‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 37 sur 40 · L.\ JEUNESSE DU MARQUIS · texte numérisé non relu

L.\ JEUNESSE DU MARQUIS

qu'il blâme vivement ceux qui n'ont, dit-il, nul souci de leur honneur dans les moyens de trouver de l'argent ; aussi s'adresse- 1- il à un banquier, ou plutôt, c'est le banquier lui-même, Pâris-Montmartel , qui se met à sa disposition. Il a sur ce banquier une lettre de crédit de 75,000 livres, qui lui a été donnée par son père pour le cas où il aurait obtenu l'agrément du Roi pour l'achat d'un régiment , ce qui implique déjà, de la part du vieux marquis Jean-Antoine, une certaine confiance en son fils. Toujours est-il que la lettre de crédit ne pouvant être employée à sa destination, le jeune homme ne veut emprunter que sur sa parole, et à Tinsu de son père, en déclarant qu'il ne pourra payer que dans un an. Le banquier lui dit galamment : € Vous payerez quand vous voudrez, et monsieur votre père n'en saura jamais rien. » On verra que les choses se passaieat autrement entre le fils et ses créanciers. Mais le père, jeune, se retrouve aussi léger que le sera plus tard son fils lorsque, après avoir emprunté 3,500 livres, il s'écrie : t Me voilà en fonds ; je m'habillai de printemps et me remontai un peu do tout point, néanmoins sans faire de débauche. » Ce correctif n'est peut-ôtre pas aussi sûr qu'une parole d'évangile.

Nous ne suivrons pas minutieusement jusqu'au bout ce journal de jeunesse, d'autant que les faits, racontés d'une façon un peu décousue, sont en eux-mêmes assez insignifiants. Nous ne repro-^

duirons donc pas Thistoire assez détaillée d'un duel que Tauteur eut, en téte-à-téte, à minuit, dans une rue de Besançon, presque à FaveugleHe, avec un jeune officier de son régiment qui s'était moqué d'un certain habit brodé d'or ou de drap d'or « que j'appelais, dit-il, et que j'appelle encore mon oriflamme. » Ce duel, où le jeune marquis avait infligé à son adversaire plusieurs coups d'épée assez graves , faillit avoir pour lui des suites fâcheuses; mais le blessé, qui avait lui-méHfie exigé ce combat peu régulier, refusa noblement de nommer l'auteur de ses blessures, et l'affaire fut étouffée.

Nous glisserons aussi sur un portrait assez curieux de son grand-oncle Bruno de Riqueti, le fameux capitaine aux gardes - françaises sous Louis XIV, dont nous avons dit un mot ailleurs; nous constaterons seulement que, dans la biographie de son père, le marquis de Mirabeau se croit tenu de peindre en beau la physionomie de ce Bruno de Riqueti, tandis que dans son journal de jeune homme, il est moins disposé à l'admiration, * car le portrait se termine ainsi : c II avait autant d'esprit que de bravoure, mais il était fou, insolent et méchant à l'excès. » C'est avec la même désinvolture qu'il peint la fille unique de ce grand-oncle, devenue la marquise de Saint- Micaud. € Elle a, dit-il^ plus l'air d'un homme que d'une femme, et d'un homme bilieux et fier; elle en a aussi la démarche et une partie de l'habille-

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ment; elle montait très-bien à cheval autrefois, et son mari Tempècha de porter des pistolets à la chasse, depuis qu'elle perça de trois balles le chapeau d*un honnête curé qui lui déplut. » La suite du portrait de cette virago est dans le même ton, et nous le laisserons de côté pour nous arrêter sur un dernier passage dû journal, plus intéressant pour Tétude de ce caractère compliqué, que nous verrons se développer bientôt sous toutes ses faces à travers les vicissitudes d'une carrière tourmentée et bizarre. A côté de Tétourderie vaniteuse et inconséquente qui se manifeste naïvement dans ces récils de jeunesse , constatons encore une fois, chez le marquis de Mirabeau, l'aptitude à se passionner jusqu'à Tenthousiasme pour les caractères les plus opposés au sien. Il s'agit encore d'une amitié, formée par lui à l'âge de vingt ans, et qui se continuera jusqu'à la mort de son ami. Celui-ci n'est pas, comme Saconay, un jeune contemporain du marquis ; c'est un homme beaucoup plus âgé que lui, marié, père de famille, et qu'il nous présente comme le plus rare assem blage de toutes les vertus. Leur liaison naquit . * d'une circonstance tout à fait accidentelle. Un jour que le jeune marquis était en visite chez un homme qu'il connaissait peu, il entend dans un salon voisin le son d'un violon qui préludait; il demande à être présenté à la dame du logis, et se trouve au milieu d'une assemblée de dames et de jeunes personnes, parmi lesquelles figuraient

la marquise de Saint-Georges et sa fiJle. c On dansa, dit-il, on joua de petits jeux, et je tins ma partie dans tout cela avec ma vivacité ordinaire, i Quelques jours après, il se fit présenter chez la marquise de Saint-Georges. Le marquis était alors en Poitou avec son fils ; il revint enfin, dit le jeune homme, et nous nous liâmes avec une étrange rapidité, vu Tinégalité des âges :

Il était étonné de voir un jeune homme qui paraissait en état de courir les plaisirs de son Age, revenir tous les deux jours dans une maison fort simple et fort réglée, et y passer toute l'après-midi. Moi, de mon côté, qui ne sacrifiais rien, les plaisirs de jeunesse no m'amusant point du tout (i),j*étais ravi de profiter des amusements simples de cette maison, et Tunion que j*y voyais me plaisait, et j'aimais Tutile et agréable conversation du maître. Quoique Tl talion dise: Date me lo morto (donnez-le-moi mort), quand il est question de louer quelqu'un à l'excès, je puis cependant, sans hasarder grand chose, faire ici le portrait du marquis de Saint-Georges. Je no l'ai vu que dans l'âge formé, mais je connais sa vie d'un bout à l'autre; c'est, comme je l'ai dit ailleurs, positivement le juslum et tenacem propositi virum. Si, calculer toujours la bonté d'un principe avant do l'adopter, l'étendro ensuite conséquemment, et le suivre après sans jamais s'en écarter; si, avoir le cœur excellent et droit, l'esprit juste, vaste, hardi, et capable en même temps des plus petits détails sans se rétrécir, actif à opérer, froid à juger , Tàme eniin grande, noble, modérée, forte, douce et simple; si tout cela ensemble, mis en usage

(1) On pourruit s'étonner do celte asborlion, d'après tout ce qui précède.

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dans tous ses attributs, et, par conséquent, à propos, peut former un homme estimable, et qui fasse honneur à Thomme, le marquis de Saint-Georges est cela, et tout cela. 11 est haut de taille, sans paraître trop grand; une physionomie vive, gaie et riante, un air sain et vigoureux : voilà ce que c'est que cet homme, auprès duquel tout est ce qu'il est en soi, et rien n'est petit ni grand par préjugé. »

Si ce marquis de Saint-Georges, sur lequel nous n'avons pas d'autres informations, possédait en effet toutes les qualités que reconnaît en lui son jeune ami, il est fâcheux qu'il n'ait pas pu transmettre à celui-ci quelques-uns des attributs de son esprit et de son caractère. Toujours est-il que l'enthousiasme pour lui se retrouvera souvent dans les papiers du marquis de Mirabeau, et dés le moment où cette liaison se forme, il prévoit hardiment qu'elle sera durable, car il écrit : « Voilà le commencement d'une connaissance qui a tant influé sur le cours de ma vie jusqu'à présent, sans ce qui se prépare pour l'avenir. » On verra que cette influence fut loin de produire les résultais heureux qu'en espérait le marquis de Mirabeau (1).

(1) Disons tout de suite que quaranle-deux ans? plus lord, 1779, le bailli do Mirabeau, écrivait à son frëre aîné: a Si tu t'étais cassé une jambe la veille du jour qu'un chien do violon et l'envie do danser le firent connaître M. le marquis do Saint-Georges, tu aurais 6lé bien heureux, cor ce fut lui qui to maria, te dégoûta du service et t'cngoua de Taris, où un hoirmc de qualiti*, qui no va pas à la cour et ne tient pas au service est toujours déplacé. >»

Un autre document où la jeunesse du marquis se présente à nous sous un aspect plus intéressant peut-être que dans le premier, c'est sa correspondance avec Vauvenargues. Pour un homme dont le caractère sera plus tard si attaqué, c'est déjà une note très-favorable que d'avoir inspiré un attachement sincère au plus noble et au plus déUcat des moralistes du xviii* siècle. Ici encore, le jeune Mirabeau se retrouve avec cette disposition à aimer surtout dans les autres les qualités dont il est lui-même dépourvu. Car, si cette liaison n'offre pas la disproportion des âges constatée dans celle dont nous venons de parler, puisque les deux amis, tous deux Provençaux, et même parents, sont de plus exactement contem-

porains (4), en revanche, il est difficile de rencontrer deux caractères qui offrent plus de contrastes. Vauvenargues lui-même s'est chargé de les faire ressortir dans une lettre à son ami, écrite précisément à Toccasion de ce marquis de Saint- Georges, si passionnément aimé et admiré par Mirabeau, qui Ta mis en rapport avec Vauvenargues, parce qu'il les aime, dit-il, tous les deux et qui le lui propose pour modèle. Le jeune moraliste commence par tracer à son tour un portrait du marquis de Saint-Georges, qui confirme assez celui que nous venons d'emprunter à la plume du fils de Jean-Antoine. La ressemblance des deux portraits nous permet de croire que ce personnage, qui nous est inconnu, devait être en effet un homme fort distingué : « L'exemple de M. de Saint-Georges, écrit Vauvenargues à son ami, n'est fait ni pour vous ni pour moi ; c'est un homme trop accompli; il est gai, modéré, facile, sans orgueil et sans humeur ; il a une santé robuste ; il aime les sciences et la paix ; il est formé pour la vertu ; sa famille et ses affaires lui font un intérêt et une occupation ; son esprit déborde son cœur, le fixe et le rassasie; il a le goût de la raison et de la simplicité ; tout cela se trouve en lui sans qu'il lui en coûte; ce sont des dons de la nature; il est formé pour les biens qu'elle a mis autour do sa

(1) Us ont le mCme âge, vingt-deux aos, au moment où s'ouvre leur correspondance.

vie ; les autres le toucheraient moins ; il a le bonheur si rare de jouir de tout co qu*il aime, parce qu'il n'aime rien que ce dont il jouit. . . Mais vous, mon cher Mirabeau, vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer, et souverainement avide de plaisirs, de science et d'honneurs. Moi, je suis faible, inquiet, farouche, sans goût pour les biens communs, opiniâtre, singulier et tout ce qu'il vous plaira ; vous voyez donc que M. de Saint Georges no peut pas nous servir de règle ; il a son bonheur en lui et dans sa constitution, comme nous avons en nous la source de nos déplaisirs. *

Rien de plus exact à notre avis que le portrait du jeune marquis par son ami Vauvenargues. C'est bien ainsi qu'il devait être à vingt-deux ans, et c'est ainsi qu'il restera même après que TAgo, en tempérant quelques-uns des penchants do sa nature fougueuse, aura en quelque sorXc redoublé la tenace avidité des autres. Nous le verrons à l'âge de soixante-trois ans, au milieu de ses plus grands Iracas domestiques, écrire à son frère: «Si je ne détournais ma tête do toutes les queues de renard qui m'entourent, elle aurait chaviré il y a longtemps ; ce n'est qu'une âme avide, multiple et glutineuse qui sauve le corps. » (!20 février 1778.)

Toutefois si Vauvenargues peint .son ami d'après nature, il ne se peint lui-même qu'à moilié. Il n'est ni aussi faible, au moins moralement, ni

m LES MIRABEAL

aussi iarouche, ni aussi singulier, ni aussi détaché des biens communs qu'il le veut bien dire. Il est, avant tout, défiant de lui-même et des autres. Privé des dons delà fortune, de la figure et même de la santé, et néanmoins sentant en lui de riches facultés intellectuelles, une âme assez sagacepour connaître les hommes, assez équitable pour les juger, assez ferme pour les conduire, il rêve tous les genres de gloire, militaire, politique,îlittéraire. Mais, entre chacun de ses désirs et son objet s'interpose quelque obstacle qui lui parait insurmontable. « Il n'y a, écrit-il ailleurs à son ami, ni proportion, ni convenance entre mes forces et mes désirs, entre ma raison et mon cœur, entre mon cœur et mon état, sans qu'il y ait plus de ma faute que de celle d'un malade qui ne peut rien savourer de tout ce qu'on lui présente, et qui n'a pas en lui la force de changer la disposition de ses organes et de ses sens, ou de trouver des objets qui leur puissent convenir, i Et le jeune capitaine au régiment du Roi, dédaigneux des distractions vulgaires que peut offrir la vie de garnison en province, pauvre, fier, ambitieux, incertain et découragé, se consume dans une mélancolique et fiUigante inaction. C'est ici qu'apparaît, avec une atlitude véritablement intéressante, cet autre jeune officier, orageux et inégal comme la mer, confiant en lui-même jusqu'à la présomption, qui sera le père de Mirabeau. Il a deviné de loin, et sur quelques lettres de Vauvenargues, un gé-

nie inconnu, qui s'ignore lui-même jusqu'à un certain point, et qui ignore surtout sa vraie nature, sa vraie vocation, et il entreprend de le forcer à croire en lui et à agir dans un sens déterminé. € Quelqu'un qui pense et s'exprime comme vous, mon cher Vauvenargues, n'est pas pardonnable, lui écrit-il, de n'avoir aucune ambition. Je sais que votre peu de disposition et de santé ne vous permet pas de courir ce que quelqu'un comme vous doit appeler fortune ; mais quelle carrière d'agréments ne vous ouvrent pas vos talents dans ce qu'on appelle la république des lettres ! Si vous pouviez connaître combien de plaisirs différents nous procure une réputation établie en ce genre! i

Cette idée une fois fixée dans son esprit, le jeune Mirabeau revient sans cesse à la charge, t Vous avez parfaitement le genre anglais, mon cher Vauvenargues ; vous ne pensez que trop fortement, juste et profondément. Mais à quoi vous sert cette facilité, dès que l'inaction est votre sphère?... Vous enfouissez, si 'vous ne travaillez, les plus grands talents du monde! Je ne sème point ici de louanges ; c'est la vérité qui parle. Des gens du meilleur goût, ayant vu vos lettres, m'obligent à leur envoyer toutes celles que je reçois de vous, et je les ai entendus s'écrier, quand je leur ai dit que vous n'aviez pas vingt-cinq ans : € Ah Dieu! quels hommes produit celte Provence! 9

Vainement le fîitur moraliste se retranche avec modestie derrière sa prétendue ignorance : c Si vous connaissiez, répond-il, ma profonde ignorance, mon cher Mirabeau, vous changeriez bien de ton. Je ne sais si c'est à moi à vous détromper; mais vous me donnez des louanges si excessives qu'elles m'étonnent toujours. Vous n'êtes pas le seul peut-être qui vous grossissiez mon idée; je voudrais avoir assez de vanité pour l'adopter et croire à tous vos compliments... mais je suis trop près de moi pour m'éblouir; je vois le fond de mon esprit et ce qui trompe en sa faveur. »

Plus que jamais convaincu de la valeur intellectuelle de son ami, le jeune marquis ne veut pas qu'il se contente d'exercer son génie en lui écrivant des lettres, c'est-à-dire en se laissant arracher à lui-même en détail, c Travaillez pour le public, écrit-il à Vauvenargues ; car je suis sur les manuscrits comme Alexandre, qui fut fâché qu'Aristote eût donné sa philosophie à tant de gens, sans la donner à tout le monde. Si la privation du travail vous faisait vivre dans la dissipation, je n'oserais, avec le peu de santé que je vous connais, vous conseiller l'étude; mais, vivant dans la retraite et toujours sur les livres, il n'est pas pardonnable de ne pas diriger ses occupations vers un but. C'est la perte de temps qui mène à cette inaction qui semblait à Gaton d'Utique le plus grand des crimes. S'il est permis de se citer, j'ai, je crois, plus de feu, d'imagination, de santé, que

vous; mais vous avez plus d'esprit et de suite. Cependant, si vous ne m'en imposez, il s'en faut de beaucoup que vous tiriez le même parti du temps. Si vous employiez tout le loisir que votre humeur vous laisse, jugez de ce que vous pourriez faire ! J'en sais plus que vous sur votre propre compte, si vous ne vous connaissez pas une grande étendue de génie ! »

Des encouragements si multipliés finissent par ébranler la défiance qui obsède Vauvenargues, et il répond par une phrase curieuse, comme expression du sentiment à la fois passionné et craintif qui attirait vers la gloire cette jeune âme, si belle, si noble, devant laquelle Voltaire lui-même s'inclinait avec respect: (1) « Vous ne sentez pas vos louanges, mon cher Mirabeau, répond-il ; vous ne savez pas la force qu'elles ont; vous me perdez. Épargnez-moi, je vous le demande à genoux ! »

Loin de l'épargner, Mirabeau le pousse de plus en plus, et bientôt le jeune officier philosophe donne satisfaction à son ami : « J'ai pris, lui écrit-il, le goût de la lecture comme une passion : en arrivant à Reims, et, au bout de cinq ou six jours, mes yeux, que je n'avais pas consultés, s'en sont trouvés si mal, qu'il m'a fallu rentrer dans mon oisiveté, et je ne puis ni lire, ni écrire. Je veux suivre vos conseils et remplir dorénavant

(1) nui ne connaît cette phrase charmante de Vauvenargues : c Les premiers feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire. »

le vide de mes jours du soin de former mon esprit, et, pour exécuter cette résolution, j*ai pris deux hommes pour me faire la lecture, un le matin et un autre le soir. Us défigurent ce qu'ils lisent...; mais cela vaut encore mieux que rien. > Ainsi tout s'opposait à Téclosion de ce grave et aimable génie ; ses yeux mêmes lui refusaient le service. Mais Mirabeau ne voit dans sa lettre que ce qui correspond à ses desseins sur lui. c Si ce que vous me dites, lui répond-il, de Tinaction dont vous sortez est vrai, mon cher Vauvenargues, je me sais bon gré de vous avoir excité sur cela : vous y profiterez, le public bientôt, et moi, à ce que j'espère, quelque jour en mon particulier. »

La confiance qu'il inspire à Vauvenargues fait que celui-ci se complaît à lui écrire de longues lettres, où se dessinent déjà la plupart des qualités et des tendances de son esprit, et dans ce cas le jeune marquis oublie les intérêts du public et se livre au plaisir égoïste de posséder son Vauvenargues pour lui tout seul : c Je vous aurai, par morceaux, mon cher Vauvenargues , je vous l'avais promis. Il y a des choses uniques dans votre lettre, cependant le style en est souvent lâche; mais je ne connais personne qui suive une pensée comme vous ; heureuse faculté ! l'on vit sur soo fonds, tandis que la culture des autres n'exerce souvent que la mémoire. > Et il termine en disant: c Ne faites pas comme moi aujourd'hui ; n'étran-

glez point vos lettres, donnez carrière à votre esprit, il va droit, > et souvent, en effet, on reconnaît que Vauvenargues s'exerce d'avance à écrire pour le public, en discutant longuement, et avec ordre, les idées tour à tour justes, excessives, spécieuses ou fausses, que son impétueux correspondant jette sur le papier à mesure qu'elles traversent son cerveau.

Il ressort donc de cette correspondance un fait jusqu'ici complètement inconnu et des plus honorables pour le marquis de Mirabeau, car on y voit que si Vauvenargues n'est pas mort tout entier avant trente-deux ans, s'il est mort en nous laissant quelques témoignages impérissables d'un génie à la fois profond, chaleureux et attrayant, nous le devons peut-être aux excitations infatigables de ce jeune ami, qui lui répète sans relâche : € Vous êtes injuste envers vous-même, si vous doutez de votre génie; travaillez pour le public; vous seriez coupable de laisser enfouis les dons que la nature vous a faits (1). >

(1) Le manuscrit des lettres du marquis de Mirabeau et de VauTenargues appartenait à M. Gabriel Lucas de Montigny, à l'amitié duquel nous devons, comme nous l'avons déjà annoncé, une trè«-grande partie des documents inédits qui nous •errent à composer nos études sur les Mirabeau. Ce précieux document formant un eni^emble trop volumineux pour pouvoir être inséré dans notre travail, fût confié par M. Lucas de Monligny à un écrivain de mérite, M: Gilbert, dont la mort récente a été une perte pour la littérature, et qui le fit imprimer pour la première fois dans une bonne édition des Œuvres complètes (U Vauvenargues, donnée par lui en 1857. Malheureusement

On vient de lire un passage où Vauvenai^es témoigne une sorte d'effroi devant la gloire littéraire que son ami l'exhorte à poursuivre. Cel effroi tient certainement à sa timidité, mais il s'explique peutrétre aussi par un sentiment développé dans la suite de la correspondance. Il est évident que ce n'est pas la renommée littéraire qui le tente le plus : c Si j'avais plus de santé, écrit-il, et si j'aimais assez la gloire pour lui don*

l'éditeur, quoique homme d'esprit et de goût, s'est laissé «veuglor par cette banale prévention, si généralement établie contre le marquis de Mirabeau, qu'il ne connaissait pas, et il a joint aux lettres de celui-ci des notes souvent mesquines, inexactes et injustes, qui semblent avoir pour but de faire constamment valoir Vauvenargues aux dépens de son ami. Non-seulement il n'a pas voulu voir ce fait que nous venons de démontrer par des citations, fait si honorable pour le père de Mirabeau, et qui crève les yeux de quiconque lit la correspondance sans parti pris, mais croirait-on qu'en imprimant la phrase du marquis à Vauvenargues qu'on vient de lire plus haut : « Vous enfouissez, si vous ne travaillez, les plus grands talents du monde, » M. Gilbert a eu l'idée d'y joindre cette appréciation : « On voit combien Vauvenargues attirait l'attention , puisqu'il forçait à ce point celle de Mirabeau, qui le plus souvent n'avait de regards que pour lui-même! » Et M. Gilbert parle ainsi, quand il est surabondamment prouvé par la correspondanee même que, sauf Mirabeau et un autre anrf, Saint- Vincent, per sonne, peut-être, ne soupçonnait alors le génie de VauveDa^ gucs, auquel le jeune marquis fac cesse de répéter : « Vous arei du génie » ; s'il avait un peu mieux connu l'ami de Vauvenargues, M. Gilbert se serait aisément aperçu que celui-ci, quoique trcs-porté à se surfaire, n'en était pas moins de tous le? mo^ tels le plus prompt à admirer jusqu'à l'engouement ceux chei lesquels il reconnoissait du talent. Ce n'est pas que les défaut! du porc de Mirabeau ne soient très-visibles dans cette convfpondance: nous les indiquerons tout à l'heure, mais M. Gin^t^rt ne veut voir en lui que ses défauts et méconnaît môme ses plus incontestables qualités.

ner ma paresse, je la voudrais plus générale et plus avantageuse que celle qui s*attache aux sciences (1). > Ailleurs, il parle avec un certain dédain de gentilhomme de la bienséance qui veut que nos talents aient rapport à notre état ; il dit que la gloire des belles-lettres ou n'est pas essentielle ou ne s'acquiert que très-tard, et lorsqu'on n'en peut plus jouir. Dans un de ses caractères, intitulé Sénèque, ou P orateur de la vertu, il semble porté à louer les jeunes gens qui c ne songent pas à la stérile gloire des lettres, qui veulent sortir de pair par des actions et non par des livres ; mais la fortune, ajoule-t-il, laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail. >

On sait, en effet, qu'obligé, à vingt-huit ans, de renoncer à l'état militaire, à cause des infirmités contractées par lui à la guerre et de la faiblesse de sa santé, Vauvenargues essaya d'entrer dans la carrière diplomatique, et ce n'est qu'après avoir échoué, non sans un vif chagrin, dans cette tentative, qu'il se résigna en quelque sorte à recourir à la renommée littéraire en publiant sous l'anonyme, en 1746, un an avant sa mort, le volume qui devait immortaliser son nom ; mais s'il trouva, sous sa main, et tout préparé, ce moyen de se consoler d'une déception douloureuse, n'est-ce pas son jeune ami Mirabeau qui l'avait poussé à

(1) Le mol sciences est pris ici dans son sens le plus général et comme s'appliquent à tout travail intellectuel représenté par des lirres.

le préparer, et ce jeune ami n'avait-il pas d'ailleurs raison contre Vauvenargues lui-même quand il le jugeait plus apte à la littérature qu*aux affaires?

La partie de l'ouvrage du moraliste où se révèle parfois la souffrance d'une ambition comprimée et déçue avait été beaucoup moins remarquée par les premiers admirateurs de son livre que par les hommes de nos jours (1) : d'abord parce que celle nuance de son caractère était beaucoup moins saillante dans le volume édité par lui-même, qu'elle ne l'est devenue plus tard par les additions successives que l'ouvrage primitif a reçues , et ensuite parce que les hommes de nos jours sont bien plus attentifs que ceux du xviii* siècle à un genre de souffrance devenu très-commun parmi eux. Combien d'hommes, en effet, parmi nous, en écartant même ceux chez lesquels cette maladie s'explique par un débordement de sottise présomptueuse, combien d'hommes distingués ont de la peine à se consoler de n'être point appelés au gouvernement de leurs semblables, et comment s'étonner, dès lors , que ce trait jadis presque inaperçu de la physionomie de Vauvenargues , soit c^lui qui frappe le plus nos contemporains?

C'est ainsi qu'on a vu un brillant écrivain de notre époque, M. Prévost-Paradol, dont la \ie avait élé bien plus favorisée par la destinée que

(I) La Harpe ne paraît pas même s^'en apercevoir.

celle du jeune et fier penseur du xviii* siècle, mais dont la fin devait être bien plus triste encore, consacrant à Vauvenargues de belles pôges, se montrer surtout attiré et comme entraîné vers son modèle par ce mal de l'ambition souffrante qu'il découvrait en lui. On dirait parfois qu'à ses yeux ce trait résume tout Vauvenargues : « L'action! s'écrie-t-il , voilà le mot qui revient ' peut-être le plus souvent dans les écrits de Vauvenargues, voilà l'image et le rêve qui obsédaient sa pensée. El il entendait surtout par l'action l'influence sur les affaires humaines ,. la lutte de rintelligence aux prises avec les difficultés et avec les hommes... Réussit-il un seul jour à tourner vers la résignation sa grandeur d'âme? Peutêtre; mais c'est au contraire le malaise d'une âme hors de sa place et opprimée par la fortune qui revient le plus souvent dans ces confessions indirectes, pleines d'une amère éloquence. > Et le morceau se termine par ce passage touchant qu'il est difficile de lire aujourd'hui sans un mélancolique retour sur celui qui l'a écrit : c Éternel problème de la destinée humaine ! ce jeune homme grandit à travers les faiblesses de son enfance et les périls de sa jeunesse, passée dans la guerre ; il les surmonte, il médite ; il écrit, son génie se découvre à lui-même et aux autres; il est né, sans doute, pour l'ornement de son siècle et de son pays?... Il est né seulement pour une constante douleur et pour le regret de la postérité. Peut-on éviter, de-

vant un tel spectacle , d'entendre retentir à son oreille cette plainte profonde du poète latin , inutile question adressée avant lui comme après lui à la nature silencieuse :

Quaro mors immalura vagatur? (1) »

Quant à nous, si la mort de Vauvenargues nous attendrit, ce n'est point parce qu'elle ravissait prématurément à son siècle un homme d'État, car il ne nous paraît nullement prouvé que le jeune philosophe fût né pour un rôle politique; tout nous porte à croire, au contraire, que son ami Mirabeau l'avait bien jugé en le supposant plus

(1) Études sur les moralistes français, par Prévost- Paradol, p. 220, 233, 235.

Qui aurait dit à l'auteur de ces lamentations attendrissantes sur Vauvenargues qu'il était destiné à offrir lui-même aux méditations des hommes un problème plus affligeant encore que celui qui obsédait alors son esprit? Quand il protestait, en quelque sorte, contre cette mort prématurée dont la voracité capricieuse choisit souvent sa proie parmi ceux qui semblent avoir le plus de droits à la vie, qui lui aurait dit qu'au lieu de l'attendre comme Vauvenargues, avec une résignation ferme, il se précipiterait lui-mûme dans ses bras, et que, plein de force encore et de jeunesse, après avoir savouré toutes les séductions d'une célébrité aussi éclatante que précoce, il éprouverait an insurmontable besoin de mourir?

Loin de nous la prétention de juger ou même d'expliquer un acte dont nul ne connaît bien les motifs, et qu'on aimerait à considérer comme le résultat d'un transport au cerveau. Mais si l'acte fut volontaire et réfléchi, il suffit de lire attentivement dans ce volume sur les \ioralistcs français le court chapitre intitulé de l'Ambition, pour reconnaître combien M. Prévost- Paradol était atteint lui-même do cette maladie qu'il exagère dans Vauvenargues, le besoin de Taction, ce qu'il appelle dans

propre à la méditation qu à Faction. Il n'est pas d'ailleurs aussi ambitieux qu'il le croyait quelquefois lui-même. Celte pensée par exemple, qui est de lui, est-elle bien d'un ambitieux : « Le lâche a moins d'affronts à dévorer que l'ambitieux ? > Un véritable ambitieux, un Richelieu par exemple, n'aurait jamais écrit cette phrase, attendu que les affronts à dévorer pour obtenir ou conserver la toute-puissance lui coûtaient peu. Ce n'est donc pas l'ambition comprimée, mais plutôt une certaine sensibilité maladive qui explique, à notre avis, le souvenir amer et douloureux que garde parfois Vauvenargues des déceptions ou des déboires qu'il a subis.

ce chapitre l'âpre désir du commandement. Quoiqu'il semble parfois vouloir nous guérir de celle passion, il en parle bien plus souvent avec une émotion enflammée qui trahit son secret ; à la vérité, l'ambition qu'il aime est la plus noble : « C'est le commandement qui repose, dit-il, sur la persuasion et qui nous est accordé par le consentement éclairé de nos égaux. » Malheureusement, l'ambitieux est souvent d'autant plus impatient qu'il se trompe peut-êlre sur sa vocution, et celui qui distinguait si bien entre les divers genres d'ambition ne sut pas attendre le jour où il pourrait choisir. Mais si l'on admet que, pour se punir de s'être trompé, en se ralliant la veille de sa chute à un gouvernement contre lequel il avait gagné sa renommée, devant la simple perspective de l'embarras d'un moment que tant d'autres plus philosophes que lui ont supporté sans trouble, avec tant do raisons d'aimer la vie, et même avec des devoirs qui lui comnianduicnt impérieusement <le vivTe, si l'on admrt que l'infortuné et éloquent panégyriste de Vauvenargues ait pu se tuer de sang-froid, (fuel effrayant conflit de senlim«'nls inconciliables une telle idée ne présente-t-elle pas à l'esprit! et n'est-ce pas le cas de s'écrier ici avec Pascal : m Quelle chimère est-ce donc que l'homme! quel chaos! quel sujet de coo- Mdictions ! Qui démêlera cet embrooiUement ! »

Dans cet émouvant portrait, intitulé Clazomène, ou la Vertu malheureuse, qu'il a tracé, pour ainsi dire, en présence de la mort, et que Ton considère généralement comme sa propre image, dans ce portrait qui se termine par cette déclaration stoïque : « La fortune peut se jouer de la sagesse des gens courageux, mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage, > il y a quelques nuances qu'on aimerait à effacer. Rien de plus touchant assurément que Ténumération de tous les maux qui l'ont accablé depuis son enfance et c des chagrins plus secrets, ressentis par une âme née, dit-il, avec de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté. > Rien de plus attendrissant que cette plainte mélancolique sur la mort c qui s'offre à sa vue, au moment où la fortune paraissait se lasser de le poursuivre et où l'espérance commençait à flatter sa peine. » Mais lorsque le penseur mourant compte parmi les calamités de sa vie le désagrément f d'avoir vu l'injure flétrir son courage, et d'avoir été offensé de ceux dont il ne pouvait tirer vengeance, > (et cela parce qu'un ministre nommé Amelot n'aura pas daigné répondre à une de ses lettres, ou qu'un duc de Biron aura semblé faire peu de cas de lui), on est porté a regretter qu'une i*;me si noble n'ait pu trouver en elle-même un mépris assez haut pour ne pas se laisser atteindre par le dédain des âmes vulgaires. Quel homme, capable comme Vauvenargues d'aspirer plutôt à se survivre par des ouvrages durables

qu*à recueillir les profits immédiats d'une célébrité fragile et de mauvais aloi, n'a rencontré sur son chemin l'arrogance des sots ou des charlatans infatués de leur petite importance d'un jour, ou même l'indifférence de ceux dont l'estime aurait du prix, mais qui ne prennent pas la peine d'apprécier quiconque ne les courtise point?

Faut-il regretter, après tout, que Vauvenargues ait eu ce malheur de ne pas obtenir la place d'attaché d'ambassade qu'il ambitionnait? S'il l'eût obtenue, il est certain que dans le cas, même peu probable, où il eût conservé les pages que nous admirons aujourd'hui, il ne les aurait jamais imprimées, et elles se seraient vraisemblablement perdues ; il est probable aussi que sa faible constitution ne lui aurait pas laissé une vie plus longue que celle qui lui fut accordée, et fùt-il devenu ministre plénipotentiaire dans quelque cour ' de troisième ordre, il serait mort plus obscur encore que le ministre Amelot, tandis qu'il a conquis à jamais sa place dans l'histoire littéraire de son siècle et de son pays.

Il ne se trompait donc pas, cet ami de sa jeunesse qui, le voyant faible de santé, et le croyant impropre aux emplois publics, lui écrivait : t Tournez-vous vers la république des lettres. » Mais si l'influence heureuse du marquis de Mirabeau sur Vauvenargues forme une des parties les plus attrayantes de leur correspondance, nous y trouvons également bien des détails utiles pour l'ap-

prédation du caractère de ce jeune homme fougueux et original, duquel devait naître le fameux tribun de la Constituante. Le jeune marquis s'y montre avec toutes ses qualités, mais aussi avec tous ses défauts. Sa première lettre nous le ferait même prendre aisément pour un fat, car il envoie à Vauvenargues la copie d'un billet fort tendre qui lui a été adressé par une femme avec laquelle il est brouillé, et à laquelle il vient de répondre par quelques lignes offensantes; mais quand Vauvenargues l'accuse d'être méchant dans cette circonstance, il s'explique de manière à nous prouver qu'il ne croit pas à la sincérité de la personne qui veut se réconcilier avec lui, et qu'il a été sans doute très-vivement blessé par elle. Sa méchanceté n'est donc qu'apparente, et sa fatuité même n'est probablement qu'un effet de son ressentiment.

Ce n'est pas que ses mœurs ne soient beaucoup plus déréglées que celles do Vauvenargues ; le jeune moraliste a écrit souvent sur l'amour des pages délicates qui tranchent singulièrement avec le ton habituel de son siècle sur ce sujet (1), et cependant il a émis aussi parfois, dans son livre, des jugements sur les femmes empreints

(I) Voir le paragraphe 36 du livre II de V Introduction i U connaissance de l'esprit humain; voir aussi le caractère inlitulé : Alceste ou l' Amour ingénu, qui commence ainsi : « Un Jeune honiuie qui aime pour la première fois de sa vie nVst plus ni libertin, ni dissipé, ni ambitieux. Toutes ses passions sont suspendues, une seule remplit tout sou cœur, «» eto.

d'une sévérité qui s'explique par ses lettres intimes au jeune Mirabeau : « Je hais le jeu, lui écrit-il, comme la fièvre, et le commerce des femmes comme je n'ose pas dire ; celles qui pourraient me toucher ne voudraient pas seulement jeter un regard sur moi. Je ne sais s'il vous souvient de m'avoir vu en compagnie ? je voudrais quelquefois avoir un bras de moins, vous comprenez bien pourquoi. »

Ainsi sa haine apparente des femmes n'est que l'expression amère d'une tendresse dédaignée et découragée, et lorsque l'on rencontre dans ses Pensées détachées ce mot trés-dur : « Les femmes n'estiment dans un homme que l'effronterie, > on est en droit de croire qu'il parlait ainsi par dépit plus que par conviction, puisque dans sa lettre à Mirabeau il est tellement imbu do l'idée contraire, qu'il va jusqu'à supposer qu'un bras perdu à la guerre suffirait pour compenser les inconvénients de sa timidité et de sa laideur.

La situation et le caractère du jeune fils de Jean-Antoine lui inspirent des goûts très-différents de ceux de son ami. La mort de son père, en 1737, l'a laissé, à l'âge de vingt -deux ans, presque maître de sa fortune, et à peu près libre de ses actions. Il ne pèche, comme Vauvenargues, ni par la laideur, ni par la timidité, ni par la délicatesse; d'où il suit qu'il va c d'objet en objet, > comme l'on disait autrefois, avec la mobihié d'un jeune homme effervescent et peu

scrupuleux, ce qui ne l'empêche pas de présenter souvent à son ami chacune de ses fantaisies comme une grande passion. « Que vous êtes heureux, mon cher Vauvenargues, lui écrit-il, de n'avoir que le principe des passions qui tourmentent les autres hommes, et combien n'achéterais-je pas votre inaction !... Déplorez le sort de votre ami dans le tourbillon. Je suis actuellement tourmenté d'une passion qui me dévore, et obligé d'aller courir le monde sans satisfaction d'une part ni d'autre. * Ailleurs, il pousse la naïveté en parlant d'un séjour qu'il a fait à Bordeaux, jusqu'à vouloir intéresser le jeune moraliste à une série de passions qu'il décrit en ces termes : c J'ai débuté par une véritable passion; j'ai eu ensuite plusieurs amourettes, et je finis par un amour qui durera, je pense, toute ma vie. » Et supposant que cet amour le forcera peut-être à quitter Paris, il ajoute : c Je sens que bientôt une passion me fixera ; tout est Louvre avec ce que Ton aime. »

Vauvenargues, qui sait à quoi s'en tenir sur la fixité des sentiments de son ami, et qui serait bien plus capable que lui d'une véritable passion, a l'âme assez douce pour n'exprimer ni envie ni dédain pour ce genre d'existence, si différent du régime solitaire et méditatif dans lequel il est contraint de se renfermer. Le jeune Mirabeau est pour lui un objet d'étude sur le cœur humain, et sa correspondance avec lui une occasion d'exercer son propre esprit. Tantôt il lui répond pw ime

thèse sur Tulililé des passions, « sans lesquelles, dit-il avec une tristesse contenue, la vie ressemble bien à la mort ; » tantôt il cherche à le ramener vers Tambition et vers Paris , en lui disant : c Vous pourriez aimer ailleurs , être heureux, et faire sei'vir vos plaisirs à votre fortune. > Si Mirabeau le contredit, il est toujours prêt à entrer, comme il le dit, dans les sentiments de son ami et à développer une autre thèse. Ce qui lui plaît dans ce fougueux et présomptueux jeune homme, c'est sa sincérité, c Je vous suis très-obligé, lui écritil, de la manière naïve dont vous parlez sur Tenvie de primer : il me semble qu'on devrait toujours penser tout haut lorsqu'on parle à ses amis ; ce style met de rinlérét à tout, mais le mensonge et la contrainte iv'ont que des paroles glacées. J'adore la sincérité; si les hommes voulaient bien entrer dans ce sentiment, il y en aurait peu d'ennuyeux, et leur commerce ne serait pas aussi fade. »

Celle sincérité dont il fait honneur au jeune marquis pourrait sembler peu conciliable avec la prétention de celui-ci aux grandes passions; mais, outre qu'il peut entrer dans son esprit une part d'illusion momentanée, nous devons constater que nous retrouvons encore ici, chez le père de Mirabeau, ce trait de caractère déjà signalé par nous, et qui le dislingue de son fils. On le voit en effet dans cette correspondance toujours prêt à se retourner contre lui-même et à juger T. I, 26

ses folies avec sa raison. Dans un séjour qu*il fait à vingt-cinq ans au château de Mirabeau, où il est livré à la solitude, on le voit dépouiller de leur prestige toutes ces belles passions dont il a tant parlé, et les réduisant à leur expression la plus simple et la plus vraie, écrire à Vauvenargues : c La volupté, mon cher ami, est devenue le bourreau de mon imagination, et je payerais bien cher mes folies et le dérangement i de mœui*s qui m* est devenu une seconde nature. > . On conviendra qu'un jeune homme dissolu ne peut guère se montrer plus sincère sur lui-mém0. Dans une autre lettre, il dit encore à son ami : c Aimez-moi, mon cher Vauvenargues, vous êtes quelques-uns dont l'amitié fera toute la douceur de ma vie; car les femmes, qui font maintenant toute Toccupation de ma folle jeunesse, n'y tien- . dront pas, j'espère — du moins en tant que sexe — le moindre petit coin à un certain âge. > En cela, il se trompait, et il était destiné, pour son malheur, à prouver la vérité de cette observation, faite par je ne sais plus quel moraliste, que la punition de l'homme trop déréglé dans sa jeunesse est de prolonger le dérèglement A on âge oû il n'a plus d'excuse. Quoique le marquis de Mirabeau n'ait pas été dominé par un certain genre d'impulsions autant que le filt plus tard ce célèbre IHs auquel il avait transmis srni infirmité avec un redouMêmènt èffiràyanl , il h*eà èst pas moins vrai que son inconduite personnelle, tn

compromeltfint son autorité comme chef de famille, le rendit, jusqu'à un certain point, responsable dés désordres de sa femme et de ses enfants.

Cependant, même au plus fort de sa jéùnessé, l'ami de' Vauvenargues associe aux enlraînemérits de son âge dès passions plus relevées. Il a vingt-» trois ans, lorsqu'il écrit en 1738 à son ami : t L'ambition me dévoré, mais d'une façon singulière : ce n'est pas les honneurs (jue j'ambitionne, ni l'argent ou les bienfaits, mais un nom, et enfin d'être quel«|u'un. Pour cela, il faut être dans un posté. » Son ambition du moment est de devenir colonel. Dans une autre lettre il dit : « Je veux me faire connaître par la guerre seulement. » Mais quoi(|u'il eût pris part, dans ce but, à plusieurs campagnes, indépendamment de celle dont nous avons déjà parlé ; quoiqu'il eût fait, notam- * ment, la guerre de Bavière en 1742, estimant qu'on lui faisait ffop attendre l'autorisation d'acheter un régiment, il se dégeûla du métier des armes, et se retira en 1743, avec le simple grade de capitaine. Toutefois, à l'époque même où il croit encore à sa vocation pour l'état militaire, on reconnaît aisément que cette vocation n'est pas très-solide, car elle est incessamment traversée par des préoccupations de renommée littéraire. Il barbouille sans relâche de la prose et des vers, des comédies et des tragédies ; il est très-fier d'avoir composé une Ira-

gédie sans amour. II écrit un poëme en plusieurs chants, intitulé : F Art de la guerre, poème héroïque et didactique (1). Ce poème, ainsi que la plupart des rtombreuses compositions en vers du marquis de Mirabeau, n'ont pas été conservés. Les quelques morceaux qui nous en restent nous portent à penser que cette perte est très-peu regrettable. Il laisse néanmoins percer, dès sa jeunesse, quelques prétentions à r Académie française. « Ce n*est plus le temps, écrit -il en 1739 à Vauvenargues, où un homme de qualité rougit des talents que lui peut disputer un homme de rien. Je doute même qu*il ait jamais été que pour les sots ; et, sans entrer dans les détails, TAcadémie française n*est presque composée que de gens du bon ordre, et sous le nom desquels il a paru plusieurs ouvrages. Vous croirez que j'en parle en homme intéressé, quand je vous aurai dit que je suis prêt à être dans ce cas;

(1) Ce poëme, qui contenait un épisode destiné à glorillef l'héroïsme du marquis Jean-Antoine au combat de Casstno, eut l'honneur d'être célébré d'avance et annoncé au public dans une ode adressée à Tauteur par son ami Le Franc de Pooh pignan, ode qui figure dans les œuvres de ce dernier :

Tu mels en vers de Virgile

Les préceptes de César, dit complaisamment Pompignan à son ami. Toutefois cette ode, écrite pendant la guerre de 1742, indique suffisamment qoe le jeune guerrier auquel elle est adressée n'est pas très-passioasé pour le métier de César, car il y est qualifié mUitain Théophrêste, partisan de la Justice, sage ennemi des chimères, et Pompignan prévoit que sa raison et son cœur vont égakmcnt s'indigner des hoireurs de la guerre.

LE MARQUIS ET VAL^^E\ARGUËâ 405

mais non : je me suis dit ces choses-là à moi* même avant de prendre ma résolution. »

Vauvenargaes conclut naïvement de cette lettre que son ami est en passe de devenir académicien si cela lui plait ; mais le jeune marquis s*en faisait accroire dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres. Toutefois si la présomption chez lui n*est pas rare, Tenthousiasme pour la gloire littéraire est très-vif. A Bordeaux, par exemple, où Tami de Vauvenargues est en garnison, on le voit aussi occupé de cultiver la société de Montesquieu que celle des dames, et tout en vantant ce bonheur à son ami qui le lui envie, il se sert de l'argument de Montesquieu pour prouver que la gloire des lettres est compatible même avec l'art d'augmenter son revenu. On sait, en effet, que Montesquieu gouvernait très-bien sa fortune, et que sa renommée ne nuisait pas à la vente de ses vins en Angleterre.

A l'époque où le jeune marquis de Mirabeau le fréquentait à Bordeaux en 1739, il n'avait encore publié que les Lettres persanes et les ConsidératioDs sur la grandeur et la décadence des Romains. Il est probable cependant que les deux hommes se retrouvèrent après la publication de V Esprit des lois en 1748, car, dans une lettre inédite de sa vieillesse, en mars 1778, le père de Mirabeau raconte une discussion assez piquante qu'il eut avec Montesquieu, et qui porte évidemment sur Y Esprit des lois : « Au milieu de sa

gloire, écriUil, j*o§ai lui dire : ^ Vous nous avez c donné force ballots étiquetés; en ouvrant le « ballot, on trouve tout autre chose que ce qu'an- < nonce Tétiquette. » Je le disputai même, et un jour que nous criions en vrais Méridionaux, il me dit avec son accent gascon : » Qué dé génie dans cette têté-là, et quel dommagé qu'on n*eo puissé tirer qué dé la fougué ! » On verra, plus tard, trés-marquée dans les premiers ouvrages sérieux du marquis, et notamment dans F Ami des hommes^ la préoccupation de Y Esprit des lois.

Dans cette correspondance avec Vauvenargues, il est parfois question du talent du jeune marquis pour écrire des portraits dont le modèle est rarement présenté en beau, ce qui le fait accuser de méchanceté. Le peintre se défend contre cette accusation : c J'ai ^it le bon où il s'est trouvé, écrit-il à Vauvenargues, et rien de plus, voilà pourquoi je l'ai dit rarement ; du reste, c'est plus le tour qu'autre chose qui m'a mis en réputation sur cet article... Je fais la peinture des hommes; je passe pour méchant, je devrais passer pour vrai, mais il leur est plus commode de penser mal de moi que d'eux. » Ce passage des lettres à Vauvenargues est peut-être confirmé par un volume manuscrit grand in-4'', richement r^é, trouvé parmi les papiers du marquis de Mirabeau, intitulé Miscellanea, et qui contient une série de portraits satiriques de personnages plus ou moins notables, hommes ou femmes, ayant véeu a la fia

LE MAROriS ET VAUVENAftGUl^ë M

de la Bégenca ou sous le ministère du duc de Bourbon et celui du cardinal de Fleury. Malheureusemeni ce manuscrit n'est pas autographe, et si quelques indices nous portent à en faire honneur à la jeunesse du marquis, d'autres indices semblent combattit cette opinion ; de sorte que. dans notre extrême préoccupation d'exactitude, nous n'osons pas nous en servir. Cependant, puisque la lettre à Vauvenargaes, datée de 1737, prouve que l'auteur de cette lettre était redouté pour ses portraits, nous citerons seulement un des nombreux morceaux de ce genre que nous avons sous les yeux, et on y reconnaîtra, je crois, une heureuse imitation de La Bruyère.

1^ duc de Gesvres... Prodaction des plae équivoqaes de la nature, qui a réuni en lui tout ce qui passe pour imperfection dans les deux sexes, sans lui avoir rien donné d'assex caractérisé pour qu'aucun des deux ose le réclamer, paraissant cependant tenir un peu plus de la femme que do toute autre espèce d'animal, à en juger seulement par son teint blafard, ses minauderies de caillette, son maintien affecté et son goût pour la tracasserie: que dires-vous donc si vous le voyez restant chez lui et gardant le lit pour une petite enflure qu'un cousin lui aura causée au-dessous de Tœil, ou pour quelque légère insomnie? Regardei-le bien, lui et tout ce qui l'environne dans cette situation, vous ne verrez nulle part ries d'aussi singulier : quel amas d'oreillers et de coussins da plus lin duvet sert à lui tenir mollement la tôte et les épaules I quelle quantité de rubans des plus agréables couleurs servent à nouer ces oreillers ! Sa coiffure est

moins un bonnet de nuit qu*un tendre bâtlaat Fœil. Au lieu d*une simple chemise, vôtement oi*dinaire d'an homme « dans le lit, mais qui aurait ici un air trop décidé, il a un corset dont de riches dentelles marquent galamment les tailles ; son occupation est de faire des nœuds ; son délassement de caresser une petite chienne, pas plus grosse que le poing. Si, par permission d'un téméraire médecin, il ose se lever au bout de huit jours, ce n'est que pour aller, paré d'une robe magnifique, s'étendre négligera* ment sur un lit de repos, où les coussins, les rubans» le panier à nœuds, la petite chienne le suivent. S'il parle, ce n'est que pçur vous entretenir de toutes les pauvretés que l'on appelle nouvelles à la cour. 11 n'ignore rien de ce que l'on peut, de ce que Ton doit môme naturellement ignorer; il vous contera, avec toutes les plus petites circonstances, la brouillerie d'une telle dame avec son amant, son nouvel embarquement avec un autre, le temps que celle-ci a été en travail, les noms de baptême que l'on a donnés à son enfant, la perte que celle-ci fit hier au jeu, les défauts qu'une autre avait dans son ajustement, la maladie d'un des chiens du roi, et mille autres choses de cette importance, sur lesquelles on peut dire qu'il est l'homme de France le mieux instruit. Il se fit un jour une dissertation chez lui sur deux sortes de poudre de senteur, entre lesquelles il s'agissait de régler la préférence et qui dura trois heures entières, sans qu'à la fin la question fût décidée, tant la matière parut inépuisable à une douzaine de petits messieurs qui étaient les acteurs de cette belle scène. Croiriez-vous être dans l'erreur, si vous rangiez un pareil original dans la classe des femmes? Ce n'en est pourtant pas une, quoiqu'il en ait toutes les faiblesses; et c'est un homme, quoiqu'il n'en ait presque p{is une seule qualité.

Une lettre de Vauvenargues nous apprend, qu'en octobre 1740, il a passé quelques jours

LÊ MAnoÙtâ ET VaUVÉNARGUE? 409

tfès-agréablement che2 son ami, au château de Mirabeau, où se trouvaient réunis Monclar, depuis procureur général au parlement de Provence; le poêle Le Franc de Pompignan et un abbé de Monville (1). Le voyage de ces deux derniers, pour arrivera Mirabeau, et leurs excursions dans les environs donnèrent lieu à un récit mélangé de prose et de vers dans le genre du voyage de Chapelle et de Bachaumont, qui fut publié plus tard, en 1746, sous ce titre : Voyage du Languedoc et de Provence, fait en il 40, par MM. Le F. (Le Franc de Pompignan), le M. de M. (marquis de Mirabeau), et Tabbé de M. (l'abbé de Monville). L*auteur des Mémoires de Mirabeau a commis à ce sujet une double erreur, d*abord en qualifiant ce livre d'ouvrage graveleux, ensuite en affirmant que le marquis de Mirabeau n'y a aucune part. Cet opuscule, qu'on peut lire réimprimé dans le t. II des Œuvres de Pompignan, n'est nullement graveleux; c'est tout au plus si cette épithète pourrait s'appliquer à deux ou trois vers, et encore ce serait à la pensée, mais non à l'expression qu'elle s'adapterait, car le style, quoique léger, est moins libre que celui de Chapelle et de Bachaumont. L'ouvrage est adressé à la comtesse

(i) Le nurquifl de Mirabeau dit, au sujet de cet abbé : « J*aurai Tabbé de Monville de rAcêdémh^ homme de l'esprit le plus aimable.» Cette qualification s'appliquent d'ordinaire à un membre de l'Académie française, nous n'avons pat trouvé lo nom de Monville sur la liste des académiciens.

LBâ MIRABEAU

dd Caraman, o^esl-^à^dirç à la feipma cltt p^tit^fiis de Riqueti Tillustre iagéDieur du canal du I^aaguedoc que les Mirabeau avaient reconnu pour parent. Quant à la collaboration du jeune marquis de Mirabeau, elle est indiquée très-nettement dans Touvrage même, et elle Gommeno3 a partir du jour où les deux voyageurs, c'est-à-dire Pomiû* gnan et Tabbé de Monville sont arrivés dans son chftteau. C'est lui en personne qui s*amus9 à peindre en laid le manoir dont nous avons déjà décrit les beautés un peu sauvages^ et qui le peint en vers sur deux rimes redoublée^ :

C'dsi de M brûkn^ riv«§«, Dont l'ardenle aridité Offre le pfai pour bocage, Up 4é«^ pour p^a^ Par les torreots humecté ; Lieux eù l'oiseati de carnage Disputa au htboa tawage D'un roc le ooncavHé, etc., etc.

c Oii vous ment sur Mirabeau, madame la comtesse, s*écrie l'un des deux voyageurs» apparentment Pompignan; l'auteur s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses Êl^its. Il vous donqe pour un désert affreux un séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes ; i et Pompignan oppose à la peinture du châtelain un tableau plus exact* Dans la suite du Voyage, e'est encore le marquis de Miiabeau qui parait se réserver lés morçidaux sur

LE MARQUIS ET VAUYËNARr.L*EÇ iM

deux rimes redoublées, d^ sorte que les seuls vers qui dépassent peut-être un peu la limite des convenances, à propos des bains de la ville d*Aix, sont précisément de lui.

Ce ne sont pas ceux-là que nous citerons, mius en voici sur une seule rime qui nous semblent assez curieux, non pas pour leur mérite intrinsèque, quoique le tour de force soit assez réussi, mais parce qu'il nous parait piquant de voir le père de Mirabeau visitant, a vingt-cinq ans, le château d'If, B*amuser à peindre, en vers grotesques, le séjour où, trente-quatre ans plus tard, il fera enfermer son fils :

Nou« fûmes donc au cbâUau d'If :

C'est un lieu peu récréatif,

Défendu par le fer oisif

De plus d'un soldai oMladif

Qui, de guerrier Jadis actif,

Est devenu garde passif.

Sur ca roc taillé dans lo Tif,

Par bon ordre on retient captif,

Dans Tenceinte d'un mur massif,

Esprit libertin, conir rétif

Au salutaire correctif

D'un parent peu persuasif.

La pauvra prisonnier pensif,

A la triste lueur du suif»

Jouit, pour seul soporatif,

Du murmure non lénitif

Dont rélémnnt rébarbatif

Frappe son organe attentif.

Or, pour Itre mémoratif

Da ef domicile afticUf,

Je jurai d'un ton expressif

Da vous le peindre en Hme en j/.

C9 M, du roc 4étal«tif

LËS MIRAB6AU

Nous sortîmes d'an pas halif El rentrâmes dans notre esquif En répétant d'un ton plaintif :

Dieu nous garde du château d'If !

Dans cette môme correspondance avec Vauvenargues, on voit déjà poindre, chez le jeune marquis, une des futures préoccupations de Y Ami des hommes. Il écrit, de Mirabeau, à son ami qu'il est occupé à adresser partout autour de lui des questions c qui puissent, dit-il, me servir à la connaissance de Tagriculture, dont je fais maintenant une étude. Et oùavez-vous pris, me direz-vous, ce goût nouveau pour l'agriculture? C'est que je sens qu'un philosophe doit finir par là. » Pour finir aussi en philosophe, il songe à se marier; il annonce même comme conclu son mariage avec une des quatre sœurs d'une personne plus célèbre que respectable, M"** de Mailly. Nous aimons à croire que celle des demoiselles de Nesle qu'il songeait à épouser n'était aucune des trois qui eurent le honteux privilège de remplacer successivement leur sœur aînée dans les bonnes grâces de Louis XV. Cependant nous n'en savons rien, car il se contente de dire qu'il doit épouser l'aînée de celles qui sont à marier.

Il paraît bien que son cœur n'était point engagé dans cette affaire, puisque quinze jours après, en informant son ami que le mariage projeté est rompu, il n'en voit plus que les inconvénients et se félicite d'avoir retrouvé sa liberté. Bien plus,

comme il est fort disposé à tourner toutes choses à son avantage, il se réjouit de celte rupture dont on parle beaucoup et qui « va, dit-il, lui attirer des propositions de toutes les espèces, »

Quoiqu'il s'attachât dès lors à paraître plus riche qu'il n'était, en vertu d'un de ses principes favoris qu'il < ne faut jamais montrer la corde au public,» le fils ainé de Jean-Ântoine était à tout prendre ce qu'on peut appeler un assez bon parti. Son père lui avait laissé une fortune en terres et en capitaux, qu'il évalue à .27,500 livres de rente, sur lesquelles il devait payer pour la pension de sa mére, celles de ses deux frères et pour quelques autres charges annuelles, une somme de H, 500 livres ; il possédait donc dés l'âge de vingt-deux ans 16,000 livres de rente. Sans avoir une figure aussi remarquable que celle de son frère le bailli, il était fort agréable de sa personne, il portait un nom connu en Provence, dont il exagérait un peu l'illustration, et quoique son marquisat fût de date récente, il était disposé à le faire valoir tout autant que s'il eût remonté aux croisades.

Avec tous ces avantages, le jeune marquis pouvait donc à volonté faire soit un mariage de calcul, soit un mariage d'inclination, ou mieux encore rencontrer cet idéal de tous les hommes à marier, qui donne une satisfaction égale aux besoins du cœur et aux combinaisons de l'intérêt. Or il était dahs sa destinée, et aussi un peu dans son carac-

4i4 LES MIRABEAU

tère éxcentrique^ dé màntiuér chacune de ces trois perspectives^ en faisant un mariagé tout à fait à part, et c'est lui-même qui, dans uri document inédit et autographe, se complaît à racontei' comment il s'est marié. Il déclare d'abord qu'il n'expo8et*fl pas toutes les propositions qui lui furent faites, c attendu, dit-il, que tout homme est dans le cas d'avoir plusieurs de ces sortes d'afTairiBs sur le tapis, dès qu'il est fyce à contrât (sic). • II s arrête néanmoins sur un mariage qui fut si près d'être conclu^ que les cadeaux de noce avaient été achetés ; il s'agissait pour lui d'épouser utie Olandevès, appartenant à une ancienne famille de Provence déjà alliée à la sienne.

€ Cependant ce mariage, dit-il, ne devait pas se faire, et le diable, qui l'avait résolu, me mettait dans la tète des idées toutes contraires à sa conclusion ; la jeunesse de la personne et, par là, la difficulté de la mener sitôt à Paris, la peine et le peu d'aisance que me donneraient ses biens, tout cela m'ailail par la téle, et, pour y remédier, je pris une personne aussi jeune, qui me donnait moins encore d'aisance présente, et dont les biens me donneront et m'ont donné plus de peine encore. Dieu se joue de la prudence humaine, et encore n'en suivis-je pas bien toutes les règles dans l'affaire que je vais détailler ici ; quoi qu'il en soit, je ne me repens pas du marché que j'ai fait. »

Malgré cette restriction finale, que s'impose

ramour-propre du narrateur, et qui d'ailleurs ne tiendra pas longtemps, on constatera en lisant le chapitre suivant, que si le marquis voulait faire, comme il le dit, un marché, il était difficile de le faire dans de plus mauvaises conditions.

LE MAIUAGE DU MAKQUIS DE MIRABEAU.

« Je vais, année par année, rendre compte de ma iTvmutenlion, jusques au temps présent, et de tout ce qui s'est géré depuis mon règne, soit par ma mére, soit par moi ou par mes agents. »

Celle phrase, qu on pourrait aisément attribuer à Louis XIV rendant compte à ses successeurs des affaires de son rùyiio, après la régence d'Anne d'Autriche, se lit au début d'un gros manuscrit in-<[uarlQ, commencé par le père de Mirabeau ù l'Age de trente-deux ans, en septembre 1747. Avant de songer à écrire pour la postérité, en général, Tauteur de F Ami des hommes a beaucoup écrit pour la sienne, en particulier. Il éprouvait môme une telle impatience d'entrer en communi- T. 1. 27

calion avec ses descendants, qu'il n'attendait pas que ceux-ci fussent au monde, t Personne, disait-il dans sa vieillesse, à son frère le bailli, n'a plus sacrifié que moi au sentiment du futur appliqué à l'esprit de famille, et je penserais quelquefois que Dieu m'en punit, si je n'étais plus qu'assuré que ce sentiment ne m'a jamais fait négliger aucun de mes devoirs présents. A vingt ans je parlais et écrivais déjà à ceux qui me succéderaient, et les trois cinquièmes de mes manuscrits ne sont que des comptes rendus de ma gestion, de mes vues, de mes faits, comme devant leur tribunal.» Cette disposition paraîtra singulière chez un homme qui devait parfois se montrer fort dur pour une partie de sa famille, et spécialement pour son fils aîné, lequel ne fut jamais, il est vrai, le modèle des fils ; mais elle n'en est pas moins très-sincère, et elle forme une des nuances les plus curieuses de ce caractère original et compliqué.

Au moment où son pèi*e commence le manuscrit qui lui est destiné, le futur tribun de la Constituante n'existe pas encore ; il ne naitra que dix-huit mois plus tard, en mars 1749. Le marquis, marié depuis quatre ans et demi , vient de perdre un premier fils, Victor-Charles-François, né le 10 mars 174i, t enfant, diuil, de grande espérance, » qui mourut à trois ans et demi par un accident un peu étrange, et cependant moins étrange peut-être dans sa famille que dans une

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