sera
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logé chez le chirurgien-major, el aura, d'ailleurs, Ion le liberté de sortir et de venir à Paris, comme il l'entendra. Pour les habitants el les habitantes du château, assez nombreux, comme nous l'avons dit, Mirabeau s'appellera tout simplement M. Honoré; en le faisant désigner ainsi par un de ses prénoms, le marquis s'imagine puérilement qu'il l'empêchera d'être connu sous son nom de famille, el croit, sans cloute, sauvegarder l'honneur de ce nom. Mais, avant tout, le père veut être muni, à litre de précaution, d'une lettre de cachet, ordonnant à son fils de se retirer et de demeurer aux lieux qu'il lui fixera. Au moyen de cette lettre de cachet, il sera le maître de gouverner souverainement les actions de ce fds plus que majeur, en s' appuyant à chaque instant de l'autorité rovale. Celle dernière exigence soulevait quelques difficultés, non de la part de Mirabeau qui s'y soumettait 1res volontiers, heureux d'échanger l'absence complète de liberté même contre une demi-liberté, mais de la part du gouvernement. Il n'y avait guère d'exemple d'un ordre royal remet tant de la sorte à la discrétion d'un père la puissance absolue que le roi s'arrogeait sur la personne de ses sujets. Le ministre principal, M. de Maurepas, était fatigué des appels incessants que le marquis de Mirabeau taisait, depuis quelques années, à son crédit cl à l'autorité du roi. « Il faudrait, dira-l-il, quelques semaines plus lard, à Mirabeau sortant du donjon de Yincennes, un secrétaire d'Etat tout exprès pour la
famille de Mirabeau. » Le prisonnier, impatienté du retard que cet obstacle apporte à sa délivrance, se joint à sa sœur et à son beau-frère, M. et Mme du Saillant, par l'entremise desquels le marquis sollicite auprès des ministres comme il traite avec son fils, pour réclamer la lettre de cachet, conçue clans les termes que le chef de famille a dictés (1). Il écrit de Vincennes au duc de Nivernois, beau-frère de M. de Maurepas, « d'un ton fel, dit son père, que François Ier en prison n'en eût pu sortir avec plus de dignité ». Grâce à la recommandalion du duc, d'autant plus méritoire que ce grand seigneur obligeant était alors dans toute la douleur de la mort récente de sa fille, la comtesse de Gisors, l'ordre est enfin expédié par le secrétaire d'Etat compétent, M. Amclot (2), et, le 13 décembre, M. du Saillant vient chercher son
(1) Ceci ne l'empêchera pas plus tard, lorsque la lettre sera enlrc les mains de son père et lui inspirera quelques inquiétudes, de la qualifier, écrivant à un minisire, d' « ordre inconcevable, inouï; le mettant hors de l'empire de la loi ».
(2) Voici la teneur de cet ordre :
m De par le roi, il est ordonné au sieur comte de Mirabeau de se retirer aux lieux que son pore lui fixera, Sa Majesté défendant audit Bieur comte d'- Mirabeau de s'en éloigner sous quelque prétexte que ce soit, 't ce jusqu'à nouvel ordre de sa pari, sous peine de désobéissance.
Versailles, le 13 décembre 1780.
Signé : LOUIS.
De par le roi : Amf.lqt.
Au-dessous, Mirabeau reconnaît avoir rc<.;u notification de cet ordre en lieu de liberté, ri promet de s'y conformer.
beau-frère au donjon pour lui faire franchir l'enceinte où il étail confiné depuis le mois de mai 1777, el rinstallerau château de Vincenm
Quelques jours auparavant, le marquis avait, pour la première fois, écrit à son fils sons son nom. Après la sortie de prisoq <lo celui-ci, il lui fail par-* venir des inslructions détaillées et rédigées de main sur la conduite que Mirabeau devra tenir. Fidèle à ses promesses, le prisonnier élargi se met à l'œuvre sur-le-champ auprès de sa mère, Une correspondance suivie s'engage, à ce sujet, entre le père et le fils; ils s'écrivent jusqu'à doux fois par jour, mais ne se voient point.
« Je me suis, à la vérité, trouvé l'ace à face avec lui, écrit le marquis à son frère le bailli, le 26 janvier 1781, en sortant de chez Desjobert (son avocat consultant). Je lui trouvai l'œil perçant, l'air fort et sain (1). Il s'écarta le plus qu'il pul, el je passai mon chemin. »
Mirabeau ne prolongea pas longtemps son séjour au château de Vincennes. Dès le mois de janvier 1781, il s'établissait à Paris chez son protecteur et ami Boucher, du consentement de son père. C'est de là qu'il poursuivait sa négociation auprès de la marquise, des hommes d'affaires et des amis officieux qui la conseillaienl el L'exploftaient; qu'il
(1) Nous trouvons dans des Lettres du pèreel du Ris la mention de ce délai] curieux que Mirabeau, dans sa caplivi \ incennes, avait grandi do plus de six pouces, bien qu'il eut dépassé vingt-cinq ans lors de son emprisonnement.
allait rendre visite à ceux des amis du marquis qui s'étaient intéressés à sa délivrance (1); c'est de là enfin qu'il venait se montrer à Versailles, y entretenir imperturbablement les ministres des affaires de son père, badiner avec M. de Maurepas et argumenter avec le garde des sceaux. Cet échappé des prisons d'Etat ne craindra pas d'aller solliciter de sa personne une lettre d'exil contre son ancien compère Briançon, qui bat le pavé de Paris, en quête de moyens de porter secours à Mnie de Cabris, encore captive à Sisleron, décriant le marquis de Mirabeau ou cherchant vainement à l'intimider. C'est alors que M. de Maurepas, auquel Mirabeau s'adresse, l'arrête par une verte apostrophe, lui disant « que son père le prend pour son homme d'affaires, qu'il est honteux de ne point voir de lin aux scandales de la famille, et que le roi n'en veut plus entendre parler ».
Nous n'avons pas besoin de nous étendre longuement sur les faits et gestes de Mirabeau au sortir du donjon de Vincennes. Nos lecteurs savent déjà qu'après avoir échoué tout net dans ses tentatives conciliantes auprès de sa mère, il finit par prendre parti contre elle, ouvertement et sans vergogne, pm* rédiger contre elle un mémoire
(1) Il va voir ainsi M"" de Rocheforl quî, raconte le marquis, « lui a dit toutes vérités et siennes avec celto force qui lui es! propre, l'a lâté sur tous les bouts, a été contente de ses propos, et ne lui a plus du tout trouvé ses anciennes manières, au poinl qu'elle l'a trouvé moins laid ».
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comme il en avait rédigé un contre son père ; que le marquis accepta, sans scrupule, ce genre d'assistance de La pari de son fils, auquel il avail si longtemps et si vivement reproché d'avoir servi jadis de la même manière la cause opposée (1), el ne sul même pas l'empêcher de paraître «in fiocchi » aux audiences où se plaidait le procès en séparation de ses parents, pour s'écrier à haute voix, à la fin du plaidoyer de l'avocat de la marquise : « Dites donc qu'accueillir cette demande, c'est couronner le vice. » Inutile d'ajouter que le marquis est alors parfaitement content de son fils. Mais les expre sions par lesquelles ce contentement s'exprime son! si enthousiastes qu'elles méritent d'être citées : « Honoré, c'est ainsi qu'il appelle désormais le comte, est toujours sur la même voie, écrit-il à son frère le 13 février 1781, el je ne le ménage pas, et, en vérité, il est docile et confiant, et jamais il ne parle de son père que les grosses larmes ne lui jaillissent ; au reste, je sais parle récit combiné de ceux qui le voient el revoient que ce n'est pas le même homme que nous avons vu. C'est un homme l'ail qui se contient, et qui est même imposant, malgré cette extrême vivacité dont il est néanmoins le maître. Il a mis à profit sa prison, ayant appris le grec, l'anglais et l'italien, beaucoup étudié les anciens, et surtout, Tacite qu'il
(1) Il est juste de rappeler que le marquis avait un système »Ie défense tout autre et infiniment moins injurieux que celui d femme.
traduit. Son esprit, toujours perçant, est devenu juste; et ce don de la familiarité qui lui fait retourner les grands comme des fagots ! (1), de sorte que s'il avait sa tête sur les épaules, chose à laquelle on travaille quant aux préliminaires, mais où il trouvera plus de difficulté, ou, du moins, de longueur qu'il ne pense (2), il serait bientôt en avant. Avec cette facilité néanmoins, la quantité de pièges, d'intrigues (son vol naturel) dont ce pays est semé, ce caractère caméléon qui prend l'empreinte de tout ce qui l'approche, tu sens quel casse-lète pour un père qu'il paraît prendre pour maitre absolu, qu'il consulte deux fois par jour, exécutant au moment et rendant compte de tout. t> En vérité, le père et le fils présentaient bien des ressemblances, ne fût-ce que par cette vivacité et celle mobilité d'impressions, qui leur étaient communes ; il y avait bien du caméléon dans l'esprit, sinon dans le caractère du marquis de Mirabeau. Le père se disait, il est vrai, à propos de son fils, que « quarante-deux mois en un lieu, où l'on n'a, pour toute compagnie, sous
(1) « Ce n'esl pas, écrit do même le marquis dans une autre lettre, qu'avec les avances qu'il a, son siècle, son caractère et un certain fond gaillard, et ce terrible don de la familiarité, comme disait Grégoire le Grand, je pense jamais en faire un hommo de la délicatesse de son grand-père, de son oncle, et même de son père; mais il est bien persuadé qu'il me fout un honnête homme ou rien. »
(2) Il s'agit de la condamnation à mort par contumace prononcée contre Mirabeau à Pontarlier, et des mesures à prendre pour le faire relever de cette condamnation.
des voûtes gothiques et lugubres, que les hurlements nocturnes <\c> souterrains, sonl une médecine qui doit converser une léte. » Mais il étail bien prompt à croire à celle conversion forcée, et bien peu clairvoyant dans le choix des gages qu'il en demandai l à son fils.
Malgré son enthousiasme, le marquis hésitait encore à recevoir M. Honoré à la maison paternelle. M. et Mmc du Saillant, Dupont, Boucher, cherchaient à flatter son amour-propre, en lui répétant qu'un tel pupille avait besoin d'être « gouverné et mûri de sa bouche », « nourri de ses principes, plans et documents ». Ils alléguaient que si Mirabeau était « très aisé à cabrer », «la moindre tendresse le ferait fondre en larmes et jeter au feu ». — « Mon amour pour la paix, qui tient peut-être à la paresse, objectait le marquis, m'a toujours fait craindre la cohabitation avec cette émanation du gros Vassan (le grand-père maternel de Mirabeau), qui est maintenant aussi gros que lui. Son mariage avec une héritière qu'il a voulue semblait nous séparer, et cela était bien pour nous deux. Depuis, il s'est ruiné, il m'a ruine, il n'a pas mérite'1 de moi. Faut-il qu'aujourd'hui, au milieu d'une strangurie que la plus grande analogie de caractère peut seule rendre supportable et quelquefois douce, mon devoir soit de m'assorlir à tout cela? J'avoue que j'ai de la peine à m'y déterminer. »
Cependant, au printemps de 1781, le marquis
perd son procès contre sa femme. La séparation de corps et de biens, qui le ruine, est prononcée contre lui. Accablé par ce coup imprévu, il lui parait généreux et aussi d'un bon effet de rouvrir sa maison à son fds dans un pareil moment, d'autant qu'on aurait pu le soupçonner d'avoir subordonné cette dernière marque de réconciliation au gain de son procès. Il se rend donc aux instances de Bouclier, lequel, ami fidèle jusqu'au bout, est venu, tout en lui portant ses condoléances sur la perle du procès, le supplier, avec larmes, de recevoir son fils chez lui, et lui a adressé ces paroles touchantes : « Monsieur, quelque prévention que vous puissiez avoir sur mon état, je suis honnête homme, lapreuve en est que je suis bien pauvre; je vous suis caution de M. votre fils, vous en serez conlent, et si j'ai mérité quelque chose de vous.... » — « A ces mots, raconte le marquis, il gagna la porte du salon en étouffant ; je le suivis, et, l'embrassant, je l'assurai que, quoique mes plans fussent tout autres, ce sérail lui qui me le présenterait. » La scène du lendemain, qui était le 17 mai, est encore décrite dans une loi Ire du marquis à son frère le bailli : « Ils avaient, Lisonsnous dans celle lettre, averti le chevalier de Scépeaux (un des amis intimes du marquis) donl la tête de Bayard ;i beaucoup de tendresse et de poids sur moi. Boucher, Dupont et la famille m' apportèrent toul ;i coup Honoré, el tandis qu'il était à terre, le chevalier* m'embrassai! en criant: C'est
Venfant prodigue, Je dis à Honoré, en lui tendant la main, que j'avais dès longtemps pardonné à l'ennemi, que je la tendais à l'ami, et que j'espérais pouvoir un jour en bénir le fils. Au moyen de quoi le voilà dans la maison (1). »
L'attendrissement causé par ce retour de Venfant prodigue subsistait encore, huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis l'installation de Mirabeau à la maison paternelle que tout à coup il disparaît. Voilà M. et M"ie du Saillant, Dupont, Boucher et tous ceux qui l'avaient cautionne, suivant l'expression du marquis de Mirabeau, fort en peine. Huit jours, dix jours et plus se passent sans qu'on ait aucune nouvelle de l'absent. Enfin, on apprend qu'il a été retrouvé en détresse à ( Orléans, arrivant de Gien, où l'on ne sait quelle impulsion subi te l'avait conduit auprès de Mrae de Mônnier. « Il y a des dettes sans doute, car je sais mieux que les autres ce qui peut principalement démonter cette tête-là. » Tel fut le premier mot du marquis de Mirabeau.
Le père ne se trompait pas. Poursuivi pour des dettes dont les plus anciennes ne remontaient pas au delà de son séjour à Vinccnnes, mais que, suivant son habitude incorrigible, il avait trouvé moyen de multiplier, depuis six mois qu'il était libre, le prétendu converti avait été, parce motif,
(1) La lettre qui contient ce récit du marquis a été publiée tout entière dans les Mémoires de Mirabeau, t. III, p. 155.
obligé de quitter Paris. L'occasion lui avait semblé propice pour réaliser un projet dès longtemps médité entre lui et Mmede Marinier. Il s'agissait de se revoir au couvent même de Gien. Le médecin de ce couvent, le docteur Ysabeau, dont il est plusieurs fois question dans les lettres de Vincennes, et le jardinier avaient été mis dans la confidence et gagnés à l'entreprise. Le docteur Ysabeau avait déjà donné à Mme de Monnier des marques d'une sympathie désintéressée qui ne s'est pas refroidie jusqu'à la mort de celle-ci. Il vivait encore luimême en 1831, et il a écrit, peu de temps avant sa mort, un récit détaillé de ses rapports avec Mme de Monnier, lequel est sous nos yeux. Nous y lisons, à propos de l'entreprise facilitée par lui, qu'il avait commencé par faire à cet égard des observations à Mmc de Monnier, mais qu'il avait cédé à ses prières. « Je conférai, écrit-il, avec le jardinier et commissionnaire de la maison; nous pensâmes, d'après la connaissance du local, du caractère et du peu de défiance des portières qu'il serait possible d'introduire M. de M*** dans la maison. On lui écrivii en conséquence. Il y consentit, iixa le jour de son arrivée à Gien, et me pria de venir au devant de lui jusqu'à Nogent-sur- Vernisson, route de Paris à Lyon, où il arriva à iVanrétrier au jour cl à l'heure indiqués. Je l'embarquai dans ma voiture et le déposai au cabinet (h1 mou jardin, où il se rafraîchil ; j'allai en prévenir le jardinier, qui vint faire part de ses intentions et
des mesures prises pour La réussite. En effet, à sepl heures du soir, dans un mois d'été ( 1;, il vint chercher M. de M"*. Etant muni d'une commission, il se iil ouvrir la porte, eut L'attention d'attendre que la sœur tourière, selon sa coutume, rentrât dans sa chambre du tour, se mit (lovant M. de M***. Le local, d'ailleurs, pouvait n'offrir aucun danger, il le conduisit à la chambre t\r Mme de M***. M. de M*** y resta quatorze jours. Rien ne transpira en ville de ce singulier événement. Il sortit sans être aperçu, vint me trouver où je l'avais d'abord déposé. Je le conduisis à Nogent, où il prit un bidet de poste. Ce fut, je crois, peu de temps après qu'il cessa et rendit sa correspondance avec Mme de Monnier moins fréquente. Elle en conçut de l'inquiétude et un grand chagrin, quand elle se fut convaincue de l'abandon définitif. Elle ne cessait d'écrire, jour et nuit pleurait, au point qu'elle éprouva une ophthalmie des doux yeux, qui la lit souffrir. La fièvre s'y joignit. Le tout céda aux soins el au temps. »
Ainsi finirent ces amours traversées par tant d'orages, et qui ne durent peut-être qu'aux orages de se prolonger si longtemps. La rupture ne se produisit pas brusquement, «à la suite d'explications violentes échangées par Les doux amants, pondant Leur dernière réunion, comme Pa supp<
(1) Ou, pour être plus exact, à la Un de mai.
M. Lucas de Montigny. Mirabeau put se montrer jaloux des assiduités auprès de sa maîtresse de certaines personnes de Gien, notamment du moine, directeur spirituel du couvent de Sainte-Glaire, un père Maillet qui ne dut pas faire grand honneur au clergé constitutionnel de 1791 dans lequel il entra par la suite, mais cette jalousie n'était plus guère que de pure forme. Nous avons quelques lettres de Mme de Monnier à Mirabeau postérieures au voyage de ce dernier à Gien. Ces lettres respirent une profonde mélancolie, et renferment des plaintes désespérées sur l'absence ou la rareté des réponses de Mirabeau. Une correspondance . languissante aura de la sorte continué quelque temps entre lui et Sophie pour s'arrêter bientôt. Après avoir terminé par une transaction le procès criminel où tous deux étaient confondus dans une accusation commune, Mirabeau ne songea plus à la compagne folle cl passionnée de ses jours d'exil en Hollande. D'autres sentiments, d'autres intérêts remplissaient alors son cœur et son esprit, et l'image de celle (fui l'avait si chèrement aimé ne vint plus troubler son repos que le jour où il apprit la mort de Mme de Monnier (1), au pied même de cette tribune de l'Assemblée constituante, où sa gloire
l il l'apprit par une lettre du docteur Ysabeau à son beaufrère, l'abbé Vallet, député du clergé à L'Assemblée constituante* L'abbé Vallet, qui lui remit cette lettre en séance, a raconté l'entrevue en cherchanl à présenter L'émotion de Mirabeau comme jouée. Mais c'était un adversaire politique provenu contre le grand orateur.
avait commencé à se fonder. C'était au mois de septembre 1789. Sophie, comme l'a dil si éhergiquement et si justement M. Sainte-Beuve, avail gardé de Mirabeau « la tunique dévorante du centaure, l'ardeur fatale qui ne s'éteint plus ». A la mort de son mari, en 1783, elle avail recouvré sa liberté; mais le couvent qui lui avait servi de prison était devenu pour elle un asile ; elle ne voulut pas le quitter. Elle s'établit dans un petit corps de logis séparé, dépendant de ce couvent, et se forma des relations dans la société de celle ville et des environs, où elle se produisit sous le nom de M™ de Malleroy. Le consolateur lui apparut d'abord sous la forme d'un lieutenant de la maréchaussi mais cet officier, auquel elle s'attacha, était un homme brutal et grossier, qui la maltraita et la rendit malheureuse. A la veille d'épouser un jeune gentilhomme, plus digne d'être aimé d'elle, elle vit celle dernière espérance «le bonheur s'évanouir, par suite de la mort brusque de son fiancé. Elle ne se sentit point la force de lui survivre, et mil fin à ses jours en s' asphyxiant avec des charbons allumés (1). Il est impossible de refuser un sentiment de profonde pitié à celle femme encore plus malheureuse que coupable, et de laquelle on peut dire, avec plus de vérité que pour bien d'autres, qu'elle ,a été poursuivie par la fatalité de sa destinée. Sensible avail été le coup porté aux illusions
(1) Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1789«
oplimislcs du marquis de Mirabeau par l'escapade de son iils à Gien, et les circonstances qui avaient accompagné cette escapade. Néanmoins, le père ne voulut point renoncer encore au système tout nouveau d'indulgence dont il avait commencé à user, ni surtout abandonner le projet de réunion de Mirabeau et de sa femme, ce projet qu'il nourrissait depuis deux ans. Il se résolut à étouffer l'aventure, et n'en manda môme rien, sur le moment, à son frère le bailli, de peur de lui paraître « fol incurable ». « Amenez-le-moi ce matin, répondit-il, quand on lui annonça que son fils avait été rejoint et reconduit à Paris par Dupont, et lui dites qu'il est encore dans le temps du jubilé, et que j'arrêterai le bruit et l'éclat de ses créanciers, pourvu qu'une fois enfin il soit sincère et dise toutes ses dettes, les effets en gage, les personnes, tout enfin. » Des arrangements furent pris pour le règlement de ces dettes de fraîche date, et, afin de satisfaire aux plus pressantes, le marquis alla jusqu'à se dessaisir d'une certaine tabatière d'or à laquelle il tenait beaucoup, « mon seul effet personnel », dit-il quelque part. Il ne faut pas oublier que la perle de son procès venait de le réduire à la plus grande gêne.
Du reste, il ne chercha nullement à approfondir ce qui s'étail passé entre son fils et M"ie de Meunier; il ne voulut point éclaircir les «versions différentes, mêlées et embrouillées », qu'on lui présentait comme explications. Il se contenta do-
lors, suivanl son expression, <■ de suivre de L'œil l'accoisément el absolue cessation de commerce ».
Enfin, obligé, toujours par l'issue de son pro< de se retirer quelque temps à la campagne, el voulant aussi soustraire sou fils à de nouvelles tentations de dérangement, il partit avec lui pour le Bignon, ce petit château du Gâtinais dont nous avons parlé maintes fois, aussitôt les mauvais affaires de Mirabeau arrangées. En s'imposant ainsi un tête-à-tête à la campagne avec son fils, le marquis avait le droit de dire qu'il faisait c un grand effort de paternité ». Depuis que Mirabeau était sorti de l'enfance, c'était la seconde fois seulement que le pure et le fils se trouvaient réunis dans .l'intimité d'une vie commune. Dix ans auparavant, à son retour de Corse, Mirabeau avait passé sept à huit mois près de son père, lanl en Limousin qu'à Paris. Cette fois, le tête-à-tête devait cire encore plus complet ; des injures et des châtiments, également difficiles à oublier, devaient le rendre de part et d'autre bien plus scabreux, el pourtant il allait se prolonger encore huit mois.
LE TETE-A-TETE DE MIRABEAU ET DE SON PERE AU BIGNON. — LES REVES DE POSTERITE DU MARQUIS.
Pour croire le moins du monde à l'effet moralisateur du séjour dans les prisons d'Etat, il fallait la confiance aveugle du marquis dans le succès de ce qu'il avait voulu et ordonné. Mirabeau avait fort perfectionné la culture de son esprit au donjon do Vincennes, mais il en était sorti visiblement peu changé quant au caractère ; il y avait seulement chez lui un peu plus do duplicité que par le passé (1), et aussi une plus grande concentration
(1) « Je n'ai <[iio trop été porté à admirer et à imiter Ajax, lisons-nous dans une rie ses dernières lettres de Vincennes. Mais cro ez-en l'expérience d'un homme qui a fait bien plus de sottises que vous, qui a vu bien des choses, et des choses très curieuses 'c'est à la correspondante inconnue dont nous avons parlé ;"i nos lecteurs que Mirabeau s'adresso). Elles m'ont appris souvent ;i mes dépens qu'Homère n'a pas eu tort.de préférer 1 -se cl d'en faire son héros favori. »
de toutes les forces actives de sa nature, si longtemps comprimées et paralysées. - Je suis tourmenté de ma propre activité, écrit-il le 22 août 1781 à un ami nouveau dont il avait fait la connaissance chez Boucher, et qui devait lui rester dévoué et fidèle jusqu'à sa mort, Vitry (1). Quand la chandelle, brûlée par les deux bouts, sera finie, eh bien! elle s'éteindra, mais elle aura donné, pour la petitesse de sa lanterne, une vive lumière. N'est pas phare qui veut. Dieu m'a fait naître dans une cave, mais il m'a donné de n'y être point étouffé; » C'est le même sentiment qui lui faisait dire quelque temps auparavant : « Il me faut encore quinze à vingt ans, et je puis, à toute force, les atteindre. Dès que je ne serai plus propre à l'amour, je n'aurai plus que faire ici, à moins que je n'y fusse ministre. » Quinze à vingt ans encore, la Providence ne les réservait pas à Mirabeau, et pourtant elle lui destinait, dans l'histoire de son pays, une place que peu de ministres ont occupée.
En attendant de trouver un alimenl plus noble à son activité, il s'était, une fois libre, réjeté avec frénésie dans les plaisirs pour lesquels « son physique était né », disait-il, et dont il avait été si longtemps sevré par force. En venant au Bignon, il laissait derrière lui trois ou quatre intrigues de galanterie, suivies simultanément pendant six mois. Nous
(1) Jean-François Vilry, commis du Contrôle général des finances, mort en 1807. Il a publié un volume de lettres de Mirabeau ;> lui adressées. — Paris, 180J, Le Normant.
avons vu qu'il laissait aussi des délies nouvelles. N'avait-il pas fait sensation dans le petit cercle où il avait été introduit pendant son séjour chez Boucher, cercle de bourgeoisie modeste, composé principalement de familles d'artistes et de familles de commis de bureau; et ne lui en coûtait-il pas aussi peu d'emprunter à ses humbles amis leurs femmes ou leurs maîtresses que leur argent? Mal en avait pris au pauvre Boucher de s'être constitué son hôte et son banquier ; et ce qui est plus fort encore, c'est que les reproches de cet honnête homme et son insistance à réclamer ce qui lui était dû, car il était pauvre, comme il s'en vante lui-même, avaient été ensuite fort mal pris par Mirabeau. « Boucher, écrit celui-ci dans une lettre du 19 octobre 1781, vient de me faire une des plus grandes platitudes possibles, et tant mieux, cela me dégage d'autant. » Il y a dans la môme lettre, adressée à Vitry, un autre passage plus violent, qui ne peut guère s'appliquer qu'à Boucher. Le bon ange du donjon de Vincennes mourra quelques mois après, blessé au cœur par l'ingratitude de celui «'iii(jii(i il a rendu tant de services; les ilcurs que Mirabeau pourra jeter sur sa mémoire ne rachèteront pas la vilenie d'une telle conduite.
Faut-il, après cela, pnur achever d'édifier nos Lecteurs sur le peu de délicatesse de Mirabeau en toutes matières, H spécialement eu matière d'argent, mentionner un petit l'ail, insignifiant par lui-
même, mais caractéristique?- Quelques jours après sa sortie de Vincennes, il dérobe, pour aller la mettre en gage, la montre de sa sœur, M",e du
Saillant (1).
Si le marquis étail déjà revenu en partie de
illusions d'un moment, lors de son installation au Bignon avec son lils, s'il bornait probablement toutes ses espérances sur ce lils à lui l'aire perpétuer la race, il tenait assez à celle espérance-là, du moins, pour admettre encore de parti pris la possibilité d'une réforme sérieuse dan- les sentiments et dans la conduite extérieure de l'homme de trente-deux ans, dont il s' étail constitué le « barbacole », suivant son expression. « Ce n'esl pas en vérité pour mon plaisir, répondait-il à son frère le bailli, qui le raillait sur sa fureur de posléroitianie, sur son zèle à régenter un pareil « poulet », lui demandant, avec bon sens, s'il étail assez sa propre dupe pour croire qu'il fora il de son élève autre chose que ce qu'il était. . . J'ai voulu el je voudrais le remettre avec sa femme... Au fond; il n'a pas plus trente-trois ans bientôt que moi soixante-six, el il n'esl pas plus rare de voir un
homme de mon âge l'aire plaindre les jeunes de ses jambes, el tenir huit heures par jour dan- son cabinet, que de voir un tonneau boursouflé, gravé et l'air vieux dire : Papa, et no -avoir pas seeon-
(1) Nous trouvons ce délai] dans une lettre du marquis de Mirab au ;'i sod frère Le bai 1 li.
duire. Mais ce n'est pas ce dont il est question. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, je l'aurais fait il y a longtemps; mais, ne le pouvant pas, quand ce fils vient à moi je ne puis le jeter à la rue ; quand il écoute, je ne puis lui parler que selon honneur et conscience. Quand il se conduit bien et obéit, je dois aussi le conduire; s'il a des dettes, le but de cette conduite doit être de le libérer et d'indemniser autrui; s'il a une femme, de le ramener à elle, etc. Tout cela n'est pas affaire de choix et de volonté, mais de devoir. ».
Il faut bien dire que l'élève du marquis est, à ce moment, d'une docilité, d'une souplesse et d'une déférence tout à fait encourageantes pour son « papa », car Mirabeau, même lorsqu'il écrit à des étrangers, comme Vitry, a décidément adopté cette appellation plaisante à son âge, à propos d'un père plus prodigue de lettres de cachet que de caresses. Tout en déclarant, dans ses confidences à ses amis, qu'il marche « dans une carrière hérissée de contrariétés et d'épines », il soutient son personnage avec une fermeté rare. Il est souvenl seul en compagnie de son père; il le suil dans toutes ses promenades; « il ;i son plan fail de me servir d'Ombre el de me rendre le plus de services possible », dil la marquis qui, d'ailleurs, ne cherche pas ;i !•' tenir ;i distance. Sauf de rares intervalles, en effet, ils composenl avec le fidus Achates Garçon, que nos lecteurs connaissent bien,
toute la société du Bignon. M""' de Pailly n'y fait que des apparitions, M. el M'"c «lu Saillanl vonl <■! viennent; lo marquis a tout le loisir nécessaire pour remplir en conscience sou rôle de pédagogue.
Sur la manière dont il comprend et'prétend jouer ce rôle, il s'explique encore avec son frère le bailli clans les termes suivants : « Quoique en évitant de parler de ce qui est inexcusable el dont le pardon notoire m'eût en quelque sorte avili, en me chargeant de toutes ses affaires de délies, moyennant un détail, un aveu et noie sincère par écrit, j'eus fait comme une scène de Cinna, je l'achevai tout entière, et lui proposai d'être amis, l'un jeune et l'autre vieux, et que je ne conserverais de la paternité que le droit de lui dire des vérités personnelles qu'un véritable ami même ne dirait pas... Tu sens ce que, clans un cœur très abondant et une mémoire 1res meublée des maux qu'il avait faits à lui et à sa maison, une telle conversation peut avoir de détails et de vérités accablantes, pans i sortes d'occasions, rien ne rémeut ni ne l'atterre; il regarde fixe, se baisse où il faut, saisit le sens, étend les idées et parle historiquement des conséquences et des faits (1). » Le marquis reconnaît, (bailleurs, que sa familiarité avec son fils ne va point sans « quelques sécheresses de sa part, celui-ci étant de sa nature « empiétant, auda-
(1) Lettre du marquis au bailli du 3 aovembre 1781,
deux par l'épiderme, aclif et tranchant »; qu'il lui jette de temps en temps ses déplaisances, comme on jette le bâton empenné aux palombes pour leur faire prendre un vol rapide de l'autre côté » ; qu'il « ne lui épargne pas ses renseignements du matin sur les sottises de ton ou de discussion de la journée », toujours prêt, d'ailleurs, à « animer ses leçons par des exemples qui lui dévoilent toute la politique de sa conduile et de ses mœurs personnelles, chose en quoi je me compromets d'autant moins, ajoute- t-il, que jamais homme ne fut si aveugle sur soi, mais si clairvoyant sur les autres que lui ». Harangues, boutades, allusions piquantes, Mirabeau accepte tout; il « se laisse dire ses vérités dont il traite comme de celles d'un autre, parlant raison à merveille et prenant toujours tout bien ».
On peut se représenter le père et le fils dans ce tête-à-tête, avec leurs traits physiques et leur contenance de circonstance; l'un adoucissant , par une expression de componction, son visage laid d'une laideur amère et farouche, que les lettres du marquis et du bailli fonl revivre mieux que les meilleurs portraits, <• oeil rond el roulant, sourcil atroce quand il écoute el réfléchit, coutures de petite vérole », cl nous ajouterons mâchoire proéminente ei lèvres minces ; réglanl au pas mesuré de son père sa démarche « intercadente », empressé, aux petits soins, multipliant !<■- protestations ci les explications dans un langage toujours apprêté, leu-
jours chaleureux, toujours exempl d'embarras, s'attendrissant aux bonnes paroles qu'il peul recueillir (1); l'autre prêtant une bonhomie un peu hautaine à sa physionomie fine, spirituelle, sar* castique; mêlant volontiers l'ironie à ses admon tations, s'abandonnanl d'ailleurs, malgré lui, aux. mouvements de son humeur capricieuse aggrà> par les infirmités de l'âge, mais obstiné à étudier, à scruter son fils d'un regard pénétrant el énigmatique. 11 n'est point de petites occasions de complaire à son père que Mirabeau néglige. Au loto régulier, que le marquis organise presque chaque soir, il est son partenaire de bonne volonté, bien qu'il ne puisse souffrir le jeu et s'y endorme, indifférence qui ne lui est pas commune avec sa mère. « Il aime la. chasse, lisons-nous dans une lettre du marquis,, et comme il a vu que je n'aime pas ce qui dérange, il se lève à quatre heures les jours que le cuisinier demande tellç ou telle pièce pour être de retour el habillé pour le déjeuner. [1 prend à (ont le rural, comme à autre chose, cl surtout fait promptement exécuter. » Il aide son père dans
(1) « Jamais je ne lui adressai la parole, ou ne demandai quelque chose, dit le marquis, que sa physionomie ne -'ouvrit, que la voix ne s'adoucît, que l'acte oe fût" aussi prompt que la vue. » Un jour, comme il manifeste l'intention d'emprunter 00,000 'livres pour liquider les dettes de son lils, « pour la première Toi-, raconle-t-il encore, Honoré voulul paraître sensible. Je tournai le dos el continuai mes propos amiables sur la nécessité de travailler comme un nègre à rétablir sa maison. Mais du Saillant m'a dil qu'il les étail venus trouver en pleurant comme un veau, et était forl sensible ".
la confeclion d'un terrier, et supplée le secrétaire malade. Il est toujours prêt à « lire haut et avec choix », à exercer, quand on le lui demande, ses talents musicaux et sa belle voix. Le jour de la Saint-Victor, fètc du marquis, il compose une petite ariette dialoguée, destinée à être chantée par lui et sa sœur, M1UC du Saillant. Il fait le plan d'un monument à élever à son père dans une des prairies du Bignon.
Pendant ce temps, le marquis note pour ainsi dire jour par jour, à l'adresse du bailli, le résultat de ses observations sur le caractère de son fils. Il a soin d'insister sur les points favorables, sur les notables changements qu'il croit découvrir dans son élève depuis qu'il s'est chargé d'en refaire l'éducation, car le bailli reste incrédule et un peu railleur à cet égard. Il revient fréquemment sur la facilité du comte à accepteE les critiques, celles même de sa sœur et de son beau-frère, tandis que son frère cadet, le chevalier, auquel il le compare souvent, est « féroce à toute remontrance » (1), sur son absence, totale de (ouïe méchanceté. « Quelque chose me disait, écrit-il, par exemple, que ce n'était qu'un épouvantai] de coton, et que tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa
(1) « Quand par hasard, dans des moments de jactance dé-
placée ci qui prenaienl au mauvais moment, je lui ai dit
durement, devanl des tiers, des choses vraie-, son plus fori a
été de s'écrier : « Le malheureux cherche à atteindre le bord;
•il de votre noble bonté de lui couper L'haleine el le cou-
réputation et ses fautes, toutcela n'était que vapeur, ainsi que son babil décisif ei ses connaissances, et qu'au Fond c'était peut être l'homme du royaume le plus incapable d'une méchanceté calculée. » ( ta
ne guérira pas sans doute Honoré, comme il l'appelle, de « ses viciations radicales, fougue dans le sang et exaltation de tête (un autre jour il remarque pareillement qu'il y a beaucoup de physique
dans les écarts de son fils), le tout joinl à une facilité qui est faiblesse, et à une présomption natale ei myope qui prend le bourbier pour la terre ferme fort aisément. » Mirabeau aura longtemps besoin « de guide facile et amical, et que l'âge et l'expérience le mûrissent. Mais l'un et l'autre lui viennent. Il a beaucoup de talent et de volonté, et il s'est taillé de la besogne. Il a maintenant fort en tète ses affaires, de relever sa maison el de payer ses sottises... C'est un foudre de travail et d'expédition. . . Depuis feu César, l'audace et la témérité ne furent nulle part comme chez lui ; il prétend avoir partie de son étoile, il a moins de génie, mais bien autant d'esprit, .» Ce que le marquis trouve le plus à reprendre chez son [ils, c'est ce « penchant au pillage qui va jusqu'à lui ôter tout son esprit. . . Toutes ses paperasses immens ne sont que cela, contons ramasses cà et là, qu'il a transcrits pendant des nuits entières; tous ses
livres, journal des journaux, (\r< encyclopédie esprit de telle ou telle chose; et lui-même il pourrait produire cent fois mieux, et toujours bàlé il
enfante des boursouflures insensées. Enfin, pensées, paroles, projets, aperçus, il vole tout, et en prendrait sur l'autel. C'est la pie des beaux esprits et le geai des carrefours. Il a du discernement néanmoins, au moyen de quoi, quand il trouve du bon, il s'en nourrit de préférence, et c'est un outil incroyable (1). » — « Cet homme n'a à la place d'âme qu'un miroir où tout se peint et s'efface à l'instant. . . S'il avait une femme sensée ou seulement non gâtée, elle en ferait ce qu'elle voudrait. . . Quand il t'aura volé une idée, il a tant de confiance et d'audace qu'il la fera tout de suite réussir et exécuter. Imagine-toi que je le déshabituai de me transcrire à moi-même à toute heure, en prenant ma montre et lui disant : 77 était ce matin ou liier telle heure quand je vous dis cela, et je le prenais à tout moment me faisant ron fier en belles phrases la plus petite idée. Avec cela il t'enchantera, dans des moments, par la vérité et l'énergie de ses raisonnements; avec cela encore, je ne connais pas un homme plus maître de lui dans certaines occasions. Arrange cela. Je lui ai dit vingl fois qu'il n'était qu'une ombre colo-
(1) Lettre du marquis au bailli du 27 juin 1782. — Nous trouvons dans une autre lettre un peu postérieure la même idée exprimée sous une forme bien saisissante : « Gomme il dit tout et avec énergie même quand il est en train, écrit le marquis, il dit avec raison qu'ii est étonnant tout l'esprit et le travail qu'il a mis à faire des sottises. Il est vrai que c'étaient alors ses affaires... Le mal est que le pivot manque, et (ont ce qu'il y a à craindre, beaucoup a craindre, c'osl qu'il ne fasse son affaire de quelque folie suggérée. »
riée ; je liens cela de beaucoup d'autres hommi mais d'aucun autanl que de celui-là. Point méchant, jamais méchant, hou diable, mais quelle
le te ! »
Voilà ce que nous lisons encore dans diverses lettres du marquis à son frère. Il y a bien des traits contradictoires, incohérents même •huiles innombrables portraits que le père recommence sans cesse de son fils; mais .ces contradictions, incohérences n'étaient-elles pas un peu aussi dans le caractère de Mirabeau? Et, d'ailleurs, si le marquis se trompe parfois, avec quelle heureuse el mordante énergie d'expressions, quelle vivacité de couleurs et d'images il sait décrire quand il voit juste. Jamais Mirabeau n'a élé aussi bien pris sur le vif. Nos lecteurs nous excuseront donc d'avoir reproduit ici quelques-unes des citations qui figurent avec beaucoup de développement, el quelquefois un peu moins d'exactitude, dans le tome III des Mémoires do Mirabeau \ I).
Tout en observant et en morigénant son fils, le marquis ne perd pas de vue le but auquel tend toute sa sollicitude. Depuis que Mirabeau était sorti <lc prison, ses affaires avec sa femme n'avaienl pas beaucoup avancé. Non que l'air de la liberté eût refroidi sa bonne volonté. Le lendemain de sa délivrance, « voyant le portrait de sa femme dans
(1) C'est ii celle partie de l'ouvrage de M. Lucas de Montigny que M. Victor Hugo <*> emprunté beaucoup d'éléments de boq éloquente élude sur Mirabeau.
la chambre de son père à l'hôtel de Mirabeau, il avait, raconte le marquis, fondu en larmes devant son beau-frère du Saillant en disant : Pauvre femme. » A coup sûr, d'après ce que nous savons, ces larmes n'étaient pas bien sincères; mais, parmi tous ses talents de comédien, Mirabeau possédait celui d'avoir de l'émotion à propos. Depuis il ne s'était pas démenti. « Il aime sa femme, écrit son père en novembre 1781, et, dans la conversation simple et en courant, on voit qu'il en parle avec plaisir (1). » En revanche, la comtesse et son père étaient plus que jamais sur la défensive. Avant de tirer son fds du donjon de Vincennes, le marquis leur avait fait part à l'un et à l'autre de ses intentions nouvelles, en s' efforçant de dissiper toutes leurs inquiétudes possibles et en sollicitant en quelque sorle leur approbation. Il avait môme pris, dans ces lettres, des engagements fort imprudents pour l'avenir. « Je vous donne ma parole, écrivaitil à M. de Marignane, que, de mon aveu, mon fils n'approchera jamais de Mme votre fille que vous ne l'ayez ordonné ou permis. Je puis vous promettre même de l'empôchcr, puisque, selon le
(1) « Je ne perds pas de vue, disait déjà le marquis, dès le mois de mars précédent, que notre grande affaire doit Cire de le faire provigner. Je ne devais pas on paraître presse, car quoiqu'il sache bien que c'est son plus grand intérêt, l'idée de n'être tiré de presse que pour en faire un étalon l'aurait rebuté. Maintenant il en a autant et plus d'envie que nous. » — « Honoré, écrit encore le marquis, vers le même temps, persiste à être docile et beaucoup plus uxorieux^ par calcul ou autrement, que tu ne crois. »
pouvoir qui m'a été confié, il ne doil aller qu'aux
lieux où je renverrai. Parvenu a ma soixantesixième année, sans avoir encore trompé personne, ayant dédaigné d'être fin, je ne commencerai pas à mon âge à être parjure. Nos intérêts, (railleurs, en ceci sont communs. Je ne saurais être soupçonné de vouloir tirer en toute manière un curant d'un fou. Si mon fils est ce qu'il fut, il retrouvera bientôt ce qu'il quitte; s'il est changé, il faut qu'il le soit du tout au tout. Quaranle-dcux mois de prison, s'ils n'achèvent pas une tète, sontcapabl dit-on, de la retourner. Dans tous les cas, c'est à moi à subir et à faire subir répreuve. »
La promesse est fondée, il est vrai, sur l'idée chimérique que l'accord entre les deux pères durera toujours, mais elle n'en est pas moins formelle. Mirabeau écrivait de même à son beau-père : « Daignez croire que je mettrai désormais autant de joie a mériter vos bontés que j'ai eu le malheur de mettre de suite à les perdre, et que je ne me permettrai de vous demander et à lent ce qui vous appartient que ce que vous jugerez à propos de m' accorder vous-même. » A toutes ces lettres il n'avait été fait aucune réponse, et le marquis, qui ne tarda pas à regretter d'avoir donné si vile sa parole, dissipait ses scrupules en se disant que celle parole, qui n'avait point été acceptée, ne pouvait être considérée connue donnée. On ne l'avait pas Laissé tomber pourtant; et, quand elle plaidera contre son mari, la comtesse ne négligera peint de rappeler
les engagements du père, du fils et de l'oncle; car le bailli avait tenu aussi le même langage de vive voix. Six mois plus tard, ayant reçu de sa bellefille une lettre de simple compliment, le marquis s'était décidé à mettre tous les déguisements de côté ; il avait profité de l'occasion pour lui parler nettement, quoique avec beaucoup de mesure, en faveur du projet de réunion auquel il était si attaché. La jeune femme avait encore gardé le silence. Tout en s' impatientant de ce défaut d'empressement manifeste, tout en s' écriant, par exemple, dans sa correspondance avec son frère : « Encore bien faudra-t-il que celte rejonction se fasse », ou « les grosses cloches sonneront bientôt pour celte affaire », le marquis n'imagine point qu'il puisse être réellement nécessaire d'en venir à un débat judiciaire. « Sa tête une fois recollée, écrit-il au bailli (on sait pourquoi la tête de Mirabeau a besoin d'être, recollée)... situ le permets, je te l'envoie tout à coup, faire sa prosternation. Bien aise et bien fort suis-je en cela de ce que le père (de sa belle-fille) n'a point répondu à ma lettre et par conséquent reçu ma parole, et compte que, sans que nous nous en mêlions, je mets le cran bien loin en disanl que, quinze jours après, la femme pourra être grosse, et puisqu'elle chante là-bas, et qu'il revienne ici faire ses affaires ».
Celte manière d'envisager les choses esl aussi
téméraire que peu délicate. Pourtanl le bailli ne
l'ait pas faute d'éclairer son frère sur les résis-
40 i LES MIRABEAU
tances que trouvera M. Honoré s'il vienl on Provence essayer, même doucement, de se rapprocher de sa femme. La comtesse évite, le plus qu'elle
peul, de parler de son mari; lorsqu'elle est serrée de près par le vieil oncle, qui lui l'ait pari de la satisfaction que Mirabeau donne à son père, elle déclare « charmée .de savoir M. de Mirabeau plus heureux et dans une meilleure voie » ; elle ne manque pas d'insinuer quelle a eu jadis « bien des mauvais traitements à essuyer de sa part », et elle ajoute qu'il faut bien qu'il fasse quelque chose pour réparer le passé : qu'il pourrait, par exemple, aller aux insurgents, c'est-à-dire en Amérique, pour y faire parler de lui. Celle réponse cause1 au bon bailli un mouvement d'indignation, selon ses propres termes : « Vous avez affaire, s'écrie-t-il, à des gens qui ne manquent pas d'esprit, mais qui n'ont pas plus de sensibilité que la stalue d'Ànnibal qui est aux Tuileries. Je pense qu'il convient quTIonoré fasse tous les pas vis-à-vis de sa femme, mais je n'en espère rien. Ils ont une société où comédie, musique, et enfin tout ce qu'ils imaginent pour
prendre leur revanche sur le temps, enletuanl
Le mari de la principale divinité de la société : 1° parce qu'elle est la plus riche, -" parce que les collatéraux ont intérêt à la tenir dans cette situation, deviendrai! un trouble-fête d'autant plus fâcheux qu'il a plus de feu au milieu d'une glacière. »
Et, en effet, outre que M'"° de Mirabeau avait
peur de son mari, elle s'était fait une vie à elle fort agréable, fort commode, fort indépendante, quelle ne se souciait nullement de quitter pour courir peut-être au devant de nouveaux orages. Depuis la mort du comte de Valbelle, c'était au Tholonet, près d'Aix, chez le comte de Galliffet, que se réunissait le cercle dont elle était bien réellement la divinité, non seulement à cause de sa fortune, mais aussi pour son esprit, pour son entrain, pour ses talents de cantatrice et de comédienne. Elle était le premier sujet clans les représentations d'opéras-comiques qui s'y donnaient, et où l'on conviait tout le beau monde d'Aix. C'était « sur les tréteaux » qu'elle avait reçu la nouvelle de la condamnation à mort de son mari. C'était encore au milieu d'une des fêtes ainsi organisées que son jeune fils avait été pris de la maladie subite qui l'avait emporté; et plus tard, dans le courant de son procès en séparation, Mirabeau trouvera des mots sanglants pour le lui rappeler. La mort de l'enfant avait causé à la mère une douleur beaucoup plus vive que durable; et, le délai de convenance une fois expiré, elle n'avait pas tardé à reprendre son train de vie ordinaire. Suivant le bailli, la perspective d'une place ;i la cour, d'un fuie m jouer -m- le grand Ihéâtre de la société parisienne, pouvait seule la déterminer à y renoncer de son plein gré; il esl plusieurs luis question entre les deux frères de cette idée de l'aire obtenir à la comtesse une place à la cour, mais le mar-
quis la repousse par plusieurs motifs, donl le preuiicr, cl le meilleur, es! qu'il n'a en ce moment
aucune espèce de crédit.
Pour M. de Marignane, l'impétuosité de Mirabeau avait toujours été souverainement antipathique à son amour du repos; cl, comme dit le bailli, « le poil lui hérissait quand on lui parlai! de son gendre ». Ce tableau peu encourageant, le bailli a soin de le présenter aux intéressés dans toute sa réalité. Le désir qu'il peut éprouver, lui aussi, de voir perpétuer la race est fortement combattu par sa répugnance à devenir, à son tour, le guide et la caution de son neveu dans l'entreprise épineuse qu'il devrait l'aider à poursuivre. Sans avoir l'indolence de M. de Marignane, il aime la paix à sa manière, et il y a acquis des droits; il ne croit pas du tout à la transformation de réchappé de Vincennes, et il n'a pas encore subi l'influence séductrice de sa présence. Lors donc que son frère lui parle du respect que son neveu a pour lui et lui demande d'en être « le sauveur », il fait la sourde oreille; mais au moment où, Mirabeau achevant tant bien que mal de régler ses comptes avec la justice à Pontarlier, l'arrivée de celui-ci en Provence lui est annoncée comme prochaine, il se fâche tout de bon. « Tu le résignes à ce que lu crois être ton devoir de père, écrit-il au marquis le 28 juin 1782, cela esl for! bien ; niais, moi, je ne suis qu'oncle, ce qui ne donne ni droit ni devoir, et je ne trouve pas juste d'avoir l'endosse
cle cet esprit turbulent, orgueilleux, avantageux et insubordonné, et qui sait trop bien gagner pied à pied, tous les jours, quelque petit point, et se rendre despote. Je sais, d'ailleurs, qu'il est séduisant, qu'il est le soleil levant, et je sais combien je serais trompé, flibuste. Ainsi, bon pour un voyage, pour tâcher de le raccrocher à sa femme, chose que je ne crois pas aisée ; mais, faisable ou non, cela ne peut être de durée. » Il avait déjà déclaré quelque temps auparavant qu'à la première marque d'insubordination que son neveu lui donnerait, il le planterait là, et « abandonnerait le château cle Mirabeau au fils de la maison ». — « Tu as beau dire que le château est à toi, répétait-il ; c'est parce qu'il est à toi qu'il est à lui bien plus qu'à moi, à qui il ne saurait jamais être. » Et comme il apprend, vers la même époque, du marquis, déjà beaucoup moins bien disposé pour son fils, quelques-unes des dernières incartades de Mirabeau, qui lui étaient jusque-là restées cachées, il déclare que « si son neveu avait eu affaire à lui, après l'avoir tiré de difficulté à Pontarlier, il l'aurait fait rentrer à Vincennes pour n'en jamais sortir ».
C'est à la fin de 1781 seulement que le marquis a commencé à se préoccuper sérieusement de faire purgerpar son fils la condamnation par contumace prononcée contre lui, nos lecteurs s'en souviennent, au mois de mai 1777; de lui faire, ainsi qu'il le dit, « remettre la tête sur 1rs épaules ». A la
vérité, ceji'étail pas là ce qui icnait le plus au cœur du père de Mirabeau, cette condamnation devant rester à pou près lettre morte tant que M. de Monnier, partie plaignante, n'aurail pas intérêt à s'en prévaloir, cl que, d'ailleurs, Mirabeau resterait sous la sauvegarde de l'ordre du roi que son père avait demandé à sa sortie de Yincenn Tel était, du moins, le sentiment du marquis. Ce précieux ordre du roi, qui enjoignait tout simplement à son fils de se tenir aux lieux qu'il lui fixerait, lui paraissait susceptible de servir à plusieurs fins : à mettre en mouvement la police administrative comme à empêcher les poursuites judiciaires, à prévenir comme à provoquer une arrestation. La justice eût-elle été du même avis, c'est fort douteux; mais, dans une affaire d'adultère, la justice de tous les temps n'agit que sous i'impul- , sion du mari offensé, et M. de Monnier trouvant la répression contre Mirabeau et surtout contre sa femme suffisante se tenait coi. En attendant, la sentence rendue par le lieutenant criminel de Pontarlier continuait à produire tous ses effets infamants, c'est-à-dire que Mirabeau restait prive de tous ses droits civils, mort civilement \ et ([liant à ses effets pécuniaires, c'est-à-dire quarante mille livres de dommages-intérêts envers M. de Monnier, « applicables, à sa volonté, en (ouvres pies », ils allaient devenir définitivement acquis si Mirabeau laissait passer un délai de plus de cinq «ans depuis le jugement sans purger la
contumace. Or l'échéance de ce délai de cinq ans arrivait au mois de mai 1782. Cette dernière considération eût peut-être suffi, à elle seule, pour obliger le marquis de Mirabeau à ne pas oublier la sentence, et à mettre en première ligne, dans le programme de conduite de son fils, la nécessité de la faire tomber. Il y avait, en outre, une autre raison encore plus importante à ses yeux : c'est que, tant que la sentence subsisterait, elle fournissait à la comtesse un moyen de séparation assuré à opposer à son mari, et à faire valoir devant les tribunaux.
Il avait donc été résolu qu'on commencerait par cette affaire-là ; le marquis avait consulté les avocats de sa connaissance, fait consulter même le garde des sceaux par Mine de Rochefort, leur amie à tous deux, sur la marche à suivre. L'arsenal des procédés arbitraires de l'ancien régime renfermait un moyen usité pour passer l'éponge sur les condamnations judiciaires, qu'elles fussent contradictoires ou par contumace : c'était ce qu'on appelait les lettres d'abolition. Le roi, de sa propre autorité, remettait au condamné sa peine cl Ions les effets du jugement qu'il avait encouru; c'étail plus qu'une grâce, c'étail une amnistie particulière. Mais, malgré l'influence de M""' de Rochefort, le garde des sceaux ne paraissail pas disposé à faire dresser dos lettres d'abolition en faveur de Mirabeau; le jugement qui l'avail condamné avait été parfaitement régulier dans la
forme, cl l'offensé étanl un magistral important, un ancien premier président de cour souveraine) l'intervention de l'arbitraire royal aurait pu, flans ce cas, soulever les protestations de « toute la înbe » de Bourgogne et de Franche-Comté, la puissance que les ministres avaient le plus intérêt à ménager, parce qu'elle était la seule avec laquelle ils dussent compter. Enfin, solliciter des lettres d'abolition était une sorte d'aveu de culpabilité pour lequel Mirabeau affichait d'autant plus de répugnance dédaigneuse qu'il en espérait moins de succès. S'il avait été condamné pour des faits matériels vrais, la qualification de rapt de séduction appliquée à ces faits était moins exacte, et la sanction pénale qu'on en avait fait dériver était évidemment et démesurément excessive. Qu'il vint se constituer prisonnier à Pontarlicr, et la sentence par contumace tombait de plein droit, et, dans le procès qui serait recommencé, il pouvait encore trouver moyen de se défendre, amener st>s adversaires à traiter avec lui, obtenir qu'ils missent fin à ce second procès en retirant leur plainte.
Il est vrai que, M. de Monnier subissant l'influence d'une fille animée par la haine contre la coaccusée de Mirabeau, on ne pouvait guère préjuger s(\s dispositions conciliantes ; que, Mirabeau une fois entre les mains de ses juges, toutes les ressources d'éloquence, tous les artifices de procédure pouvaienl très bien ne pas le sauver d'une condamnation prononcée contradictoirement, et
sans être capitale, comme la première, grave encore peut-être. Mais enfin, tout hasardeux que fût ce parti, il n'y en avait pas de meilleur à prendre, et la famille de Ruffey, avec laquelle il était nécessaire de marcher en parfait accord, et qui avait d'abord fait difficulté d'y acquiescer, finit par promettre son concours (1).
Mirabeau s'était plongé pendant plusieurs mois dans l'examen du dossier de son procès et clans l'étude des ordonnances criminelles. Son départ pour Pontarlier résolu, il se fait attacher par son père, comme conseil, un homme de loi nommé des Birons, procureur du roi d'un petit bailliage voisin, et que le marquis de Mirabeau, toujours prompt à s'engouer, déclare, pendant quelque temps, « un homme rare pour l'activité, la santé, le talent et la force ». Le marquis sera bientôt obligé d'en rabattre. Non seulement ce des Birons, au lieu de diriger Mirabeau conformément aux vues paternelles, pendant le procès qui va s'engager, ne doit guère lui servir que de secrétaire ; mais il s'entend, dès le premier moment, avec son client pour extorquer au marquis, par des voies plus ou moins
(1) Le marquis de Mirabeau, qui avait déjà agi de concert avec la famille de Ruffey pour L'arrestation do son fils et de
M de Monnier en Hollande, avait continue d'entretenir <lr-
relations avec cette famille, et c'esl M'" de Pailly, détail curieux, ■ [ni, s'il faut en rre-ire le marquis, Lrai.riic la confiance de la chanoinesse, sœur aînée de Sophie, et la détermine à remettre entre les mains du père de Mirabeau les intérêts de sa sœur cadette.
honnêtes, L'argent que celui-ci esl dans la nécessité de ménager.
Outre dos Birons, Mirabeau emmènera avec lui, à Pontarlier, un domestique que son père lui a choisi avant de quitter Paris, « bon Picard, dit le marquis, de la rognure des anges el de la patience des bardots ». En réalité, le domestique esl assez bien approprié au maître qu'il doit servir : un peu hâbleur, un peu pillard, fort libertin, au demeurant actif, jovial, et le « meilleur fils du monde ». Jusqu'à la mort de Mirabeau, il lui esl reste attaché, et, devenu vieux, il a écrit ses souvenirs sur lui, à la demande de M. Lucas de Montigny, dans une orthographe et un style impossibles. Il n'est pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. C'est le cas de répéter cet adage, bien que les souvenirs du valet de chambre de Mirabeau aient élé rédigés sous nue impression d'admiration rétrospective pour le grand homme mort. Ces souvenirs nous montrent le maître et le valet dans un rapport de familiarité bizarre, se confiant mutuellement leurs bonnes fortunes, échangeant leurs maîtresses de hasard, se gourmant à l'occasion, car Mirabeau a la main leste, et il est très fort, mais Legrain, c'esl le nom du domestiqué, riposte de son mieux, ('/est un vrai Crispin de comédie «pie Legrain, et >i, au début (le ses fonctions, il a failli, par maladres tuer son maître d'un coup de fusil dans une chasse au Bignon, en revanche, il lui a élé de ressource,
par la suite, clans bien des circonstances délicates, tout en ne recevant pas toujours régulièrement ses gages. Pendant la durée du procès de Pontarlier, notamment, il fut pour Mirabeau un confident presque aussi intime, et un agent presque aussi utile que des Birons.
C'est le 2 février 1782 que Mirabeau quitte le Bignon, à destination de Pontarlier, « de fort bonne grâce, c'est-à-dire d'une manière noble et attendrissante », raconte le marquis. De son côté, Mirabeau reconnaît que les nouvelles instructions écrites que son père n'a pas manqué cle lui remettre, en prenant congé de lui, sont « sages et tendres ». Après un arrêt à Dijon, où des Birons devait avoir un entretien avec Mme de Piuffcy, la mère de *Mme cle Monnier, les voyageurs arrivent assez rapidement aux abords de Pontarlier, à travers les neiges dont l'hiver a couvert les montagnes du Jura. Des Birons entre seul clans la petite ville, en ambassadeur cle Mirabeau, chargé d'annoncer sa venue, cle faire sonner très haut le fameux ordre du roi qui, soi-disant, le place sous la seule autorité de son père, et lui permet de ne se présenter en prison que cle son plein gré, enfin de réclamer pour lui la faculté de paraître librement à Pontarlier, porteur cle propositions de conciliation. Pendanl ce temps, Mirabeau s'en va au village suisse le plus voisin, celui même où M""' (le Monnier. fuyant la maison de son mari, ('lait vcnue le rejoindre, aux Verrières (Suisse), attendre
le résultat de l'ambassade, ei prendre, en toute sûreté, les informations personnelles propres à éclairer ses démarches.
Deux fois de suite dr< Birons se rend chez M. de Monnier sans être reçu ni par le vieux président, ni par sa fille, AI1"6 de Valdahon, qui vit avec lui, et dispose de lui maintenant. C'est à M"10 de Valdahon qu'il adresse alors, le (.) février, une lettre où il déclare « qu'avocat et conseil de M. le comte de Mirabeau, chargé spécialement el par ordre du roi de sa conduite dans les affaires qu'il peut avoir, soit ici, soit ailleurs, il ne vient que dans des sentiments de conciliation ; qu'il offre la paix ou la guerre ». M. de Mirabeau « a mis le comble aux procédés dont sa situation est susceptible en prenant l'aveu de ses adversaires pour passer à Pontarlier un court délai ». Il eût pu s'en dispenser, et a, d'ailleurs, « trop de respect pour les lois et leurs organes, pour se montrer publiquement dans la ville ». Si Ton écarte de parti pris les voies de conciliation, « il n'a pas un moment à perdre pour recourir à celles de droit, qui sont, au fond, l'unique objet de son voyage ». La lettre termine par une allusion au bras paternel, qui porte Mirabeau aujourd'hui, « comme il l'a porté lorsque sa trop fougueuse jeunesse le condamnait au rôle de vagabond et de proscrit, universellement abandonné ». Voilà un ton fort hautain de la part d'un condamné à mort, car nos lecteurs doutent bien que le véritable auteur de la lettre
est Mirabeau, et, il faut convenir que si les lettres de cachet et l'autorité paternelle lui ont été le "plus souvent incommodes, il a su parfois aussi erHirer grand parti à son profit.
En prenant ainsi, dès le principe, l'attitude audacieuse d'un homme qui vient dicter la loi, et non la recevoir, Mirabeau comptait étonner, effrayer, paralyser ses adversaires. Trois jours après la remise de la lettre de des Dirons, aucune réponse n'ayant été faite à cette lettre, il apparaît à la prison de Pontarlier, se fait écrouer sur les registres de la geôle, et insiste pour qu'il y soit constaté qu'il s'est présenté volontairement. Le jour même, 12 février, le lieutenant criminel Robelot commence à procéder à son interrogatoire.
Gomme nous nous réservons de raconter plus en détail un autre épisode judiciaire de la carrière de Mirabeau, le procès en séparation de corps, qu'il va soutenir à quelque temps de là, à Aix, contre sa femme, nous craindrions de fatiguer nos lecteurs en insistant trop sur le procès criminel de Pontarlier. Celui-ci ne fut, au fond, qu'une comédie, non que Mirabeau ne courût un risque sérieux. Mais le but à atteindre pour lui, ce n'était pas un acquittement, c'était un arrangement avec la partie plaignante. Il était embarrassanl pour les juges de frapper, selon la rigueur des lois, un coupable suffisamment puni par l'antonlc paternelle et l'autorité royale. Il était encore pins malaisé pour Mirabeau, sinon plus embarrassant, car il ne connaissait
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guère l'embarras, de se justifier. Repousser le
grief de rapt de M""' de Monnier, là u'étail pas la difficulté. Il étail bien certain qu'il n'y avaif pas eu enlèvement par force, puisque la coaccusée de Mirabeau était venue le rejoindre d'elle-mêm
qu'une pression morale eût élé exercée sur elle pour la déterminer à suivre Mirabeau à l'étranger,
aucune preuve relevée par l'accusation ne Le démontrait, et Mirabeau aurait eu beau jeu à démontrer le contraire, si, comme Mma de Monnier l'y avait généreusement invité, à une certaine époque, il se fût cru autorisé a produire les lettres à lui adressées par la jeune femme, avant sa fuite, si l'honneur ne lui eût pas interdit de se décharger ainsi aux dépens d'elle absente. D'ailleurs, c'était une question entre les jurisconsultes de savoir si le crime de rapt de séduction, prévu et puni d'une pénalité exorbitante par des ordonnances spéciales, pouvait s'accomplir sur la personne d'une femme mariée; les auteurs de ces ordonnances n'avaient parlé que de la séduction des tilles ou veuves mineures, et semblaient n'avoir en vue que de prévenir des unions contractées contre le gré des familles (1).
(1) Los lois romaines, au contraire, confondaient avec le rapt de vive force toute prossion morale exercée Bur une femme, mariée ou non, et quel que fut son âge, pour la déterminer à quitter le domicile de ses parente ou de son mari. Les adversaires de Mirabeau relevèrent, au cours du procès, une eondamnalion prononcée, en 1774, pour rapt de séduction sur la personne d'une femme mariée. Il est vrai que la peine infligea
Mais le grief de rapt écarté, restait celui d'adultère, et ici Mirabeau était obligé de se défendre contre la vérité et contre sa conscience, à force d'arguties et de subtilités. Nier des relations criminelles que toute la province avait connues, dont les dépositions des domestiques de M. de Monnier et de dix autres personnes de Pontarlier avaient fourni des indices non équivoques, et qui étaient constatées d'une manière flagrante par les témoignages recueillis aux Verrières (Suisse), où Mirabeau et M-T1C de Monnier avaient passé plusieurs jours dans une intimité toute conjugale avant de prendre la route de la Hollande, c'était nier l'évidence même. Mirabeau pourtant y sera réduit, car il est dans cette situalion où l'on a pu dire que « tout mauvais cas est niable ». Il niera les faits, sans consentir à entrer
avait été celle des galères, el non point la mort; et les précédents de ce genre étaient rares. Le marquis de Mirabeau raconte qu'un conseiller d'Etat influent, son allié, M. Joly de Fleury, qui fut contrôleur général des finances, « consulté par lui sur le cas de son fils, monta plus de quatre fois à l'étagère de ses livres pour lui faire voir que le cas était tel qu'il n'y en avait pas six dans le royaume ». 11 n'y a pas d'exemple d'un pareil délit, disait ce magistrat, à remonter à Louis le Gros, et les lois n'ont pu le prévoir. « Le bailli s'étonne de cette réponse : « Que qui que ce puisse être, observe-t-il à son frère « vienne dire que, depuis Louis le Gros, il n'y a pas eu une - affaire de celte espèce, cela me paraît bizarre, quand j'en ai vu sous le règne de Louis XV plus de six cents. » Le bailli songeai! aux cas de poursuite pour adultère qu'il lui avait été donn<; d'additionner dans le cours de sa vie, el le magistrat cherchait des exemples de rapt de séduction sur la personne d'une femme mariée. »
dans leur discussion. Il se bornera à déclarer les témoignages des personnes de Pontarlier, ou insuffisamment probants ou suspects, à raison des liens de dépendance existant entre M. de Monnier el les témoins. Quant aux témoignages recueillis au delà de la frontière, il les exclura purement el simplement du débat, alléguant qu'un tribunal français ne peut connaître de faits qui se sont j ses à l'étranger. Enfin il opposera à l'accusation celle fin clc non-recevoir : L'adultère ne peut être poursuivi que sur la plainte du mari offensé ; la requête adressée au lieutenant criminel de Pontarlier par M. de Monnier vise un rapt de séduction et non un adultère (ceci n'est pas strictement exact, car M",c de Monnier, tout au moins, était dans la même requête, inculpée d'adultère) ; enfin le rapt ne suppose pas nécessairement l'adultère. Un homme accusé d'avoir emporté une cassette pleine de pièces d'or pourrait dire de même à ses juges : Mon procès porte sur l'enlèvement d'une cassette; quant au point de savoir si je m'en suis approprié le contenu, ce n'est pas la question. Débité avec assurance par un homme connue Mirabeau, ce sophisme devait pourtant décontenancer des juges peu retors, tels que ceux auquels il avait à l'aire.
Il y avait encore l'article des sommes ou valeurs dérobées par Mme de Monnier à son mari, sous l'influence et avec la complicité de Mirabeau. C'était La plus déshonorante des charges porti
contre l'accusé. Il est vrai que si elle était développée tout au long dans la plainte de M. de Monnicr et confirmée par des dépositions de témoins, mention n'en était pas faite dans la sentence par contumace de 1777. Interrogé sur cet article, Mirabeau se tirera d'affaire par l'affectation d'un superbe mépris, et refusera de s'abaisser jusqu'à se défendre ; ses juges n'insisteront pas.
Voilà le système de défense de Mirabeau; nos lecteurs l'apprécieront. Ce dont il est plus difficile de donner une idée, c'est son arrogance devant ses juges. Mieux vaut citer quelques-unes de ses réréponses aux interrogatoires, les premières par exemple (1) :
Interrogé si lui, M. le comte de Mirabeau, sait de quel crime il est accusé?
A répondu qu'il a appris par la notoriété publique qu'il a élé accusé du crime de rapt de séduction.
Interrogé s'il sait ce qui a pu donner lieu de sa part à cette accusation?
A répondu : Apparemment la bonne volonté de ses ennemis.
Interrogé s'il n'a pas eu des inlrigues, et nommément aucun commerce de galanterie avec M",c de Monnicr?
A répondu : Aucune espèce d'intrigues, et nommément aucun commerce de galanterie
Interrogé s'il ne sait pas que M"10 de Monnier a voulu
(1) Nous exprimons de nouveau ici tous nos reinerci.iii.Mii- m M. Georges Pérand, ancii a procureur 'le la République à I'ontarlier, qui a bien voulu transcrire pour nous une grande partie
dis documents conservés au greffe (11- ce si.
s'évader de la maison de son mari dan- la nuit du 27 a
A répondu qu'il n'en av. .it aucune conni ....
Interrogé si lui, m. le comte de Mirabeau fils, n'écrivit pas à M"" de Monnier que son projet de la faire évader
était échoué pour la nuit du 27 mal 1776?
A répondu qu'à cette question il croyait entendre parler d'un épisode de roman, puisqu'il a déjà déclaré n'avoir aucune connaissance d'un projet quelconque d'évasion de M111C de Mon nier.
Remontré à M. le comte de Mirabeau que l'évasion de Mmc de Monnier n'est pas un roman, puisqu'elle a èlé réelle
Interrogé s'il n'a pas encore tenté de faire réussir le projet d'évasion les derniers jours du mois de mai, ou au commencement de juin 1776?
A répondu : Toujours roman.
Remontré au répondant qu'une procédure inscrite suivant les lois n'est pas un roman.
A répondu qu'il connaissait tout le respect dû aux lois et à leurs organes, mais qu'une procédure, surtout par contumace, n'était l'ondée que sur une plainte qui pouvait être un roman, et que. Dieu et son innocence aidant, il espérait prouver que M. de Monnier et consorts fiaient de mauvais faiseurs de romans
Interrogé s'il n'a pas connaissance que M ' de Monnier s'est évadée de la maison de son mari le soir du 54 août 1776?
A répondu que tant de questions étranges lui donnaient à son tour des soupçons, et qu'avant de répondre il suppliait M. le commissaire de lui donner lecture de la requête de plainte.
Cette demande, h laquelle le magistral refuse de satisfaire, en se fondant, pour l'écarter, sur le texte
de l'ordonnance réglant les formes de l'instructruction criminelle, Mirabeau la renouvelle pendant tout le cours de son interrogatoire, ou plutôt de ses interrogatoires successifs. La plainte, soutient-il, doit dénoncer des faits précis d'adultère. Accusé d'adultère, il a le droit de connaître ces faits pour pouvoir démontrer son innocence. Il ne croit pas que le commerce criminel puisse former un chef d'accusation qui soit, comme paraît le penser M. le commissaire-, inséparable de celui de rapt de séduction; il n'est pas homme de loi; mais ce ne serait pas trop la peine d'avoir des lois si elles n'existaient que pour contrarier le bon sens et la raison des choses: or, l'un et l'autre disent qu'une fçmme peut s'évader de la maison de son mari, avoir eu dv* liaisons intimes, et môme s'être Laissée séduire sans commettre l'adultère; qu'une iille peut aussi se laisser séduire ou enlever, sans cependant se prostituer. Or, dans une affaire criminelle, où (out est de rigueur, il suffit qu'une chose puisse, absolument parlant, exister sans l'autre, pour que l'accusation de l'une ne soit pas l'accusation de l'autre. C'est le raisonnement dont nous parlions plus haut, celui du voleur de la cassette pleine de pièces d'or. Mirabeau ajoute «qu'il raisonne dans les suppositions les plus défavorables pour lui cl sa coaccusée; qui' ne peut-il donc pas conclure, puisqu'il a nié ci démontré Faux huis les faits qui le chargent! » Démontré faux esl assez plaisant à propos de circonstances qui, ainsi que» 1(3 l'ait
remarquer le magistrat, « ont été publiques ».
On persiste néanmoins à interroger L'accusé sur les faits d'adultère relevés à sa charge, el notamment sur ceux qui ont pu se passer à l'étranger, Mirabeau déclare alors « qu'il s'esl conduit honnêtement dans les pays étrangers où il a voyagé ; que, n'ayant rien à se reprocher à cet égard, il aurait pu se dispenser de répondre à cette question; qu'il a bien voulu donner à M. le commissaire, qu'il honore, la satisfaction de ne point recevoir un simple refus de répondre, mais qu'aujourd'hui, voyant qu'on veut le traîner en longueur, il ne veut plus désormais répondre à aucune question qui aurait pour objet des fait s passés hors du royaume ». Là-dessus il expose les raisons de droil sur lesquelles il base son refus de répondre, et il ne se départ plus de son silence que quand on vient à le questionner sur un sujet encore plus délicat, à lui demander « si M"1C de M< Minier n'a pas fourni à ses dépenses depuis qu'il a disparu de Pontarlier, et s'il sait où Mme de Monnier a trouvé les sommes nécessaires à cette dépense ». — « En disant affirmativement 77072, répond-il avec dignité, j'ose appeler un tel soupçon indécent. »
Glissons sur les péripéties du procès. Bornonsnous à constater qu'au mois de mai 1782, (rois mois après l'époque où Mirabeau s'était constitué prisonnier, la cause se trouvail transportée au parlement de Besançon. Elle avait donné lieu d'abord à des appels incidents, tant de la pari de Mirabeau que
de celle de M. de Monnier; puis Mirabeau avait formé un recours général contre toute la procédure, Targuant de nullité, en raison de la parenté à un degré prohibé, par lui découverte, de M. de Monnier avec le substitut du procureur du roi au siège de Pontarlier, Sombarde ; ce substitut avait figuré dans le procès, à la place de son chef, le procureur du roi Michaud (1), que ses relations d'amitié bien connues avec Mirabeau avaient obligé de se récuser. L'inculpé n'avait pas gagné beaucoup de terrain jusque-là; il n'était point parvenu à se faire mettre en liberté provisoire, comme il le demandait. Pourtant, il venait, en dernier lieu, de remporter un succès qui pouvait avoir des conséquences assez importantes. Le Conseil d'Etat de Neuchàtel, sur ses réclamations, n'avait autorisé les lémoins à charge de nationalité neuchàlcloise, cités par le ministère public de Pontarlier, à comparaître devant les magistrats français, qu'à la condition qu'ils ne seraient interrogés sur aucuns délits commis en territoire de leur pays, la connaissance de ces délits n'appartenant qu'aux magistrats nationaux. Or les témoins en question n'avaienl précisément à rapporter que ce qui s'était passé chez eux, c'est-à-dire aux Verrières (Suisse), el la condition imposée par lo Conseil d'Etat de Neuchàtel ne pouvanl être par conséquenl obser-
l Michaud était aussi parent de M. de Monnier, et tel était le motif qu'il avait donné pour se récuser.
vée, l'autorisation de comparaître fui en fin de compte retirée. Les dépositions les plus gra^ entre toutes (•••Iles que l'accusation avail pu recueillir étaient ainsi rayées du proa
Il y avail une contre-partie à cel avantage de fait, qui était aussi un avantage moral. Mirabeau avait compromis sa cause, auprès de ses juges et dans l'opinion, par l'exagération de son audace. Emporté par l'ardeur de la lutte, il avait, comme on le voit souvent, dépassé le but qu'il voulait atteindre. Il se proposait d'intimider ses adversaires et ses juges; il était arrivé à piquer leur amourpropre et à soulever leur colère. Il avait composé successivement pour sa défense trois mémoires à consulter. Le premier était court, et, bien qu'assez vif, n'attaquait guère que le véritable adversaire de l'accusé, M me de Valdahon. Dans les deux autres 'mémoires, beaucoup plus développés, certains lémoins à charge, notamment M. de Saint-Maur l'ancien gardien de Mirabeau au château deJoux, et les magistrats les plus suspects de partialité en faveur de M. de Meunier étaient traités de la manière la plus outrageante. Le troisième mémoire est presque tout entier une charge à l'end de train contre les deux représentants du ministère public, l'avocat du roi Pion, et surtout le substitut Sombarde, dont nous avons déjà parlé, « le perfide Sombarde, dit Mirabeau, qui, parenl de M. de Monnier, a occupe dans le procès, tandis que son chef, parenl précisément au même degré, s'abstenait,
qui a manœuvré au cours de l'information principale, et qui, lors de la seconde information, a menacé, séduit, suborné les témoins, et payé leur déposition des deniers de M. de Monnier ». C'est ainsi qu'en l'an de grâce 1782, un accusé, exécuté en effigie, pouvait délibérément s'en prendre au ministère public (1). L'honneur d'occuper contre un personnage tel que Mirabeau était à coup sûr chèrement acheté. Il n'y avait pas jusqu'au valet de l'accusé qui ne se crût autorisé à imiter à sa manière les procèdes de son maître vis-à-vis des gens de justice. Ce valet, homme de ressources, que nous avons déjà présenté à nos lecteurs, le fidèle Legrain, servait son maître en prison et hors de prison avec un zèle infatigable, parcourant les chemins à franc étrier pour porter des messages de confiance, et allant plaider la cause de Mirabeau, sans trop de maladresse, ainsi qu'il s'en vante
(1) Il y a encore bien d'autres insultes du même genre dans les mémoires de Mirabeau. Il y est dil « que le substitut Sombarde a eu un procès de faux en 1775, et que si les juges, comme juges, le lui ont fail gagner, il n'y a pas, comme hommes, deux avis sur ce procès dans la province ; que Sombardc passe pour le plus avide et le plus infidèle des procureurs; qu'il esl en horreur dans son pays; que l'avocat du roi, Pion, a reçu d«'S coups de bâton des domestiques de M. de Monnier et d'un officier du régiment de Picardie; qu'il donne journellement des tes d'ivresse el a'esl battu, dans cel état, avec des habitants de Pontarlîer; qu'il a eu un procès criminel au bailliage de celte villr avec un commis à la marque des cuira ». En admettant qu'il tût, dan- toul cela, quelque chose de vrai, are de diffa-
mation de la pari, d'un aci bien bizarro, <•( laisse bien
loin derrière lui les libertés que Beaumarchais s'est permises avec les magistrats du Parlement Maupeou.
lui-même, jusqu'auprès des membres du Conseil d'Etal de Neuchâtel. Un beau jour Legrain, passant à cheval, un fouel de poste à la main, sur une pelite place de Pontarlier, aperçoit L'avocat du roi
Pion, connu de lui comme ennemi de sou maître, qui revenait de la chasse avec ses chiens. Les chiens se jettent dans les jambes du cheval, et le cavalier, faisant mine de vouloir les disperser, cingle d'un vigoureux coup de fouet fort bien dirigé la ligure de M. l'avocat du roi. L'incident, qui arrivait tout à la fin du procès, lit quelque bruit, mais il n'eut pas de suite, Legrain déclarant que le soleil, qui V éblouissait, lui avait fait commettre cette maladresse. « Est-ce que j'aurais eu le malheur d'attraper M. l'avocat du roi en place du chien ? ajoutait-il. Gela n'est pas croyable. » L'infortuné magistrat en fut pour son coup de fouet.
On peut relever dans les mémoires de Mirabeau des traits fort justement el vigoureusemenl lam contre l'organisation de ces petits tribunaux de l'ancien régime, investis en premier ressort «le la compétence civile et criminelle la plus étendue, où les magistrats, parents entre eux. parents de presque toutes les familles notables du pays, cumulaient souvent avec leurs fonctions publiques celles d'hommes d'affaires, conseils (\^< principaux seigneurs des terres de leur voisinage. On peut s'arrêter un instant, à la lin du troisième mémoire, sur la curieuse péroraison que voici : « 0 Providence! que tes décrets et la clémence
soient à jamais bénis! Je m'étais précipité moimême clans les pièges sanguinaires (sic) de mes ennemis, et sans toi je périssais, mais tu veillais sur moi, et tu n'as pas voulu me refuser quelques jours encore pour réparer les trop nombreuses erreurs de ma vie, que la longueur d'une prison, pour laquelle ta bonté ne semblait pasm'avoir destiné, expie peut-être aux yeux de ta sagesse infinie. Tu vois tout; tu sondes tous les cœurs, tu connais mes intentions, tu connais celles de mes ennemis. Tu sais si mon affliction n'est pas sincère de languir dans des récriminations et des défenses qui ne peuvent apporter que honte et dommage de toutes parts. 0 Providence! ordonne, et que tes décrets et ta clémence soient à jamais bénis ! » Tartufe lui-même n'eût pas mieux dit. On peut faire observer qu'une autre péroraison , plus souvent citée, celle qui termine le premier mémoire, ressemble quelque peu au morceau final du fameux discours que Mirabeau prononcera plus tard à la tribune de l'Assemblée constituante sur la banqueroute ('!). Mais bien que Mirabeau écrive, préci-
(1) Nous citons les dernières phrases qui peuvent donner lieu à ce rapprochement :
a Le voilà ce procès qui fut jugé en deux heures (lors de la première senlence qui avait condamné Mirabeau par contumace), tandis qu'on délibère depuis deux jours pour savoir si on m'accordera mon élargissement provisoire!... Oui, il fut prononcé en deux heures par quatre juges... les autres s'étaient abstenus... que la tête d'un homme de qualité devait tomber aux pieds du bourreau, et qu'une jeune femme si intéressante, si douce, si chérie dans les lieux où on la flétrissait, que son sort aurait
sémenl à propos de cette péroraison-là, à son ami Vitry : « Si ce n'esl pas Là de l'éloquence inconnue à nos siècles esclaves, je ne sais pas ce que c'est que ce don si séduisant et si précieux, il manque encore à tant de déclamations à froid ce souffle do conviction qui caractérise la vraie éloquence. »
Le marquis de Mirabeau, du Bignon, suivail le
procès avec beaucoup de sollicitude; il avait d'abord apprécié favorablement la conduite tenue par son fils. « Leur situation est très bonne, écrit-il au bailli le 1er mars 178^2 (leur s'applique à Mirabeau et à son conseil des Birons), et leur poste esl aussi avantageux pour l'adultère que pour le rapl de duclion. Le dernier courrier, je trouvais leur audace trop étendue, interpellant les Suisse- pour infraction de leur territoire par les procéduriers, évoquant le garde d(^ sceaux, dénonçant le procureur général, et le tout de la prison. Il esl bon de te dire que la pire province du royaume esl colle qui les tient; mais, ce courrier-ci, je les vois en
attendri des tigres; que celte jeune femme qui appartenait à une respectable famille, revêtue des plus hautes dignités de la magistrature, serait authentiquée et retranchée du livre des vivants.
« Tout cela fut décidé en deux heures !.. . et ils délibèrent audessus de ma tête! »
La prison de Pontarlier se trouvait au-dessous de la chambre du conseil d ss magistrats.
Des fragments importants des mémoires rédigés par Mirabeau à Pontarlier ont été insérés dans le recueil de lettre- publié en 180o par Vitry, et dan- les Mémoires de M. Lucas de Montigny.
selle, la confrontation (1) obtenue, et l'accommodement qui s'approche sans qu'ils le perdent de vue. . . Au reste, tu ne te fais pas d'idée de ton neveu dans les grandes occasions. Autant il serait dangereux de le jauger de là et de le compter pour le courant d'après cette mesure, autant on peut compter sur lui pour être fort au-dessus d'un homme sage en pareil cas. » Le marquis ne s'en croit pas moins obligé, au môme moment, d'adresser à son fils une longue lettre où il lui reproche doucement de ne pas s'être tout à fait conformé à ses vues, quant à l'accord à établir avec la famille de Ruffey, et où, surtout, il lui prêche la modération. « Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, conclut-il, pour vous persuader d'éviter le plus d'éclat possible; c'est que si vous êtes convaincu â' adultère par forme ou nonforme et jugement quelconque, les avocats de Provence en font un moyen de séparation. Mon fils, mon cher fils, ce n'est pas ainsi que vous relèverez votre maison. Au reste, si je parais m'occuper des choses subséquentes, cela est pardonnable à un pauvre homme pour qui le présent fut toujours si lourd. »
Des l'apparition du premier mémoire de son fils, le marquis change de langage. On a vu que ce qu'il redoutail surtout, c'était l'éclat. Or ce mémoire, que l'auteur avail eu soin <lo faire répandre à de nombreux exemplaires, jusque dans la société <lo Pa-
(1) Ln confroiilalion avec les témoins.
ris el à la cour, annonçait, au contraire, l'intention de chercher toul l'éclaf possible. Le marquis le critique 'loue longuement dan- une Lettr n Bis, faisanl <,t,M«' observation, entre autres, que, ■ même dans le mensonge fore*'', la pudeur peul el doil l'aire sentir », et déclarant qu'un tel mémoire esl « visiblement dédié aux libertins ». — « Si le second mémoire, qu'on a la rage de donner, continue le marquis, et qui le sera, parce qu'il me poignarde, ressemble à celui-là, tant pis, el tant pis encore; ceux qui arrêtent le premier nous servent; il fera le plus mauvais effet en Provence, comme montrant que l'homme présent est absolument l'homme passé, avec dix ans de confirmation. »
Mirabeau proteste respectueusement de son obéissance, mais objecte l'avis de ses conseils, la nécessité de se défendre au moyen de la publicité contre la corruption de ses juges et l'intrigue infernale de ses parties ; enfin passe outre, malgré l'opposition de son père, à la publication de ses nouveaux mémoires. L'impatience du marquas redouble. « Quand je leur représente quelque chose, s'écric-l-il, ils croient que ce soûl des offenses, je les laisse dans leurs infaillibilités. » Que faire avec un homme qui a « insulté lout le monde » el qui « se croit, de bonne foi, innocenl , opprimé, magnanime »? Le père a soin de constater, du reste, que les mémoires de sou fils produisent 1res mauvais effet, non seulement en Franche-Comté, d'où l'on écrit à M,nodu Saillant qu'ils oui indisposé
toute la province et incligné le Parlement, mais à Paris. Mme de Rochefort qualifie d'insolence le sans gêne avec lequel Mirabeau lui adresse à ellemême et prétend faire parvenir au garde des sceaux, par son intermédiaire, de semblables écrits. Elle charge le marquis de mander à son fils « de ne point la prendre pour commissionnaire » , et cela en des termes si durs que le père regrette d'avoir à les transmettre, car celui auquel ils sont destinés ne l'en croira pas. « Jamais, dit-il, je n'ai vu Mmc de Rochefort si grande dame. »
Cependant, deux questions incidentes, soulevées au cours du procès, sont tranchées par le Parlement de Besançon contre Mirabeau, notamment la question de son élargissement provisoire. Le marquis croit voir les affaires de son fils s'embrouiller tout à fait, et il se décide à envoyer en Franche- 1 Comté son gendre du Saillant pour reprendre sérieusement avec la partie plaignante ces négociations qui devaient être menées parallèlement au procès, et que Mirabeau et son conseil paraissent avoir laissées de côté. C'est Mmcde Valdahon, nous l'avons déjà dit, qui fait agir M. de Monnier, et M"1" de Valdahon, en entretenant le procès, n'obéit qu'à une seule pensée : s'assurer intégralement la Buccessionde son père, faire annuler les avantages considérables stipulés en faveur de sa belle-mère par contrai de mariage. Lepoinl Indispensable et en même temps le point délicat, pour mettre (in aux hostilités, esl (ramener la famille de Ruffeyà
abandonner ces avantages promis à M de Monnier. Mais les membres de cette famille, s'ils n'échappent pas aux sentiments intéressésqui tiennenl une si grande place dans le procès, sonl pourtanl gens d'honneur ; ils sonl las, eux aussi, de scandale, et M. du Saillanl obtient d'eux, sans trop de peine, les concessions que Mirabeau n'avail pas cherché ou réussi à arracher. Ce poinl de dépari lui permel d'adresser à M"1C de Vaidahon el à son mari des ouvertures de conciliation qui ne sonl pas mal accueillies. Il reste, après cela, à apaiser chez les magistrats l'irritation et le zèle répressif soulevés par les provocations de Mirabeau. Au Parlement de Besançon, « le procureur général esl -i bête et si borné, dit le marquis de Mirabeau, qu'il a jadis conclu à un décret contre des comédiens pour avoir servi, au Festin de Pierre, un chapon un jour maigre » ; mais le premier président, M. de Grosbois, magistral beaucoup plus éclairé, el qui a reçu, d'ailleurs, dé nombreuses lettres de recommandation écrites ou obtenues par les amis influents du marquis (on a mis en mouvement jusqu'au garde de^ sceaux), le premier président est tout disposé à s'employer pour arrêter la procédure.
C'est encore Mirabeau qui se prêtera le plus difficilement à l'accommodement projeté. Le prisonnier a vu naturellement avec beaucoup de dépit la désapprobation donnée par son père à ses mémoires et à tout son système de défense. « On
est parvenu, écrit-il à sa sœur, Mme du Saillant, à faire craindre à mon père mes succès, et je ne crois pas qu'il soit possible d'éprouver de plus cruelles duretés clans un moment où j'aurais tant de besoin d'être aidé, et où je suis amèrement contrarié, obligé de lutter seul contre tous, et où, grâce à la furie que l'étoile de ma maison a déchaînée contre nous, l'affaire capitale qui devrait seule m' occuper est celle qui me coûte le moins d'efforts et de temps. (La furie dont parle Mirabeau est Mme de Pailly, qui pourtant lui adresse, à ce moment, des lettres fort gracieuses, et un peu plus tard, se rendant en Suisse, ira le visiter dans sa prison). . . Si je succombe, écrit encore Mirabeau, tout le monde criera à la témérité, à la folie, tandis que ce sera uniquement de la main des miens et grâce à leur lâche défection que je succomberai. Si je réussis, on dira: Quelle étoile a ce fol- là, il se tirerait de f enfer ! Ne scrai-jc pas bien payé de toutes mes angoisses et de toutes mes peines... Vous êtes singuliers, vous autres, de vouloir juger à cent lieues de distance, qui grossissent nécessairement les objets et font disparaître les détails, de ce qu'auraient pu faire ou no pas faire ceux qui agissenl à vue du lo* cal et dos pièces. Un me parle toujours de négociations; mais qu'ils en viennent donc faire, ces enragés qui veulent qu'on négocie sans pouvoir aborder les gens. »
Quand il apprend que ce défi est relevé et que M. du Saillant arrive en effet en Franche-Comté
pour négocier à sa place, Mirabeau a d'abord un vif mouvement de colère. Il n'a jamais pu supporter
son beau- frère comme mentor, cl il voit en lui, dans la circonstance, un homme qui vient dérober le prix et le mérite de ses efforts. « J'ai dit à mon père, et je répète à vous, mande-l-il à M. du Saillant, que nul, devant Dieu ni les hommes, n'a le droit de se mêler de mon affaire malgré moi. » Làdessus il énumère une série de conditions sans lesquelles il déclare ne pas vouloir signer d'accommodement : entre autres le non-paiement des frais du procès, la réserve de son action contre le sieur Sombarde, la liberté d'imprimer et d'afficher l'arrêt sur transaction, la garantie contre toute poursuite ultérieure par les gens du roi, le renvoi d'un des domestiques de M. de Meunier.
A un mois de là néanmoins, quand une transaction, laquelle est fort loin de satisfaire à toutes ses exigences antérieures, est bel et bien conclue en son nom par M. du Saillant, Mirabeau, radouci sans doute par la perspective de sortir prochainement d'une prison aussi peu agréable que celle de Vincennes, donne son adhésion à celle transaction. Elle porte « que toutes les difficultés nées ou à naitre, au sujet tant de la plainte de M. de Meunier <pie de la sentence par lui obtenue (la s<mitence par contumace), demeureronl éteintes et terminées, sans que les parties puissent se rechercher à cet égard sous quel* pie prétexte et de quelque manière que ce soit, M. de Monnier consentant que
ladite sentence soit comme non avenue en tous ses points , moyennant l'accomplissement des conditions fixées. » Ces conditions sont : la résidence de Mmc de Monnier au couvent où elle se trouve confinée depuis Tannée 1778, et où elle devra rester jusqu'à la mort de son mari et encore un an après cette mort; la séparation de corps et biens entre elle et son mari; sa renonciation à tous les avantages qui lui étaient faits par contrat de mariage. M. et Mme de Kuffey se portent caution de l'exécution des clauses concernant leur fille, sous la garantie d'une somme assez considérable.
En revanche, M. de Monnier abandonne tous les intérêts, non payés et à échoir, de la dot de sa femme, sans retenir môme le montant des sommes emportées et dépensées par elle avec Mirabeau. Il lui assure, après son décès, une pension annuelle et viagère de douze cents livres.
En cas d'inexécution de quelqu'une des conditions qui précèdent, les parties devront rentrer dans leurs droits respectifs, et M. de Monnier et ses héritiers recouvreront la faculté de donner suite au procès « de la même manière que si la transaction n'eût pas été faite ».
Ce singulier traité fut passé par devant deux notaires de Besançon. Un des articles portait que les parties en demanderaient l'homologation au bailliage de Pontarlier, et, en effet, à la suite d'une requête présentée d'un commun accord, la transaction fut, le 14 août, « homologuée pour être exé-
culée selon sa forme cl teneur » ; comme première conséquence, l' élargissement de Mirabeau était ordonné. La sentence d'homologation était signée
du lieutenant général du bailliage et de deux avocats remplissant l'office déjuges assesseurs, à défaut des autres magistrats du siège, qui étaient déclarés absents , empêchés ou récusés d'euxmêmes ; qui, en réalité, refusaient de sanctionner cette conclusion du procès.
. Une plainte en matière criminelle retirée et pourtant non anéantie, placée en quelque sorte sous l'empire d'une condition suspensive, c'est à coup sûr quelque chose de bien extraordinaire, même sous l'ancien régime. De plus, la qualification donnée au délit de Mirabeau par M. de Pionnier, par les gens du roi, par la sentence même de 1777, ayant été celle de rapt de séduction, le droit de poursuivre, à supposer cette qualiû cation exacte, appartenait, selon la législation du temps, non seulement au mari offensé, mais concurremment au ministère public, qui n'avait pas renonce à son action, et s'était borné, par l'organe du procureur du roi Michaud, à « ne pas s'opposer à l'homologation du compromis (I). »
Sans étendre d'avantage ces considérations de
(1) Michaud, qui s'élail abslcnu pendant tont le procès, avait reparu à cette occasion. Ce qui est étrange, c'est qu'il ne figure pas à la sentence d'homologation en sa qualité de procureur du roi; il y représente le ministère publie, mais comme « avocat appelé en l'absence des gens du roi, et des avocats plus anciens du siècre j>.
droit, il est manifeste que la réhabilitation de Mirabeau laissait, clans la forme, beaucoup à désirer. « On avait, écrit le marquis de Mirabeau en son langage toujours pittoresque, enseveli l'affaire sous un four de campagne. » C'était le mieux qu'on pût espérer, et, quoi qu'en dise le bailli, sous l'influence de son neveu, clans une lettre citée par M. Lucas de Montigny et attribuée par erreur au marquis, il est même douteux que Mirabeau, clans la situation où ses imprudences l'avaient placé, fût arrivé de lui-même à ce résultat.
Bien ou mal menée, la campagne de six mois qui venait de finir n'avait pas coûté à ce dernier moins d'une douzaine de mille francs, sans faire entrer en ligne de compte l'argent qu'il avait emporté du Bignon, la rétribution de son conseil des Birons, les frais du voyage de son beau-frère M. du Saillant. Ce n'était peut-être pas trop pour faire tant bien que mal « remettre sa tête sur ses épaules », Mais c'était écrasant pour le chef d'une « maison ruinée », comme le marquis de Mirabeau avait dès lors quelque droit d'appeler la sienne. Garantir sur sa succession le paiement de celles des dettes contractées, durant le procès, par son fils, qui lui semblaient avoir le caractère le plus sacré, voilà la seule assistance que le marquis put, celle t'ois, donner à sou fils. 11 résulte d'une lettre que nous avons vue qu'en Tan IV de la République l'ancien procureur de Mirabeau à
Pontarlier en était encore à réclamer contre la succession du père el du iils le paiement de si frais et honoraires de 1782. Nous sentons bien que ce genre de détails peut devenir fastidieux; nous en abuserons le moins possible; mais dans la vie d'un homme comme Mirabeau, il est bien difficile de l'éviter jamais complètement.
Pour toutes les raisons que nous savons, Mirabeau, en sortant des mains de la justice, augurait fort mal des dispositions de son père à son égard. Il craignait de passer d'une prison dans une autre, par application de la fameuse lettre de cachet à toutes fins, demeurée aux mains du marquis. Celte crainte n'était pas justifiée: depuis le moment où il eut tiré son fils du donjon de Yincennes, le marquis ne songea plus jamais à le faire remet Ire sous les verrous, et, au mois d'août 1782, il n'avait pas encore renoncé, malgré ses mécomptes, à l'espoir de le voir se réunir à sa femme. Mais enfin Mirabeau avait des motifs de se méfier. Aussi, après s'être donné la satisfaction de braver, en se montrant dans Pontarlier, les vengeances de ceux qu'il avait maltraités durant son procès, jugea-tHl prudent d'aller passer de l'autre côté de lafrontière le temps nécessaire pour s'assurer des véritables intentions de son père et arranger un peu ses affaires d'argent. Il se rendit à Neuchâtel, où il connaissait un de ces grands libraires qui avaient la spécialité, au xvme siècle, d'éditer pour la France les ouvrages impossibles à imprimer en
France, celui qui s'était chargé déjà de la publication de son Essai sur le despotisme. Il avait depuis lors avec ce libraire, Fauche, un compte assez embrouillé d'avances d'argent et de lettres de change (1) ; il lui avait vendu deux écrits qu'il avait rapportés du donjon de Vincennes, le livre sur les Lettres de cachet et cette méchante rapsodie intitulée l'Espion dévalisé , dont il avait peut-être, en effet, dévalisé un de ses compagnons de captivité. Du reste, en faisant imprimer ces deux ouvrages, qui ne devaient pas, il est vrai, paraître sous son nom, il ne se donna pas plus la peine de retrancher dans l'un une page très violente contre son père, où celui-ci était dépeint sans être nommé (2),
(1) M. Daguet a publié dans le Musée ncuchîdelois (année 1887) un petit travail intitulé Mirabeau et ses éditeurs neuchatelois, utile à consulter, au sujet des relations de Mirabeau avec Fauche et ses associés. Il en résulte notamment que ceux-ci durant le séjour de Mirabeau à Neuchâtel s'adressèrent au Conseil d'Eiat pour obtenir dos moyens de contrainte contre leur débiteur, en vue du paiement d'une somme de 2,300 francs due depuis 1776. Le marquis de Mirabeau avait remis à son fils pour ce paiement des fonds qui n'y furent point employés.
(2) Des lettres de cachet et des prisons d'Etat, chapitre IX, page 247 de l'édition originale. Le caractère de ce passago s'explique bien par les circonstances au milieu desquelles il a été écrit, c'est-à-dire la captivité de Mirabeau à Vincennes; ce qui s'explique moins, c'est sa conservation à une époque où le prisonnier, réconcilié avec son père et ayant grand besoin de lui, affectait extérieurement les apparences du fils le plus respectueux. Mirabeau s'est contenté d'ajouter, après coup, une note ainsi conçue : « Pour éviter 1rs allusions que les méchants ne manqueront pas de trouver ici, nous croyons devoir averlir que c'est l'histoire du vicornle.de L"", homme de qualité de Bretagne, et qu'on n'a eu aucune autre anecdote en vue. » Le démenti ne fait que provoquer l'attribution qu'il prétend ro-
mais devait se reconnaître, que, dans l'autre, un article épigraramatique contre le garde des sceaux, Miroménil, à l'appui duquel il venail de recourir. Mirabeau était encore porteur d'un autre manuscrit de la composition de son père, et que celui-ci lui avait envoyé, Faute de mieux, en réponseàdes demandes d'argent pendant le procès , « mon manuscrit de Y Instruction (F un prince, écrit le marquis, qui est considérable, à moi demandé, auquel j'aurais pu être fort attaché, si je Tétais désormais à quelque chose qui me fût personnel, et que je lui ai envoyé, lui permettant d'en faire sa chose (1). » Mirabeau ne trouva pas le placement immédiat de cet ouvrage paternel, auquel il eût indubitablement préféré de l'argent sonnant, mais il en garda copie, quoique le marquis le lui eût ensuite réclamé, et il devait en publier, en 1788, un fragment important, sous son nom personnel, sans aucune mention de son père, et avec ce titre : Conseils à un jeune prince sur In nécessité do refaire son éducation.
pousser d'avance. Mirabeau paraît bien au--i avoir livre à la même époque, à Fauche, le livre érolique iniitule Ma Conversion, composé à Vincenncs également et dont nous avons déjà parlé.
(1) « Je viens, lisons-nous, à propos du même ouvrage, dans une autre lettre écrite par Y A mi des hommes à son ami, le marquis Longo, tandis que son fils est encore au Ibgnon, je viens de revoir ce vaste ouvrage sous la férule de ce fol fson fils), qui m'a fait quelques corrections grammaticales et laxatives. Mon objet était de l'abreuver de cela; le sien était de me plaire; le résultat en a été que j'ai revu le tout ensemble, et que j'ai dit, comme l'Éternel, que cela était bien, »
Au mois de septembre 1782, les ouvrages vendus par Mirabeau à Fauche étaient imprimés et commençaient à se répandre en France. Leur publication émut assez le gouvernement français pour que, non content d'en arrêter la circulation dans notre pays, il ait fait adresser des observations à ce sujet par M. de Yergennes, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, au baron de Goltz, ministre du roi de Prusse suzerain du petit Etat de Neuchâtel. Pour répondre à ces observations, le gouvernement prussien fit opérer chez Fauche une perquisition, laquelle amena la découverte de manuscrits et d'exemplaires du livre sur les Lettres de cachet. Neuf mille exemplaires de la première partie de ce livre et quatre mille de la seconde avaient déjà été expédiés par la librairie, comme on le constata. On ne trouva aucune trace de l'impression des deux autres ouvrages imputés à Mirabeau et auxquels s'appliquaient les observations de M. de Vergennes : Y Espion dévalisé et Ma Conversion. Un court emprisonnement fut infligé à l'éditeur ; les scellés furent apposés sur ses presses; ils furent levés bientôt après, à la demande môme du gouvernement français (1).
Cette affaire contribua à retenir Mirabeau pen-
(1) Nous devons la plus grande partie des détails qui précèdent à l'obligeance de M. Slcrn, qui a trouvé sur cet épisode d'intéressants documents aux archives des affaires étrangères de Prusse cl qui a bien voulu nous faire profiter de ses recherches en nous communiquant, comme nous avons dit, les épreuves de son livre sur Mirabeau.
danl plus dé deux mois à Neuchàtel : durant son séjour il y rencontra les chefs du parti démocratique genevois exilés par un»' révolution de leur petite République, et parmi eux deux hommes qui étaienl destinés à tenir une place particulière dans sa vie, Clavière et Duroveray : Glavière, le ministre des contributions publiques de 1792, et auparavant, durant les quatre années qui précédèrent la Révolution, le premier inspirateur des brochures financières par lesquelles la popularité de Mirabeau commença à s'établir ; Duroverav, dont les connaissances et le talent furent si largemement mis à profit par celui-ci à l'époque de l'Assemblé constituante, qui, pendant quelque temps, le suivit tous les jours aux séahi de celte Assemblée, qui fut le principal rédacteur des Lettres du député d'Aix à ses commettants, et de son Courrier de Provence, et groupa autour de lui tout un atelier de collabora leurs genevois. Glavière et Duroverav, en 17S^2, étaient deux fuffitifs, l'un ancien négociant à ( renève, l'autre ancien homme de loi et ancien procureur général de cette République, tous deux encore pénétrés de l'ardeur la lutte civile où ils avaient joué un rôle important.
On sait que l'Etat minuscule de Genève (1), placé sous la garantie de la France, de la Savoie,
(1) Voir la notice placée en tête de la brochure de M. Philippe Plan, Un collaborateur de Mirabeau. Taris et Neuchâlel, 1874.
MIRABEAU A NEUCHATEL 4i3
et de la Confédération suisse, fut, pendant tout le xvine siècle, en proie à de continuelles agitations intérieures. Depuis la fondation de l'indépendance genevoise jusqu'alors, le droit de bourgeoisie était demeuré, dans la cité de Calvin, le privilège des familles anciennement établies. La moitié de la population genevoise en était encore privée en 1782, c'est-à-dire n'exerçait point de droits politiques, et ne pouvait même faire le commerce en son nom (1). L'assemblée de tous les citoyens bourgeois, en théorie source de tous les pouvoirs, était, en fait, dominée par un petit nombre de familles aristocratiques, qui se perpétuaient dans les charges électives et les conseils de gouvernement. Le parti, qui tendait à élargir la jouissance du droit de bourgeoisie, minorité légale, organe des vœux de la majorité de la population, connu, en raison du fréquent usage qu'il faisait du droit de représentations aux conseils de gouvernement, sous le nom de parti des représentants, avait pris les armes au commencement de 1782. Le résultat de cette prise d'armes avait été la chute du gouvernement aristocratique, et L'établissement d'un gouvernement réformateur et démocratique. Les aristocrates battue, ou parti des négatifs, avaient alors fait appel aux trois puissances étrangères sous le protectorat, ou, pour
(1) Ceci explique pourquoi J.-J. Rousseau s'intitule toujours citoyen de Genève.
444 I.i:S MIRABEAU
employer le terme consacré, bous la garantie desquelles la République de Genève se trouvait placée. Ils avaient trouvé aide auprès de M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères français; et, sur l'initiative de ce ministre, un petit corps d'armée, composé de troupes françaises, piémontaises et suisses, avait pénétré à Genève le 11 juillet 1782, rétabli l'ancien gouvernement et imposé un édit, dit éclit de pacification, auquel tous les citoyens devaient prêter serment de fidélité, sous peine de perte de leurs droits, et qui leur interdisait de promulguer aucune loi sans l'approbation des puissances garantes. Les chefs du mouvement démocratique avaient été bannis. En cherchant à entrer en rapport avec les deux plus marquants d'entre ces chefs de parti, Mirabeau cédait à l'attrait que lui inspiraient déjà toutes les questions politiques en France et à l'étranger. Il était naturellement porté à la sympathie pour les tentatives de réforme, et il occupa ses loisirs en rédigeant à l'adresse de M. de Vergennes un mémoire justificatif du mouvement démocratique genevois. Il venait de correspondre avec M. de Vergennes, au département duquel ressortissait l'administration de la province de Franche-Comté, en vue de défendre sa liberté contre toute velléité de la part du gouvernement ou de son père d'y porter atteinte, et il ne lui en fallait pas davantage pour se croire autorisé à envoyer à ce ministre des communications d'in-
térêt diplomatique. Son mémoire, écrit au commencement d'octobre 1782, a été inséré par M. Lucas de Montigny au tome IV de ses Mémoires de Mirabeau ; il est d'un style fort noble et fort énergique, et développe surtout cet argument que la politique du gouvernement français à Genève amènera dans cette ville des émigrations en masse, lesquelles profiteront aux puissances rivales de la France. Il est très probable que ce mémoire n'obtint aucune attention. No ton s- le, pourtant, comme le premier écrit de Mirabeau sur une question de politique pratique.
Tandis que Mirabeau s'attardait à Neuchàtel en compagnie de Claviùre et de Duroveray, son père, qui ne connaissait pas tous les motifs de ce retard, le pressait de se rendre en Provence pour y rejoindre son oncle le bailli, et entamer l'entreprise difficile de sa réunion avec sa femme. Mirabeau, tout aussi bien que son père, n'avait jamais considéré le procès de Pontarlier que comme le préliminaire obligé de celte grande affaire. Ras* sure pour sa liberté, ayant donné à ses créanciers de Neuchàtel et de Franche-Comté quelques satisfactions cl beaucoup de promesses, il se met en route cl arrive le 19 octobre au château de Mirabeau, où se trouve le bailli.
LE PROCES EN SEPARATION DE CORPS DE MIRABEAU ET DE SA FEMME. MIRABEAU ORATEUR JUDI- CIAIRE. — CONSÉQUENTES DE CE PROCÈS SUR SA CARRIÈRE
§ 1. — Le procès en séparation de corps de Mirabeau et de sa femme.
En insistant, comme il venait de le faire, pour hâter l'arrivée de son fils en Provence, le marquis de Mirabeau était encore sous l'empire de deux illusions complètes. Il ne s'aveuglait plus sur la prétendue transformation du caractère de son fils, mais il avait foi dans l'autorité que le vieil oncle, chargé de lui servir de guide, saurait prendre sur lui. 11 comptai! que le bailli gouvernerait son neveu; la mauvaise humeur avec laquelle l'oncle voyait arriver Mirabeau semblail une garantie de la raideur et du sang-froid qu'il apporterait dans ses procédés de tuteur. Cette mauvaise humeur, comme nous l'avons vu, croissait à mesure que la venue
4'i8 LES MIRABEAU
de Mirabeau devenait plus prochaine el plus certaine. « J'ai pris, écrivait encore le bailli, le 5 octobre 1782, une aversion pour cet homme qui esl surprenante, et cela, d'après les lettres qu'il m'a écrites et les copies de celles qu'il écrivait, soit à toi, soit à quelques autres, qu'il m'a envoyées. Je vois dans toutes un orgueil insupportable, une certitude que lui seul sait penser et une si furieuse divergence avec mes idées que je crois de toute impossibilité de pouvoir m'accoutumer
à lui Je te répète derechef, disait-il dans
une lettre écrite presque à la veille de l'arrivée de Mirabeau, que cet homme ne devait avoir d'autre domicile que la maison de son père. Je n'ai pas le malheur de l'être, aussi n'ai-je pas le droit de le morigéner d'une certaine façon. Tu me diras pour la centième fois que tu me donnes les pouvoirs, etc. Je te répondrai pour la centième fois que ce n'est pas en ton pouvoir » (1).
Le bailli a déjà annoncé que, s'il lui fallait absolument recevoir son neveu, il le ferait « froidement », l'arrêtant s'il le voyait « s'engouer d'idées
(1) Le bailli écrit à ce même mornont à son neveu une Lettre
extrêmement dure, où il lui reproche d'être un inconvénient perpétuel pour tout ce qui lui appartient; la lettre unit ainsi : « Je n'ai point de conseil à vous donner. Ils seraient inutiles. Adieu, portez-vous bien, et faites, s'il est possible, en sorte qu'à force de voir que vos calculs jusques à aujourd'hui ont tous été faux, vous vous persuadiez que vous n'êtes pas infaillible. Dieu veuille que je sois souvent à même, monsieur le Comte, de me dire avec plaisir votre oncle. »
LE PROCÈS EN SEPARATION DU C™ ET DE LA Ctessk 449
chimériques », lui parlant sévèrement des torts passés ; il a déclaré qu'il se tiendrait en garde contre « la dorure de son bec ». C'est précisément ce que désire le marquis, mais il compte sans la faiblesse de cœur que, « sous sa longue mine raide et froide », le bailli conserve pour les héritiers de son nom, il compte aussi sans la puissance de séduction de son fils, séduction dont il a pu,' lui personnellement, se garantir plus ou moins, mais à laquelle le bailli n'échappera pas plus cette fois qu'il n'y a échappé douze ans auparavant, lorsqu'il a reçu de même Mirabeau revenant de Corse et déjà signalé à sa sévérité par des fautes de jeunesse. Le marquis éprouve un premier sentiment de désappointement en apprenant que les tenanciers de la terre de Mirabeau ont fait une réception en pompe à leur jeune seigneur, malgré les mauvais souvenirs qu'il avait laissés derrière lui, en Provence. Le bailli se garde bien de lui dire, pourtant, ce que nous apprend Mirabeau lui môme, à savoir que c'est l'oncle qui a « parsemé la route de fusiliers, de harangueurs », et fait allumer des feux de joie, le tout pour faire honneur à son neveu dans la province, et réagir ainsi contre une mauvaise réputation qu'il faut maintenant détruire. Le marquis ne sail pas cela, mais il trouve que son frère auraitdû* empêcher cette festivité villageoise, car c'est morguer le décret (c'est-à-dire la procédure de Grasse, qui n'est point anéantie, qui ne le sera jamais), et les créanciers ». — « Quant à t. m. 29
la joie des paysans en le voyanl arriver, dit-il, lus Égyptiens jetaient des cris de joie en voyant passer un dindon sous le nom de Méléagce, le tambourin et le fifre 1rs auraienl l'ail danser pour un chat. » Aussi bien, il apprend du même coup que Mirabeau, à peine arrivé, a décidé son oncle à s'engager de 5,000 livres pour lui vis-à-vis de quelques créanciers pressants. C'est le commencement des avances considérables que l'oncle va s'imposer pour son neveu tant qu'il l'aura près de lui. Mirabeau constate, à celle époque, que <\r> 72,000 livres de rente que le bailli lire de ses commanderies, sur lesquelles il doit, il esl vrai, 21,000 livres de redevances à l'ordre de Malle, il lui en reste à peine 25,000, le surplus étant absorbé par les besoins de la famille. « Il est fort vraisemblable donc, ajoute Mirabeau, qu'il ne pourra m' aider considérablement en argent ; cependant les mots justice, devoir, honneur ont une harmonie si imposante pour cet excellent homme que j'attends de lui tout ce qui sera équitable et possible. »
La première lettre du bailli, après l'arrivée de son neveu, tranche, par l'extrême modération avec laquelle il y est parlé de celui-ci, sur la ruded'expressions des lettres précédentes. Le bailli raconte que « M. Honore, car c'esl toujours ainsi que Mirabeau est désigné entre les deux frères, avait un peu peur, qu'il Ta rassuré par une réception ni chaude ni froide, qu'il le laie el le laisse
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aller pour le connaître, que M. Honoré lui paraît beaucoup assagi quant aux idées ». Depuis ce moment, le bailli renchérit de lettre en lettre sur sa première et favorable impression. Il finit par trouver son neveu « très agréable et très docile » . « Les hommes de bon conseil avec lesquels il le met en rapport en sont très contents, dit-il. » Il va même jusqu'à écrire à son frère des phrases dures pour ce dernier, et surtout pour Mme de Pailly, qu'il accuse, avec plus ou moins de détours, d'avoir desservi Mirabeau auprès du père de famille. « J'ai assez vu, écrit-il le 30 novembre 1782, de choses trop longues à déduire ici pour t'assurcr de visu, et connaissant bien les écritures et les mains d'où elles sortaient, pour te dire qu'il a fait bien des fautes, mais qu'il a été souvent plus malheureux que coupable. Tu me connais, je n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par toi. Sois assuré que l'on a souvent envenimé des choses, dont le principe et les vraies circonstances étant connues, il n'était que malheureux. » Quelques jours après, prenant directement M,ue de Pailly à partie, il la qualifiera de « serpent qui siffle conhv toute la famille ». Il y avait déjà plusieurs mois que les deux frères étaient en querelle, par lettres, au sujet de la personne qui, après avoir inspiré au marquis «le Mirabeau un sentimenl plus vif, était demeurée pour lui un conseil el une société nécessaires. Mais jamais le bailli ne s'élail exprimé sur le compte ^\r M1110 de Pailly
avec aussi peu de mesure; l'influence de son neveu avait seule pu le faire sortir de la réserve de langage qu'il conservai! toujours en abôrdanl ce sujet délicat. Mirabeau commettait une lourde erreur,
s'il croyait que son père ne s'en douterai! pas.
Au reste, toutes les lettres du bailli dénotaient visiblement l'ascendant qu'à tous égards sou neveu prenait peu à peu sur lui, au lieu de subir le sien. Les raisonnements, les avis du frère ai né, d'ordinaire si facilement acceptés par le frère cadet, étaient maintenant repoussés par le bailli avec emportement, presque avec aigreur; la manière de voir du marquis, quant à la grande cul reprise de la réunion de Mirabeau avec sa femme, devenait un motif de récriminations. Le bailli ne voyait plus que par les yeux de son neveu. Le marquis, qui avait d'abord considéré avec quelque philosophie les indulgences de son frère pour le pupille qu'il lui avait envoyé, qui lui écrivait, par exemple, le 19 novembre 178v2 : « Je t'ai voulu avertir de tout, et qu'il le séduirait, el L'étal où il est avec toi le donne la clef de mes premières lettres, lui étant ici, c'est-à-dire des illusions optimistes que lu me reprochais alors », le marquis finit par perdre patience en présence de l'étonnante transformation des sentiments de son frère, et par riposter, lui aussi, non sans amertume. Un nuage passager vien! altérer la cordialité des relations dc^ deux frères; c'est le premier el le seul dans une liaison intime de plus de quarante ans,
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et c'est Mirabeau qui l'a suscité, son père ne l'oubliera pas.
La seconde illusion du marquis consistait à croire que son fils pourrait en arriver avec la comtesse de Mirabeau au résultat désiré, c'est-à-dire à une réunion, ou au moins à un rapprochement passager, sans procès. Cette illusion-là avait résisté à to'us les avertissements par lesquels le bailli s'était efforcé cle la détruire. Le 2 mars 1782, le marquis écrivait encore à son fils, alors prisonnier à Pontarlicr : « Si jamais vous sortez par la bonne porte de la Franche-Comté, je ne vous trompe pas, comptez que la Provence vous coûtera bien peu au prix. » Il se flattait que son fils trouverait autant de ressources pour mener à bonne fin une aventure utile qu'il en avait dépensées dans des aventures sans honneur et sans profit ». — « Ce n'est pas à moi, disait-il, à lui enseigner les épisodes. » Il revenait volontiers à cette idée qu'au moyen « d'une femme de chambre gagnée », on pouvait brusquer le dénouement, « sauf à se retirer ensuite auprès de l'oncle, qui a bien assez de poids pour en imposer à Marignane ». En définitive, n'était-ce pas par des moyens analogues que Mirabeau avait conquis la main de sa femme, el si la délicatesse ne permettail pas de lui conseiller d'y recourir encore, l<i bul a atteindre n<i les légitimait-il pas un peu mieux cette fois? Si le marquis de Mirabeau avail réellement <th que sou (ils partait pour la Provence avec l'obligation probable de soutenir
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encore un retentissanl procès, très incertain quant au résultat, il n'eûl jamais autorisé ni même permis ce voyage. « Ce procès, écrit-il an bailli, quand il voit comment les choses vont tourner, achèverail de nous donner en spectacle, exhibitions de lettn mémoires, etc. Belle linalc pour d'honnêtes gens que de forcer de voiles pour donner ou rendre une femme à un homme que nous savons, du moinmoi, n'avoir ni tôle ni principes ».
Lui-même sortait d'un procès en séparation, où il n'avait recueilli que des outrages et des humiliations; il plaidait encore avec sa femme pour d'interminables règlements de comptes; il avait, de plus, des raisons particulières pour redouter les exhibitions de loi 1res dans un procès entre son fils et sa belle-fille; il savait que, sans intention assurément, il avait de ses propres mains fourni contre le premier des armes à M. de Marignane et à Mme de Mirabeau. Les lettres qu'il leur avait écrites lorsqu'il était en conflit avec son fils, lorsqu'il le tenait encore prisonnier à Vincennes, sans arrière-pensée de lui rendre la liberté, étaient empreintes de la violence et de l'exagération qu'il apportait dans l'expression de tous ses sentiments passionnés. Et surtout ses lettres postérieur* celles qu'il avait écrites au moment de la sortie de prison de Mirabeau, et toujours sous l'impression du moment, renfermaient, comme nous l'avons vu, «les engagements singulièrement embarrassants, au sujet de la liberté qui devait être
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laissée à Mme de Mirabeau. Le marquis avait beau répéter à son frère et se répéter à lui-même le sophisme que nous avons formulé déjà : Parole non reçue par ceux à qui elle est donnée, parole non donnée. Sa conscience ne se sentait pas à l'aise. Ces observations sont importantes à faire et ne doivent pas être perdues de vue pour expliquer l'attitude du père pendant le procès de son fils.
Certes, Mirabeau n'eût pas été à court d'expédients si son orgueil lui eût permis d'employer ce système pour réussir auprès cle sa femme. Mais, nous l'avons indiqué aussi, il croyait avoir beaucoup plus à se plaindre de sa femme que celle-ci n'était en droit de se plaindre de lui. Il trouvait, non sans raison, qu'on l'avait bien assez obligé de s'humilier devant Mme de Mirabeau dans les premières démarches par lesquelles on lui avait fait acheter sa liberté. Il entendait se dégager d'un rôle imposé contre lequel il s'était toujours révolté intérieurement, et se présenter, non en mari qui veut faire de nouveau la conquête de sa femme, mais en mari qui, sous des apparences de courtoisie et même d'empressement, revendique ses droits et fait sentir ses avantages. La ligne de conduite qu'il devait tenir était arrêtée dans son esprit"; et comme il était prompt en besogne, trois jours après son arrivée au château de Mirabeau, juste Le temp&de faire entrer son oncle dans ses vues, il adresse à sa femme, alors au château de Marignane, près d'Aix, une première lettre pour lui annoncer sa
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venue sur le ton de la plus parfaite aisance. « Il espère, dit-il, dans cette lettre, sous les auspic et la conduite d'un oncle qui esl en tous sens un second père, conquérir L'estime du public el réveiller l'amitié des personnes qui l'aimenl el qu'il aime. Sa femme es! assurément, comme elle doit l'être, au premier rang de celles-ci, H il a 'Taillant plus de plaisir h se revoir en Provence. qu'il sera plus à portée de -avoir des nouvelles de la santé de Mme de Mirabeau et de tout ce qui l'intéresse Je vous prie, ajoule-t-il en terminant, de
vouloir bien présenter à Monsieur voire père mon hommage respectueux; c'est lemoyenqueje crois le plus sûr pour le lui rendre agréable. A.ssurez-le bien, s'il vous plaît, que si je ne lui écris pas directement, c'est par une suite de ce même respect que je lui dois à tant de titres. Recevez, Madame, avec bienveillance, l'assurance de mon très tendre attachement et de mes vœux sincères pour votre bonheur. »
La comtesse était sur ses gardes; elle savait d'avance la prochaine arrivée de son mari, et, dès le mois de juillet précédent, s'entretenant avec le bailli, elle avait eu occasion de s'expliquer sur le genre d'accueil qu'elle était résolue à lui Paire. Dans sa propre famille, comme dans la famille de son mari, Mn,e de Mirabeau n'avait pas à chercher bien loin pour trouver des exemples de séparations de corps, et la perspective d'un procès de cette nature, nous le savons encore, l'effrayait moins que
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la pensée de reprendre la vie commune avec son mari. Elle ne se croyait point hors d'état de soutenir une lutte judiciaire avec des chances de succès. Ses torts personnels n'avaient pas été publics ; elle était appuyée non seulement sur une nombreuse parenté dont quelques membres étaient intéressés au maintien de la séparation de fait qui existait entre elle et son mari, et à l'absence d'héritiers directs de sa fortune, mais sur toute cette joyeuse société dont elle animait les bals, les comédies, les petits soupers, et qui se réunissait, soit à Aix, chez le marquis de Marignane luimême, soit au château du Tholonet, près d'Aix, chez le comte de Galliffet. « L'époux qui réclame ici sa femme, écrit Mirabeau dans un curieux récit do son procès, commencé par lui et destiné à être publié sous le titre de : Lettres (Fini ancien magistrat sur le procès du comte et de In comtesse de Mirnhcnu (1), l'époux qui réclame ici sa femme est un homme que l'on regardait comme mort, au moins civilement. Son apparition a fait presque autan] de peur que celle d'un revenant qui viendrait troubler les plaisirs d'une société brillante. (Vile de l'épouse a pris l'épouvante, elle craint d'être dispersée à jamais, el elle s'est resserrée tendremenl près de la femme aimable qui en fait les délices el surtout les frais. Cette petite souve-
(1) Le manuscrit inachevé dont il s'agit se trouve aujourd'hui aux archives du ministère des affaires étrangères.
raine ne veul pas s'éveiller, de peur de voir finir le songe d'un trop charmanl veuvage; el tous ceux qui profitaient de son sommeil la bercent pour le prolonger. C'esl dans une province où il reste au mari peu clc parents, pas d'amis secrets el presque pas un avoué, qu'il vient lutter contre la famille la plus étendue, la plus accréditée, contre le particulier de la ville d'Aix qui en fait les honneurs el qui passe pour avoir le meilleur cuisinier. » Il n'était pas jusqu'aux fournisseurs et aux marchandes de modes qui ne se fussent émus. « Ils prétendent, dit le bailli dans une lettre du 19 janvier 1783, qu'on ne vend rien depuis l'arrivée de M. de Mirabeau. »
La comtesse oùl-elle pu conserver jusque-là quelques doutes sur les intentions de son mari, la lettre si cavalière que celui-ci lui écrivait presque au débotté ne devait eu laisser subsister aucun. Ce n'était plus là, tant s'en faut, le langage onctueux et contrit des lettres qu'elle avait reçues de Yincennes, l'année précédente. Donc, sans répondre directement, elle écrit au bailli, qui l'avait avisée, lui aussi, en son propre nom, de l'arrivée de son neveu, lui rappelle ses promesses et celles du marquis, affirme que M. de Marignane « est très déterminé à ne jamais vivre avec M. de Mirabeau, et «pie, comme elle-même est dans la ferme résolution de ne jamais se séparer de son père, cette raison serait suffisante pour la tenir éloignée de son mari ». Les événements accomplis seront