LE MARQUIS DE MIKABE^VU
sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux (1).
Le tout se termine par une apostrophe à ce busle dont nous venons de parler : € Buste vénérable qui nous représentes les traits de notre commun maître, etc., > et par un nouvel appel à la fraternité universelle.
Quel était ce bienfaiteur de riiumanité que ïorateur comparait tour à tour à Moise, à Socrate, à Confucius , et duc{uel il disait : c Le jour de sa naissance sera pour nosneveuxun jour deféte? » C'était un médecin, moins connu pour son habileté dans l'art de guérir les hommes, que pour ses méditations sur l'art de les gouverner et de les cnricliir; c'était Toriginal et savant docteur Quesnay, le médecin de M™* de Pompadour, et en même temps, le chef de l'école ou plutôt de la secte des économistes physiocrates (2). Il venait de mourir le 16 décembre, à l'âge de quatrevingts ans , après avoir vu quel([ues-unes do ses idées adoptées par Turgot. Quant à l'orateur qui célébrait sa mémoire avec des formes de langage et des intonations que l'on croirait empruntées
;1; Le lecteur qui serait curieux de lire toul ce discours , dont nou« ne donnons que quelques fragmenls, le trouvera dans le recueil intitulé: Nouvelles éphéraériJcs économiques, 1775, tome 1".
t2> Le sens de ce niol et de tous les nulres Icrmcs , plus ou moins bizarres, dont *«o s-crvaient les dibciidc:^ de (Jucsnay , sera C]k|>li<iuc dan? la suite de ce (ruvail.
aux utopistes de nos jours , c était un personnage peut-être encore plus original que Quesnay, quoiqu'il mit sa gloire à se présenter comme son lieutenant, son premier disciple, le modeste Elisée de cet autre Élie. C'était un marquis très-fier d'être issu d'une de « ces races privilégiées qui semblent faites , dit-il ailleurs , pour commander aux hommes, » et non moins fier de travailler à établir ici-bas le règne de la fraternité universelle.
En cédant au désir de présenter tout d'abord au lecteur le marquis de Mirabeau dans cette période de sa vie où le fanatisme du sectaire avait le plus largement envahi son esprit , en le produisant brusquement dans cet état d'exaltation d un utopiste, convaincu qu'il a trouvé la vraie panacée , nous serions cependant très-fàché que l'on jugeât ses idées et son style sur l'unique échantillon que nous venons d'en citer. Nous montrerons bientôt le côté sérieux, sagace et élevé de cette intelligence si riche, si active et si ardente, mais encombrée et mal équilibrée (1) ; nous prouverons que le marquis de Mirabeau n'est pas seulement un disciple de Quesnay. Le plus eélèbre de ses ouvrages, celui qui eut, dit-on, vinfrt
(1) n dit de lui dans une lettre à M»»« Roclu-ropt , du 6 septembre 17G3: «Les impulsions de mon esprit et de mon caractère sont si rapides que Tune couvre Pautro et semble l'anéan* tir; mais le roulis des vagues la ramené, et l'équilibre uièoie n'est chez moi que l'cbranlcment des chocs opposés. *
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éditions » et dont le titre devint le surnom de Tauteur, F Ami des hommes, en un mot, si souvent attribué pour le fond à Quesnay , fut publié pour la première fois à une époque où le docteur, inconnu lui-même en qualité d* économiste , ne connaissait aucunement le marquis de Mirabeau. C*est au contraire la publication de F Ami des hommes, et la sympathie que ce livre inspirait à Quesnay, qui produisirent la liaison de ces deux personnages, tous deux si singuliers, si différents, et néanmoins si attachés Tun à Tautrc. C*est en écoutant Quesnay, qui lui fournissait des formules générales dont son esprit impétueux et un peu désordonné sentait le besoin , que Tauteur de F Ami des hommes se prit d'un enthousiasme sans bornes pour le docteur physiocràte. Renonçant dès lors à celles de ses 'opinions antérieures que le docteur n'approuvait pas, il se consacra tout entier à développer les formules de son ami, les adaptant à toutes choses , expli({uant toutes choses par elles , accomplissant en ce genre de véritables tours de force dont nous chercherons à donner une idée , mais produisant des ouvrages dont la lecture devenait de plus en plus diflicile.
La notoriété du mar({uis\le Mirabeau est donc antérieure à celle de Quesnay, tandis que celle de Quesnay doit beaucoup au maixjuis de Mirabeau, car c'est lui qui le premier fonda et soutint des recueils ou l'on célébrait à l'envi la gloire de Fauteur du Tableau économique; c'est lui qui ;
recrutant à la doctrine du maître des sectateurs qu'il enflammait de son zèle, contribua plus que personne à créer cette première école d'économistes, dont rinfluence sur le mouvement des idées au xviii* siècle fut assez considérable, et dont nous essayerons d'indiquer sommairement la physionomie et les tendances.
Mais au moment où Técole physiocratique se fonda , la renommée de l'auteur de TAmi desbonh mes était déjà très-éclatante ; nous la verrons se maintenir et s'accroître pendant plusieurs années, nous verrons des rois et des princes souverains s'associer aux hommages rendus par le public à un écrivain généralement accepté comme le défenseur de la justice, l'àpôtre des réformes utiles et l'ennemi des abus. Nous verrons J.-J. Rousseau lui-même , qui n'a pas coutume de prodiguer l'encens à ses contemporains , écrire au marquis de Mirabeau , en 1767 : t J'admire votre grand et profond génie. . . vos ouvrages sont , avec deux Traités de Botanique, les seuls livres que jaie apportés avec moi (en Angleterre) dans ma malle. » Comment cette renommée fut-elle à ce point fragile que, quinze ans plus tard, le fameux surnom, d'abord si ^respecté, ne se pi*ononçait presque plus qu'avec l'accent de l'ironie, du dédain , et parfois même de l'indignation ?
Ce fait, en lui-même assez rare, ne s'explique pas seulement par la dépréciation naturelle d'un talent d'abord vanté outre mesure, en raison des
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circonstances a la faveur desquelles il se produit, et qui se compromet ensuite de plus en plus dans des bizarreries de langage et des exagérations d'apostolat humanitaire dont on peut juger par le morceau cité tout à Theure. L'impopularité qui frappa le marquis de Mirabeau, presque aussi soudaine que violente, fut surtout l'effet d'une cause accidentelle et personnelle, h' Ami des hommes fut en quelque sorte brusquement renversé de son piédestal le jour où, traduit devant le public par sa femme et par son fils comme le bourreau de sa famille, refusant tout à la fois de s'expliquer sur ses griefs et de renoncer aux mauvais moyens qu'il avait employés jusqu'alors pour se défendre (car au fond il se défendait), il se donna les apparences d'un Tartuffe de la philanthropie, d'autant plus indigne d'être pris au sérieux comme écrivain, que son caractère formait un odieux contraste avec le masque officiel sous lequel il avait usurpé l'estime publique.
Et cependant, lorsque nous aurons mis en pleine lumière les circonstances, jusqu'ici trèsinexactement rapportées, de cette longue éternelle guerre entre deux époux dont les enfants prennent parti pour l'un ou pour l'autre, presque toujours sous de misérables impulsions de cupidité ; lorsqu'on aura assisté au spectacle affiigeant mais instructif d'une famille dévorée par la discorde et la compétition d'intérêts, on reconnaîtra,
je crois, que le vrai tort de Vami des hommes ne fut pas d'être, ainsi qu'on Ta tant répété, Vennemi de son fils au moment où ce fils travaillait luimême en ennemi acharné à ruiner et à déshonorer son père ; au moment où, ligué avec sa mère et alléché par l'espoir de disposer de la fortune de celle-ci, dont l'administration appartenait à son mari et qu'elle voulait lui arracher, il écrivait pour elle contre son père des mémoires judiciaires et des pamphlets aussi injurieux que mensongers. Quel père, en pareille circonstance, convaincu comme Tétait le marquis de Mirabeau (et nous dirons pourquoi) qu'il a des droits sur la jouissance des biens de sa femme, qu'il a fait pour elle et pour ses enfants tout ce qu'il devait et pouvait faire, et que si l'entreprise de sa femme réussit, elle aura pour résultat de les ruiner tous les deux, quel père n'éprouverait un sentiment d'indignation contre un fils qui, au lieu de garder la neutralité dans cette lutte funeste, s'y jetterait à corps perdu, et s'efforcerait, par cupidité, de la rendre implacable ?
Mais si l'animosité du marquis de Mirabeau contre sa femme et son fils s'expli([ue quand on connaît les faits qui l'ont motivée, ce qui ne peut s'expliquer que par Tinfluence d'une des plus détestables institutions de l'ancien régime, c'est le moyen blâmable qu'il employa pour se défendre. Au lieu de s'en référer aux tribunaux et à l'opinion, il trouva plus commode de saisir le prétexte
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que lui oflraieiil riiiconduile plus ou moins authentique de sa femme et d'une de ses filles, également liguée contre lui, et les désordres publics de son Ris aîné, pour se garantir de leur hostilité turbulente et redoutable en leur faisant infliger à tous, au nom de Tinlérét social, des emprisonnements arbitraires où Tautorilé devenait Tinstrument de son intérêt personnel. C'est ainsi qu'un philosophe qui avait professé dans tous ses livres que t la contrainte est le plus défectueux des ressorts de l'autorité, > trouvant sous sa main un ressort de ce genre, et le plus mauvais de tous, ne résistait pas à la tentation de s'en servir à son profit dès qu'il se sentait menacé dans son repos et dans son bien-être, sauf à tranquilliser sa conscience par le sophisme suivant, que nous empruntons à une de ses lettres à son frère : c Puisque le tribunal de famille n'existe plus, il nous faut recourir, pour châtier des enfants criminels, au despolisme barbare des lettres de cachet, plutôt qu'aux lentes formalités d'une aveugle et pédantesque justice (1). »
(1) Nous ne voulons pas dire que le morquis ne jugeait pas sou Ois coupable envers la sociélé, lorsque celui-ci enlevait une femme marine et ftnrouruil une roiMiamnation à mort par contumace; mais quand on saura pourquoi il se détermina à faire arrêter Mirabeau en Iluliunde et à le faire enfermera Vincennes, on reconnaîtra aisément qu'il le considère avant tout comme criminel envers lui-nj^inc. Du reste, le passage cité qui nous sup^ère cette rtlli'xion, avait été emprunté par nous à l'ouvrage do M. Luc;is d ; Montigny, qui le donne comme étant d-a marquis de Mirabeau; après vériAcation sur le texto
Il fallut pourtant se résigner à subir Tinlervention de cette pédantesque justice, et elle se montra d'autant plus rigoureuse pour le marquis de Mirabeau, qu'il Tavait offensée en méconnaissant son droit et en essayant de substituer l'arbitraire à sa légitime autorité. Vaincu définitivement dans sa lutte avec sa femme par un arrêt du parlement dont nous aurons à discuter l'équité, et vaincu quoiqu'il eût alors pour auxiliaire ce même fils ainé réconcilié avec lui, et aussi ardent, nous le prouverons, contre sa mère qu'il l'avait été jadis contre son père, Vaini des hommes fut vaincu encore plus complètement devant l'opinion. Profondément atteint, même dans sa réputation de philosophe politique et de moraliste, il ne se releva plus du malheur d'avoir été un instant aux yeux du public une sorte de personnification de cette chose odieuse, la lettre de cachet.
Ce fut en vain que Mirabeau, qui connaissait mieux que personne la gravité de ses torts envers son pére, et qui savait aussi mieux que personne le parti qu'il avait tiré des travaux de celuici pour son propre développement intellectuel, essaya de lutter devant le public contre le discrédit attaché aux ouvrages paternels; ce fut en vain
original, nous avons constaté que la phrase en question est du bailli, et non du marquis; mais comme le bailli exprime ici l'opinion de son frère plus encore que la sienne, nous pensons pouvoir, en toute sûreté de conscience, laisser la re?ponsa'iililé do celle phr.»sc an mnrqui?.
LE MAHQUIS Î)F. MIRABEAL'
que, dans la dédicace de son livre sur la Monarchie prussienne, publié en 1788, il rendit au mérite de son père un témoignage dont la sincérité nous est garantie par une lettre adressée à un ami allemand, dans laquelle il dit : c J'ai voulu faire justice à mon père comme philosophe politique, car on a vraiment oublié , jusqu'il l'ingratitude, les services qu'il a rendus (1); » son intervention tardive ne put changer le courant des opinions, tournées au dédain absolu des travaux de l'économiste et du réformateur. Bien plus, la fatalité voulut que Mirabeau, même après sa mort, portât involontairement le dernier coup à la réputation de ce père dont il avait pourtant demandé, dans son testamcnf, à partager le tombeau. La publication posthume des Lettres de Vincennes, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir, en répandant partout les invectives, les calomnies, les injures, les moqiieries d'un RU furieux contre son père, qu'il déchire à la fois dans son caractère et dans ses ouvrages, fut d'autant plus funeste à la mémoire du marquis de Mirabeau, que la partie éroticfue de cette correspondance lui assurait un plus grand nombre de lecteurs.
La Harpe, non encore converti, et grand admirateur des Lettres à Sophie, tira de ces lettres une salire assez bien réussie de VAmi des hom^
(1) LeUres de Mirabeou au mnjor Nfaiivillnn, publît'CS à Hambourg, p. 408.
nies, laquelle, imprimée dans un cours de littérature, qui fut, pendant les trente premières années de ce siècle, le vade mecum des écrivains, ne contribua pas peu à achever de perdre l'infortuné philanthrope dans Teslime publique. Cependant, Fintéressant ouvrage publié en 1834, par M. Lucas de Montigny, quoique très-partial, on le verra, pour Mirabeau, dans l'exposé des querelles entre le fils et le père, et quoique beaucoup trop dédaigneux pour les productions économiques du marquis, fit connaître celui-ci sous un jour nouveau, par des citations très -belles, très - originales de tour et de sentiment, empruntées â sa correspondance privée. On commença dès lors à soupçonner qu'un homme capable d'écrire des pages si remarquables à son frère ou à ses amis, ne pouvait pas n'avoir fait imprimer que des absurdités sur les questions d'intérêt général. Plusieurs furent curieux d'aller chercher sur les quais, chez les bouquinistes, quelques-uns de ces nombreux volumes, tous également oubliés, et à travers des défauts incontestables de forme et de méthode, dont nous reparlerons, on y reconnut sou* vent des idées aussi hardies que justes, des vues sur l'avenir que le présent confirmait, sans parler d'une foule d'observations de détail très-ingénieuses, très-sagaces et très - agréablement présentées.
C'est ainsi qu'un des plus illustres publicistes de notre temps, Alexis de Tocqueville, s'était fait