LE MARQUIS DE MIRABEAU
Le âO décembre 177i, au milieu des espéraiiros enthousiastes que faisait naître un nouveau rèfjne, cinq mois après rentrée de Turgot au ministère, un assez grand nombre de personnes y en habit de deuil , étaient réunies dans le principal salon d'un hôtel de la rue de Vaugirard. A Texlrémilé du salon, on avait placé un grand socle surmonté d'un buste en marbre, et toute rassemblée étant tournée vers ce buste avec l'attitude de la douleur et du respect , le maître de la maison prononça un discours assez singulier, surtout pour l'époque; nous en citerons seulement le début et ([uclqucs passages :
Messieurs , nous venons de perdre notri) maitre ; le véritable bienfaiteur des hommes n'appartient plus à la terre que par le souvenir et Teffet à jamais durable de ses bienfaits. Nous avons perdu notre père, car nous lui devions tout , et nos principes et la règle physique de nos devoirs, et le zèle c[ui donna commencement à ces assemblées qui sont le foyer de la doctrine ; et cette lumière inextinguible à jamais jetée sur la solidarité physique des intérêts humains, fratômité recommandable, base solide et presque nécessaire de celle des sentiments et des âmes que la religion nous recommande sous le nom de charité... Socrale, dit-on, fit descendre du ciel la morale, notre maître la fit germer sur la terre. La morale du ciel ne rassasie que les âmes privilégiées, celle du produit net procure d*abord la subsistance aux enfants des hommes, empêche qu'on ne la leur ravisse par violence ou par fraude, énonce sa distribution , assure sa reproduction , et, nous mettant à Tabri des gênes de la nature impérieuse , nous oblige au culte d*obéissance par le travail el nous amène uu culte d*amour et de ^connaissance par ses succès... Le calcul et la distinction des avances et da produit net ne sont plus un secret pour la pauvre espèce humaine fascinée, tout tenait à cela. Bientôt tous les hommes l'entendront, ce calcul; tous connaîtront leurs droits et leui-s dcvoire , la nécessité des rapports, la li- }>erté qui en est la base , la propriété qui en est le résultat, ridcntité de tous les intérêts humains, et l'unité du point central où tous ils se réunissent... O mon maitre! combien je vous ai dérobé , et combien pauvi^ et dénué je me trouve, et vous me laissez le chef, en quelque sorte, ou du moins Tancien de vos enfants désolés ! ... Renouvelons, messieurs, dans ce moment d'angoisse et de tendresse, le serment intérieur que nous fîmes de consacrer nos travaux à Tinstruction de nos semblables et au rléveloppement de la science qui doit un jour rendre le*