‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 35 sur 40 · LE MARQUIS DE M1HABE.\U · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE M1HABE.\U

Le moment nous parait donc propice pour tenter, avec pièces à l'appui, une révision du procès jusqu'ici perdu devant la postérité par le marquis de Mirabeau, dont la mémoire a succombé, en quelque sorte, sous le poids de l'imposante renommée de son fils , et dont le caractère et les ouvrages ont été trop longtemps condamnés avec une sévérité également injuste. Mais il faut d'abord expliquer comment ce gentilhomme provençal, parfois aussi superbe qu'un Montmorency, après avoir débuté dans la carrière militaire, fut conduit à échanger son épée contre une plume et à s'armer de celte plume pour entreprendre le métier de chevalier errant de la philanthropie, combattant les préjugés, pourfendant les abus, prenant en main la cause des faibles contre les forts, et ajoutant bravement, dans un mémoire inédit, à son titre iVami des hommes^ ce titre encore plus expressif : le syndic des pauvres.

LA JEUNESSE DU MARQUIS

Celui des Mirabeau qui devait, le premier, donner au nom une notoriété historique, Victor de Riqueti, dit Vami des hommes , naquit le 4 octobre 1715 (1) dans cette petite ville voisine du château paternel, a Perluis, où nous avons déjà vu naître ses deux frères cadels, et où sa mère avait coutume d'aller faire ses couches. Comme il était lui-même le cadet de deux

(i) L'auUïur des Mémoires de Mirêbeâu a adopté pour la naissance du marquis la date du b octobre, d'après un acte baptistaire où il est dit que Tenfant, baptisé le 21 octobre, a été Ottdoyé le D ; mais comme le marquis de Mirabeau a écrit luimême qu'il était né le 4 octobre, et qu'il a pu être ondoyé le lendeniHin de sa naissance, nous avons cru devoir nous en rapf>ortcr à lui.

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frères qui moururent en bas âge, son père le fit recevoir dès son enfance chevalier de Malte.

C*est dans la curieuse biographie du marquis Jean-Antoine, publiée à tort sous le nom de Mirabeau, et dont Vami des hommes est, comme nous l'avons prouvé, le véritable auteur, que celui-ci raconte le régime austère sous lequel il fut d'abord élevé. Son père considérait comme un axiome cette règle de conduite que toute démonstration de familiarité ou de sensibilité doit être bannie dans les rapports des parents avec leurs enfants, et il avait fait adopter ce principe à sa fenuue. Dans leurs plus violents chagrins, notamment quand ils avaient perdu quelqu'un de leurs enfants, les deux époux s'enfermaient, dit le marquis, dans leur cabinet et leur orfitoire, et ils s'imposaient de reparaître ensuite devant le reste de leur famille avec les apparences d'une pleine et entière sérénité. Mais la nature, en perdait d'autant moins ses droits, et celui des deux époux qui semblait le plus rebelle à l'émotion, était souvent atteint si profondément qu'il en tombait malade, c Je n'ai jamais eu l'honneur, écrit le fils aîné de Jean-Antoine, de toucher la chair de cet honune respectable, de ce pore essentiellement bon. > 11 dit plus loin que la terreur que son père lui inspirait était telle, que, se trouvant plus lard à deux cents lieues de lui, son seul souvenir lui faisait craindre toute partie de jeunesse qui pouvait avoir quelque suite un peu bruyante ;

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€ et comme c'était, ajoule-t-il, ma mère ([ui écrivait pour lui, J'avais été si accoutumé à craindre en recevant ses lettres, que, de ma vie, depuis, je n'en ai pu ouvrir de ma mère sans battement de cœur. >

En racontant ce détail pour moraliser ses propres fils, plus portés envers leur père à la familiarité qu'à la crainte, le marquis exagère un peu, comme nous le verrons bientôt, sa timidité filiale. Pour ce qui est de sa mère, dont nous avons déjà esquissé le portrait, il paraît bien que Tauslérité de son attitude envers ses enfants se conciliait chez elle avec la i)lus vive tendresse pour eux, puisque son (ils ainé, à Tàge de (juarantccinq ans, pendant cet exil au Bignon dont nous avons dit un mot, écrivant à M*"* de Pompadour pour obtenir la permission de revoir sa mère, parlait d'elle en ces termes: c Celle mère respectable, chargée d'ans et de mériles, m'a tenu dans ma première enfance dix-lmit mois sur ses genoux, nuit et jour , pour ne confier à personne le soin de son flls mourant. » Kn témoignant de la sollicitude si dévouée de sa mère, ce passage nous apprend en même temps ([ue la première enfance (hi marquis fut Irès-malndivo, (pioiqu'il IVit destiné à perler pendant soixanle-quatorzc ans, avec une vigueur d'esprit inallcrable, le fardeau d'une existence peut-être encore plus tourmentée intérieurement que la courte cl orageuse carrière du plus fameux de ses fils.

La première et vive imppe&sian qui resta toujours gravée dans Tesprii du marquis de Mirabeau, quoiqu'il T-eût éprouvée à Tàge de cinq ans, fut produite par Tépouvantable peste qui ra-r vagea la Provence en 1720. Son père, apprenant à Mirabeau les atrocités qui se commettaient dans la ville de Marseille alors désertée pars es magis^ trat^ municipaux, et livrée à toutes les fureurs d'une populace en délire, voulait, malgré son âge et ses blessures, s'y rendre seul de sa per* sonne pour y travailler au maintien del'ordne; sa femme,, au désespoir, déclara qu'elle l'y suivrait en laissant les enfants à la garde de leurs vas^ saux, et elle le força ainsi à renoncer à son projet. Bientôt les fugitifs de Marseille affluèrent au village de Mirabeau. Malgré sa fermeté, la marquise, alors malade elle-môme et terrifiée pour son mari et ses enfants, exigea que celui-ci quittât le manoir avec elle et toute sa famille pour remonter vers les Alpes à la recherche d'un séjour moins dangereux. On voit d'ici le vieux et colossal guerrier au col d'argent^ avec l'écharpe noire qui soutenait son bras droit, tel, en un mot que nous Tavons déjà dépeint, monté sur son cheval et accompagné (lo tousses domestiques également à cheval, conduisant à travers les montagnoï^, dans un pays bouleversé par la terreur de la contagion, une sorte de smalah, famille et bagages portés sur une longue file de mulets : c Je me nippelle parfaitement, écrivait son fils ainé, déjà

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vieux }ui*méme, toqs les détails de ce voyage, et que mon frère le bailli (il avait trois ans) et moi étions portés dans deux paniers faisant le pendant 4 dos de mulet. >

Arrivé devant la ville de Gap, vers laquelle il se dirigeait, le redoutable marquis la trouva en combustion, envahie par le peuple de la banlieue et livrée à la plus complète anarchie. L'entrée lui ayant été refusée, « il la prit, nous dit son iils, pres<{uo d'assaut, et il y commanda dés son entrée. En viuj(l-quatre heures il y eut remis Tordre, fait rouvrir les boutiques et rétabli le conmierce et les marchés. >

Nous avons déjà prouvé, en parlant du bailli de Mirabeau,* qu'il ne fallait pas prendre à la lettre une certaine phrase souvent ciléc de son frère aine, dans laciuolle celui-ci met son amourpropre à dire qu'il a été élevé dans un chàlcau do la montagne par un précepteur à trenle écus. Nous avops établi, par le témoignage Irùs-précis du bailli, i\\xe les deux frères lirent leurs classes dans un collège de jésuites, soit à Marseille, soit à Aix, mais plus probablement à Marseille. A la vérité, il n'est pas possible ipi'ils aienl poursuivi leurs éludes jusipi'à la lin, puisque le cadet fut .enrôlé, connue nous l'avons dit, dans la marine à l'âge de douze aus cl demi, tandis que l'aiué était attaché des Tàge de treize ans au réginienl de Duras, que son père avail longtemps conmiandé.

La scène d'adieux cnlre le père et cet ainé de '

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son nom à peine adolescent, qu'il envoie au loin débuter dans la carrière des armes, est bien en rapport avec ce que nous savons déjà du caractère de Jean-Antoine : «' Il me fît partir très-brusquement, dit son fils à la fin de 1729, sur quelque nouvelle de revue. Je me rappelle que devant partir malin. Ton me dit qu'il était jour chez lui, et je m'y rendis. Comme la voiture n'était pas arrivée, de crainte de s'impatienter il me fit prendre et continuer une lecture qu'on lui faisait, et quand il l'entendit s arrêter : Voilà, dit' il ^ votre voiture; adieu ^ mon /Ils, soyez sfigc, si vous voulez être heureux. Et je sortis comme j'aurais fait un autre jour. »

Dans une autre circonstance, où le jeune officier, revenu do son régiment, quittait de nouveau son père, api'ès un court séjour auprès de lui : « Il me Ul, dit celui-ci, l'honneur de m'adresser deux recommandations directes : la première fut (le ne jamais rien prendre à la guerre ni penser que rien de l'ennemi m'appartint. Je puis dire que, <|uant à cet article, je n'avais pas besoin d'avis. Je n'ni pas, même de mon temps, vu beaucoup d'exemples de ce vice bris, fort à la mode de son temps en Italie, et qui n'a repris avec impudence parmi nous que passagèrement et dans des temps bien • postérieurs à ma retraite du service. » Le marquis fait ici allusion aux rapines qui signalèrent nos premières campagnes pendant la guerre de Sept Ans, et spécialement hu\ déprédations qui furent

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reprochées au duc de Richelieu : c Ce que Ton a vu alors, ajoule-t-îl, montre assez que ce genre de bassesse n'est pas de ceux qui cèdent à la marche de la civilisation (1). »

La seconde recommandation du vieux Jean- Antoine à son fils fut de ne point s'exposer hors de propos et par forfanterie. Un autre voyage du jeune officier pour revoir son père nous fournil Toccasion de constater chez le père et le fils, sur une question d'étiquette militaire, des idées qui paraîtraient aujourd'hui assez bizarres : c Le lendemain de mon arrivée, dit le fils de Jean- Antoine, comme il allait à la messe de trésbonne heure, il était sorti avant que je pusse lui rendre mes devoirs. Je le joignis sur le Cours (à Aix où il était alors), comme il revenait; j'avais mon habit uniforme, peut-être le meilleur que j'eusse en ce moment : c Monsieur, € me dil'ilj quand on doit paraître devant gens à € qui Ton doit du respect, on quitte son habit € de caporal qui ne va nulle part quà la tôle de € sa troupe. Allez quitter ret habit, » Qui lui aurait dit alors, ajoute le fils, qu'on assouplirait le génie militaire et qu'on le ferait dégénérer en esprit légionnaire, au point de faire de> habits uni-

(1) n était réservé en effet à lu nul ion, qui <c vnnte aujourd'hui d'être à la tète de la civilisation, d'égolcr, sinon de dépas- Mr dans une guerre récente et impitoyable, tout oc que la ra- |Mcité des anciennes guerre*» ofTr*» di' plu-* violent et en mcine tenp9 de plus bas.

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formes pour les officiers généraux et même pour les maréchaux de France ! »

En 1731, le jeune enseigne, qui n'avait pas encore seize ans, fut détaché de son régiment et envoyé par son père à Paris pour y être placé dans un de ces établissements qu'on appelait alors des académies^ où les jeunes gentilshommes se perfectionnaient, non point en littérature, comme Ton pourrait le croire d'après le nom de ces institutions, mais dans tous les exercices physiques propres à former un militaire. Quelques fragments de Mémoires écrits par le futur ami des hommes^ i VvLge de vingt-trois ans, et qui ont été conservés, nous permettent de nous faire une idée de son caractère pendant cette première période de sa jeunesse. Ce caractère est à peu près aussi désordonné et turbulent que le sera plus tard, au même npe, celui du célèbre fils de Vami des hommes.

Il y a cependant entre les deux jeunes gens des nuances qu'on distingue aisément quand on les a étudiés tous les deux. Le père, â vingt-lrois ans, raconio ses fredaines d'ACADÉiiisTE et d'officier avec une désinvolture étourdie et vaniteuse, mais d'une façon plus naïve et moins prétentieuse que sou iils, en ce sens qu'au lieu de les rehausser jiar la parole en les présentant comme des signes do supériorité, ou encore, au lieu den rejeter le tort sur telle ou telle personne, il les qualifie lui-même très-souvent cx)mme le ferait un homme raisonnalilo ; il no so défond jamais aux

dépens d*autrui et se peint avec autant de complaisance quand il est ridicule que lorsqu'il peut espérer de paraître brillant ou imposant.

Nous verrons plus tard le iils, au même âge à peu prés que son pére, ayant perdu quatre-vingts louis au jeu, et s'étant compromis dans des désordres d*un autre genre, exposer sa situation à sa mère sous cette forme à la fois majestueuse et récriminatoiro ; «Vous verrez que je suis plus malheureux que coupable, que si j'ai trop sacriPié à Tamour, je n*ai jamais du moins donné de prise contre moi, quant aux qualités de cœur; un colonel indigne de commander des officiers qui valent mieux que lui a employé tous les ressorts possibles pour me perdre. »

Le genre du pére, dans sa jeunesse et dans des occasions analogues, est très-différent : € Mes premiers temps, dit-il, en parlant de son entrée à YacadémiCy furent fort orageux. Un Provençal déniaisé et vif est bientôt le patron sur le pavé de Paris. Je m'étais fait chef d'une troupe de jeunes gens qui ne valaient pas grand'chose. Dugua avait d'abord voulu me restreindre à toutes les règles de son xVcadémie: mais lui ayant caché une lettre de mon père qui apparemment lui en donnait tout pouvoir, je tins bon, et aux exercices près, auxquels j'étais très-réguher, je faisais à peu près ce que je voulais. > II nous raconte ensuite qu'à la fin de l'année 1731, il Ht des excvs étonnants (il avait juste seize ans), et qu'après une maladie

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flont il pens<a mourir, * il se relira, dil-il, de foutle train de débauche où la vanité plutôt que le goût Tavait plongé » ; on le croirait devenu complètement sage, mais ce qui suit ne le prouve guère. On se rappelle ce qu'il disait plus haut, dans sa vieillesse, de la terreur salutafre que lui inspirait son père à deux cents lieues de dislance. Ceci était écrit pour ses cfnfants, car ses récits de jeunesse nous prouvent que non-seulement cette terreur ne Tarrétait pas, mais qu'il poussait Taudace jusqu à demander de Targent à ce redoutable père, quand il avait indûment dépassé son budget. Ses récits toutefois nous apprennent également que, quoiqu'il fit valoir ses frais de maladie comme circonstance atténuante, le marquis Jean-Antoine ne se laissait pas plus aisément attendrir par son fils que celuici par le sien ; mais le fils do Jean-Antoine n'en concluait pas, comme le futur tribun, qu'un tel père manquait à tous ses devoirs : « Mon père, dilil, fut sourd à des demandes d'argent que je n'osai répéter, et il me laissa six mois sans un sol; mais la jeunesse se console de tout : quand mes souliers furent usés, je portai mes boites. Je n'avais pas de bourse ; mes cheveux, de deux pieds ]>lus longs que ma tète, ondés, chà^ainclair, et dans la plus grande quantité du monde, flottaient autour de mon corps; la croix de Malte avec cela, et un vieux surtout, c'en était assez pour aller au parterre de la comédie, qu'un de mes amis ino j)nynit, lanlO)t l'nn, lanir^ l'aulre, souvent

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pour applaudir telle actrice que nous coupions au milieu d'une tirade, et laissions sortir ensuite sans mot dire. Je m'étais attribué un empire dans le parterre, si grand qu'il n'y avait chose au monde que nous ne fissions. Un jour un de mes camarades voulut me mener avec lui aux secondes loges ; l'on m'y aperçut et Ton cria : t A bas le chevalier tapageur! » Je descendis; le parterre n'était pas nombreux. Je dis que je remarquerais quelque braillard, et que je lui couperais le nez. Un jeune mousquetaire me dit : t C'est moi. • Je m'élançai sur lui ; nos amis se mirent entre deux ; nous convînmes de nos faits, et nous nous séparâmes amis. 9

L'espèce de divertissement qui consiste à faire du tapage au thé«àtre tient une assez grande place dans les mémoires du jeune marquis. On peut constater, en les lisant, cette éternelle vérité, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, car les choses entre mousquetaires et ncadvmistcs se passent, en 1732, à peu près comme de nos jours entre étudiants. On se donne rendez-vous, comme de nos jours, au café Procope ; on décide qu'on forcera les acteurs à jouer Tartuffe, et qu'on les empêchera de jouer Brilannicus, « on fait taire l'orchestre en chantant des chansons languedociennes et provençales, que le Parisien aime beaucoup. •

Quand les acteurs paraissent, on les accueille avec un vacarme affreux; un exempt du guet, suivi

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de vingt-cinq gardes, baïonnette au ftisil, pénètre dans le parterre; on fait eontre eux, dit le narrateur, le flux et le reflux, et on les serre si violemment qu'ils sont obligés de se retirer.

Ici se produit un incident qui n*est plus guère en rapport avec nos mœurs. La duchesse de Bourbon paraît dans sa loge, le parterre se tait un moment par respect, les acteurs veulent profiter de la circonstance pour continuer la représentation; mais, au bout de cinquante vers, les chefs des tapageurs donnent le signal et le vacarme redouble. La duchesse envoie un page prier quelqu'un de ces messieurs de venir lui parler. On se consulte ; un mousquetaire nommé Ducrest et le futur ami des hommes acceptent la mission ; mais comme il y avait entre la porte du parterre et celle qui conduit aux loges des qui" dams, mal intentionnés pour le bien public, c'est-Â-dire des agents de police, les deux ambassadeurs font demander à la duchesse des sûretés ; elle renvoie son page promettant toute sûreté. Le mousquetaire, suivi de Tacadémiste, portant apparemment le costume négligé et bizarre qu'il vient de décrire, se présentent alors devant elle :

€ — Monsieur, dit-elle au premier, je vous prie de faire taire ces messieurs, et ayez la bonté d'écouter les raisons des comédiens qui prétendent en avoir de bonnes pour vous refuser ce que vous demandez.

« — Princesse, répondit-il, nous n'avons au-

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cun pouvoir sur nos amis : c'est la raison seule et vos ordres qui peuvent en décider. Nous allons écouler ce que les comédiens ont a dire. »

Les deux ambassadeurs passent au chauffoir^ nous dirions aujourd'hui au foyer. Deux des co* médiens viennent s'entendre avec eux ; ils expliquent qu'ils ne peuvent pas encore jouer Tartaffe, mnis ils promettent de donner cette pièce le plus tôt possible. On convient qu'ils renouvelleront cette déclaration devant le public, et le wouS" quelaire, suivi de Vacadômislc, avant de redescendre au parterre, repassent par la loge de la duchesse de Bourbon :

« — Eh bien, Messieurs, dit-elle, de quoi êtesvous convenus?

c — Ordonnez, princesse, dit-il, et nous obéirons. •

« — Moi, dit-elle, je demande la paix.

t — 'Voire Altesse les sauve, dit Ducrest de l'air le plus gravement comique, et ils vivront. »

11 va sans dire que toule la loge éclate de rire. La repn'»ientation de Drilannicus est reprise et se continue jusqu'au lx)ut sans aucun bruit.

Au milieu de toutes ces folies, le jeune académistese prend d'une belle passion pour une aclrice qui devint depuis célèbre et qui avait précisément le même Age que lui : « L'amour, dit-il, vint me donner une véritable occupation ; je devins amoureux de la petite Dangeville, jeune actrice d'une vivacité et d'un agrément charmants sur le théâtre.

Je m'excitai tant sur ce chapitre que j'en devins fou ; la difficulté était de l'en instruire. Aller au théâtre, je n'avais pas un sol, et, d'ailleurs, j'étais fait comme un brûleur de maisons. J'ignorais alors que l'on pût, pour débuter, écrire à une femme. Enfin je ne savais où la prendre, et plus habile que moi y aurait été embarrassé. Je me contentai de rôder autour de sa maison, et je fis tant de tours que je liai connaissance avec une fille qui la servait. Je lui parlais avec tant d'ardeur de sa maîtresse qu'elle en était étonnée. Elle comprit aisément quel était le motif qui me faisait parler, et, pour faire plaisir à cette jeune personne, elle lui en parla de manière à lui donner curiosité. Un jour enfin que j'y fus l'après-midi, elle me dit d'attendre, que sa jeune maîtresse reviendrait du théâtre sans sa mère, et que je pourrais lui parler. Je fus ravi; mais je tremblais en l'attendant. Elle parut... »

La suite du récit manque dans le manuscrit qui a été coupé, et nous n'avons que la conclusion, assez conforme, d'ailleurs, aux lois de la vraisemblance, étant données les personnes et la situation.

« Mon ami Saconay, dit le narrateur, me soutint dans le désordre où me mit la douleur de quitter ma maîtresse. Mon père était absolu, et je partis le 13 do juin 1732, après bien des larmes et des protestations de fidélité. Cependant, six mois après peut-être, elle prît le baron dô G..., â qui elle a mangé un bien immense : ce fut sa mère qui

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fit cette affaire ; cela me guérit entièrement et je n'y songeai plus (1). »

Son père le faisait ainsi partir brusquement, d'abord parce qu il était sans doute uiformé de ses désordres, et ensuite parce qu'il venait de lui obtenir une compagnie dans le même, régiment de Duras, auquel il appartenait déjà comme enseigne. Ce régiment était à Besançon où le jeune acadéniiste va le rejoindre pour se rendre ensuite avec

rl) Ces fragiiienls de souvenirs de jeunesse, écrits par le porc de Mirabeau, ne se trouvent point dans Ict^ papiers laisse?* par M. Lucas de Montigny ; ils ont été publiés, après l'impressiim des Mémoires de Mirabeau, dans la lievue rélrospective de 185^4. L'éditeur pense que les locunes qui se rencontrent dans le manuscrit ont été fuites volontairement par l'auteur, devenu un père de famille très-sévère pour ses enfants, el craignant de laisser tomber sous leurs yciix des témoignages de la légèreté de sa jeunesse. Mais, outre qu'une telle préoccupation, au moins pour ce genre d'erreurs, ne nous paraît pas trcs- >cnsible chrz le marquis de Mirabeau, à en juger par sa correspondance inédite, nous sommes d'autant moins disposé à l'admettre à propos de co manuscrit, qu'il s'y trouve aussi d'autres lacunes dans dos parties où la question de moralité n'est pas, engag»S\ et que re qui, (railleurs, n'a pas été supprimé en dit a<*^CL pour ronstater le carai-tèro désordonné de la jeunesse de l'auteur. De plus, nous avons entre les mains plusieurs manuscrits iui'dits du marquis, et d'un genre plus grave, qui offrent égalemeht des lacunes, ce qui nous porte à croire qu'elles proviennent toute?* de la même cause, c'est-à-dire de l'état primitif d'abandon ou d»- di^p<-r«iiun des manuscrits. Celui dont il s'agit ici est indique pur l'éditeur de la lievue rtHrospective comme se trouvant aux Archives générales . Nous devons dire que nous avons faitdes recherches dsuiscet établissement sans parven'ir à le retrouver. Mais, quoique nous n'ayons pu en vérifier l'écriture, les circonstances et les personnes qui y sont indiquées sont mentionnées assez souvent dans d'autres documents que nous possédons, pour que l'authenticité du fragment déjà public ne lai*se aucun doute dun^ notre cs|»rit.

lui à Strasbourg et, de là, au Fort-Louis, dans une île du Rhin, où il fait encore une grosse maladie à la suite de laquelle il retourne à Besan> oon, et dès qu'il peut se tenir sur ses jambes, t il enfourche, dit-il^ un cheval et gagne la Suisse pour aller se rétablir chez son ami Saconay. i

Cet ami, dont le marquis parle assez frétjuemment dans ses souvenirs de jeunesse, nous [lorlc à signaler des à présent un trait de caractère que nous remai'querons souvent chez le futur mni dvs hommes, et qui consiste à apprécier vivement chez les autres les qualités qui lui nuuuiuent le plus, et à s'attacher de préférence aux personnes ([ui lui ressemblent le moins. C/est ainsi qu'à vingt-trois ans, à propos de cet ami du même âge, qu'il a rencontré pour la pi'cmière fois à seize ans à TAcadémie, il dit : t Je m'attachai à peu do mes camarades, mais je me liai Irès-inlimcnienl avec un Suisse nommé Saconay, du pays (le Vaud, canton de Berne. Celte amitié ne s'est jamais démentie ni refroidie; c'est encore mon ami de cœur, et il le sera, j'espère, toujours. C'est un garçon tendre, conq)atissant, très-sensé : de Touvcrturo ol une raison (jiii s'exerce surtout; modéré dans SCS passions et ardent au bien. »

On voit déjà combien ce caractère contraste, en plusieurs points, avec le sien. De même, (juand il arrive malade au pays de Vaud, dans la famille de son ami, ce qu'il y remarque et ce qu'il y admire n'est guère en rapporl avec les goûts que ses

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