LA PREMIERE AVENTURE DE MIRABEAU
21 juillet 17G8.
Monsieur le Duc,
J'ose implorer voire entremise auprès d'un père que je vais trouver cruellement irrité contre moi à l'occasion d'une démarche bien légère dans laquelle la vivacité, la fougue, le respect humain m'ont jeté. M. de Lambert, mon colonel, m'a fait, en dernier lieu, deux affronts si sanglants que j'ai vu toute une ville pour murmurer de ma patience qu'on regardait comme une bassesse. Je sentais que ma tète, prodigieusement agitée, m'échappait. La crainte de faire la plus grande des folies, l'humiliation de me voir indignement turlupiné m'ont fait prendre le parti do quitter Saintes. Je suis parti en poste, et quelque hasard que je coure peut-être à vous déceler ma demeure, j'ose vous confier que je suis à Paris. Daignerez-vousle cacher à mon père jusqu'à ce que vous ayez bien voulu m'entendre et vérifier les faits que j'aurai l'honneur de vous avancer.
Ce que Mirabeau reprochai à son colonel,
c'était, autant qu'on peut l'établir, d'avoir cherché à se venger, par de mauvais procédés , d'une rivalité d'amour où M. de Lambert aurait eu le dessous, d'avoir même dirigé ou provoqué contre lui des railleries insultantes. A défaut de preuves, L'exactitude de ce grief nous semble difficile à admettre. Lllc se concilie mal avec l'estime générale dont le caractère de M. de Lambert était l'objet. Nous verrons, d'ailleurs, dans (\c> décisions différentes, que les inventions de tout genre ne Coûtaient pas beaucoup à la conscience peu
scrupuleuse de Mirabeau. Il n'en donnait pas
moins, cette fois, à ses récriminations » un tour presque persuasif à force d'éloquente effronterie », dil son père. « ( le fui là, ajoute le marquis, le point <{ui dicta sou arrêt, el en voyanl ce tas hideux de contre-vérités el d'ingratitudes, je senti- l'âme de mon père me reprocher d'avoir espéré quelque chose do ce misérable. » Avanl de prendre aucune mesure contre lui, il fallait d'abord le ramener à sa garnison ; ce fut son beau-frère, M. du Saillant, qui s'en chargea. « Là, pour reprendre le récit de son père, en présence du colonel, du lieutenantcolonel et de son mentor (1), de Grévin, on l'a l'ait couper enfin, et l'on découvre que ce n'est ni cela, ni cela, que c'est une promesse de mariage el tous les délires à la fois. » « M. de Lambert, écril encore le marquis dans une lettre un peu postérieure, m'a raconté le résultat d'une nouvelle confrontation avec M. de Pierrc-Buffière, dans laquelle lui ayant fait lire une sienne lettre interceptée qui pouvait le perdre, il lui demanda, en la jetant au feu, s'il croyail qu'un homme capable de se priver de telles
(1) Le mentor dont il est question ici est l'officier s >us In direction duquel Mirabeau avait été spécialement placé. Grévin est un vieux domestique qui l'avait accompagné au régiment. Le marquis de Lambert avait demandé au père de Mirabeau » un domestique affidé et autorisé à dénoncer son jeune mailre el qu'il reconnut comme te], ne voulant pas accoutumer ce dernier à penser que l'espionnage même pour bon motif lui un moyen usuel ». C'est ce rôle plus ou moins heureux (pie Grévin avait été chargé de remplir. C'est à propos de Grévin que le bailli écrit le -2S septembre I7o0, de Provence, à son frère:« L'homme à qui lu l'avais confié i t qui a passé quelque temps u-ï ne m'a pas paru bien admirable. »