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Toutefois, à la faveur de la guerre, on commence à relever au moins Tarsenal. Mais, en admirant les ouvrages construits par un ingénieur habile, le chevalier prévoit déjà l'humiliant traité de i7G3, qui nous forcera à démolir derechef nos travaux, et il écrit à son frère : c Si à la paix nous détruisons encore ceci, je crois que je ne m'en consolerai pas. »
Continuant sa roule sur Calais pir Gravelines, il constata Tétat misérable du pays, t Gravelines, dit-il, a Tair d'une ville ravagée par une longue peste, où les maisons sont entières, mais vides. » A Boulogne, le pays est moins misérable, la campagne est plus fertile, le peuple a un certain air militaire ; il est bien mieux quà Calais. Néanmoins, dans la lettre suivante, on reconnaît que les tristes efrols de la guerre se font sentir aussi dans le. Boulonnais ; car le chevalier raconte qu'en se promenant avec le diic de Cliaulues, gouverneur de la province, il a vu à trois ou quatre reprises des Irouijcs de femmes de matelots se jeter aux pieds du gouverneur en den;andant miséricorde, et montrant de petits enfants pâles et décharnés. Leurs maris sont morts ou prisonniers en Angleterre, beaucoup aussi se sont enfuis pour éviter d'être enrôlés. Le futur bailli fait à ce sujet une sortie contre les intendants, dont l'influence, substituée à celle des hommes de guerre, tend, suivant lui, à rendre la nation lâche. « Figure -toi, écrit -il à son frère, que
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ridée d*étre déplacés de chez eux et envoyés à la guerre, qui monta à la léle des garde-côtes de Picardie, en a fait mourir le cœur serré. Qui eût dit que le Français en viendrait là ! »
De Boulogne, il passe à Abbeville, « où Tinduslrie pétille, dit-il, par tous les bouts, et dont la rivière de la Somme fait une petite Venise. • Après avoir séjourné à Dieppe et à Fécamp, le futur bailli arrive au Havre, où il est appelé tout à la fois par sa mission et parle désir du maréchal de Bellc-Isle d'avoir son avis sur une grande entreprise de laquelle on dit merveille. Il s'agit de trois ce its bateaux plats dont la construction est commencée dans cette ville, et qui sont destinés à transporter des troupes de débarquement en Angleterre. I/entreprise est surtout dirigée par Télal-major dos bureaux de la marine, dont le princii)al commis a pour gendre l'intendant do la marine au Havre. On connaît déjà Tanlipathie du digne chevalier pour la pliimo, on ne s'étonnera donc jKis (le le voir en défiance contre ces fameux bateaux. Les événements d'ailleurs ne tardent pas à lui donner raison ; car un des premiers inconvénients de i'élablissement deschantieis au Havre est de procurer à c^llo ville la visite d'une flotte anglaise, sans qu'on ait pris aucune mesure de précaution contre un bombardement probable. Ce bombardement commença quatre jours après l'arrivée diî l'inspecteur général.
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Je suis un peu honteux pour la nation, ccril celui-ci à son frère, le 16 juillet 1759, do voir qu? cinq vaisseaux, quatre frégates, sept ou huit bombardes, quelques scnaw, et autres bâtiments, au nombre de vingt-huit, viennent écraser impunément une jolie ville presque aux portes de la capitale. L'arsenal d*ici n'a pu nous fournir une seule chaloupe. Ces bateaux plats, qu'on appellera quand on voudra de plats bateaux, que tout le monde vante à forfait, n'ont pu ^tre armés, et n'auraient pu servir à rien. Voilà où nous en sommes. Avant-hier au matin, cela a commencé, et la troisième ou quatrième bombe me fit l'honneur de me rendre visite et abatlit la maison où je logeais : je venais d'en sortir. Je me porte bien, quoique avant légèrement dormi. Nous n'avons jusqu'à présent perdu que fort peu de monde; j'espère que cela se soutiendra. Nos bateaux plats ont attiré cA orage au Havre. Il n'y avait dans toute la côte qu'un en Irait pour les mal placer, c'est celui qu'on a choisi. ('.<da bcrn ainsi tant ((ue les perruquiers feront les bottes.
€ Je n\ivais de rai.son de le croire au Havre, lui répond le marquis de Mirabeau, que la sorte d'amalgame qui est entre loi et les Anglais, à peu près semblable à la sympalliie de la bclelle et du crapaud. En 175G à Porl-Mahon, en 1757 à Rochefort, en 4758 à Sainl-Malo et à Saint-Casl : il fallait bien élre en 50 au Havre. Je sus à Versailles que tu y étais, et le man^clial ine dit qu'il Tavail écrit quatre lettres consécutives, à un jour Tune de Taulre. »
Le maréchal de Belle-Isle lient, en effet, d'autant plus à la présence du chevalier au Havre, que tout y est dans un grand désarroi, au moins
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du côté de la mer, car du côté de la lerrô oîl a installé un camp soUs le commandement du duc d'Harcourt, lieutenant général au gouvernement de Normandie (1), avec des forces suffisantes pour repousser toute tentative de débarquement ; mais aucun préparatif n'a été fait pour tenir les Anglais à distance et pour riposter à leur feu.
« Quoique mon érudition, écrit le chevalier, du côté du déficit de nos arsenaux, soit, comme lu sais, assez étendue, Tétat de ce port-ci m'a étonné. II y a trois vieux officiers hors de service, trois jeunes en état de servir, desquels nous avons perdu un qui vient d'être tué ; pas une chaloupe, pas un canot, rien en état. Il y a^ a la vérité, un intendant, plusieurs commissaires et un grand nombre de scribes. »
Il va sans dire que le futur bailH fait très-froide mine à tous ces scribes, à commencer par le magister, c'est-à-dire l'intendant. Tous, d'ailleurs, sont assez mal disposés à son égard, mais il ne s'en inquiète guère. Fort de l'appui du duc d'Harcourt, qui s'entend parfaitement avec lui, et duquel il écrit cà son frère : « C'est un d'Harcourl, et c'est en dire beaucoup, cette race étant honnête et bonne de tous temps ; » il travaille de son mieux à remédier aux erreurs de l'administration, quoique l'entreprise soit difficile. Nos mortiers
(I) Le gouverneur en lilre élail le maréchal de Luxembourg, auquel le duc d'Hurcourt succéda en 17G4.
no porlenl pas assez loin pour alteindrc ronnemi ; on essaye d'armer (|uclques-iins do ces halcaiix plais lant vantés, et il se trouve (ju'ils no peuvent pas servir à la défense de la rade. Le chevalier voudrait employer des chaloupes canonnières, il n'y en a point; il voudrait, au moins, faire étahlir des pontons en avant de la ra<le et y placer (lu gros canon, t Toute la j>lume se récrie, dit-il, contre rimpossihililé do la chose»; ])ref,si les Anglais se reliront après trois jours d'un bombardement beaucoup moins meurlrier ([n m aurait pu le craindre, <*'esl de leur propre volonté, car rien n'aurait pu les empêcher de détruire la ville (1). Cependant^ comme l'on s attend à les voir reparaître d'un jour à Tautre, b chevalier est retenu au Havre à la fois par le maréchal de Belle-Isie et par le duc d'IIarcourl, qui tire parti de son activité et de son courage à braver t la fureur des commis, plus re< lou table , dit -il, quo la fureur des anciens Normands. »
Il obtient du maréchal que l'on ap|)li(iue son plan de chaloupes - canonnières et de pontons armés de gi-os canons, et lors<|ue les Anglais essaient de renouveler, le 30 aofit 1750, Tattaciue
(1) Toiilo!» le* rpirnpio? Hti chcvulirr coiilre r.'i(l:niiiisli'urum mariUmc du linvre en 1750, sont conllrméc* pnr dos IcUres du duc d'Harcourt. de la ni«;mc rpoqiie. qui font porlie d un recueil document? f^ouvenl inlcre**nnls tirés d«"? archive? du ehàleî»u d'Ilarronrl et put)lié<i par M. Ilippeau. On voit dons ce rccut-il que le maréchal de Belle-I^ile recommande le chevalier de Mirabeau au duc d llarcourl conimo un auxiliaire très-utile.
du 3 juillet précédent, le feu des canonnières ol des pontons suffît pour les forcer à reprendre le large (1).
Dans rintervalle des deux Icnlalives de bombardement, on continuait la construction des fameux bateaux plats deslinés à Tinvasion de TAnglct3rre. « A la fonte (1(? la cloche, écrit le futur bailli, on éprouvera si ces bâtiments peuvent naviguer. En altendant, on en a deux cents de faits et on a gàlé du bois pour faire vingt vaisseaux de ligne, sans savoir si ces bâtiments peuvent aller. Comment y placera- 1 -on les troupes, bagages, malades, blessés, eau, vivres, etc.? Je Tavoue que de voir qu'on aille si fort en avant san.^ consulter qui que ce soit du métier, m'a paru une chose unique, et c'est là de ces actes de suffisance qu'on no trouve que dans Barthole ; il faut avoir éU\ i*evêtu d'une charge de p/isse-jh-iriout toute sîi vio pour avoir pareille présomption. »
Il expose, ailleurs, longuement, les différents
'Ij Oii Vdil aussi dms los docuincnls du chàlcuu d'Iforcourl. que le (.hovnlirM- de Miroboau Cï»l <Mn()K)yô à IVxninen d'une sorte do ft u ^M'«'^'eui> iiiingim* par le eicur Dupré, invention, ccril îdni-> un iii^rruieup, «pii fnit frômir l'hnmfiuitê ; loulofoi'*, on ne l>eul parvenir à lancer ce feu nu d«'là de trente toiscf*. Le duc d'Jlarcourl, d ailleur?*, redoute que les Anglais ne ^Vmparent du seerel et n'eu fassent, dit-il, eonire nous, Tusape le plus fulieslr. Di'jiui-i eelle époque, les pr»ijrrès de la civilisation oui fait dépas>er dr beaut oup cette invention si redouttc, et riiunianilé s ar;au).'e des bouibes à ptUrole, des torpilles et autres ingredieuls plii«* meurtri» r*. ee s.'Uible, (pie le feu du sieur lMipr«".
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motifs qui le portent à augurer fort mal de ces bateaux. Une fois sortis du Havre, ils furent, en effet, presque tous coulés, brûlés ou capturés par les Anglais, et en somme, ne servirent à rien. Le chevalier proposait d'y substituer un système de chaloupes- canonnières, dont il détermine , dans un mémoire détaillé qu'il adresse au maréchal de Belle-Isle, la construction, l'armement et les frais.
Au milieu de tous ces préparatifs pour porter la guerre en Angleterre, les revers fondent sur nous et s'accumulent. La Guadeloupe est prise, notre armée est défaite à Minden (1) ; deux batailles navales perdues presque coup sur coup, Tune à Lagos, l'autre dans la baie de Quiberon, achèvent la ruine de notre flotte, c A quoi est réservé ce malheureux pays! s'écrie le chevalier; Dieu veuille y mettre la main ! J'en ai pleuré et j'en pleure encore. L'État est comme quelqu'un qui nous est cher : quand il se porte bien on n'y pense pas, quand il périclite on sent renouveler toute sa tendresse. »
L'année suivante, en mai 1760, le futur bailli est envoyé en Bretagne, Il visite successivement Nantes, Vannes, Lorient, Quimperlé, Quimper,
(I) Celte défaite éloil d'autant plus sensible aux Français qu'elle avait été précédée de la victoire de Bergen, remportée par le duc, depuis maréchal de Hroglie , le seul homme de guerre qui se soit produit parmi nous durant cette période désa;>trMM pour nos armes.
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et tout en écrivant A son mînîslre dos m^nioirés, soit sur los garde-côtes, soit sur les moyens de retirer de la Vilaine ceux de nos vaisseaux qui s y sont échoués après la bataille perdue par le maréchal de Conflans , il garde pour son frère ses réflexions tantôt sérieuses , tantôt plaisantes , sur Tétat général et les mœurs de la province qu'il parcourt .
Comme son frère , il est grand partisan de Tadminislration des provinces par elles-mème.> , au moyen des états, et très-opposé à Tadminislralion par les intendants : c On ne peut s'empêcher, lui écrit-il de Quimper , de voir ici et de sentir le bien-être des pays d'états, quand on est comme moi obligé d'entrer dans le détail des affaires des pauvres gens. Je voudrais que certains fripons qui ont été consultés sur les pays d'états, et qui ont dit que c'était une chose contraire au service du roi, vissent le zèle de ces gens-ci, gentilshommes, paysans et tous. Dieu veuille préserver CCS pauvres peuples de perdre jamais leur idiome barbare et leur droiture de cœur. »
Ce qui ne rcmpéche pas de s'amuser parfois de l'accoutrement des garde-côtes bretons et de leur culotte , où t Ton trouverait , dit-il , de la loilc pour faire la grande voile d'un vaisseau de cinquante canons. » Mais les conséquences de la guerre malheureuse où nous sommes engagés le ramènent promptement aux idées tristes. En quittant Quimper, il est arrivé au bourg de Pont-Croix, formant
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un fief dont la seigneurie appartient alors à l'une des plus belles et des plus brillantes femmes do Paris, à la comtesse de Forcalquier, qui, trêsprobablemenl, comme le suppose le chevalier, n'y a jamais mis le pied: « Ce pays-ci, écrit-il, a souffert une des plus grandes calamités qui puisse arriver à un canton. Le capitaine du Superbe (1) était de ce pays. Il a embarqué le détachement de la garde-côtes de cette capitainerie. Grêlaient tous lalK)ui*eurs , ils ont été engloutis au nombre de cent. Kn conséquence le pays est dévasté et fait pitié. Les gésiers de Tinfâme capitale n'ont pas senti toute Thorreur de cette dernière action de mer. L'air infect qu'on y respire m'a peut-être moi-même rendu moins sensible que je n'aurais dû l'être à cet affreux événement ; mais je le vois de prés, à présent, où des veuves nous redemandent leurs maris, des orphelins leurs pères. »
Cependant, (|uoique moins tourmentée que les autres provinces régies par les intendants, la Bretagne soufire, suivant le chevalier, de la tyrannie des classes , c'est-à-dire du mode de recrutement des gens de mer, t (jui fait, dit-il, périr tous les ans 1,500 hommes faits. Les Anglais, à ce moment mnilres absolus de la mer, empêchent tout commerce de cabotage , mémo par les petits bras de mer appelés couraux , par lesquels nos côtes commerçaient entre elles. Les provincos limitro-
\\) Valiscaii coulé dans le combat en vue de Qulberon.
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phes de la Bretagne, du côté de la lerre, ayant à peu près les mêmes produits qu'elle , n'offrent aucun débouché aux siens. »
A ces causes passagères de malaise , le futur bailli en ajoute d'autres tirées de la constitution de la province, et qui prouvent que ses opinions aristocratiques ne l'aveuglent pas sur les mauvais côtés de l'ancien régime. Il constate que les corvées portent exclusivement sur un trop petit nombre d'hommes, parce que les nobles surabondent; l'anoblissement est aussi commun en Bretagne qu'ailleurs, et les cas de dérogeance sont plus rares. <£ Il y a ici, dit-il, un tas de gentilshommes, rats de cave dans les fermes, dans les plus vils emplois. Par cet arrangement tout deviendra noble ; non-seulement les nobles ne payent point la taille, mais les biens nobles possédés par des roturiers restent nobles et ne sont sujets qu'aux droits de francs-fiefs. De plus, un noble qui achète un bien roturier l'anoblit par une i-ésidence de quarante ans. La noblesse finira par anoblir tout le bien, et le pauvre peuple qui porte les classes, les corvées et les tailles périra dessous. >
« Heureusement, ajoute le chevalier dans une autre lettre du 8 juillet 17G0, que le caractère de la noblesse bretonne n'est pas la tyrannie. Ce peuple-ci, très-balourd et grossier, est admirable d'ailleurs. Tout l'élat-major de la garde-côtes est composée de gens de qualité et de races de raille