NOS PROVINCES MARITIMES EN 175» ET 1760 27Ô
Je suis à Harcourt, dit-il à sou frère, le 25 septeinbi*e 1760, où j*admire la bonne et honnôte grandeur du maître. Tu ne saurais penser le plaisir que j*ai eu les jours de fétode voir le peuple entier partout dans le château, et de bons petits paysans et petites paysannes venir regarder le bon patron sous le nez et presque lui tirer sa montre pour en voir les breloques, tout cela avec l'air de fraternité s»ans familiorité. Au reste, cette simplicité no nuit en rien à la décence, car c'est une aussi bonne et grande maison qu'on en peut trouver. Un domestique nombreux, sage et poli, bien des gens honnêtes, affectionnés, qui passent leur vie ici, la meilleure et la plus grande chère, à peine le temps de désirer, chasses de toute espèce, etc. Le bon duc ne laisse point plaider ses vassaux.; il les écoute et les juge en les accommodant avec une patience admiralile. Eniin, c'est vraiment un homme rare par sa bonté, douceur, charité et vraie bonhomie. . •
Il aime beaucoup Harcourt, quoiqu'il soit a peu près impossible de choisir un lieu plus bizarre ; cette maison est au bord d'une rivière, qu'elle voit mal, dans un cul-de* hÊtape (sic) terrible, avec cela sa situation ne me déplaît pas.
belle-fille du duc est une femme fort estimable et aimable ; elle a ici M»* de la Feuillade, sa mère, femme très-distinguée. Il y a d'ailleurs toujoni*s au moins vingt personnes, très-souvent trente et quarante; nous y avons eu iclyotte (1), ce qui a amené de la bonne musique, que U patronne de céans aime beaucoup. 11 y a sept ou huit femmes ti*ès -aimables et enfin très-bonne compagnie.
Je te dirai que tes ouvrages font ici les trois quarts et dt»mi de mon mérite, car on me toise avec respect soiis la dénomination que tu l'es donnée et qui formerait notre nom en sobriquet si cela fiU venu dans les temps qu'on
I) Célt'bre rhoiiteiir l'Opéra. II Obt souvent qtio:ftion de lui «iao*» l**s mémoires de M"** d Epiiiay.
en adopta pour les races (i).... Il m'est arrivé sur cela une chose plaisante. Une femme de qualité et pleine de mérite, à ce que tout le monde dit et croit, car je le vois à Tair de déférence qu*on a pour elle, me dit le lendemain de son arrivée ici, que si elle avait confiance à donner à quelqu'un, ce serait à moi. Je fus d'autant plus étonné de ce propos qui fut dit avec grâce, que cette femme, sans avoir tout à fait l'air aussi sérieux que ma mère, est d'ailleurs assez de même signalement et est d'un froid poli et honnête, mais assez grand. Tu sens bien que je suis très-corrigé d'attribuer de grands effets ù mes grâces, ainsi je fus très-étonné, d'autant plus que j'étais au milieu de trente personnes que je ne connaissais pas. Tu juges de la longueur, froideur et platitude de ma physionomie, de manière qu'après avoir fait la révérence, et gardant mon sérieux, je dis à celte dame que si elle me faisait l'honneur de me confier quoi que ce pût être, je pensais qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir, mais que je la priais do me dire par où j'avais pu mériter la bonté qu'elle me témoignait, et dont je faisais d'autant plus de cas que j'étais physionomiste, et que son attitude et son maintien avec tout le monde me faisaient sentir le prix de ce qu'elle me disait. Eh! monsieur, me répondit-elle, monsieur voti*G frère m'a démontré que l'ami de tout le monde était précisément le mien. On m'a dit que vous lui ressemblez un peu; ainsi je suis de vos amies du moment que je vous ai vu,
(1) Il s'ajçil encore ici de l'ouvrngc inli nié l'Ami ths hommes^ qui a déjà figuré dans lu corrrspondonre du bailli avec son frère, el dont nous reparlerons bientôt en nous occupant de l'auteur. Le livre était alur- dans toute m vogue, qui fut li i s-grande. I.e fri re niiié, muiplimcnté à ce sujet par son ca h't, lui répond grnriensem<»nl : u Je suis fort aise que le nom que le hii>ard m a dtuiiié iv pridîlo en quelque chose. Compte que ju>qu'a pn si iit nous avon* fait eutrv nous une ta;zo <li>iril»iilii»n d*» d«'partt m- nt-, ni«>i en nnnonrant l'Ami fJ^s h*. n Ut'i, m montnnil. h
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Poar diminuer un peu, ajouia-t-elle, la bizarrerie que vous devez trouver à mon propos, je vous dirai que, sans vous avoir vu, je vous connais par mon fils, qui m*a dit que TOUS lui aviez témoigné de la bonté et qui s*en vant^ beaucoup. Effectivement, elle me nomma son fils, qui ne porte pas le même nom qu'elle, et que j'avais vu assez longtemps au Havre, et auquel j'avais fait la sorte d'amitié que je fais toujottrs à la jeunesse, qui est de l'avertir en plaisantant do ce à quoi elle manque. Ce jeune hon^me m*eii avait su gré.
Il semble que cette belle dame qui était veuve et que nous retrouverons tout à Theure, commence déjà a attirer Fattention du chevalier. Comme elle fut le dernier objet des rares velléités matrimoniales que nous rencontrons dans sa carrière, nous croyons devoir rappeler ici que l'oncle de Mirabeau était, comme Ta dit son neveu, « un des plus beaux hommes de son temps. i> ATépoque où nous sommes, en 1760, il n'est plus jeune, sans être cependant encore tout à fait vieux, il a quarante-trois ans accomplis. Les fatigues de son métier de marin, et peut-être aussi les conséquences de cette jeunesse peu s^ige dont il parle quelquefois, l'ont fait grisonner prématurément, et sous ce rapport, il semble plus âgé que son frère ainé, mais sa figure noble et imposante, sa grande et belle tournure, lui donnent sur T ami des hommes un avantage que celui-ci aime à constater à tout propos, car chacun des deux frères se complaît à faire valoir Tautre : « Je ferai
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toujours bien, écrit l'aîné au cadet, de te donner ma procuration pour représenter, j'ai vu raille fois dans les physionomies la chute des idées conçues d'après toi et mon droit d'aînesse. Tout au premier coup d'œil, il me semblait voir écrit depuis le front jusqu'à la bouche : c Ce n'est que cela! » vV
€ Tu es, lui dit-il ailleurs, une de ces sortes d'êtres proéminents, par un moral qui tient au physique, et ce sont ceux-là que les hommes respectent naturellement et singent sans le vouloir. » Il constate cependant chez son frère cadet une certaine aptitude à se faire non-seulement respecter, mais redouter : c Tu as une sorte d'extérieur dur lorsqu'on te remue. » Le futur bailli, de son côté, avoue sa promptitude à répercuter avec mépris l'arrogance aussitôt qu'elle lui apparaît chez les autres . Plus loin il se qualifie c un animal fauve à qui la déambulance est particulièrement désagréable à cause des nouvelles figures. » Parfois il exagère ce qu'il appelle sa vétusté : € Je me rappelle, écrit-il, d'avoir lu dans un bouquin assez mauvais une très-bonne chose : Si tu veux savoir, disait-il, si tu as vieilli^ regardele dans les yeux des dames. Il y a déjà quelcpie temps qu'indépendamment de quelques autres symptômes diagnostics et pronostics, par lesquels je me suis trouvé atteint de vétusté, la recette du bouquin m'a donné là-dessus confirmation (1). >
(I) A propof do «'cUp citation d'un bouquin. \e marqiii» Mi-
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Dans une autre lettre, le cadet des Mirabeau pousse le dénigrement envers lui - même jusqu'à se dire plus vieux à quarante - trois ans qu'un autre à soixante. Mais si son aîné, prenant au mot ses déclarations de vétusté, se moque de lui et se vante d'une jeunesse éternelle, il sait trèsbien rectifier soa dire et rétablir l'équilibre entre son frère et lui : c Ne crois pas , cher frère , ré-
nibean, qui se pique d'érudition littéraire, relève une erreur de ton frère : « Le mot que tu prétends avoir trouvé dans un bouquin est bravement dans La Bruyère, et il y ajoute ceux-ci : dure épreuve ! mot qui me lit rirè de la platitude d'un philosophe. Jetais bien jeune quand je le lus, j'en haussai les épaules miors, à plus forte raison le ferais-je aujourd'hui. »
Le chevalier persiste dans son afllrmalion : « La Bruyère soit, mais en ce cas il a pensé la même chose que l'auteur de mon bouquin, je ne m'en dédis pas ; je me rappelle la longitude du li«u et sa latitude, mais non le titre du livre, qui était misérable d'ailleurs, à cela près qu'il ne faisait pas la sotte exclamation de La Bruyère. » Le fait e«t que le marquis a raison, et cependant le chevalier qui invoque ici d'une façon si originale la longitude du lieu et sa latitude à l'appui de sa mémoire de marin, pourrait bien aussi n'avoir pas tort ; le passage est en effet dans La Bruyère au chapitre des femmes, mais sous une forme très-différente de la phrase que le futur bailli assure •voir lue dans un bouquin, et qui est bien plus concise : « Un homme, dit l'auteur des Caractères, qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le ton dont elle loi parle; il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude école! » La persistance du chevalier permet de supposer que La Bruyère a peut-être lui-même emprunté l'idée à l'ouvrage en question. Avis à ceux qui voudraient essayer sur l'auteur des Caractères Utt genre de commentaires qu'on n'a pas encore fait, peut-être parce qu'il est plus difficile que les autres. Ce serait un commentaire portant non plus seulement sur les clefs des noms de fantaisia adoptés par La Bruyère, mais aussi sur les emprunts a pa faira à des auteurs plus ou motus obscurs.
pond-il, qu'à la bile près qUi te tourmente plus que moi, nous soyons fort différents en tempérament; ma vieillesse me tourne plus en plaisant qu'à toi dans la tète, et je fais des aveux outrés dans des circonstances où tu gardes un silence prudent ; voilé notre fait. »
Nous refusons donc, a notre tour, d^ajouter foi aux aveux outrés du chevalier, et afin de prouver que, malgré sa modestie un peu farouche 'et son aspect majestueux, il est encore assez jeune pour s'intéresser aux dames et leur inspirer de rintérét, il nous suffira d'emprunter une citation de plus à ses lettres datées du château d'Harcourt.
c Je suis toujours à Harcourt, écrit-il, le 29 septembre 1760 , oû, grâces à Dieu, je n'ai pas le temps de m'ennuyer, car on y voit la meilleure compagnie du monde. Il me semble que non^seulement le maître de la maison, mais môme tous les domestiques, m'y voient avec plaisir, et tout ce qui y aborde. L'ami des hommes est un peu la cause de cela, et on croit l'entrevoir en voyant quelqu'un qui lui tient de si près. Jélyotte revient encore demain ; ainsi musique va son train. J'ai été très-sérieux dans le commencement et très-poli, mais très -retenu avec tout ce monde-ci; qui ne me connaissait pas et que je ne connaissais point. Enfin , hommes et femmes se sont aventurés. L'avantage d'être ton frère me mettait à l'abri du soupçon de bêtise. Le silence et Tair grave que ma mère m'a donnés me faisaient passer pour un homme dé poids; enfin, ils ont fait comme les grenouilles flrent au solivehu, et le tout s'est accoutumé petit à petit. Les dames, même, malgré mes cheveux gris, m'ont fait êmm de gracieusetés. Je passe ma matinée à écrire et à travail
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1er; raprès-dtnée, avec tout le monde : on ne me fait jouer que rarement, parce qu'on sait que je n*aime pas le jou. L'airde cette maison-ci est très-bon, j'ai une peine terrible à n'y pas faire trois repas, et ce que je n'avais éprouvé nulle part, je ne m'en trouve point mal. »
On voit que tout en s'occupant des milices gardescôtes, tout en adressant è son frère de grandes dissertations politiques et philosophiques, que nous écartons pour le moment, l'austère chevalier n'est pas insensible aux .agréments de la vie du beau monde dans un beau château : c Je crois m'apercevoir, écrit-il , qu'on me voit avec plaisir ici, ce qui fait tout simplement que j'y suis sans peine. » Aussi, sa résidence à Harcourt se prolonge-t-elle bien au delà du temps nécessaire à son travail d'inspecteur général ; il y reste cinquante jours, et voici qu'au moment où son aîné l'attend è Paris, nous le retrouvons à Gaen. On se rappelle qu'au mois d'avril celte ville lui semblait trèsennuyeuse; il paraît qu'au mois de novembre elle a changé d'aspect.
Il y a une dame qui reçoit très-bonne compagnie, comme le duc d'Harcourt, et c'est précisément la dame veuve qui était en visite à Harcourt en même temps que le chevalier, et à la suite de laquelle ce dernier est revenu à Cacn. Ici, la correspondance nous apprend que ce marin, un peu farouche, s'est féminisé au point de faire habituellement de la tapisserie chez la dame en question. Il fait anssi, dans son salon, sur les sujets politiques à
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rordre du jour, des discours très-éloquents dont il rend compte à son frère, et qui excitent Tadnnration de celui-ci, mais qui, en même temps, le surprennent un peu; car il n'est pas accoutumé à voir le taciturne chevalier se mettre, dit-il, en faconde , si ce n'est dans Fintimité. Et pourtant le marquis ne peut deviner que la dame de Caen est pour quelque chose dans cette métamorphose, car les deux frères sont en ce moment même occupés d'une grande affaire qui semble devoir exclure chez le chevalier toute préoccupation de mariage.
On se rappelle que le futur bailli avait accepté le poste d'inspecteur général de la garde-côtes, principalement pour se dérober aux ennuis de sa position de candidat , très-combattu par les uns, quoique poussé par d'autres, aux fonctions soit de ministre , soit d'adjoint au ministre de la marine. Chaque fois qu'en revenant de ses tournées, il reparaissait à Versailles ou à Paris, son frère cherchait à le ramener aux idées d'ambition ministérielle, en lui disant : c L'arbre de Cracovie se réveille sur ton compte (1). » — t Si les bruits publics, répondait le chevalier, aboutissaient à me mettre en position d'être utile au roi et à
(1) On donnait alors ce nom à un arbre du jardin du Luxembourg autour duquel les nouvellistes avaient coutume de se réunir. D'après les Souvenirs du duc de Levis, cet arbre avait été ainsi nommé à l'occasion des troubles de Pologne. C'est à ca rendez-Vous que les oisifs venaient entendre pérorer un certain abbé qu'on appelait l'abbé trente mille hommes^ parce qu'il
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rÉtat, je ne m'en fatiguerais pas tant, mais je vois bien que, dès que je reparais, moitié par la faute des amis indiscrets qui croient bien faire, moitié par celle des ennemis cachés qui veulent nuire , je suis tympanisé. Cela me fait voir avec le fœnum in cornu à tous les prétendants et me fait des ennemis. Cela me force à mesurer mes pas et mes paroles, et m'oblige à une méfiance perpétueUe qui flétrit le cœur. • — c D'ailleurs , ajoute-t-il dans une autre lettre, les maux de l'État ne sont plus guérissables pour celui qui ne pourrait pas prescrire un régime général; à quoi servirait de panser un ulcère sur une jambe quand la gangrène est dans le sang? »
Il avait donc renoncé à toute ambition politique; mais comme Tinspection des gardes-côtes, mission temporaire, du reste, ne pouvait pas remplir les vues du marquis de Mirabeau sur son frère, il avait été convenu entre eux que, tout en remplis* sant cette fonction, le chevalier se retournerait du côté de ce qu'il appelait son couvent, c'esl-à-dirë de l'ordre de Malte, couvent qu'il avait quitté depuis sa jeunesse, mais auquel il appartenait à moitié comme chevalier non profès; il s'agissait de lui appartenir entièrement , de se décider à
■vtit toujours, dit le duc de Levis, ce nombre de soldats & sa disposition, ni plus, ni moins, pour effectuer ses plans de campagne et battre tous ses annerois. Plus tard, les nouvallistes et les amateurs de nouvelles se transportèrent sur la terrasse des FeaiUants, aux Toileries, où brillait un autre bâbleur nommé Metra*
faire les vdeuk de religion, à rentrer au service de Tordre en lui apportant le mérite d'une notabilité acquise dans la marine royalë; de manière à devenir un des grands dignitaires de Malle, et à obtenir ensuite une riche comraanderie. L'ambassadeur de Malte en France, le bailli de Froulay, s'était chargé de communiquer au grand-maitre, en l'appuyant, la demande du che^lier de Mirabeau, et Son Altesse Émineiitissime Emmanuel Pinto de Fonseca avait gracieusement répondu au postulant par l'épître qui suit, datée de Malte, le 8 juillet 1760 :
Très-cher et bien-amé religieux « nous apprenons» avec un vrai plaisir, par votre lettre du 25 avril, le dessein que vous avez de vous rendre utile a la religion, après avoir servi voire roi si longtemps avec tant d'honneur. C'est une résolution à laquelle nous ne pouvons point refuser les louanges qu'elle mérite, et dont nonû vous savons un gré infini. Vous pourrez vous en entetidre avec le vénérable bailli de Froulay, notre ambassadeur, qui sera chargé, eu son temps et lieu, de vous communiquer nos intentions à ce sujet.
Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde.
PiXTO.
En conséquence de celte lettre, lebailli de Froulay ôvait présenté le chevalier de Mirabeau pour les fonctions de général des galères de Tordre, et c'est au moment où il ne devait songer qu'à fSEtird ses vœux, que le futur général s'attardait à Caen
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SOUS prétexte des milices gardes-côtes, et sans oser encore dire à son ainé la véritable cause de ses hésitalionl. Cependant, pressé par ce dernier, il 8*en explique d'abord à mots couverts:
€ Si jamais, écrit-il le 8 novembre 1760, j'avais eu besoin d'être pressé pour me décider à faire des vœux irréfragables par eux-mêmes, et que je tiendras pour tels par honneur, quand je ne les regarderais pas comme plus sérieux encore, c'était dans le moment présent. Je t'expliquerai à la première vue celle énigme. Cependant je né reculerai pas, et l'engagement est trop fort pour lé rompre autrement que par un autre tout aussi fort et aussi authentique, et comme il s'en faut beaucoup que je sois à portée de cela, le bailli de Froulay peut regarder la chose comme faite ; je ne veux cependant m'engager que lorsque je serai de retour. »
Le marquis commence à comprendre, quoiqu'il prétende le contraire : c Je n'entends pas bien, répond-il, V article décisif dont tu me parles; si lu trouves un mariage qui te convienne et que le cœur t'en dise, il vaut toujours mieux faire race que d'être le figuier de l'Évangile ; sinon, tu as des neveux et nièces et à peu près la certitude de trente mille livres de rente dans deux ans au plus tard, qui ne devront rien à personne. Que la Providence te tienne toujours entre de lels écueils (!)• »
:t) II semble évident, dè^ l'abord, qiie le marquis préftr« lé
Le chevalier se détermine enfin a exposer la situation très-nettement, et les deux frères discutent la question avec des formes éQ langage et des traits de caractère qui nous paraissent donner du prix à ce dialogue :
Tu as presque mis le nez, écrit le cadet à Fatné, sur V article décisif. Figure-toi ma mère (1) fticore jeune assez pour se marier. J'ai trouvé cela ici à peu près; c'està-dire figure et conduite aussi, môme réputation à peu près, môme estime générale, môme retraite, excepté ce qui est de décence . Tu m'as souvent ouï dire que si je trouvais de sens froid une femme dont je voulusse ôtre le mari, je ne balancerais pas ; je dis de sens froid, parce que les passions font illusion. Je suis fort de sens froid, car, malheureusement pour l'humanité, les vertus ne passionnent pas aussi aisément qu'un je ne sais quoi. La fraternité de l'Ami des hommes m'a attiré plus de prévenances que l'on n'en avait jamais vu faire par cette femme (2). Je suis trop détaché du péché d'orgueil sur mes grâces pour m'étre persuadé qu'elles aient eu
parti de Malte, car il se fait illusion comme toujours sur la facilité des choses qu'il désire. On verra bientôt que le résultat fût plus brillant encore qu'il ne l'espérait; mais se produisit beaucoup plus lentement et plus difficilement qu'il ne rarail cru, et que les 90,000 livres de rente n'arrivèrent pas en deux ans.
(1) On a déjà eu occasion de constater plus haut cette préoccupation assez caractéristique qui fait que le Ailur bailli ne peut s'intéresser sérieusement qu'à des femmes qui ressemblent plus ou moins à sa mère.
(2) Nous nous permettrons de douter que ce tùi absolument à cause de l'Ami des bommes que la dame de Caen avait difiingué le chevalier.
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un grand effet sur nn caractère qui a essuyé toute sorte d'épreaves, et c'est ce qui fait que je ne me méfie pas, car je craindrais également si ma tète ou celle de la personne se prenait; et Fane comme l'autre de ces deux circonstances rendrait le marché nul pour moi.
Cependant, ta sens bien que ce n*est pas au pied levé qu*on détermine un caractère de cette espèce, quoique des gens experts du pays pensent qu'elle finirait par là si j'avais le temps de la déterminer. Je Vois monsieur le marquis qui va attribuer à cela mon séjour à Caen, mais c'est que monsieur le marqiiis ne connaît pas encore bien monsieur le chevalier, car cela n'y entre pas pour un clou à soufflet, attendu le peu d'espérance d'une part et le plan fixe que j'ai formé de ne jamais mettre les dames en ligne de compte vis-à-vis des affaires. Au surplus, je te prie de garder cela pour toi tout seul, car dans la position où je suis, c'est précisément une billevesée.
C'est seulement en apprenant qu'il s'agit d'une admiratrice de VAmi des hommes, que le marquis reconnaît enfin la dame.
A la soiic do tableau que tu me fais, répond-il à son frère, je crois apercevoir fju'il s'agit encore de la dame confidente à Harcourt. Comme je suis devenu grand calculateur, je suppose que le fonds en pécule, dont tu ne m'as jamais parlé, équivaut le fonds moral, auquel cas il me semble au contraire que les 'circonstances où tu te trouves, dites simplement et avec vérité, sont les plus propres et les plus commodes pour décider le oui ou le non d'une affaire fondée en i*aisoii. Je t'assure que pour mou compte j'aimerais mieux encore une adjonction en ménage qu'en commanderie. A. te dire vrai, je ne sais pas trop pourquoi, sinon que Dieu m*avait fait pour être uu
L^S MIBABEAU
phef de tribu, et que je me soucie beaucoup plus de mes proches présent^ que de mes proches futurs. Au reste, je ne te fais pas assez d'houneur, je t'assure, pour penser qu*uu quar^ d'heur^ de ton s^our nornlind ttnt à cale. Je t*ai toujours oonnu très-barbare pour tout genre d*harmonie, et ce n'est pas à notre &ge qu'Hercule fila. Quoi qu'il en soit, il faut finir, cher frère; finir il faut, attendu que YAfricaiae (1) est pressée d'épouser.
Mais le chevalier est moins impatient que rAfricaine.
Quant à l'Africaine, réplique-t-il, ils peuvent compter sur moi, pourvu que je ne trouve pas mieux ; on n'a jamais stipulé autrement... Tu as à peu près deviné sur la Normande. A l'égard du pécule, il n'est pas excessif, mais très-honnête, et ce ne serait pas là de quoi rompre le marché, si marché il y avait, parce que ce pécule, moindre que ceux qu'on trouve à Paris, présente toute sa surface au soleil, et est uniquement en terre, chose qui, à mon avis, nourrit toujours avec plus de sûreté que le diable de 5 pour 100, sujet à banqueroute ; mais tu te Irompes, si tu crois que je n'ai pas usé de la recette que tu me conseilles, c'est-à-dire, d'exposer avec vérité mon f||t et ma position . Cela était fait quand je t'ai écrit ; mais la pei*sonne en question, que j'examinai bien dans le temps de mon récit, ne répondit que des choses vagues, et je trouvai ce que j'avais imaginé et dont voici l'exposé. Cette femme ne suppose pas qu'elle puisse se remarier, et ce ne serait que petit à petit qu'elle y viendrait; or, c'est ce petit à petit qui me manque par la presse. Tu vas dire que je suis fort lent à décider mon monde, mais
(!) On comprend fjuc rAfricaine. ici. c'est .Malle.
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to Maras qa'elle habile d*ordioaire la campagne, où je ne puis être souvent, et que du caractère dont elle est, il faut que cela vienne d'elle. Gela viendrait à la fin, ou je ne me connais guère en femmes ; mais elle ne Timagine pas à beaucoup près, et ce ne serait qu*à la longue qu'elle y viendrait. Tu sens bien, en outre, qu'il faut exciter le goût, et que cela ne se présente pas comme affaire sortable ; mais je crois pouvoir assurer, malgré le mépris que tu as pour mes grâces, et qui, à la vérité, n'est pas absolument injuste, qu'elles auraient cependant leur effet si elles avaient le temps d'agir sur un caractère aussi froid et aussi méthodique. L'été prochain m'aurait peutêtre servi, si je ne suis pas lié ; mais c'est te parler trop longtemps d'une billevesée.
Soit que la perspective ne paraisse pas assez brillante ou assez assurée au marquis, soit que ce mariage contrarie ses vues, on dirait qu'il ti'ouve que la prétendue billevesée se prolonge trop, et que le moment est venu de la combattre en mêlant, comme c'est assez son habitude, la moquerie au sérieux:
Malgré tout le respect que je puis avoir pour tes grft ces, répond-il à son cadet, je ne saurais m'empôcher de rire en me figurant le rcnduit grison occupé pour son nuBC dimittia à considérer dans la physionomie d'une belle gelée l'effet que peut lui faire la menace d'un vœu dont le sacrifice sera de faloi le plus mince. Certes si ta carrière en ce genre a été un peu légère, il faut avouer que la fin prenait un tour platonicien tout à fait intéressant ; niais j'admire comme la réserve a des droits pour notis agacer 1 Je vois à ton récit, à peu près, que tu re-
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garderais comme une fortune le rôle de seigneur châtelain vis-à-vis madame Honesta, toi qui n*as pas voulu ta baisser pour en prendre en ce genre dans des occasions beaucoup plus décisives selon le siècle. Je n'en augure pas moins bien de ton bon sens, attendu que c'est là un mai*ché qu'il faut faire à sa guise, et quand il s'agit de se lier indissolublement à autrui, lui chercher des perfections et commodités présuppose notice de nos propres déficits en ce genre. Notre père en a usé ainsi; mais notre père était le dernier de son estoc, bien moulu, bien cassé et n'avait au fond de perspective que d'aller ramer ses choux tout seul s'il n'eût pris compagne, ce qui fait une différence. Quant à ce qui est de la décision que l'été prochain aurait pu opérer; à ce que tu crois, je le crois aussi ; car, à commencer par la ville de Troie, il n'est femelle qui ne se rende à la fin; mais, par saint Jean ! un printemps do plus ne nous fera pas comme aax asperges.
La riposte du cadet semble indiquer qu'il est tout à la fois un peu découragé et un peu piqué, car il porte la guerre sur le terrain où les deux frères sont le plus ordinairement en contradiction, la supériorité de la vie rurale comparée à la vie Paris. Peut-être aussi y a-l-il à la fin de sa réponse quelque allusion au ménage souvent troublé du marquis.
A l'égard <hi rôle de seigneur châtelain, c'est, à mon avis, cher frère, le seul qui aille à un homme de condition : tout le reste est bourgeois de F*aris et quelque chose de moins, puisque le^ vrais bourgeois, même de la plus petite espèce, mènent le total de ces gens de qualité de-
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Tenus citadins avec la plos grande hauteur et de la façon la plus cavalière. Je vois ici un nombre de seigneurs chA« telains, et je t'assure que cela fait meilleure compagnie que les gens de Paris ; au moins est-elle meilleuve pour moi» et c'est tout ce qu'il faut. Au surplus, il y a longtemps que l'on dit qu'il n'y a plus d'honneur que dans les chAteaux... Pour ce qui est de M"^ Honesta, je t'assure qu'elle en vaudrait bien une autre comme pain de ménage, et La Fontaine revient à cet avis. Je ne voudrais cepen« dant pas de celle qui fit enrager le diable ; mais quand elle ne fait enrager personne, le titre d'Honesta ne sied pas trop mal. Mais en voilà bien assez sur cette affaire. .
Quoique le majestueux chevalier mette soa amour-propre a se déclarer supérieur à toute influence féminine, nous serions tenté de croire que la dame de Caen lui tient au cœur un peu plus qu'il ne le veut avouer. Nous devons reconnaître pourtant que sa préoccupation conjugale n*est pas assez forte pour le détourner dlune foule d'idées d*un tout autre genre, car les explications intimes qu'on vient de lire sont extraites de cinq ou six lettres volumineuses où les deux frères diB* sertent à perte de vue, selon leur habitude, sur les sigets les plus austères, depuis la question philosophique du tout est bien, jusc[u'à celle de l'état de nos finances ou de la mission sociale d'un c régénérateur. »
On ne s'étonnera donc point de voir l'inspecteur général des gardes-côtes renoncer assez aisément à vaincre les hésitations de la dame normande,
^ LES MIRABp^y
çh pPHS3é p^r m frère, ^Pf^^ PRQiî ppur V^/i-i- CM'^Q- (1 8U^8«it, d'ailleurs, pour le ramener brusquement à Paris, d*une lettre que lui adresse sen ^flté en date du 16 décembre 1760, et qui débute en ces terinps : c Cher frère, je vais être Ijrrêl^ { p'e§t par Tordrei du Roi, ^insi nou$ n'a-: yp^$ ^ dire.,, t
Après avoir pris sa part des agitations produi-* tes dans la famille par ce grand événement que nous exposerons en racontî^nt la vie 4^ marquis dé Mirabeau, le chevalier, abandonnant décidément toute idée de mariage, découragé aussi de ]llus eu plus de tout désir d'un rôle a la cour par Ift mort du maréchal de Belle*Isle, son principal éppui, W prépare à faire ses vœux et à accepter, aveç k permission du roi, le commandement des l^aléres de Malte.
Il faut remarquer toutefois que cet honneur nq laissait pas qiie d*étre fort onéreux, et ceci nou^ • wuduit, à la suite du futur général, à pénétrer dans ^'organisation, ou plutôt dans la désorganisation intime de cette république aristocratique, monacale et guerrière, qui touchait à sa fin, mais dont la c^urée de sept siècles n-est pas un des phénomènes, les moins curieux de Thistoiro moderne.
UN GÉNÉRAL DES GALÈRES DE MALTE AU DIXrHUITlÈME SIÈCLE.
Dans son Histoire do Tordre de Sainl-^ean de Jérusalem, Tabbé de Vertot raconte qu'un grand relâchement s'étant introduit, vers le milieu du XIV* siècle, parmi les chevaliers alors établis à Rhodes, le grand-maître Hélion de Villeneuve, somme par le pape Clément VI d'y porter remède, édicla, avec Tassislance du grand conseil de Tordre, plusieurs règlements pour la réforme des mœurs, par lesquels il fut défendu, entre autres choses, aux chevaliers t de se vêtir de draps qui coûtassent plus de deux florins la canne (une aune et deux tiers). Par le même règlement,^n
f>^I LES M1KABE.\U
leur interdisait la pluralité des mets et Tusage des vins délicats. »
Après avoir rapporté cette ordonnance, riiistorien^'fecrie : c Discipline sage et utile, et qu*il serait à souhaiter, pour le bien de Tordre, qu'on vit renaître de nos jours ! i Aux temps de l'abbé de Vertot, en effet, les règlements d'Hélion de Villeneuve étaient étrangement oubliés ; car voici, après les trois vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté, les conditions essentielles exigées en 1760 de tout chevalier aspirant à Thonneur de commander pendant deux ans les galères de l'ordre. La nomenclature suivante, que nous trouvons dans les papiers du bailli de Mirabeau, est trop longue pour pouvoir être reproduite complètement ; il nous paraît cependant utile d'en mettre au moins une partie sous les yeux du lecteur.
KTAT DKS CHOSES NKCKSSAIRES FOLn LK OKXÊRALAT DES GALKRKS.
Livrée,
12 habits de jjraude livrée, drap de Cliàleauroux ccarlale, de 18 à :20 livres l'aune, à Lyon. — 6 de petite livrée du même drap. — Boutons de livrée pour grande et petite. — 6 habits de bouracan écarlale pour l'été. — 6 redingotes de drap gris. — 2 habits d'adjudant, drap écarlnte, de livres l'aune, boutonnières d'or, chapeaux bordés d'or. — 1 habit de patron de felouque, habit complet rouge, doublé de serge écarlate, la veste doublée de serge blanche, chapeau bordé d'argMl. ^ 6 habits k la matelotte, 12 aunes de drap de
UN GÉNÉRAL DES GALKRES DE MALTE àî«î
ChAteanroax, galonnés de livrée en grand. — 6 autres habits, idem, avec petit galon de livrée.— i habits complets pour les hautboisy boutons de Pinsbeck.
Habits pour le général,
2 habits d'hiver, 2 habits d*été et 2 de printemps, le tout aussi beau que cela peut être ; il faut, en outre, un habit d'écarlate avec la veste et les parements de drap blanc pour uniforme, et un d'été de camelot rouge avec les parements et la veste de soie blanche, les boutons d'hiver de Pinsbeck, ceux d'été, d'or trait. Il faut ajouter à cela une veste de satin brodée en chenille, pour faire avec un surtout de velours noir un troisième habit. — Plus de l'écarlate pour faire un manteau. Le manteau est d'étiquette. — 6 paires de manchettes de dentelles de Valenciennes. — Une canne à pomme d'or, qu il faut très-belle.
Vin^,
Vin de Bordeaux, environ 1,200 bouteilles, rouge. — Vin de Graves, 600 bouteilles. — Vin de Cùle-Rôlie, 2 tonneaux. — Vin de Champagne, 5 paniers non mousseux et 1 ou 2 mousseux. — Vin blanc de Cassis, 10 dames-jeannes. — Vin de Roquevairc, 10 dames-jeannes. — Vin de Malgue, 20 dames-jeannes. — Malaga, 30 damesjeannes. — Chypre, 20. — Alicante, 10. — Vin muscat de Frontignan, 2 caisses de Marseille.
Liqueurs ,
Ratafia de Bologne, 20 bouteilles. — Eau delà côte Saint" André, 90 bouteilles. — Scubac et eau d'or, 20 bouteilles. — Eau des Barbades, s'il est possible, en canelle ou fine orange, 30 bouteilles. — Ratafia de Grenoble, 40 bouteilles. — Huile de Vénus, de M. Cigogne, rue des Boucheries; à Paris, 8 bouteilles. — Marasquin, 20 bouteilles.
Dessert,
5 grandes et petites figures de porcelaine de Sceant. Fleurs pour les côtés, quelques grandes et plusieurs petites. Cristaux pour le dormant du dessert de 5 grandes pièces. Il faut de quoi garnir ces 5 pièces. — Petite palissade ou charmille en vert et fleurs pour fairt le tour du dessert, environ 33 ou 35 pieds de tour en tout. — 6 seaux d'argent haché de Paris, de moyenne grandeur, pour rafraîchir les bouteilles.
Les dépenses d'ameublement sont sur le même pied, et enfln le général devant tenir table ouverte soit à terre, soit en mer, et cela pendant deux ans, devant pourvoir aux salaires et pitances de tous les gens attachés à son service, il lui fallait dépenser en argent une somme évaluée, dans l'état que nous avons sous les yeux, à 42,400 écus de Malte, faisant en monnaie de France 101,760 livres.
C'était donc, en y ajoutant les frais d'installation, d'ameublement et d'habillement qu'on vient d'indiquer, une somme de 130 à 140,000 livres qu'un chevalier de Malle, pour commander les galères de son ordre, devait commencer par tirer de sa bourse (1). Or non-seulement le chevalier depuis bailli de Mirabeau n'avait pas celte somme,
(t) Le trésor de l'ordre ne concourait aut frais chi généralit que pour une somme d'environ 15,000 livres fNir an. Cette sonM n'éUOI point appliquée aax dépenses spéeiflées plu« haut, qui
restaient exclusivement à la charge du général.
UN GÉNÉRAL DÉS GALÊftfeS DE MALTE
mais il në savait pas ëncôi^é, â qilài^âiile-trôis àiis, quels étaient au juste ses droits sur lliéritagé paternel. C'est ici qu'il convient de le montrer de nouveau avec ce caractère d'abnégation absolue comme cadet de famille, caractère que nous n'ttvons fait a|*esquisser précédemment, mais qui \i ressortir îrcc plus de netteté dans la délibération ' entre les deux frères sur la question de savoir si le cadet doit accepter le généralat pour obtenir plus promptement une plus riche commanderié, dite commanderie de grâce, ou s'il doit se contenter, en faisant ses vœux, d'aller à Malte pour y vivre cdiîime simple chevalier, en attendant la commanderie d'ancienneté.
Tu sais, cher frère, écrit le futur b^lM à son aîné, que je n'ai jamais compte avec toi depuis vingtquatre ans que notre père est mort, et je ne sais pas un mot de ce qui me revient de légitime. Je vois à Tue de pays que la dépedde du généralat doit ôtre comp* tée pour près de cent mille livres (1). .. Je sais que si le grand-maître me donne la commanderie de grâce, avant on pendant mon généralat, le revenu servira à payer une partie de la dépense, mais la commanderie peut tarder ft venir. • . Si Dieu me prête vie, mon intention est bien assurément de laisser à ma famille ce que j'en ai reçu et de te faire rentrer les fonds que j'aurai pris sur toi, mais je •nia mortel, et si Dieu me prend avant de Favoir pu, ma famille perdra ma légitime et les foifds qu'elle aura avan-
(t) n ne connaissait pas encore à ce. moment l'étal des dépenses cité plus haut, et qui augmente beaucoup la somme.
m ^ LES MinABEAU
cés. Il nW point de moment dans la vie où la mort ne puisse frapper à notre porte» et si elle me venait après les dépenses faites, tout serait perdu pour ma famille.
Je te fais toutes ces objections pour que tu statues, parce que depuis que je respire je n'ai jamais eu en vue que le bien de ma famille, ensuite celui de TÉtat, et je n'ai presque jamais, jusqu'à présent, beaucoup pensé à moi* môme. . . Je suis prêt à me résigner encore à ||||r jouer un rôle, si ma famille le juge à propos pour son utilité ; je te montre, à toi qui es son chef, les inconvénients. Opte donc, et ne me considère que comme un animal impassible, dont tu feras, pour le profit de la famille, un général des galères, un bailli, peut-ôtre un personnage dans les suites, ou que tu peux laisser, à ta commodité, ôtre un philosophe, vivant doucement en attendant la Qpmmanderie d'ancienneté, sans inquiétude, regret ni impatience, et à qui le tout est très-égal.
Je t'avertis de plus que tu me mets au désespoir si tu ne décides pas, j| comme ma sorte d'obligation est remplie vis-à-vis de ma famille, en lui laissant les fonds avec lesquels je suis venu au monde, comme je me reprocherais, à l'article de la mort, de l'en avoir privée pour suivre do moi-môme une carrière où j'envisagerais mon avantage ; je t'avertis, dis-je, que si tu n'opines pas et ne décides pas pour le généralat , je me contenterai de la vie philosophique et no prendrai pas sur moi de risquer de priver ma famille de mon bien sans ôtre sùr de le lui revaloir.
Le marquis n'hésite pas devant la décision que sollicite son fréro.
Tu m écris, cher frère, rôpond-il, une longue lettre divisée en parngrnphos et fournie de misons pour et
contre, autant que la scène de Serlorius et de Pompée, dans Corneille (1). Tout cela me paraît répondu dans un seul mot ; ce mot est que tu remets là en question une affaire discutée Tannée passée , décidée, mise en avant, eonclue, et paroles données en conséquence.
Partant, toute la rhétorique est de surérogation et pure générosité de ta part... Tu peux te souvenir qu'un quart d'heure nous sufût Tannée passée pour débattre et constater notre résolution, toi et moi, Givodan (â) en tiers. Givodan obligé de présenter toutes les faces offrait Talternativc de demander simplement une galère. Tu peachais, par générosité, de ce côté-là. Je pris alors la parole, et dis que sur cet article c'était à moi de décidor, attendu qu'il n'importait qu'à moi, et que quand tu aurais mis tout ton fait à tenir le généralat, la récompense te mettrait en état de t'en passer, d'où résultait que le plus ou le moins t'importait très-peu; au lieu que moi, comme conservateur de toute légitime, qu'on peut garantir de glissade quant au fonds, j'étais, sccundum ordiomn Melchisedech, le véritable intéressé dans cette option; qu'en conséquence, je décidais que ton fige, tes services et ta considération demandaient le généralat et non la galère qui aurait l'air d'une planche de naufrage ; que si tu vivais tu payerais tes dettes sur tes revenus, parce que ton pli était pris à cet égard , et qu'en conséquence , les fonds légitimaires me rentreraient , ou pour mieux dire, à la case ; que si tu mourais , au diable les cinquante écus ! j'aurais bien autre chose à regretter. Dieu est sur tout, le parti fut pris et il n'est plus temps de regaixler en arrière... Quand tu seras grand seigneur , et moi toujours pauvre hère, tu aideras à ma famille. Ainsi, à l'intérêt
(1) Nous avonf» abK'gc la loUre du chevalier qui élâîl en effet très-longue.
i^f» receveur de l'ApHre, pour la langit^^ de Pranee.
«rattrait qiie j*ai seul écouté en ceci , sè joint , sans trop donner dans des idées vagues, Tintérôt de rétribution.
Partant, après avoir raisonné ceci comme on raisonne de ses arfaires, je décide, en vertu du grand décidoîr que tu m*uttribues, pour ce qui a été décidé Tannée passée... Si, après cela , tu veux savoir au juste ce que c'est que ta légitime qui va n*ètrc qu'une goutte d*eau dans TOcéan de ton opulence, tu n*as qu*à faire prendre, par Poisson, dans mon cabinet, au rang de mes manuscrits, un livre vert intitulé au dos: Mémoires d'afTaires; qu'il cherche à la table Taft^t d'expédient qui a fini cette discusaîon entre TAvignonnais (1) et moi... Tout est discuté et rlglé dans cet an*êt qui se trouve transcrit à la page indiquée par la table.
Le marquis s'engageait donc résolûment à fournir à son frère non-seulement les 50,000 livres formant légitime de celui-ci, qui la considère comme la propriété de sa famiUe , mais toute la somme en plus qui pourrait lui être nécessaire pour tenir le généralat. Quand On connaîtra Tétat des affaires du marquis à cette époque , on verra qu'il jouait gros jeu et que si Thypothèse de mort toujours présente à Fesprit du cadet s'était réalisée , Tainé se fût trouvé dans un cruel • embarras. Devant la décision du chef de la famille, le chevalier n'hésite plus et il part pour Malte, s'arrètant seulement a Marseille afin de pouvoir y faire ses vœux plus promplement, car c'est lui qui nous apprend cette particularité assez
(1) Il désigne ainsi le second do ses deux frères, le comte Louis-AIoxnndre.
bizarre que les vœux qui avec une dispense se faisaient en deux heures Jiors de Malle, étaient toujours à Malte une affaire de trois ou quatre mois. Ce n'est pas que le nouveau profès attache peu d'importance à cette grave cérémonie, au contraire. Quand elle est régulièrement accomplie a Marseille par le ministère de son ami le commandeur de Tressemanes, devenu son parrain en religion, il écrit à son frère : c Tu ne saurais croire combien cette profession a réglé mes idées et calmé ma téte. Je me vois lié indissolublement, ainsi je ne projette plus rien que relativement à celle ligature. »
Le vaisseau de l'ordre est arrivé ; le futur général va le chercher à Toulon où l'attendent également quatre-vingts chevaliers mandés à
' Malte par une convocation du grand-maître à l'occasion des menaces de guerre dont Tordre était alors l'objet de la part du sultan Musli-î pha III , menaces qui d'ailleurs n'eurent pas de suite (1). En s'embarquant, le chevalier de Mirabeau envoie à son frère ces lignes d'adieu : t Tu
• serais édifié de l'air de volonté de celte bande
(i) l\ s'agissait d'une frégate turque enlevée par une révolte de réquipage composé en partie d'esclaves chrétiens. Le bâliment avait été conduit par les révoltés à Malte, où il avait été déclaré de boi^ prise par le conseil de l'ordre qui refusait do le restituer. Le gouvernement français qui ne voulait point do conflit entre Tordre et la Turquie et dont l'influence était prépondérante à Malte, acheta la frégate aux chevaliers et la rendit au sultan*
joyeuse, el je l'assure qu'il n'y en a pas un qui fasse grand état de la colère de notre saintpère le Turc. Il est fâcheux que ces équipéeslà coûtent de l'argent à la religion, car d'ailleurs ce genre de frottement nous rend l'air màle et militaire qu'il est nécessaire que nous conservions. Adieu, cher frère, porte-toi bien. Jean- Antoine-Joseph-Gharles-Elzéar va courir une nouvelle carrière ; il y portera le caractère que tu lui connais et il espère que Dieu lui fera la grâce d'y mettre toute l'honnêteté possible. •
Le chevalier, auquel nous ne donnerons plus désormais que le titre de bailli, quoiqu'il n'ait pris ce titre qu'un peu plus tard, arriva à Malte le 5 juillet 1761. Il ne devait entrer au généralat qu'en janvier 1763, il avait donc dix-huit mois devant lui pour étudier un terrain qu'il avait quitté depuis vingt-quatre ans ; il pouvait même ft^^dédire de son acceptation de la charge de général, s'il la trouvait ou trop difficile ou trop dispendieuse, pourvu qu'il y renonçât en temps utile, de manière à laisser au grand-maitre la faculté de choisir un autre chevalier.
Les premières impressions du bailli nous éclairent sur la décadence toujours croissante de celte congrégation singulière qui, née de l'esprit religieux, aristocratique et guerrier, avait perdu en quelque sorte sa raison d^ôtre et ne ^ soutenait plus que par l'esprit de spéculation, c'est-à-dire la chasse aux commanderies, à laquelle se livraient
UN GÉNÉRAL DES GALERES DE MALTE m
avec ardeur tous les cadets des familles nobles de l'Europe.
Il constate d'abord que, même sous le rapport matériel, la population maltaise soumise à Tordre, population nombreuse et agglomérée sur un rocher qui ne lui fournit pas la cinquième partie de sa subsistance, devient de plus en plus misérable. La guerre entre les princes chrétiens a pour effet de ruiner le commerce de Malte, où les bâtiments ne viennent plus, et en même temps ces princes chrétiens s'accordent presque tous pour empêcher l'ordre de faire son métier^ c'est-à-dire de courir sus aux Turcs, d'inquiéter leur navigation et de se substituer à elle dans le commerce du Levant. « Par la nature de la chose, dit le bailli, la guerre avec le Turc était notre élément ; elle pouvait seule nourrir notre peuple et maintenir parmi nous cette audace militaire qui a produit de grands hommes et de grandes actions. »
Condamné à l'inertie, l'ordre de Malte se dété-* riore naturellement, comme une machine dont les rouages ne fonctionnent plus ; la rouille s'y introduit sous toutes les formes. D'abord la constitution s'altère par les empiétements du chef. « Un despotisme destructif, écrit le bailli, tend à écraser une république aristocratique. » Le grand-mai tre, assisté de quatre conseils résidant à Malte, conseils qu'îlpréside et sur lesquels il a une influence prépondérante, représente le pouvoir exécutif, mais il ne peut gouverner que conformément aux
Statuts do Tordre ; et le pouvoir législatif, c'est-àdire le pouvoir de modifier ou de changer les statuts, n'appartietU qu'aux chapitres généraux coi^sés de délégués de tous les chevaliers des diverses langues (1) de l'Europe.
D'après les anciens statuts, ces chapitres généraux devaient s'assembler tous les cinq ans, quelquefois même, suivant l'urgence, on les convoquait tous les trois ans ; mais depuis longtemps déjà, les grands-maîtres avaient trouvé plus commode de ne plus les assembler du tout. Indépendamment des chapitres généraux, il y avait, dans les diverses provinces de l'Europe où l'ordre possédait de grands domaines, des chapitres particuliers, composés des chevaliers de chaque langue, présidés par le grand-prieur et dont les décisions étaient souvent en conflit avec celles du grandmaître et des conseils résidant à Malte. Le Saint- Siège, par une extension progressive de son autorité sur Tordre, s'était attribué lo droit de résoudre les conflits, mais ses décisions étaient souvent contestées, et ses prétentions spéciales sur les commandcries d'Italie suscitaient une vive opposition. Les tribunaux des divers pays où
(1) On suit (|iic l'ordre so recrutait dans les circonscriptions territoriales do l'Kiirope oîi il possédait des biens, et qu'il divisait en laogucs. Il y en avait primitivement huit : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, CaMillc, Angloterre; mfiiî? depuis l'introdurtion du schisme dans ro dernier pay^, l'ordre ayant perdu lc« biens qu'il y possédait, un ne comptait plus, en ronlitô, k Malte, que sept langues.
UN GÉNÉRAL ^BB PA{.ÉfiC;8 DE MALTE aOS
Tordre é|^t ppopriél^ir^i, e( notanunent les parlements de fî^rance, intervenaient souvent aussi çonl|î| les mesures prises soit par le graod-maitre, soit ptr les chapitres des diverses langues à Toc* cfision des commanderies.
A ces causes d'anarchie se joignait l'arbitraire le plus fôcheux dans la distribution des domaines appartenant à Tordre. I^es plus riches commanderies, ilites de grâce^ étaient données au choix grand-maitre, par Teffet soit de sa bienveillance personnelle, soit des sollipitalions des ministres des diverses cours de TEurope, que celui-ci avait intérêt à ménager. On voyait des dignitaires posséder jusqu'à quatre conunanderies, qui leur rapportaient cent mille livres de rente, tandis que des chevaliers plus méritant^ attendaient dans la misère une maigre commanderie d'ancienneté, ou même étaient obligés de se contenter d'une minime pension sur les gros revenus accordés à un confrère moins ancien. Quand Tobtention d'une commanderie était la conséquence de Texercice de telle ou telle fonction, il arrivait presque toujours que la fonction était horriblement dispendieuse, et ne pouvait par conséquent être accessible qu'à des chevaliers riches, ou appartenant à des familles riches, qui leur fournissaient des fonds remboursables sur les revenus de la commanderie en expectative. Ce que nous venons de constater, par exemple, pour la fonction de général des galères, se reproduisait
dans une foule de cas, notamment pour la dignité de pilier, ou chef des diverses auberges, c'est-à-dira des palais où les chevaliers de ^FPe langue résidant à Malte, soit profès, soit novices, étaient admis à venir prendre leurs repas gratis. Le trésor de Tordre ne fournissait pour cela qu'une somme très -insuffisante ; mais chacun des sept chefs suppléait avec son argent à Tinsuffisance de Tallocation du trésor* de l'ordre, et c'était celui qui faisait faire aux chevaliers les repas les plus somptueux qui avait le plus de chances d'être remboursé largement en commanderies. En un mot, cette congrégation religieuse et chevaleres-que en était venue à ressembler à une maison de commerce où chacun des associés ne vise qu'a retirer un bénéfice proportionné à Targent qu'il a fourni. De là chez tous les dignitaires de l'ordre une rivalité de dépenses qui habituait les jeunes caravanistes, vivant aux frais de leurs chefs, à n'estimer ceux-ci que d'après le luxe qu'ih déployaient. On ne s'étonnera point que cet état de choses soit antipathique à l'esprit et au caractère du bailli de Mirabeau.
Je vois avec douleur , écrit-il de Malte le 1* novembre 1761 , que la corruption a pénétré ici et fait même bien plus de pi*ogrès qu'elle n'en devrait faire, vu TétofTa de ceux qui composent la république; mais on n*a pas été si scrupuleux quMl eût été à désirer sur le choix des sujets, et nous avons eu un temps où Ton a i*eçu bien des gens de trempe équivoque. Ce relâchement dans nos prin-
cipas a fait un effet très-considérable et précisément celui qu*on en pouvait attendre. Des gens dont Targent avait fait tovl^le mérite l'ont employé à tout, et la rouille nous a gAtéft comme le reste de l'Europe ; il est d'ailleurs impossible que nous ne portions pas ici chacun les vices de sa patrie.
Si je prouds les fonctions de général , dit-il ailleurs , je veux travailler à ridiculiser le luxe, et j'espéreen venir à bout ; mais pour cela, en ne faisant que ce que l'usage m'impose précisément , il faut aussi que rien ne puisse avoir Tair de l'épargne, car alors ce ne serait pas à bien qu'on interpréterait ma simplicité, mais à avance ou cupidité..* je me meublerai donc comme les autres généraux j c'est-à-dire en damas cramoisi avec des baguettes d'or pour le principal salon et pour les autres en satinade; mais ma chambre à coucher sera avec des chaises de paille, un lit de caravaniste, et je la montrerai à tout le monde en disant du beau meuble : Voilà la sottise et la vanité , et en montrant ma chambre : < Yoilà le soldat religieux ; ■ quant aux beaux habits, je les mettrai un jour ou deux et je dirai en plaisantant à tous les chevaliers de les bien regarder, parce que quand ils les auront bien TUS je les prie de permettre que je porte l'habit de soldat, qui est celui auquel je suis le plus accoutumé et qui va le mieux à ma tournure naturelle, et mon habit de fôte sera toujours l'uniforme de général des galères. Je ferai dans tous les points ce qui est d'étiquette, et je rcbtcrai simple eu montrant que je puis faire autrement. J'établirai tous met» domcbtiques sur lu place, alla qu'ils paraissent <!onime ceux deti autres; mais je prendrai le plus b0uve«tt que je pourrai la liberté de n'eu être pas suivi (1).
i\) Pour donner une idée des hahilu<I<^<: ppi'*e8 par les g<*n9 attachés au service du général , le bailli écrit à son frère : « Figure-toi un pilote . un comité ou un argousin maltais , c'est-àdire un Arabe tiaptisc, noir, bec, le regard fauve, les cheveux
a06 LES MIRABEAU
Malgré ses belles résolutions contre le luxe, le bailli s'épouvante souvent en pensant à la quantité d^argent qu*il loi faudra jeter par les fenêtres; il voit à Tœuvre le général qu'il doit remplacer : celui-ci dépense beaucoup, et cependant on le trouve mesquin , et cela nuit à sa c(finsidération , même auprès du grand maître, qui aime le fàste, quoiqu'il soit personnellement très-désintéressé. Le bailli , un peu pessimiste de sa nature, et qui , sans être bien au courant des affaires de son frère aîné , soupçonne qu'elles sont passablmnent en désordre, craint que celui-ci ne poisse pas lui fournir toute la somme nécessaire pour aller jusqu'au bout de ses deux ans de généralat. Si ce malheur lui arrivait, c cela le mettrait, dit-il, dans le tombeau, car cela donne un ridicule à ne s'en relever jamais, attendu que chacun dit : c Qui « est-ce qui le forçait à être général? »
Àutre difficulté. Le grand maître actuel (Pinto) a quatre-vingt-un ans passés (1) ; les cabales s'agitent ardemment pour sa succession; s'il venait à mourir avant que le bailli fût pourvu d'une corn-
répus, une moustache à faire trembler les gardiens du Saint- Sépulcre. Eh bien, ces mignons de toUctte-là ont été mlê en habitude , par des généraux peu Taits pour Tctrc, do prendre tous les matins leur chocolat dans une tasse do porcelaine où leur moustache fail le plus ridicule ofTot possible. »
(i) Emmanuel Pinto de Fonscca appartenait à une noble fimille portugaise. Il fut un des grands maîtres do Tordre qui occupèrent le plus longtemps celte haute dignité. 11 mourut i 93 ans.
UN GÉNÉR.VL DËÔ GALÈRIlô DE MALTE
manderie, le nouveau grand maître nQ serait tenu à rien envers le général, à moins que le général n*eût été de soo parti , et le bailli déclare d*a« vance qu'il est très-improbable qu'il puisse être du bon parliy c'estré-dire du parti triomphant : c Car, dit-il, j*ai prmnis solennellement à Dioii, ei Thonneur me dicle de ne donner mon attache qu'a celui que je croirai le plus digne, et vingt mille paires de couronnes ne me feraient pas manquer à cela. » Quand il voit ainaîi^s choses en noir, le bailli propose à son frère d'aller trouver le grand maître et do se désister de &es engagements pour le généralat pendant qu on peut encore lui trouver un remplaçant, c II n'y a pas à rougir, dit-il, de manquer une place faute d'argent, cela ne fera aucune brèche a ma réputation, et j'attendrai ici la commanderie d'ancienneté. »
Heureusement Y Ami des hommes est, comme il dit, grand entrepreneur. Il a décidé que son frère serait général des galères, et il le sera, c Le Rubi- Gon est passé, lui dit-il sans cesse. Je te répète qu'à moins que je. ne sois mort, tu auras tout Fargant qu'il te faudra. Tiens-toi donc l'esprit en repos. » Et, appelant le patois provençal à son «ds : « Qui hen tara, ben troubara. » Nous n'avons songé qu'à bien faire dans cette circonstance, et îl M saurait nous en advenir que bien. Je t'ai parlé quelquefois de la peine que j'avais à me procurer des fonds pour toi, dans un temp» où toutes les cassettes ont des ceintures
LES M1R.VBEAU
de chasteté, j'ai eu tort, tu es de nature trop soucieux de tout fait qui intéresse autrui, et trop étranger aux opérations de finances, pour t'en entretenir. Ceci est mon affaire. Ainsi donc, plus de retour sur cet article; tout est dit, il n*y a qu'à marchet. le cadet revient encore à ses inquiétudes : c Sauf respect, s'écrie Tainé, ta serais aussi bien le commandant général des escadres de rabâcheurs que de celles de Malte. » Et, pour le rassurer tout à fait, le nllrquis envoie coup sur coup, et d'avance, à Malte, linge, meubles, habits de maître et de livrée, 4ous galonnés sur toutes les coutures, cristaux, porcelaines, vins, liqueurs, sans oublier même les manchettes de Valenciennes indispensables au général, et les six seaux en argent destinés à rafraîchir les bouteilles, qu'il a eus d'occasioa à 55 livres la pièce; le tout accompagné d'énormes provisions de bouche, car le rocher de Malte ne produit presque rien : il faut tout faire venir du dehors.
Ce n'est pas sans effort que le marquis de Mirabeau, qui se qualifie, non sans raison, un viseen-rairy propre à faire des républiques de Platon, se livre à ce métier de fournisseur, c Ces sortes de choses, écrit-il, m'enchevêtrent plus la tête queœ feraient les quatre départements des secrétaires d'État. 1 II s'en tire pourtant très-tien, et sauf le fameux manteau d'écarlate qui devait servir à la cérémonie de l'entrée en fonctions, et qui se trouve tellement court que le bailli compte, dit-il,
en faire cadeau au nain du grand maître, tout est pour le mieux, jusqu'à la canne à pomme d'or, qui est, dit le cadet, d'une beauté resplendissante. Quant aux vins, ils sont très-bons ; celui de Bordeaux, en particulier, est d'une telle qualité que le bailli s'écrie : « On n'en vit jamais ici de cette suprême excellence. »
Sur ce dernier article le marquis est préparé aux compliments, car il a forcé la dose indiquée dans le programme, et pour la qualité et pour la quantité': il envoie deux mille cent bouteilles cpii, sur place, à Bordeaux, lui coûtent 2,524 livres. € Par saint Jean ! écrit-il a son frère, je te conseille de ne donner celui-là que dans des coquilles de noix, car le prix en est effrayant. » Mais ce bordeaux ne doit pas peu contribuer à la popularité du général parmi les jeunes caravanistes(l). Pour ce qui est de l'argent comptant, qu'il faut prodiguer, comme tout le reste, le principal banquier de Malte a reçu l'ordre de son correspondant de Paris d'ouvrir à l'inquiet bailli un crédit illimité. Celui-ci commence enfin à se rassurer
fi) Plus tard, en effet, on voit le bailli dans sa galère capitane, àioÊtA gaiement entouré de vingt chevaliers caravanistes, écrire à «on frère : « C'e»t une chose plai^^ante de voir mes pêuvres Jeunes gens quand je leur fais servir d'autre vin, me dire : Eh ! général, et votre vin de Bordeaux! Je réponds : Comme il n'est Ici que pour vous, allons tant qu'il durera. » Ceci contribua peutr^lre à expliquer qu'un jeune chevalier espngnol ait poussé renthousiasme Jusqu'à dire : « Nou« ne méritons pas d'avoir un fénéfal eomnie celui-là. >•
ttft pM, et devient, dit-il, â ton ttm le médecin Tânt mieux.
Il â toutes lès châUces possibles de t^ûssif dàM son commandement. Son nom n'est pas nouveau dàns Tordre ; il n'est pas de ceux qui n*ont d*autrà âiérite que leur argent ; on sait qu'il à fait la guerre et qu'il est bon marin. Sâ eHnié)re blandie et hérissée (sic), sa taille haute> quelque chose de particulier dans Tallure et le ton^ combiné avec beaucoup de simplicité, lui dcmnent de la prise sur les honnêtes gens, et principalement sur la jeunesse et le pauvre peuple^, qui lui témoignent une sorte d'amitié respectueuse tenant de l'affection filiale. Il s'attend bien qu'à Malte, comme partout, les importants et les fripons lui seront hostiles, mais il ne craint ni les uns ni les autres^ Le grand maître parait très-bien disposé pour lui { il l'a même loué d'un trait de modestie assez rare chez ses prédécesseurs. Jusqu'ici, tous les chevaliers désignés pour occuper la dignité de général des galères, qui donne la grand'croixi s'étaient empressés de se décorer de cet insigne longtemps avant d'entrer en fonctions; le nouveau général a demandé au grand maître de ne prendre la grand' croix qu'en prenant les fonctions, et le grand maître a dit au vfce-chancelier : « Cet homme-là nous montre bien qu'il n'a pas la tète pleine de vent. >
Ce n*est pourtant pas sans regret qu'il quilteri la jolie maison et le jardin qu'il occupe, pour
UN GÉNÉRAL DES 0ALÉRE3 DË MALÎË SU
aller habiter le palazzo réservé an général dea galères; mais, comme dit son frère, le Rubicon est passé. Le jour solennel de rentrée en fonctions arrive enfin, et au lieu de résumer, comme nous venons de le faire, les réflexions du bailli, nous le laisserons parler Ini-méme : on verra que son premier sentiment porte encore sur Tétemelle crainte de faire banqueroute à sa famille, mais que ce sentiment s'édaircit bientôt sous Tinfluence des honneurs qu'il reçoit.
C'est le 12 de ce mois, cher frère, écrit-il le 23 janvier iTdS, que je suis entré en danse; j'ai en beau être préparé à Teffroi qne tout le monde m'a toujours dit que j'aurais en voyant les premières dépenses, et m'assurant en même temps que cela se calmait après les premiers jours, je suis cependant toujours inquiet pour la rentrée de tes fonds. Maïs la Providence y pourvoira. Ce qui me calme beaucoup, c'est que tu as voulu que je sautasse la fossé.
Après ce retour sur la dépense , il est juste que je te détaille ThonoriQque de ma besogne. Je vois avec bonlieur que mon entrée au généralat a fait plaisir à tout le momie. Tu as en le soin de m'envoyer une livrée brillante, et moi j'étais mis modestement. Mes cheveux blancs ■l'ont ser\'i , on les aime dans les places de commandement. J'eus le plaisir de voir que toute mou auberge wini méprendre chez moi ; mais à cela, qui est assez d*usage, se joignit une réunion de chevaliers de toutes les nations, ce qui est presque inouï, do manière que jamais ambasmideur nVut on si beau cortège. Il faisait le plus bcaa temps qu'il ait fait ici do l'année, ce que les Maltais ont pris à bon augure. J'ai eu de plus l'agrément de Toir
que la congrégation des galères, qui eàl ici lè nAlnisiêre de cette partie, a bien voulu m 3 faire une visite en corp s» chose qu'elle u*avait pas fait depuis son institution pour aucun général, bien qu'il y en ait eu de très-considérables par eux-mêmes comme des Rohan, des Colonne et autres; outre cela, cher frère, le pauvre peuple, qui est toujours Tobjet le plus digne de notre attention, me voit avec plaisir, et j*ai eu ce matin un compliment d*ua bon vieillard de cette catégorie qui m'a touché à un point que je ne saurais exprimer. « Va, m*a-t-il dit en me %'oyant passer, va, ExcelleoJU$^ le piètre su le quali ta marci ti voglioDO bene (1). > J*ai dépêché tout de suite toutes les choses de protocole , c'est-à-dire les grands repas, etc.
Cependant le nouveau général ne tardé pas à se trouver aux prises avec les difTicultés de son rôle. Tandis qu*il s'occupe à mettre de l'ordre dans le service des galères en supprimant des sortes de commis aux vivres qui volaient les généraux et les équipages ; tandis qu il modifie, relativement aux écpiipages maltais, l'étiquette italienne non militaire, qui, dit-il, avait introduit ici des baisements de main , du bas de Thabit et autres marques de servitude que j'ai relrandiées; tandis qu'il supprime même les coups de bâton pour les chiourmes et qu'il promène de temps en temps sur la Méditerranée les jeunes caravanistes pour les former au métier de marin , les cabales s'agitent à Malte pour la succession du grand maître et se montrent d'autant plus en-
(1) Le« pierre?» sur lesquelles lu marche« le veulent du bien.
!:n général nEf?i oalèrf.s de maltf.
viouses de la popularité du général qu'il no veut* s'enrôler dans aucune. On se rappelle que Tordre était gouverné par un vieillard âgé de quatrevingt-un ans, au moment de l'arrivée du bailli à Malte; ce vieillard en a maintenant quatrevingt-trois, et il occupe le rang suprême depuis vingt-deux ans; on comprend aisément, d'après ce que nous avons dit plus haut du pouvoir du grand maître, combien cette dignité élective devait être enviée par tous les ambitieux, d'autant que l'élection se faisant trois jours après la mort du titulaire , le nombre des eompéliteurs et des électeurs se bornait à celui des chevaliers, baillis ou commandeurs présents à Malte au moment du décès. — C'était donc en quelque sorte d'un jour à l'autre, et dans un cercle restreint, que se formaient et se déformaient les candidatures autour du vieux Pinto, qui devait déjouer dix ans encore l'avidité des prétendants à sa succession.
Nous avons déjà dit un mot des principes du bailli de Mirabeau en matière d'élection ; laissmi^Ie exposer encore une fois, et avec plus de précision que la première , Tidée qu'il se fait de son devoir comme électeur : « Parmi les serments que j'ai faits lors do ma profession, il en est , dit-il , de pure rehgion, auxquels la faiblesse humaine peut faire manquer. Les passions physiques peuvent donner des moments d'ivresse dans lesquels on peut succomber ; mais
LEd MIRABEAU
les passions compliquées, telles qae rinlérfit ou Tambition, sont trop directement contre l'honneur pour que rien soit capable de me faire manquer en ce genre à ce que je dois. Tu connais mon tempérament ; la misère et peut-être la mort même en perspective ne me feraient pas donner par exemple ma voix à quelqu'un que je croirais incapable d'occuper la première place ici. En fait de brigue , c'est uii grand crime que cette manière de penser. Si j'avais une commanderie, ce serait moins important. » L'indépendance absolue que revendique le bailli lui eût été, en effet, plus facile s'il n'eût eu rien à redouter des aspirants. Mais chacun d'eux pouvant, d'un moment a l'autre, être élu grand maitré, il s'exposait, en se brouillant avec l'un ou l'autre, à perdre cette commanderie sur laquelle il comptait pour ne pas mourir banqueroutier envers sa famille.
Gomme si Dieu voulait mettre à l'épreuve cette conscience d' Alceste , il se trouva que le chef de la cabale la plus puissante , le dignitaire qui passait pour avoir le plus de chances d'être appelé à la succession de Pinto, fut précisément celui qui parut au bailli de Mirabeau le moins digne de l'obtenir. Ce n est pas qu'il eût à se plaindre personnellement de ce candidat; au contraire, il était à peine débarqué à Malte qu'il s'était vu l'objet de ses prévenances les plus courtoises ; mais à travers ses cajoleries , Tliomme important laissait percer si indiscrètement et ses défauts, et
UN GÉNÉRAL DBS CALÈRES DE MALTË 816
vutès fntérMâées , et sed prétentions ^ que le bailli, âprèd 8*étre eCforcé d'user envers lui do diplomatie , n'y put tenir longtemps et ne larda pas à lui rompre en visière. C'était un Français. Le bailli en parle d'abord à son frère , sans le nommer , mais un lecteur instruit peut déjà le reconnaître :
€ n y a ici, écrit-il, unhommo qui, au mépris des règles de l'ordre et de lâ probité et honnêteté, brigue hautement. Cet homme, qui, si l'on avait suivi les règles, ne serait pas chevalier, a cependant quatre commanderies des meilleures de l'ordre. Les débris d'une fortune considérable faite au Mississipi, ou, pour mieux dire, à la rue Quincampoix, avaient mis un de ses parents à portée d'acheter un chapeau de cardinal , ce qui est ici de quelque poids et dont il s'est servi pour se faire accabler de biens. »
Ce personnage n'était autre que le neveu ou cousin du cardinal de Tencin et de cette chanoinesse, plus célèbre que vertueuse, qui fut la mère de d*Alembcrl el qui tint un des salons les plus distingués du dix-huitième siècle. Le bailli de Tencin, richement pourvu, ainsi qu'on vient de le voir, membre du conseil ordinaire de Tordre, tenait à Malte un grand étal de maison : c Cet homme, dit le bailH de Mirabeau, a pris ici une sorte d'étiquette et on la lui souffre ; il a un tas de gens qui l'entourent, le flattent et vivent à ses dépens. »
LES MIRABEAL*
A mesure que le dissentiment entre eux devient plus vif, le bailli de Mirabeau en parle plus souvent. Voici un portrait en pied qui lui est consacré; nous ne saurions dire jusqu'à quel point la ressemblance est exacte, mais comme portrait, celui-ci vaut, à notre avis, les meilleurs de Saint- Simon :
I^e célèbre briguant (celui qui brigue) est d*un caractère à peu près pareil à celui qu'on reprochait tux jésuites ; il en a sûrement tous les vices et il n*en a aucune des vertus. Mielleux dans ses expressions, mais haut et vain dans' sa ridicule étiquette, se croyant un habile homme parce qu'il sait suer huit jours, pour accoucher d'une page d'écritui'e pleine de similitudes et de ce que l'on appelait alibi forains f où le fond est noyé sous un tas de digressions inintelligibles, un peu cacochyme, mais le contrefaisant parce qu*il a lu que cela avait réussi à Sixte V, animal faible et timide, mais prétentieux et malfaisant, il commence toujours par des propos flatteurs, il donne deux ou trois fois u dîner, ensuite il compte sur votre voix, et si vous paraissez récalcitrant il vous attac[ue, non pas de front, une femmelette le ferait trembler, mais par un tas de coups de dessous. Il nourrit et paye publiquement une fouie de roués qui vont semant tous les bruits qu'il veut, et l'on se trouve accablé de calomnies sans savoir d'où cela vient. L'infâme cabale à laquelle il préside S poussé la noirceur jusqu'à faire couper la gorge à des chevaliers entre eux... Telle est ici la cabale prédominonte, parce que le grand maître parait avoir beaucoup de confiance en son chef.
Ce n'était cependant pas le bailli de Tencin
qui était le plus avant dans la conRance de Pinto, c'était le vice-chancelier ; mais on assurait que ce dernier s*était entendu avec Tencin qu'il portait vers le magistère, à la charge que Tencin aiderait, à son tour, le vice-chancelier à devenir son successeur, c Les âges respectifs, dit le bailli de Mirabea% s'accordent assez avec ce plan, en supposant qu*il soit réel. » Quoi qu*il en soit, Tencin et ses partisans ne laissaient passer aucune occasion de ftuire au général des galères dans Tesprit du grand maitre. Le bailli raconte à son frère les divers incidents de cette lutte ; nous en choisirons quelques-uns, les plus propres à donner une idée des agitations intestines de cette république de patriciens à la fois soldats et moines, réunissant souvent les défauts de ces deux professions, dépensant dans des conflits de vanilé, dans des distractions peu édifiantes ou parfois brutales, une activité qui ne trouvait plus d* aliment au dehors, et cela non sans dommage pour la race indigène, mi-partie arabe, mi-partie italienne, soumise à leur domination :
il y a ici, écrit le bailli le 11 juin 1763, une fôte qu'on appelle la Cocagne. C'est une pyramide do feuillage sur laquelle on met des veaux, des cochons, des moutons, volailles, etc., que l'on donne au peuple qui, à on certain signal, se jette sur sa proie et attrape qui peut. Cette aniice-ci, le peuple, trompe par un faux signal, partit trop tôt. Le grand maître ordonna qu'on fil rendre immédiatement leur proie aux plus pressés.
Cet ordi*e, peut-èii*e imprudent, fui exécuté bous les
fenêtres du palais dans lequel se trouve ce jour toute la religion. L'exécution en fui faite par les gaig^ du grand maître d'une manière si barbare, qu'il en a coûté la vie à dix hommes et qu'il y a eu plus de cinquante blessés. Toute la religion est, ce jour^là, dans un certain balcon très-long et couvert, et asses étroit. J'étais fort loin du grand maître;. mais voyant tuer de&^ommes, et surtout du pauvre peuple, je criai à très-nauto voix à des grand-croix qui étaient à portée de faire apercevoir le grand maître de cette bartTarie, ensuite je regardai avec des yeux pleins de colère un certain chevarfer, grand ami du célèbre briguant, qui était le chef de l'exécution, et qui y mettait toute la cruauté d'un homme lAche qui est le plus fort et n*a rien à craindre. Il est certain que si, comme Ton dit, mes doigts eussent été des canons, ce vil maraud n'existerait plus. Le peuple aperçut bien mes gestes et mes intentions, parce que le général, les joura de fête, est le seul vêtu de rouge, et ceci tourna à mon avantage dans l'esprit des Maltais, qui disaient le soir : Voyez celui-là qui a plus \u tuer d'hommes qu'eux tous (ils me savent blessé, et je suis actuellement le seul grand-croix ici dans ce cas), c'est celui qui plaint le plus le sang du peuple.
Pour se venger de la popularité du général qui les offusquait, les hommes de la cabale Toncin saisirent Toccasion d'une rixe entre quatre jeunes caravanistes et des Mallais, rixe où figuraient deux prêtres du pays, c engeance, dit le bailli, qui est ici d'une insolence et d'une crapule révoltantes » ; ils trompèrent le grand maître et le poussèrent à faire rendre contre ces jeunes gens, par le tribunal de l'évéque, une sentence
d'excommunication qui retombait indirectement sur le général, tuteur naturel des caravanisles. Mais celui-ci fit agir à temps l'inquisiteur de Malte, son ami, qui obtint de Rome un bref d'absolution conditionnelle, c'est-à-dire pour le cas où les jeunes gens seraient condamnés, et l'absolution arriva le jour même de la condamnation.
Ces querelles de couvent^ puisque c'est ainsi que les chevaliers de Malte nommaient leur résidence, ont assez fréquemment un caractère qui n'est rien moins que conforme à l'état religieux : non-seulement les novices tirent l'épée les uns contre les autres, mais les commandeurs les imitent quelquefois, et le vénérablo frère général des galères se laisse aller de temps en temps à tenir envers les frères dont il a à se plaindre un langage peu canonique, à en juger par ce propos qu'il raconte à son aîné : € J'ai dit devant l'auteur présumé d'un bruit qu'on m'avertit courir sur mon compte, que celui qui avait dit cela le premier était un j... f..., que je n'étais ni général ni grand-croix quand il le fallait, et que je romprais cette belle canne (en montrant celle que tu m'as envoyée, et qui a été trouvée magnifique) sur le dos du faquin qui oserait parler. >
Les adversaires du général portent souvent contre lui auprès du grand maître une accusation trèsgrave à Malte, qui, heureusement, se trouve parfois démentie par le grand maître lui-même. Ils l'ac-
cusent de ne pas dépenser assez d'argent, et ceci confirme ce que nous avons dit plus haut sur Tesprit de pure spéculation qui devenait de plus en plus le pivot de Tordre. De même que les titulaires des dignités qui procuraient de riches commanderies cherchaient à exercer leur charge au meil* leur marché possible, de même, le chef de Tordre, d'accord en cela avec tous les chevaliers, voulait que les gros revenus des«commanderies fussent achetés le plus cher possible.
Un jour donc que le grand maître pestait contre un capitaine de galère que son équipage accusait de parcimonie, un homme de la cabale Tencia lui dit : c Monseigneur, cela devient de mode; messieurs les généraux et capitaines se mettent sur le pied de ne plus dépenser. M. le général a donné hier un concert, et il a renvoyé les musi-' ciens avec un verre de limonade. — Oui, dit le grand maître ; mais avant celte limonade ils avaient apparemment bu ^ vin, car ils vinrent tous ivres sous mes fenétreè. » c Cette réponse, ajoute le bailli, fit taire mon apologiste. »
Malheureusement le chef de Tordre de Malte if est pas toujours en mesure de vérifier par luimême les calomnies dirigées contre le général des galères.
€ On vint à bout, un jour, de Tulcéiw si fort contre moi sur un faux exposé, écrit le bailli, le 30 novembre 1763, que je vis le moment où cela devenait du plus grand sé-
UN GÉNÉRAL DES GALÈRES DE MALTE 3il
rieux. Je laissai passer son feu; ensuite, prenant le ton respectueux mais fier, je lui dis : Monseigneur, je ne suis pas un enfant ; il y a plus de trente-quatre ans que je sers, et mes cheveux ont blanchi sous des travaux de toute espèce. Je ne suis pas venu à Malte pour apprendre le service. Personne ici, monseigneur, mais personne n'est en état de me rien apprendre en ce genre; et si Votre Éminence voulait réfléchir qu'elle doit ajouter plus de foi à ce que le premier officier de la religion a l'honneur de lui dire qu'aux délations de quelques misérables, elle m'aurait épargné le désagrément d'être compro- • mis. Je vis alors qu'il rentrait en lui-même, et moi lui ayant expliqué le fait, il voulut absolument faire punir corporellement le délateur, qui était un coquin de Maltais dont la femme vivait avec un des principaux agents de la cabale; je m'opposai à la punition, et lui dis que celle punilion ferait penser que ^on Excellence avait prêté l'oreille aux propos d'un maraud, sur un article où elle ne devait y voir que par le général, et qu'un prince n'était pas fait pour écouter des drôles de celle espèce. Enfin, il m'accorda la grâce avec beaucoup de peine. »
Le vieux Pinlo, on le voil, n'a point de parti pris contre le bailli de Mirabeau ; animé lui-même d'intentions honnêtes , la droiture de son subordonné finit toujours par avoir raison avec lui. C'est ainsi que, dans une autre circonslance, celui-ci lu
sa
présentant sous ton vrai point de vue une question sur laquelle on l'avait encore une fois trompé, il s'écrie : c Comment ! mais ce serait uqe injustice et je n*en veui^ pas faire. » Et tout de suite il signa, dit le bailli, le décret contraire à ce qu'on nou9 avait assuré être sa volonté.
Le général des galères a pour lui deux choses qui l'aident à se maintenir dans de bons rapports avec son chef, malgré les machinations incessantes des cabaleurs : d'abord ii est très-aimé de ses équipages, des jeunes caravanistes et de la population maltaise; ensuite il possède une qualité qui compense les défauts de son caractère un peu roide et même un peu frondeur. Le prix que le grand maftre attache à cette qualité prouve que ce vieillard, duquel le bailli dit : c II vaut absolument mieux que tout ce qui l'entoure, » gardait au moins une partie des sentiments nécessaires au phef d'un ordre religieux. Quel(][u'un lui parlant du général des gal^s, il dit : c Ce qui m'étonne et ce qui m'intéresse en lui, c'est que, étant encore fort et bien portant, et étant dans un poste où les occasions ne lui manquent pas, il a les meilleures mœurs du couvent. » Le mot: Ce qui m'étonne^ peint suffisamment, A notre avis, l'état de la congrégation prise dans son ensemble.
Cependant le généralat, qui était, on s'en souvient, une fonction biennale, touchait à sa fm. Oâce à son frère, le bailli avait admirablement
UN GÉNÉHAL DEb GAl.ÈBE:: DE MALTE m
fait les choses : « Avant moi, dit-il, les généraux étaient souvent obligés d'empruntailler à leurs ^uiis ; les banquiers, à qui ils étaient accoutumés, comme débiteurs, à faire des révérences, m'en fout à moi de très-considérables. Le besoin d'espèces les contraignait souvent à encanailler leur table; la mienne ne Ta jamais été. Comme tous mes gens, qui sont cependant une quarantaine, sont payés le dernier du mois, cela se répand dans la ville. Les équipages des galères, trèsaccoutumés à attendre quelquefois deux ou trois prêts pour leurs pitances et payes, ont toujours été payés huit jours d'avance, ce qui ne me coûte pas une obole de plus, mais me vaut une renommée considérable parmi ces gens-là. »
C'est son frère qui s'est chargé de tous les désagréments du métier d'emprunteur et mémo d'emprunlaUlcur, pour permettre au bailli de faire le Crésus et de se donner le genre de mérite le plus apprécié à Malle, chez un général des galères, celui d'un homme qui sème l'or. Kn revanche, la réputation de Y Ami des hommes, soignée par son cadet, est devenue prodigieuse à Malte : c Tu ne sauras jamais, écrit le bailli, toute l'étendue de ma sensibilité et de ma reconnaissance pour toi. Dans quel instant de ma vie n'ai-je pas eu à me louer de tes procédés, moi, engrené tour à tour dans la marine, corps de cadets, dans l'ordre de Malte, autre corps de cadets, (jue j'ai quasi tous vus avoir à se plaindre de
leurs ainés, et parmi lesquels tu as acquis une telle réputation de phénomène, que je me rappelle Texpression d'un cadet de Gascogne, chevalier ici à r auberge de Provence : « Mordieu! dit-il, si M. le marquis de Mirabeau venait jamais à mourir, il faut le brûler et en faire avaler les cendres à tous les aînés du pays. »
Mais la tendresse du bailli pour son frère ne fait que rendre son anxiété plus poignante. Le voilà sorti du généralat, en janvier 1705, • au grand désespoir de tous les Maltais attachés à divers titres au service des galères, c Le pilote rciil, leur chef naturel, n'est-il pas venu, écrit-i', me dire que le bourrj qui est leur habitation vr.ulait se cotiser pour faire la dépense du générJat, si je consentais à continuer (1)? »
Malheureusement, on dirait que les bénédictions du pauvre peuple portent malheur au bailli, qui reprend ses doléances habituelles. Quoi ! voilà ffuatre ans passés, et pas une commanderie vacanle dans la langue de Provence; c'est inouï depuis le temps de Godefroy de Bouillon, et si Pinto, qui a maintenant quatre-vingt-quatre ans, vient à mourir, 'si l'insigne briguant Tencin, qui le déteste, est élu grand maître, il ne lui donnera rien, ou, s'il n'ose pas commettre une si criante
Il Ceci indique que la charge pouvait être conservée tu
rielb de deux ans ; mais comme elle était écrasante, on voyait trf>-r«rcincnl un j:on«'rnl en exercice dépasser la limîle aoco»i-
UN GÉNÉRAL DE? GALb^REf^ DE MALTE Siâ
iniquité, il le fera attendre encore cinq ou six ans. Cependant il avertit son aîné que, c dût la Providence le mettre, comme Job, sur un fumier et ruiner sa famille, rien ne pourra jamais le décider à donner sa voix à un candidat qu'il considère comme indigne. »
Nous devons cette justice au marquis de Mirabeau que, quoiqu'il soit au moins aussi pressé que son cadet et déçu plus encore que lui, puisqu'on se rappelle qu'il le voyait jadis pourvu trés-promptement de trente mille livres de renie, il n'est occupé qu'à l'approuver dans sa résolution stoique contre Tencin et à rcncoura^er. « Quand tu ferais perdre quelque chose à ta famille, les neveux et nièces seront plus riches que nous ne l'avons été tous deux ; mais tu ne feras rien perdre à personne, tu auras de gros revenus, ot lorsque après m'élre épuisé à placer toute la race, je n'aurai plus rien, lu me souliondras, moi ; c'est appuyer le tronc. >
Enfin la vacance se produit et la commanderie arrive, mais hélas! elle est lûen modeste, elle donne 11,700 livres de revenu net, sur lesquels il faut payer immédiatement Tannate au grand maître (1), et il vient de dépenser près de H0,(J<JO livres pour ol)tenir ce résultat. Il pense d'abord à la refuser en se réservant pour la j)rochaine va-
(|j Pour chaque commanderie ilunnée par le trr,in<l niniln*. donataire devnil payor d'ftvanco nu donn^Mip tiuv nnnéi' «lu revenu .
!^ie LBS MIRABEAU
cance, avec l'espoir d'obtenir quelque chose de plus avantageux, mais il faut qu'il accepte ou refuse en dix jours, et son aîné est trop loin pour pouvoir être consulté. De peur d'avoir pire, il accepte en gémissant, soutenu par l'espoir que si le grand maître vit encore à la prochaine vacance il lui accordera la permute, c'est-à-dire la faculté d'échanger son lot contre un meilleur.
Il avait à peine obtenu celte médiocre faveur de la fortune, qu'il se voit soumis à une affliction inattendue. Le 17 janvier 17G5, en rentrant chex lui à pied à neuf heures du soir, il tombe et se casse la cuisse gauche ; la droite était déjà trèsaffaiblie, on s'en souvient, par une grave blessure reçue dans un combat naval. Ce fut un grand émoi à Malte, à en juger par une lettre qu'un grand-croix de ses amis, le bailli de Blacas d'Aulps, écrit au marquis de Mirabeau pour l'informer de cet accident, et par les détails que lui fait donner plus tard le bailli. Les chevaliers étaient au spectacle au moment do l'accident. La plupart ont déserté la salle pour se précipiter dans la maison du bailli, la rue elle-même était pleine de Maltais et de gens des galères, attendant avec anxiété l'avis des médecins, t On remarquait, écrit le bailli do Blacas, que le moins ému de nous tous était M. votre frère ; il nous disait que cet accident l'inquiétait bien plus par rapport à vous que pour lui-même ; il voulait
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d'âbord vous le laisser ignorer jusqu'à ce G[u*il pûi vous écrire qu*il élait guéri. »
Quoiqu'il soit en proie à une vive inquiétude, le marquis de Mirabeau, toujours sensible auii témoignages de considération dont son frère est l'objet, se console un peu en promenant les lettres qu'on lui écrit de Malte dans le cercle anses nombreux de ses amis, et, pour donner une idée au bailli de l' effet produit à Paris par celte nouvelle, il lui écrit cette phrase qui peint trop bien le personnage célèbre duquel il s'agit, pour que nous résistions au désir de la citer : c Le Maure* pas lui-même; qui ne prend à rien que pour rire, a paru touche de ton accident. » Cloué au lit, immobile pendant cinquante jours, le bailli est soigné par un chevalier italien, qui vient le panser deux fois par jour avec une eau qu'il a composée, et ce chevalier lui inspire une réflexion qui, à notre avis, complète son portrait à lui-même, t C'est une chose louchante, écrit-il, que de voir ce chevalier venir me panser deux fois par jour, avec une adresse qui me fait voir que ce digne religieux exerce beaucoup son talent sur les pauvres. J'avoue que ce coup d'œil me rappelle avec une sorte d'attendrissement nos anciens frères (1). >
Remis sur pied, l'ex-général des galères hésite
(Il On comprenii que le bailli veut parlrr ici des anciens frèreo hospilulierfi du iomp<> de Gêraril, qui ne ressemblaient fnitTe à la plupart de« chevaliers de Malte du dix huitième siè* de.
à revenir en France, malgré les sollicitations de son frère, craignant, s'il s*ék)igne, de manquer la permute. L'aîné, toujours désintéressé, insiste ; le bailli va partir, lorsque la Providence lui envoie enfin celle riche commanderie qu'il a tant désirée pour sa famille bien plus que pour lui, et du même coup elle frappe son ennemi déclaré, celui qu'il considérait comme dangereux pour l'ordre s'il devenait grand maître ; c est-à-dire le bailH de Tencin. Nous devons ajouter pourtant qu'en entendant sonner l'agonie de son adversaire, le bon l)ailli se retrouve avec la nuance religieuse qui le distingue de beaucoup de ses confrères : «Je suis fâché, écrit-il, de l'état dans lequel il est, et ce n'est pas dans mon cœur que la rancune prend racine. Je souhaite bien sincèrement que Dieu lui fasse miséricorde, et lui pardonne comme je lui pardonne bien volontiers, s'il m'a nui, chose que j*ai eu beaucoup de raisons de croire. »
Avant de s'occuper du riche héritage que va laisser lo mourant, le bailli s'impose même le devoir d'attendre qu'il soit tout à fait mort, c Alors seulement, dit-il, je fus au grand maître, qui me lit entrer sur-le-champ et me demanda ce que je voulais. Je viens, lui dis-je, monseigneur, savoir si Volro Kminence veut me donner la permute (Vuno dos commanderies que laisse le bailli de Tencin. Mes raisons sont que je suis plus ancien de dix ans et plus vieux que ceux qui ser\-ent, ont servi ou serviront la religion dans la langue
âe Pro%*ence» Je n*ai ni amîs puissâiils ni recommandations. C*est à Votre Excellein^e à voir si je n'ai pas le droiL Le grand maitre me répondit : t Vernmente^ SH/nor halio^ la rûligione e H génie Heile galère fnrono contenii del voslro servUio; ^ rasa giustà (l). Je lui fis ma révérence et je Cûmptais surin commandene de Condat; quelques jours après* le prand maître annonça qu'il me donnait Sainte-EulaHe. i
Celait la ]ilu3 nrlie des quatre commanderies taiâsées par le d^fuid» et la plus riche de toutes les commanderies de la langue de Provenrp; sjluêc dans le Rouergue, près de Milhau, elle était ftlTermée 39,000 livres par an, mais • tout le monde dit, ajoute le bailli, qu'elle peut aisément élre porlée à -45,00*3 livres, » et comme la commanderie d*andenneté ne peut tarder à se joindre à celle-ci, il va être enfin en mesure de rendre largement a son frère ce que sou frère a fait pour lui.
Mais la mort de Tencin ne produit pas seulemont dans la situation du liailli le chan»:emeut heureux que nous venons d'indiquer, elle en produit un autre : on commence à parler de lui comme successeur possible du grand maître; qnaranle chevaliers de diverses nations sont venus lui demander de retarder son départ : t Je leur ai
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répondu, écrit-il a son ainé, que je te devais tout, que tes désirs étaient pour moi des ordres, et que j'attendais de tes nouvelles, y Le marquis de Mirabeau avait compté sur le retour de son frère ; il voulait, après l'avoir embrassé à Paris, l'établir au château de Mirabeau, pour y tenir en respect des vassaux qui, suivant lui, abusaient de l'absence du maître. Il ne s'attendait donc pas a cette perspective. Si brillante qu'elle soit, elle lui donne lieu de redouter une séparation sans terme. Cependant, après avoir pesé le pour et le contre, il se fait à son tour un scrupule de prononcer, et il conclut en disant a son cadet : « Suis ta voie et ton devoir, je le l'ai dit, et ne varie point. Je te conseille seulement de te servir de moi pour faire toujours de temps en temps, et sans affectation, signal de partance : 1*" parce qu'il est bon de se conserver toujours deux manières d'être en perspective ; 2** parce que cela détournera les jaloux et les envieux, et les dépaysera, du moins en parlie. »
Trois mois après, le 47 février 1767, il recevait non sans surprise, mais à sa grande joie, une lettre du bailli, datée de Toulon, par laquelle celui-ci annonçait son arrivée en France. Ayant perdu à Malte son meilleur ami, ce commandeur de Tressemanes qui avait été son parrain en religion et qui, dans rintérét de Tordre, appuyait le plus vivement sa candidature au magistère, il avail senli se refroidir on lui les sentiments d'am-
rN GÉNÉRAL DES OALÈREfi DE MALTE m{
bilion (i). t D*ailleurs, dil-il à son frère, â Iravers la licence que lu me donnais de rester, j'ai compris que lu désirais mon retour, el, ne me regardant que comme un morceau de la famille, j'ai cru devoir suivre les idées du chef. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu obtenir du conseil mon congé, mes amis s'y opposaient formellement ; le chef de la langue d'Aragon, entre autres, m*a dit : c Ma conscience me défend de te donner ma Ar7//o//e pour partir ; tout c^ que je puis faire, c'est de ne pas aller au conseil. € Enfin, malgré mes menées, j'ai eu une minorité de sept voix contre mon départ ; je ne te cacherai' pas qu'en pensant que je pourrais peutêtre parvenir au sommet, j'ai passé la veille de mon embarquement une nuit agitée entre l'envie de te contenter d'une part, et quelques petites bouffées d'ambition de l'autre. Tu l'as emporté, et je me fais compliment a moi-même d'avoir reconnu ma faiblesse et étouffé ma vanité. »
A partir de ce jour, les deux existences du marquis de Mirabeau et de son frère se confondent, pour ainsi dire, en une seule. Le bailli re-
(li Le nom du commandeur do Trossemanes se retrouve assez «ouvenl dnnn la rorrespondancc de Malle pour me donner l'idée de noter en passant qu'une arrière-petite-nièoc de cet ami intime du bailli de Mirabeau, M"« de Trossemanes-Simiane, a épousé réc€>mment un des pelits-flls de l'auteur des Mt^moir^n Aiirnbeau, de celui que nous avons vu, au début de cet ouvrage, acheter les ruines et commencer la restauration du vieux manoir si cher au bailli.
tourne encore une fois à Malte dix ans plus tard, en 1777, lors du chapitre général convoqué par le grand maître Rohan ; mais il y séjourne peu, et il n'y "revient plus qu'en 1792, pour y mourir en 1794, après avoir survécu à son frère, à ses deux neveux, et sa fin ne précède que de quatre ans celle de Tordre, qu'il avait plus d'une fois annoncée.
Il ne figurera donc plus dans nos tableaux qu'au second plan, à litre d'auxiliaire du chef de la famille, de cet aîné auquel il disait dans son énergique langage : « Je ne suis que la chemise, c'est toi qui es la peau .» On verra que ce dévouement absolu en fait n'excluait pas chez lui, comme nous l'avons déjà dit, l'indépendance de Tespril, et nous aurons à constater, chez les deux frères, des opinions parfois différentes on matière de gouvernement ou de réforme sociale et même quelques dissidences de détail sur des points relatifs à leur vie privée. Mais on verra également que si le bailli a parfois désapprouve quelques-uns dos actes de son aîné comme administrateur ou comme chef de famille, bien plus souvent encore. Ton pourrait même dire presque toujours, il Ta appuyé, encouragé, secondé avec une ardeur infatigable dans ses luttes contre sa femme el ses enfants, convaincu qu'il était de son droit aussi bien que de ses bonnes intentions, et qu'enfin il l'a aimé avec une tendresse dont nous avons déjà fourni des preuves, el qu'on
retrouvera toujours la même jusqu'à ce que la mort les ait séparés. Il nous semble donc que, pour ceux qui connaissent maintenant le bailli, Tadhésion presque constante d'une âme aussi noble que la sienne est déjà un litre en faveur de cet ami des hommes, aujourd'hui trop déprécié, dont nous allons exposer la vie, le caractère, les doctrines et les travaux.