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propres récits nous autorisent a lui attribuer, c Ce fidèle et tendre ami me regut, dit-il, comme je le méritais de son cœur. Il avait une mère adorable par son mérite et sa douceur ; il avait aussi plusieurs sœurs : la paix et tous les agréments de la vertu régnaient dans cette maison. Je dois la vie aux soins de toute cette famille, et scellerais ma reconnaissance de mon sang s'il le fallait. »
Ajoutons que cet ami, qui fut d'abord, je crois, oflieier des gardes suisses, et devint ensuile un personnage assez considérable dans son pays, resta jusqu à sa mort, c'est-à-dire pendant cinquante-sept ans, intimement lié avec le marquis; nous le retrouvons souvent dans sa correspondance (1). Conduit par Saconay à Lausanne, le jeune Provençal y rencontre une société plus distinguée que celle qu'il avait jusqu'alors fréquentée à Paris. La capitale du pays de Vaud était déjà, à ce qu'il paraît, ce qu'elle est encore, la ville la plus lettrée do la Suisse : c Dans les assemblées, dit-il, on goûte,
(I) AHd de donner une idée de la Odélilé que le nianiiiis de Mirabeau porta dans quelques-unes *do s^es amitiés de Jeune^sto. nous croyons devoir citer ici un passage d'une lettre écrite par lui à son frère, le l*"*" avril 1788, c'est-à-dire un an avant r^n mort, pour lui annoncer celle de son ami Saconay : m Je viiii'^ de perdre mon bon et ancien ûmi ^faconay, homme rtre et |>tvcieux dans sa patrie et dans sa famille, sous tous les aspects, «toi l politiques, soit civils, soit sociaux. Jamais boaune n'allia, à un point égal, le don de prendre à tous les agréments de la vif. ii >^es joujoux même, et la capacité foncière, l'aclivite dans les affaires, Téquite dans les vue», la modération dans k> désirs. Ku apparence, entièrement hétérogènes do caractcrc, nou<^ nou« aimions depuis cinquanlc-bcpt ans de l'aniilié U plu;i tcadre
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on danse, on fait des concerts, on joue des proverbes ; mais, dans presque toutes, il y a deux fois par semaine des espèces d'académies ; Ton y lit des journaux. Ton y donne des sujets de dissertation, ou Ton y rapporte celles que Ion a faites. Souvent aussi une femme rassemble toutes les femmes et filles du même monde. Cela s'appelle des journées. L'on y donné un ambigu ; tous les hommes s'y trouvent et Ton y joue des proverbes. La nouveauté et la vivacité française me tenaient lieu de mérite ; Ton m'y fêtait fort, et nous mimes tout en train . *
Il fallut pourtant quitter Lausanne et aller rejoindre le régiment pour faire la courte guerre de 1734. Ce fut, je crois, la première campagne du jeune capitaine ; il avait alors dix-huit ans. Dans ses souvenirs, au lieu de traiter de la guerre qui, à la vérité, ne produisit aucune opération bien importante, au moins en Allemagne, quoiqu'elle ait eu pour résultat de nous donner la Lorraine, le
cl In plus conliaiilc, do la inôine iiianiëro dont on s'aime à seize ans, avant d'avoir été détérioré par l'usage du monde et par sa propre aridité. Notre correspondance la plus exacte n'avait jamais été interrompue. Il était heureux par son caracti^e aimant, actif, joyeux et toujours content; il ne cessait de me pein<1rc 9on bonheur, dans sa famille; et ceux que la Providence entoura d'épines cnielles, dont ils ne peuvent ou ne savent se débrouiller, ceux-là demeurent. Chacun a son sort, mais j'ai bi^n pleuré mon ami, et, si je n'étais nécessaire encore aux intérêts des tiers, je serais plus que suffisamment détaché de la vie. • Lo marquis fait ici allusion aux nombreuses et cruelles tribalations qui affligèrent sa vieillesse, et dont nous reparlerun> dans le çoufs de ce travail.
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tils de Jean-Ântoine, dont le régiment n'a pas dépassé Trêves, se complaît à raconter toutes les mésaventures plus ou moins bizarres qui Font assailli en revenant de Trêves à Paris, où son père lui a permis de retourner afin d'essayer d'obtenir d'être agréé pour Tachât d'un régiment.
« Je partis, dit-il, de cette campagne, comme on peut croire , sans un sol » (c'est en effet son état habituel). Il avait acheté, au début de la guerre, un cheval d'Espagne cinquante pistoles. Ce coursier avait été si bien soigné qu'il était devenu aveugle et que c les corneilles, dit son maître, n'en auraient pas voulu. > C'est sur cette monture qu'il a néanmoins la prétention d'arriver jusqu'à Nancy c en se tenant de côté sur sa bête et en frappant sur sa croupe raboteuse d'un bâton qui eût pu servir de pieu. » Son uniforme couvert de boue, ses cheveux non peignées depuis un mois, attachés sur sa tète par un ruban et formant comme un nid de pie impénétrable, tous ces détails de toilette sur lesquels il insiste paraissent l'intéresser vivement, t Au vrai, s'écrie-t-il, mon cheval et moi nous étions deux figures à peindre. • Il avoue cependant qu'il fut un peu honteux en rencontrant dans cet équipage deux régiments de cavalerie qui suivaient la même route que lui ; t mais il les passa, dit-il, promptemenl, » ce qui paraît difficile à comprendre, vu l'état de son cheval.
Obligé de le laisser en rbute, il prend des bidets de poste et ne gagne point au change, car,
en suivant la route de Châlons à Épemay, son nouveau cheval, qu'il a eu Timprudence de laisser reposer un instant dans une prairie, refuse absolument de se mouvoir ; la pluie tombe à torrents, le cavalier s'épuise en efforts ; il tourne autour de 3a bête en hurlant, dit-il, en jurant, en la piquant même de son épée ; t le moindre mouvement, ajoute-t-il, pour un homme harassé de fatigue, botté jusqu'à la ceintiu'e, et qui marche sur un terrain mou et glissant, est un supplice ; que l'on juge de mon désespoir ! Je me donnai mille coups de poing et me serais, je crois, tué si j'avais eu des pistolets ; mais il fallut crever et prendre patience : j'avais quatre lieues à faire de la sorte. La nuit approchait. » Heureusement passe une charrette ; il prend sa selle, la porte sur la charrette, s'y installe et se fait conduire jusqu'à Épernay, laissant encore un cheval sur les chemins. Enfin, en décembre 1735, il arrive à Paris.
Il y trouve cent pistoles que lui envoyait son père. « Je sentais, dit-il, que ce voyage était tout différent de celui que j'avais fait pendant mon académie; il s'agissait de ne voir que bonne compagnie, d'être présenté à Versailles, d'éviter toutes sociétés de jeunes gens ; enfin je voyais ce qu'il fallait faire, mais pas du tout par où m'y prendre. » Il s'adresse à un oncle maternel, un Castellane, qui, fort occupé, lui dit qu'un jeime homme, à Paris, doit savoir se fourrer (chose que
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je hais, ajoute le jeune marquis), et aller tout seul. » Il essaie de se fourrer, se fait présenter chez une dame portant un beau nom, et il tombe dans un tripot ; suivant lui, rien n'est moins rare à cette époque que de voir de grandes dames plus ou moins ruinées ou déclassées tenir des tripots ; il en cite du nom de d'Armagnac, de Nassau, de Listenay, qui sont dans ce cas ; il assure que la dame qui préside à celui dont il s'agit a été épousée par un vrai Du Roure, mais elle a été épousée blanchisseuse de son état, et trés-compromise par les soldats aux gardes. Ces singularités, dont il y a de nos jours plus d'un exemple, se voyaient donc déjà sous l'ancien régime.
Malgré les empressements dont il est l'objet, le jeune marquis a la sagesse de n'aventurer au Pharaon que quatre écus, ce qui le fait prendre en grand dédain par les habitués et la maîtresse du logis. Enfln il rencontre le lieutenant-colonel de son régiment, qui le conduit à Versailles et le présente au valet de chambre favori du tout-puissant cardinal de Fleury, à Barjac. Le lieutenantcolonel pose la question à Barjac, en lui disant /or/ naturellement, pour employer les propres expressions du narrateur, que son protégé est prêt à donner 10,000 livres à quiconque lui obtiendra l'autorisation d'acheter un régiment. La réponse de Baigac est assez édifiante pour être reproduite : ' € Cela n'est pas de mon district, répondit-il ; je demande quelquefois à mon maître des choses de
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peu de conséquence ; d'ailleurs, les services que je puis rendre sont : de lui faire parler, de lui faire lire les mémoires selon Toccasion, mais c*est tout ; si je prenais Targent de Monsieur, je le volerais : ou il doit avoir un régiment et je n'y ferais rien, ou son tour n'est pas venu et son argent serait inutile. »
Cependant l'oncle du jeune marquis se décide à intervenir en sa faveur : c II me présenta, dit celui-ci, au cardinal, qui dit, en m'enlendant nommer : Beau nom pour la guerre (c'est apparemment pour cela qu'il n'a pas voulu l'employer) ; de là, au garde des sceaux Chauvelin, et à M. d'Angervilliers, alors ministre de la guerre. Il nie fit aussi présenter au Roi, à la Reine et à M. le Dauphin. » Mais le solliciteur n'en fut pas plus avancé : » Je me présentai, dit-il, au moins cinq fois par jour sur le passage du cardinal. Cela me rappelle qu'un jour qu'il allait partir pour Issy, un carrosse l'attendait dans la cour des Princes. J'étais au bas des marches qui sont dans la cour, boutonné du haut en bas, selon ma coutume, et les deux mains dans mes poches, à l'attendre sans songer à lui. Le pied lui manqua à la première de ces trois marches, et le bonhomme me vint tomber sur le corps. Un courtisan eût feint d'être estropié en disant ce lïest rien; quant à moi, je n'eus pas l'esprit de m'en émouvoir, et ce petit bossu de Caylus, la puce de Versailles, venant l'embrasser avec grand empressement, l'eut conduit dans son
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carrosse avant que j*eusse bien songé à Taccident de Son Éminence. »
Il est manifeste que le père de Mirabeau manque de ce qu'on appelle en style familier entregent; nous verrons qu*il en manqua toute sa vie, et qu'il avait réellement le droit de dire ce qu'il disait de son fils aîné au même âge que lui : c II est aussi entrant que j'étais farouche. » — Ses sollicitations à Versailles ne produisant aucun résultat, son oncle veut le faire revenir à Paris. Ici se présente de nouveau l'éternelle question d'argent, au sujet de laquelle le jeune homme est intéressant à étudier, comparativement à son fils. Il répond à son oncle qu'il ne peut quitter Versailles sans payer ce qu'il y doit, et qu'il n'a plus d'argent : € Il me donna, dit-il, dix louis; j'en devais six, que je payai. Je fus donc à Paris avec quatre louis. Il s'agissait de les faire durer, car surtout je ne voulais pas devoir. J'écrivais toute la matinée ; à une heure, je prenais une tasse de café au lait avec un petit pain, et j'allais souper chez M"* d'Andrezel. C'était là mon train de tous les jours. Il ne m'en coûtait donc que ma tasse de café, et trente sous par jour au sieur Du Quesnoy (son laquais), qui m'avait persuadé qu'un homme conune lui ne pouvait pas vivre à moins. Je mets ici tous ces misérables détails, tant parce qu'ils me réjouiront peut-être un jour, que parce que c'est une leçon, soit pour les pères qui resserrent trop la jeunesse de leurs enfants, soit pour les fils que
rien ne doit autoriser a manger plus qu'ils n ont, puisqu'ils mettent alors leur honneur entre les mains de parents qui peuvent ne pas vouloir payer en cas de mort. » Cette réflexion est curieuse sous la plume d'un jeune homme que son fils accusera aussi plus tard de trop resserrer sa jeunesse, et qui, à son tour, s'indignera souvent contre ce. bourreau d'argent dont la conscience, sur ce point, élait incontestablement moins scrupuleuse que celle de son père, car jamais homme ne s'inquiéta moins que Mirabeau soit du choix, soit du nombre de ses créanciers, soit des moyens de payer ses dettes; aussi le marquis écrivait-il en parlant de lui : c Si la graine aux expédients enragés était perdue, elle se retrouverait dans cette téte-là. »
Quoique le jeune marquis nous dise : t Avant tout, je ne voulais pas devoir, » sa résolution n' est pas tellement immuable qu'il n'y manque bientôt, car nous apprenons, dès la page suivante, qu'ayant reçu la pension fournie par son père, il se lie avec un jeune vaurien de qualité, partage avec lui la location d'une voiture de remise et que, tout en moralisant ce jeune homme, auquel il répète sans cesse qu'il ne faut rien prendre que l'on ne puisse payer, il se laisse aller lui-même à ajouter à son laquais un coureur, c que je fis, dit -il, vêtir richement, et cela me mena fort promptement au bout de mes 2,000 livres, • et le voilà, déjà réduit aux emprunts . Il est vrai