NOS PROVINCES MARITIMES EN 1759 ET
ans. Je n'en ai pas encore vu un s'échauffer conlre un soldat paysan, et j'ai vu en même temps un air de respect filial de la part de ces derniers. »
A mesure qu'il avance dans les contrées les moins fréquentées de la Bretagne , le chevalier s'enthousiasme de plus en plus pour les mœurs du pays. •
hasard, écril-il de Saiiit-Dricuc, ou pour mieux dire , ma marche, m'a fait écarter du côté do Tréguier , L'iunion, villes assez éloignées de la graude route pour n'avoir pas encore été infectées par l'air des arrivants do Paris. C'est le paradis terrestre pour les mo?urs, la simplicité , la vraie grandeur patriarcale. Des paysans dont Tallitude devant leurs seigneui^s est celle d'un fils tendre devant son père, des seigneurs qui ne parlent a ces paysans, dans leur langage dur et grossier, que d'un air bon et riant. On voit un amour réciproquç entre ces maîtres et ces serviteurs ; des femmes grandes, bien faites, sages, douces, et qui paraissent à peine se compter pour quelque chose, tandis que leiirs maris bons et honnêtes paraisseni pleins d'une complaisanec tendre et màle pour elles. 1^8 femmes m'ont édifié. Ma more est représentée cent fc»is dans ces petites villes.
J'ai trouvé ici un de nos commandants de bataillon, homme dcs!*cn la:it trés-directement des anciens son\-Bralns du pays, père de deux belles demoiselles et de doux hommes de cinq pieds onze ponces. L'honnêteté et la vraie grandeur jointes à la simplicité étaient comme naturalisées dans cette maison. Je sentais combien je suis peu digne de commanricr à des gens de cette trempc-là, et combien ces gens-ci sont supérieurs à tout ce qui hante
rinftkmo capitale. • . Cher frère, rhumonité est bien plus aimable telle que Dieu Ta faite qu^après qu^elle s'estt aguinalwe dans les grandes villes; Dieu serait injuste s'il n*uvail fait un enfer pour ceux qui gâtent Thumanilé ! Enlin, j'ai regret do n'être pas breton, et je l'assure que jo no me défendrais pas d'un établissement dans ces cantons, aux cinq sixièmes meilleur marcbé qu*uillcui-s. J*)' ai vu ce que l'homme peut avoir de vrai bonheur ici-bas avec dos richesses fort médiocres.
Dans toute catie parlie de la corresp( un lance entre les deux frères, le futur bailli revient sduvent sur le triste état de la marine française et sur la supériorité do celle des Anglais.
D'anciiuis marins, ccril-il, dirigent li marine d'Angleterre, l'n of.icier (jui imagine une expédition, en la prol)osunl uses chefs, ne faitpour ainsi dire que i*évcillerdis idées à (U»mi-forinées déjà dans leurs têtes. . . ï.es inconvénients qu'ont renconlrcR ces anciens marins lorsqu'ils naviguaient leur ouvrent l'esprit sur les remèdes que le navignieur actuel propose ou sur les moyens de perfectionner. Tandis (pie i.ous, quand nous paHons à notre ch.'f une langue qui luiesl étrangère, il a recours à la routine de ses bureaux, il veut y adapter nos idées et forcer, pour aiuî-i dire, nature à s'y jdier. ('olbert, suivant eux, a dit telle ou telle chose; peut-êire, a-t-il dit même une sottise, et si j ; ren!rciu'enais, je le démontrerais. Cela ne fait rien, il faut (pie l'oracle soit adoré et respecté; pcut-êln» mémo n'ci-t-il jamais dit ni pensé c* qu'on lui fait dii'C, mais ccli se trouve favorablj aux idées et affaires des bureaux.
... Si l'un sivait combien il y a de diff jrence do notre fa^on de gréer les vaisseaux à la façon des Anglais, com-
NOS PROVINCES MARITIMES DE 1750 ET 1700 ili
bien ils ont de chofies dout nous manquons, on serait étonné. Nos représentations ne font rien ; on nous force à rester dans Tenfancc. On fait pour nous ce que les Chinois font pour les pieds de leurs femmes. Ou nous resserre si fort dans les règles d'une routine favorable aux friponneries, que nous ne pouvons croître. Il nous faut faire la gueire comme du temps de Tourville ; elle a bien chauffé depuis. Fais servir une année avec des piques et la cavalerie avec des lances, et tu verras. Mais te voilà mariné tout ton saoôl.
(alons encore ce passage assez curieux écrit de Brest le 9 juin 1760 :
Jérémie ne serait qu'un bouffon auprès de moi, si je le ilisais le crèvc-eœur que j'ai tous les matins en ouvrant ma fenêtre qui donne sur le -port, l/air do mort et de désolation qui y règne me fait gémir. Vn silence affreux ! une Molitudo dévastée ! je ne sais ({uo te diri>, mais tout ceci va bien mal! La plus terrible mL'liance du conducteur aux conduits et de ceux-ci à lui (I), un morne et farout lie dépit, et tu serais aUendri si tu voyais les mouveuieuls du plu» beau zèle étouffés par les plus noires réflexions. Une jeunesse admirable qui est rendue inutile et qui rouge son frein !
Je n'ai quVi me louer de la réception (pi'ils m'ont faite in; j'ai trouvé ce cpii m'a toujours le plus flatté et me flatlera le plus, k's mar(|ues de l'amitié et de l'estime de mou corps. Ce n'est pas les prcveuaufes f|ue les chefs ont cru devoir à ma position actuelle, mais l'nir d'amitié et de eouliance de celte jeunesse (pii m'ont fait un vrai plai-
U) Aliusioaà rirrilalion qu'épruuvail la uiuriac en vuyanl u b« i«l€ un hummc de robe, Utrrycr.
8ir, et d'autant plus vif qu'il ne tient en rien au cérémonial.
Lorsque après trois mois et demi d'excursions en Bretagne, le chevalier se retrouve en Normandie, cette province commence par souffrir un peu dans son esprit du souvenir de l'autre.
« Me voilà actuellement revenu dans le pays de sapience, écrit-il de Caen, le 14 août 1760. Ce pays est très-différent de la Bretagne, quant aux villes ; car la campagne lui ressemblerait assez si, au lieu d'un intendant, ces gens-ci étaient assez heureux pour être pays d'états. Les villes surtout, comme Caen, qui est très-considérable et la plus grande ville de cette province après Rouen, veulent imiter la capitale et la cour, et lu sens bien que, comme tous imitateurs, on commence par imiter le mauvais. »
C'est pourtant la Normandie qui devait offrir au chevalier le modèle de cette sorte de patriciat qu'il aime et dont il déplore sans cesse la disparition. C'est chez le duc d'Harcourt, au château de ce nom, où il a été appelé pour s'occuper avec le duc de la réorganisation de la garde-côtes, qu'eu voyant de près la vie d*un grand seigneur, justement populaire, le futur bailli se complaît à la peindre avec des détails que nous croyons devoir reproduire, car ce genre d'existence ne se retrouve plus guère aujourd'hui, au moins dans notre pays.