LA JEUNESSE DU BAILLI ET SES CAMPAGNES
mener de front, quarante ans de suite, tous les labeurs de son métier de marin ou de diverses fonctions plus ou moins relatives à ce métier, et les études lesrplus diverses; quand on le voit nonseulement écrire les nombreux mémoires que nous avons déjà cités, mais encore exprimer des idées Irés-arrétées sur une foule de questions historiques, politiques, financières ou même littéraires, qui n*ont aucun rapport avec sa profession, quand on le voit prouver en même temps par des citations fréquentes, qu*il est aussi familier avec les auteurs latins ou les principaux auteurs français, qu avec la Bible dont les passages se rencontrent fréquemment sous sa plume ; quand on voit cela, on se demande s'il n'était pas encore mieux doué que son frère aîné, et si Texemple de Tun et de l'autre ne prouve pas que l'esprit de nos enfants ne perdrait peut-être rien à ce que la vie de collège qui se prolonge pour eux d'ordinaire jusqu'à dix-huit ans, fût un peu abrégée.
On ne saurait cependant se dissimuler, d'un autre côté, 'que l'exemple des deux frères prouve aussi qu'il y a des inconvénients à mettre prématurément la jeunesse aux prises avec les dangers et les séductions de la vie. Le marquis Jean-Antoine, tout en exigeant de ses garçons qu'ils fussent des hommes avant l'Age, ne parait pas s*être occupé beaucoup de les préparer à cette précocité^ à en juger du moins par le témoignage de son fils ainé : < Il observait, je crois, dit celui-ci (dans la
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notice sur son père dont nous avons déjà parlé), de dire devant nous de bonnes choses au moins autant que devant tous autres; mais, à cela près, il nous faisait peu ou point de leçons directes. Il n'en avait pas besoin pour nous inculquer ses principes ; et s'il est vrai que initium sapientim timor Domini, il nous avait inspiré tout ce qu'il fallait pour nous rendre sages : et, franchement, s'il n eût pas été craint de ses enfants, ils auraient eu un privilège bien particulier, car il Tétait de tous autres. » Cette éducation par la crainte pouvait avoir son effet de prés; mais les leçons directes auraient eu peut- être cet avantage de conserver plus d'efficacité à distance.
Ce n'est pas que le marquis Jean-Antoine n'eut aussi sa manière d'inculquer de bons préceptes dans l'esprit de ses enfants. Voici une preuve que , tout en donnant ses leçons sous une forme un peu vive , il prenait la peine de les motiver de manière à en prolonger l'effet. C'est son fils cadet le bailli qui a consigné dans une de ses lettres un souvenir d'enfance propre à démontrer que le terrible châtelain au col dargent n'était pas toujours préoccupé de se faire craindre de ses vassaux, qu'il voulait aussi s'en faire aimer, en apprenant à ses fils à se montrer polis envers le moindre d'entre eux. Ce souvenir se réveille dans l'esprit du bailli de Mirabeau, un jour qu'il a vu deux ou trois f/e/wj-gentilshommes dédaigner, dit-il , de rendre leur salut à des paysans :
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€ Il y a aujourd'hui environ cinquante ans, écritil à ce sujet , passant à Mirabeau devant la porte qui va à la fontaine, mon pére étant derrière nous , un petit paysan nous salua ^ faute d'altenlion seulement, je ne rendis pas le salut , car le naliiriau de la béie chez moi n'était point tourné à rimperlinence ; mon i)ère s'aperout que je n'avais i>oint rendu ce salut, et, accompagnant sa prose d'un coup de pied assez bien asséné, me dit (jue quand on me saluait, il ftdlait que je saluasse; dn depuis, je ne sache pas y avoir manqué. » Nous verrons, en effet, qu'un des traits saillants du caractère du bailli fut toujours de se montrer d'autant plus affable à l'égard des petits qu'il était plus porté à la roideur envers les grands. Mais si les leçons de son père lui furent utiles sous ce rapport, elles ne suffirent pas, dès qu'il l'eut (juitté à douze ans et demi, pour lui apprendre à maîtriser les premières explosions d'un tempérament fougueux.
La jeunesse ou plutôt radolescence de cet homme (|ui devait être si sage dans son âge mur, bien plus sage en tous genres que son frère et ses neveux, celle adolescence fut terrible, si nous en croyons le marquis de Mirabeau , car c'est lui donl, la jeunesse, comme nous le verrons, ne fut rien moins qu'exemplaire, qui a décrit, dans un petit tableau très-coloré, les excès d'intempérance auxquels se livra d'abord son cadel, le jeune garde de l'étendard. Ce passage ayant
T. I. Il
m LES MIRABEAU
été déjà imprimé sans explication dans les Mémoires de Mirabeau, a besoin d*élre expliqué pour faire comprendre qu'il est probablement un peu exagéré. Le marquis de Mirabeau avait conHé à la garde de son gendre, le marquis du Saillant, son second fîls, celui qu'on appela depuis Mirabeau-Tonneau, et qu'on appelait alors Boniface, de son nom de baptême. Le jeune homme âgé de dix-sept ans, effrayait tellement son beaufrére par son intempérance que ce dernier avait cru devoir avertir le père. Le marquis, ordinairement plus indulgent pour son second fils que pour son aîné, veut rassurer son gendre, et il lui raconte que le grave et majestueux bailli a commencé .par être, lui aussi, un jeune ivrogne des plus effrayants :
€ Je connais, lui écrit-il le 26 janvier 1770, ma tempestive race. J'ai vu, en quelque sorte, la jeunesse du bailli, qui , pendant trois ou quatre ans, ne passait pas huit jours de l'année hors de la prison, et sitôt qu'il voyait le jour courait se perdre d'eau-de-vie , et de là tomber sur le corps de tout ce qu'il trouvait en son chemin, jusqu'à ce qu'on l'abattit et le portât en prison. Mais, avec cela il avait de l'honneur à l'excès, et ses chefs, gens expérimentés, promettaient toujours à ma mère qu'il serait un jour excellent. Cependant personne ne pouvait l arréter, et il s'arrêta tout à coup de lui-même. »
Nous sommes porté à croire que ce la-