LA JEUNESSE DU BAILLI ET SES CAMPAGNES IÔ
bleau est un peu forcé, d'autant que le marquis n*ose pas dire qu'il a vu ce qu'il raconte; il dit : € J'ai vu €B quelque sorte. » Mais le fait en luimême est exact. Seulement cette période d'intempérance chez le futur bailli fut très-courte, car son frère ainé lui rappelle souvent dans leur correspondance la précocité de raison qui le distinguait : € Ta raison, dès l'âge de dix-huit ans, lui écrivait-il le 29 août 1778, m'est tout aussi présente que celle d'hier (1). >
Le bailli de son côté s'explique sur ce mauvais moment de son adolescence de manière à nous permettre d'en limiter la durée avec précision. Il s'agit, entre son frère et lui, de savoir si l'on peut sans danger envoyer ce même Boniface, dont nous venons de parler, faire ses caravanes à Malte à l'âge de dix-sept ans. Le bailli trouve ce séjour très-dangereux pour un jeune homme de dix-sept ans. t Tu me diras, ajoule-t-il, que j'y ai été à seize ans, mais c'était à tous égards un autre temps. D'abord , pour ce qui me concerne , la prison des gardes de r étendard avait mis de Peau dans mon vin, et je n'avais pas d'ailleurs le caractère aussi ouvert (jue celui de Boniface ; de plus , l'évéque
>h l>iiiis une letiru d« 1» iiiême aimée, le marquis revient sur I» mirfon précoce de sou cadet. « Depuis l'uge de cinq ans , lui dit-il. tu n'as pas varié de caractère : insoucieux de bagaielltfï», ennemi de tout enfantillage à part dans les délaissement*, ^onl^lnirc dans les réflexions, emporté d'abord par le ferment des liqueurs, mais plus fort ensuite que toi-même. »
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de Malte , en disant un mot, m'aurait fait mettre au château paternellement. Le grand maître s'y serait prêté en riant. Tout cela a changé; la jeunesse d'aujourd'hui , absolument livrée à ellemême , s'y trouve exposée à tous les dangers du vice et du jeu le plus grand; et eniin tu juges ce (jue c'est qu'une jeunesse des quatre nations absolument sur sa bonne foi. >
Uevenant dans la lettre suivante sur cette comparaison entre sa jeunesse et celle de son second neveu, il ajoute : « J'ai été plus jeune que lui à Malte, mais oulrc que j'étais déniaisé par trois ans de service, tu sais ([uc feu madame de Sainl-Micaud (leur tante à tous deux) disait que j'étais un fol sérieux , taudis que Boniface est un fol polisson, ce qui est bien différent. > Dans une autre lettre du 2 juin 1709, il se peint encore à l'âge de (juinze ans très-différent de ce même neveu : t A quinze ans, dit-il, j'avais déjà diablement couru, j'étais silencieux, i)as très-doux , et rien moins qu'étourdi. »
Déjà, en effet , il comptait deux campagnes de mer, et c'est après sa troisième campagne qu'il lit, sur lôs galères de Malte, les deux ans de services dc'vsiirnés sous le nom de cunmiiws. Dès celte époque, grâce à la prison des gardes de l'étendard, et plus encDre à la fermeté de son caractère, il était déjà guéri de ce malheureux penchant à Tivrognerie qui s'était, en quelque sorte, emparé de lui au sortir de Tenfancc.
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Nous ne voulons pas dire que la jeunesse du bailli, même à partir de cet âge de dix-huit ans, où son frère ainé le pftsente comme si raisonnable, ait été toujours un modèle d'austérité; on ne pourrait guère s'attendre à rencontrer ce phénomène chez un homme de sa race, de sa profession et de soa temps ; il déclare, d'ailleurs, luimême, dans quelques-unes de ses lettres, qu'il a eu une jeunesse peu Stigc. Ce qui est certain, c'est que nous le verrons reipncer do lui-même à tous les genres d'irrégularités dès qu'ils n'auront plus l'excuse de la jeunesse.
Kn 1735, après ses deux ans de caravanes sur les galères de son ordre, le jeune chevalier de Mirabeau repassa en France et rentra dans le service des galères du roi ; il fit partie du détachement de marins envoyés sur le lac de Garde, à l'appui des opérations militaires qui précédèrent la paix de 1736. L'année suivante, voyant les galères de France dans l'inaction, il retourna à Malte, où il servit encore un an, non plus sur les galères, mais sur les vaisseaux de J'ordre, afin de pouvoir passer plus facilomont en France dans la marine des vaisseaux.
Le l**" avril 1738, il fut nommé enseigne de vaisseau, il avait alors vingt ans et demi, et il comptait déjà huit années de service actif. Cette même année, il fit campagne sous les ordres du marquis d'Antin. En mai 1710, il partit pour l'Amérique sur le vaisseau h Dorée, commandé par
un de nos plus braves marins, le chevalier de Caylus. Profitant d'une croisière qui dura huit mois , le jeune enseigne s'appliqua à étudier le Nouveau-Monde dans sa topographie, ses intérêts commerciaux, ses productions diverses, et les notes qu'il recueillit lui servirent à rédiger quelques-uns des mémoires que nous avons énumérés plus haut. Au retour, la petite escadre de Caylus, composée de trois vaisseaux, fut attaquée à l'entrée de la nuit par quatre vaisseaux anglais dans les eaux de Gibraltar. Le chevalier de Mirabeau, qui commandait la mousqueterie du Borée, fil vaillamment son devoir, et les vaisseaux anglais se retirèrent après avoir été fort maltraités (1).
A peine débarqué à Toulon, en septembre 1741, le jeune Mirabeau repartit sur le Léopard^ pour ne revenir qu'au mois de juin 1742. Dans cette même année, le vice-amiral de Court le chargea d'aller, conjointement avec un autre enseigne, à la Gale, en Barbarie, ramener deux demi - galères , dont les équipages et ofliciers avaient été faits prisonniers par les Tunisiens i
(I) La guerre avec l'Anglelerre, quoique iiiiminenle, n'éUnl point encore déclarée, les Anglais feignaient do prendre les vaisseaux français pour des bâtiments espagnols. Le leodeniAin de cette affaire, un uflicier anglais vint à bord du Borée faire des excuses à Caylus qui, d'après les relations du temps, aurait répondu : « Je no suis nullement fâché , au contraire), c'esi moi qui vous dois des remercimenls ; cela a servi à égayer ceiU jau* nes**e que vous voyez et m'a donné occasion de voir ce qu'ili savent faire. »
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raflaire de Tabarca. Les deux jeunes gens étaient chargés de traiter avec les Tunisiens par Tintermédiaire du sieur Faure, directeur de la Compagnie d'Afrique. Ils le Hrent à des conditions plus favorablesque celles qu'on leur avait prescrites, et ils ramenèrent en plein hiver les deux galères au port de Toulon. En 1713, nouvelle campagne du chevalier de Mirabeau, d'abord sur le vaisseau le DuC'd Orléans, et ensuite sur le Lvopnrd, dans l'escadre de M. de la Jonquièro.
En 1741, il prit part à la bataille de Toulon ou de la Ciolat, livrée le 22 février 1711 par les deux escadres combinées de France et d'Espagne, formant en tout vingt-huit vaisseaux, à une flotte anglaise de trente-quatre vaisseaux de ligne (1). Quoique les Anglais eussent l'avantage du nombre et du vent, après un engagement qui dura depuis une heure jusqu'à la nuit, ils firent retraite. Comme cette bataille navale, quoique peu importante par ses résultats, était la première qui eût été livrée depuis bien des années dans des i)roportions aussi considérables , elle fit grand bruit en Europe. Tandis que les Anglais mettaient en jugement les deux chefs de leur flotte, qui s'incriminaient réciproquement, les Espagnols, ayant été plus maltraités que nous,
(1) lje% cbiffre» des VQi:issaux diffèreDl dans les relations de c«*lt« baiaiJIe ; nous prenons ceux qui sont portés dans le récit du chevalier de Mirobi'au.
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accusèrent l'amiral français , de Court , de les avoir mal secourus, et ils parvinrent à le faire exiler dans ses terres. C'est pour défendre ce vieux marin plus qu'octogénaire, mais plein de bravoure et d'énergie, que le jeune enseigne Mirabeau, qui avait été blessé au pied dans cette bataille, écrivit les deux premiers des nombreux mémoires dont nous avons donné la liste. Il s'emporte violemment contre les Espagnols, qu'il accuse à son tour d'inhabileté et de lâcheté ; et, tandis que l'amiral don José de Navarro vient d'être décoré par la cour d'Espagne du tilre de marquis de la Vittoria, le chevaher affirme que, sous prétexte t d'une légère blessure dont la douleur ne dura, dit-il, que le temps du combat, cet amiral avait attendu à fond de cale les grâces (fue lui réservait sa cour. >
L'année suivante, en 1715, le chevalier de Mirabeau fil partie de l'escadre commandée par le chevalier de Piosin, qui alla croiser vers les Açores. Il en revint après avoir vu presque tout l'équipage atteint et détruit par le scorbut. C'est sans doute dans cette même année qu'il séjourna en Corse, à en juger par la date d'un des mémoires cités plus haut, dont l'objet est assez curieux, puisqu'il s'agit de proposer au prince de Conli, au petit-fils de celui qui fut un instant roi de Pologne, un plan pour se faire roi de Corse, Les circonstances paraissent très-favorables à l'autour du mémoire ; les Français, après avoir