DEUX FRERES SOUS LE REGIME DU DROIT D AINESSE
Cette intimité absolue et constante entre deux hommes également fiers et même impérieux dont le caractère, les idées et les goûts diffèrent, comme nous le verrons, sur plusieurs points, trouve surtout son explication dans un sentiment qui n'est plus guère de notre temps et qui mérite d'être analysé. Il s'agit de l'esprit de famille à sa plus haute puissance, représenté surtout par le cadet. Le droit d'aînesse accepté par celui-ci, non pas seulement avec résignation, mais avec une sorte de fanatisme raisonné, fait de lui un type d'abnégation et de dévouement très rare même alors, et qui ne se retrouverait
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certainement plus aujourd'hui. Nous disons que ce type était déjà très-rare, car à ceux qui invoqueraient l'exemple du bailli de Mirabeau pour regretter la constitution de la famille sous l'ancien régime, nous pourrions opposer, dans la famille même que nous étudions, celui du troisième frère, de ce comte Louis-Alexandre, dont nous avons parlé, et qui fut en ce point l'opposé du second, car non-seulement il ne reconnut jamais la suprématie morale de son aîné, mais il le vit avec une amertume jalouse entrer en possession de la presque totalité des biens paternels, et il le força, en le menaçant d'un procès, de lui livrer le capital de la pension qui constituait sa légitime (1). L'inconvénient du droit d'aînesse et des substitutions apparaîtra bien plus sensible encore quand nous en observerons les effets sur la seconde génération des Mirabeau du xvme siècle, c'est-àdire sur les rapports des enfants du marquis de Mirabeau, soit avec leurs parents, soit entre eux.
(1) Le marquis y consentit, pour éviter un débat judiciaire avec son frère, et la portion de Louis-Alexandre clans la succession paternelle fut réglée par des arbitres à la somme de cinquante mille livres, mais cet arrangement fut évidemment une concession de la part de l'aîné, attendu que le testament de Jean-Antoine ne donnait à chacun de ses deux fils puînés qu'une pension annuelle et viagère de 1,500 livres, plus 10,000 livres en argent, laquelle somme ne devait leur être payée qu'à l'âge de vingt-cinq ans. «J'ai lieu de croire, ajoutait le testateur, que mes deux fils puînés seront contents de ce legs s'ils font attention aux dépenses que j'ai faites pour les faire recevoir à Malte en minorité. »
Il n'en est pas moins certain que, pour ce qui concerne F Ami des hommes et son frère le bail] i, l'ancienne constitution de la famille, pleinement acceptée des deux parts , a produit entre eux un genre d'intimité fraternelle très-particulier, trèslouchant, plus intéressant encore chez le cadet que chez l'aîné, mais qui l'est aussi chez ce dernier, et qui, en définitive, leur fait le plus grand honneur à tous les deux. Puisqu'il nous a été donné de pouvoir suivre en quelque sorte jour par jour et pendant près de quarante ans ce rapport de deux frères sous 'l'ancien régime, nous essayerons d'abord de résumer les principaux caractères de leur affection avant de continuer, d'après leur correspondance, notre biographie du bailli de Mirabeau.
Quoiqu'il n'y ait entre les deux frères qu'une différence d'âge de deux ans, l'autorité de celui qui représente la famille est si puissante sur l'autre, que le cadet se considère à toutes les époques de sa vie comme absolument tenu de ne prendre jamais aucun parti dans les affaires qui lui sont le plus personnelles sans avoir l'assentiment formel de son aîné.
Cela va si loin qu'ayant été longtemps chevalier de Malte non profès, c'est-à-dire n'ayant fait ses vœux que très-tard et pouvant par conséquent se marier, il laisse constamment cette question à la décision exclusive de son frère ; c'est une affaire qui regarde la famille et qui, par conséquent, doit t. i. 12
être uniquement décidée par le chef. Conformément à ce principe, le bailli, même quand il gouverne en souverain la Guadeloupe, répondant à son frère, à l'occasion d'une idée de mariage pour lui dont le marquis l'a entretenu, lui écrit ceci : « Je te laisse la direction des affaires de là-haut : j'ai assez de celles-ci. Si ta juges que le bien de la race soit que j'aie progéniture, tu verras ce qu'il y a à faire du côté de cette certaine demoiselle. » Dans une autre lettre du 10 mars 1755, il écrit avec le même détachement personnel : « A propos, on m'a encore ici parlé mariage; à présent que tu as deux fils, vois si celui dont tu m'as toi-même parlé est utile pour la famille. » Nous verrons plus loin que dans la seule circonstance où son cœur, qui n'était pas d'ailleurs très-sensible aux attraits de la vie conjugale, se laissa engager un peu sérieusement, il suffira que son frère aîné ne l'encourage pas pour le déterminer à renoncer à son projet.
Dans les affaires d'intérêt, le frère cadet de TAmi des hommes nous offre la même abnégation ; non-seulement il a désapprouvé son second frère d'avoir fait régler par des arbitres sa légitime, mais il ne s'est même jamais informé du chiffre du capital obtenu par celui-ci, et qui est la mesure de son propre droit; c'est très-sincèrement qu'à l'âge de trente-neuf ans, après avoir constaté son ignorance sur ce point, il dit à son aîné le 2 novembre 1756 : « Je me suis fait
d'enfance à la douce idée que tu devais avoir tout ce qu'il ne me faut pas absolument pour vivre, parce que tu es le chef de la race, parce que tu es chargé de tout, et qu'il est démon devoir de contribuer et non de m'approprier. x> L'idée de faire tort (c'est son mot) de sa légitime à sa famille lui apparaît comme une sorte de crime. Aussi économe, aussi rangé que son frère aîné l'était peu (1), il trouve le secret de se faire honneur dans les emplois assez relevés qu'il occupe successivement et dont les émoluments sont faibles, en ne dépassant jamais la pension de deux mille livres qui lui appartient et que lui fournit son frère. Bien plus, il laisse souvent cette modeste pension s'accumuler entre les mains de l'aîné, et ce n'est qu'avec une sorte de pudeur et à la dernière extrémité qu'il lui parle de ses besoins. 8G'est ainsi qu'ayant été chargé d'une mission sur les côtes de Bretagne, qui va finir et qui le laissera sans appointements, il écrit de Brest au marquis le 5 août 1758 : « Si tu juges que je doive retourner à Paris, mande-le-moi, et fais-y-moi trouver de quoi subsister; si tu le juges plus à propos, je suis prêt à rester ici et à y vivre très-doucement quant à la dépense. »
La réponse de l'aîné va nous faire comprendre
^1) Ce n'est pas que le marquis de Mirabeau fût ce qu'on appelle un dissipateur; c'était, au contraire, comme nous le montrerons bientôt en parlant de lui, un calculateur, mais le ping chimôrique et le plus inhabile des calculateurs.
tout ce qu'il y a de délicat dans le procédé du chevalier : « A l'égard de ce que tu me dis sur ton séjour là-bas, les larmes me sont venues aux yeux , en considérant la grandeur , la simplicité et la bonté de ton âme. Je serais fâché de ne pas confier au registre qui contient tes lettres que je te dois 15,000 livres, au moment où tu me proposes sérieusement de te confiner dans un cul-desac de la basse Bretagne (1). Il faut que tu viennes le plus tôt qu'il se pourra; je n'attends au contraire que cela pour te céder le plancher, et tu trouveras ici tout ce qu'il te faut. »
« Tu me fais, répond le cadet , le plus magnifique compliment, et je me trouve avoir fait de la prose sans le savoir. La proposition que je t'adressais est toute simple, à ce qu'il me semble, et ma grandeur d'âme ne s'est pas fort secouée, attendu que je parlais pour le cas où tu aurais jugé le tout convenable pour le bien des affaires de la famille, et sur cela j'ai le mérite que j'ai eu bien des fois en faisant mon quart ou en montant ma garde. A l'égard de ces fameuses 15,000 livres, si elles me sont nécessaires pour monter un vaisseau ou pour tel autre arrangement qui puisse faire honneur ou profit à ma famille, en me mettant à même de m' avancer et de faire honorablement
(1) Il faut noter que ces 15,000 livres dues par l'aîné ne portaient nullement sur le capilal appartenant au cadet, et qu'il n'avait jamais réclamé. Celait tout simplement un arriéré dans le payement de la pension annuelle de 2,000 livres.
mon métier, je compte bien les trouver, mais autrement elles sont aussi bien entre tes mains, et assurément je me ferais scrupule d'y toucher pour autre chose que pour le bien de la case. »
Gomme Ton pourrait se demander où est le mérite de l'aîné dans ce rapport qui semble tout entier à son avantage , hâtons-nous d'ajouter que de son côté le marquis de Mirabeau est incessamment occupé de faire valoir son frère et de lui être utile. Quoiqu'il ait une très-haute opinion de luimême , opinion entretenue par la modestie même du bailli , qui, tout en s' apercevant très-bien des défauts de jugement ou de calcul de son aîné, se croit néanmoins inférieur à lui du côté de l'esprit, le marquis ne se dissimule pas que le mérite de son frère est d'un genre plus pratique que le sien. Dans son exaltation de réformateur et d'utopiste, il aime souvent à se persuader que si l'humanité voulait s'abandonner aveuglément à sa direction il serait en état de la régénérer de fond en comble : avant même d'avoir publié F Ami des hommes, en 1754, il -écrit au bailli cette phrase : c< Plus je considère les abus de la société et le remède, plus je reviens à ce que tu m'as ouï dire il y a cinq ans dans nos promenades au Luxembourg : que 12 principes établis en 12 lignes, une fois gravés dans la tête du prince ou de son ministre, et suivis exactement dans les détails, corrigeraient tout et feraient renaître l'âge de Salomon. » Malgré sa confiance dans ses 12 prin-
cipes , quand le marquis de Mirabeau veut être sincère avec lui-même , il se juge mieux : « La Providence, dit-il dans une autre lettre adressée à Mme de Rochefort, ne m'a pas construit d'un acabit à pouvoir jamais être mis en œuvre. » Tel n'est pas son frère cadet; il a bien, lui aussi, comme nous le montrerons, sa nuance d'utopiste, c'est un de leurs traits d'union à tous deux de ne pouvoir jamais se désintéresser des maux de l'humanité et des. moyens de les guérir; mais le bailli n'en reste pas moins, sauf ses boutades d'Alceste, un homme très-pratique. Outre qu'il est trèshabile non - seulement dans son métier de marin, mais aussi pour tous les tenants et aboutissants de ce métier, il sait conduire les hommes et se faire respectera première vue; il a, en un mot, le génie du commandement ; aussi l'aîné rêvet-il pour son cadet les plus hautes destinées, et on le verra animé d'un zèle infatigable pour lui aplanir les voies. Tandis que le bailli remplit les devoirs de sa profession, soit sur les vaisseaux, soit dans les colonies, le marquis lui ménage de belles relations à Paris ; c'est dans l'intérêt de son frère au moins autant que dans le sien qu'il cultive assidûment les Duras, les Durfort, les Castellane, les Nivernois, les Bernis, les Belle-Isle. C'est pour pousser son frère qu'il fait des frais d'esprit avec les belles dames influentes, et qu'il ne néglige même pas les premiers commis du ministère de la marine. « Va ton chemin, écrit-il
au gouverneur de la Guadeloupe, je ferai pour toi tous les petits pas, et sans bassesse. » Ce correctif est bien nécessaire avec un caractère aussi chatouilleux que celui du bailli. Mais la sollicitude constante de l'aîné pour l'avancement du cadet contribue à nous expliquer la sorte de déférence confiante avec laquelle celui-ci, quoique le plus sage des deux, abandonne en quelque sorte à l'autre la direction de sa propre vie.
Cette déférence, qui se concilie d'ailleurs avec la plus entière indépendance dans la discussion, devient encore plus intéressante lorsque la situation respective des deux frères se trouve complètement renversée. Jusqu'à l'âge de cinquante ans, le bailli est un cadet de Provence possédant deux mille livres de rente ,que lui paye assez irrégulièrement son aîné ; toutefois, cet aîné, qu'il croit beaucoup plus riche qu'il ne Test en réalité, l'aime, le protège, le reçoit à bras ouverts dans sa maison, lui procure des relations utiles et le pousse vers les plus hauts emplois. Rien de plus naturel après tout que sa déférence envers lui. Mais voici que ce frère, esprit chimérique s'il en fut, s'est ruiné méthodiquement, par une série de faux calculs que nous expliquerons quand nous parlerons de lui ; il s'est brouillé à mort avec sa femme au moment même où celle-ci, après avoir été à sa charge pendant un grand nombre d'années, vient enfin de recueillir la fortune sur les revenus de laquelle il avait compté pour réparer la sienne ;
après avoir soutenu contre elle une suite de procès dont les frais l'ont achevé, après avoir donné à ses filles des dots supérieures à ses ressources, après avoir pourvu à l'éducation de ses fils et marié l'aîné de ceux-ci en lui donnant une pension également au-dessus de ses moyens, il se voit judiciairement séparé de biens avec sa femme, chargé d'une masse de dettes dont les intérêts suffisent à absorber tous ses revenus personnels, et exposé, par conséquent, comme il le dit lui-même, à manquer littéralement de pain, tandis qu'il est pourvu de deux fils qu'il qualifie non sans raison « deux avaleurs capables d'engloutir la mer et ses poissons. »
Heureusement pour lui, le marquis de Mirabeau, parmi toutes ses mauvaises spéculations, en a fait une bonne, quoiqu'elle fût d'abord un peu aventureuse ; il a forcé, comme nous l'exposerons plus tard, son cadet à accepter les fonctions horriblement dispendieuses de général des galères de Malte. Vainement celui-ci objecte qu'il faudra consommer non-seulement cette modeste légitime de 50,000 livres, dont il ne voudrait pas faire tort à sa famille, mais une somme plus forte encore qu'il ne veut pas emprunter, car il a horreur des dettes; vainement il objecte que l'espoir d'obtenir en échange une riche commanderie est fort incertain, le marquis se charge de tout, emprunte, en ajoutant de nouvelles dettes aux siennes, et suffit à tout. Après trois ans d'inquié-
tudes cruelles pour le cadet bien plus que pour l'aîné, habitué à porter allègrement le fardeau d'un passif énorme, et qui répète sans cesse au bailli : « Va ton chemin et laisse- moi faire, » la plus riche commanderie de la langue de Provence devient vacante, le bailli de Mirabeau l'obtient, et le voilà pourvu de 40,000 livres de rente. Plus tard, une seconde commanderie , dite d'ancienneté , qui lui est encore accordée, porte son revenu à plus de 50,000 livres (1). Il rembourse les sommes empruntées pour lui par son frère, il rembourse aussi, je crois, cette fameuse légitime qu'il considère toujours comme appartenant à sa famille, et, en continuant à vivre avec la plus stricte économie, il fait à son aîné, jusqu'à la mort de celui-ci, 15,000 livres, de rente, sans préjudice d'une pension de 12,500 livres qu'il lui paye pour quelques mois qu'il vient passer chez lui, et de sommes également considérables que lui soutirent ses neveux et nièces ; en un mot, c'est le pauvre cadet qui est devenu la providence de la famille; sans lui, l'aîné n'aurait plus de quoi subsister. Eh bien, dans cette situation, si différente delà précédente, les rapports des deux frères n'ont pas subi le moindre changement. C'est toujours
(1) Je vois dans une lettre inédite de Mirabeau, du 22 octobre 1782, que le chiffre officiel du revenu des commanderies de son oncle à cette date montait à 72,000 livres, mais que l'Ordre de Malte retenait, à divers titres, sur cette somme, 21,000 livres, ce qui réduit le revenu réel du bailli à 51,000 livres.
de la part du bailli la même déférence, compatible, comme autrefois, avec une complète liberté de discussion quant aux idées, mais aussi rigoureuse que jadis pour ce qui concerne les actes. Gomme autrefois, le cadet est toujours prêt à se conformer aux volontés de son frère, même quand elles lui sont très-déplaisantes. Riche, vieux, fatigué, ayant toujours eu Paris en aversion, le bailli écrit, le 5 février 1779, à son frère ruiné: «Malgré la terrible répugnance que j'ai pour habiter Paris, si je te suis absolument nécessaire, je m'y résoudrai, en baissant la tête sous la Providence. »
Quand l'aîné a reçu le coup qui achève sa ruine, par la sentence du parlement prononçant la séparation de biens contre lui, et paralysant plus ou moins son recours sur les biens de sa femme, le cadet, après avoir exhalé sa fureur contre la femme et contre les juges, réfléchit que son frère pourrait lui survivre, et que, comme le revenu de ses commanderies est viager, il resterait sans ressources; il demande à son aîné la permission de faire un arrangement avec Malte, de renoncer à la moitié de son revenu total, à la condition que la moitié restante sera réversible sur la tête de son frère, si celui-ci lui survit. L'aîné met son veto à cette idée du bailli en termes qui valent la peine d'être cités : « Quant à la bonté que tu as, cher frère, de rêver à te mutiler pour m'assurer survivance, j'ai besoin que tu sois riche, et,
par ma foi, si tu venais à me manquer, quinze jours après, je n'aurais plus besoin de rien. »
A un seul moment de cette correspondance de quarante ans , on voit le cadet se montrer parfois un peu dur pour son aîné, mais il est alors sous l'influence de son éloquent et habile neveu , le futur tribun, qui a su lui monter la tête et engager son amour-propre dans le procès qu'il intente à sa femme, en 1783, pour la forcer à revivre avec lui. Le père de Mirabeau, plus sagace que son oncle dans cette circonstance, juge avec raison que les faits et gestes du mari ne lui permettent guère de recourir honorablement et avec quelques chances de succès aux voies judiciaires. Le pauvre vieux bailli, poussé par son neveu, qui lui fait dépenser 20,000 livres en pure perte, s'emporte de temps en temps contre son frère. Mais à peine a-t-il prononcé une phrase un peu âpre, qu'un remords le prend : « Cher frère, écritil, tu me connais; quand je t'afflige, c'est ma plume, c'est ma tête échauffée, mais jamais mon cœur; table toujours sur cela. » Aussi Mirabeau est-il obligé de constater que ses efforts pour tourner son oncle contre son père sont au fond impuissants, et il écrit avec un égoïsme naïf à un tiers, en parlant de son oncle : « Cet honnête homme n'a de défaut que son invincible faiblesse pour son frère (1). »
(1) Ce passage fait partie d'une longue lettre écrite par Mira-
Tel est ce rapport des deux frères considéré au point de vue de leur affection réciproque. On ne saurait rien imaginer de plus touchant; mais leur correspondance offre un autre aspect non moins curieux et qui nous ramènera naturellement à reprendre la biographie du bailli, et à mettre en lumière les autres nuances de son caractère et de son esprit. Sur les quatre mille lettres échangées entre eux, il n'y en a peut-être pas dix dans lesquelles, à travers les préoccupations personnelles parfois les plus impérieuses et les plus absorbantes, on ne rencontre de grands débats sur toutes les questions générales qui méritent d'intéresser deux esprits élevés. A tout moment, les deux correspondants font trêve à leurs affaires particulières pour discuter sur la religion, sur la politique, sur l'administration, sur les finances, sur l'histoire, sur le bien et le mal, sur le progrès, sur la liberté, sur l'aristocratie, sur la démocratie, sur l'état de la société, sur les dangers qui la menacent, sur les réformes qui pourraient la sauver, sur la question de savoir si elle peut être sauvée, et sur l'avenir qui l'attend. Chacune do ces dissertations, souvent chaleureuses et éloquentes, remplit quelquefois dix ou douze pages grand in-folio. Il nous paraît très-douteux qu'on
beau, le 14 août 1783, à un Anglais, sir Gilbert Elliot. Cette lettre, qui contient un assez bon nombre d'assertions inexactes que nous relèverons plus tard, a été publiée pour la première fois dans l'ouvrage intitulé : A Memoir of the right honourable Hugh Elliot hy the Countcss of Minto.
rencontre, de nos jours, deux hommes disposés à dépenser uniquement, l'un pour l'autre, tant d'idées, tant de verve et tant d'encre. Dès qu'ils seraient capables de disserter si amplement sur toutes choses, ils réserveraient leur prose pour le public et ils s'écriraient au plus quatre pages sur du petit papier. Il est bien vrai que l'aîné des deux frères possède une plume intarissable, qui suffit à toutes les consommations. Non-seulement il prodigue sa littérature à son frère et à une foule de correspondants de tous pays, mais il fait gémir la presse et entasse volumes sur volumes; tandis que le bailli, qui se borne à écrire des mémoires sur les affaires de son métier ou relatives à son métier, mémoires qu'il ne songe pas d'ailleurs à faire imprimer , s'abandonne avec un sentiment plus dégagé de toute vanité au plaisir de communiquer ses impressions et ses opinions à un frère qui lui inspire une entière confiance, et qui, même en le contredisant, alimente et intéresse son esprit. Aussi ses lettres à lui, remarquables, d'ailleurs, par le même genre de style coloré et indiscipliné qui distingue celles de son frère, ont-elles généralement une physionomie moins doctorale, moins pédantesque. L'homme s'y manifeste avec plus de naïveté, de vérité et de variété. Nous laisserons donc souvent le second fils de Jean-Antoine raconter lui-même les événements et les vicissitudes de la dernière partie de sa carrière active.
Le bailli de Mirabeau, qui portait encore le titre de chevalier, vint s'établir dans son gouvernement de la Guadeloupe en décembre 1753. Quoiqu'il y eût alors un gouverneur général des Isles du Vent et un intendant ou préfet résidant à la Martinique, les attributions du gouverneur particulier de la Guadeloupe étaient considérables, d'après ce que nous en dit le chevalier. « Je suis ici Michel Morin, écrit-il, non-seulement commandant, mais à demi évêque, à demi intendant, à demi président, et même entièrement. »
On connaît déjà assez le noble caractère de
l'homme que nous étudions pour deviner d'avance que, dans une telle situation, le sentiment qui le dominera sera celui de sa responsabilité devant sa conscience et devant Dieu pour tout le mal qu'il laissera faire ou pour tout le bien qu'il ne fera pas. Écoutons-le, racontant à son frère ses premières impressions : « Le jour de ma réception, dit-il, instruit par le travail assidu que j'avais vu faire un mois durant au gouverneur général, qui me montra tout l'ensemble, lorsque je vis cette bizarre foule d'hommes de toute couleur, attirée par la curiosité, me suivre à la porte de l'église, où le préfet apostolique m'arrêta pour me haranguer, et me désigner par les louanges qu'il me donna celles que je devais mériter, j'avoue que je fus consterné. Ma prière à Dieu fut de me préserver de l'injustice et de me donner la fermeté de la réprimer; et elle fut bien vive. Dieu veuille l'avoir exaucée ! » Dans une autre lettre il ajoute : « Je deviens dévot, cher frère ; cela te paraîtra plaisant, aussi cela ne doit-il pas être interprété suivant la commune signification du mot. Je n'ai ni plus de goût, ni plus de talent pour la mysticité, mais en vérité je n'avais jamais prié Dieu avec ferveur. Je ne connais cet exercice que par la crainte de faire du mal, et j'ai si fort peur d'en faire ici, que je le prie sincèrement de l'empêcher. »
Ces préoccupations du nouveau gouverneur s'expliquent aisément par l'état de la société qu'il
est appelé à régir. Les tableaux qu'il trace de la vie coloniale à cette époque nous la présentent sous un aspect, en général, peu attrayant. Voici un de ces premiers tableaux, il est daté du 24 décembre 1753 :
Les causes du mal sont ici dans le physique et dans le moral. La grande chaleur rend les blancs paresseux et leur donne tous les vices annexés à l'oisiveté. Elle a introduit de plus l'usage des noirs, qui, fournissant aux blancs des nourrices, leur donnent encore par là une partie de leurs vices en même temps qu'une sorte de couleur plombée qui provient du lait des négresses. Au moral, la nécessité de tenir les nègres dans un état d'esclavage met de cette espèce à la blanche une si grande différence, que celle qu'il peut y avoir de blanc à blanc devient presque nulle. La plus vile partie de l'humanité blanche s'estime ici plus qu'un pair de France à Paris ; c'est au point qu'un malheureux garçon menuisier qui arrive de France presque sans ressources aimera mieux tendre la main que de travailler chez l'habitant le plus qualifié, si celui-ci ne lui donne pas sa propre table. Tu sens aisément jusqu'où l'orgueil et la misère unis peuvent pousser la scélératesse dans un pays où la fermentation du sang est toujours forte et où les passions sont toujours très-vives. La paresse et la facilité jettent les blancs dans l'amour des négresses et les font encore participer par là aux vices des esclaves. Les négresses savent abuser de la faiblesse de leurs amants, et il n'y a pas de fille entretenue sur le meilleur ton, à Paris, qui coûte plus à son amant que ces vilaines créatures. Le dérangement produit ici tout ce qu'il produit en Europe, et il va d'autant plus vite qu'il faut qu'un créole ait mangé son bien et celui de dix autres personnes avant de faire t. i. 13
la moindre réflexion Le monde est ici dans son enfance quant aux arts et à l'agriculture, et il est dans la plus caduque vieillesse du côté des vices. Le seul qui n'y soit pas plus fort qu'en Europe, c'est le désordre des femmes blanches. Celles-ci y sont sages, moins par vertu que par indolence, par l'obsession éternelle des négresses (dont, par vanité, elles ont toujours le plus grand nombre possible à leurs côtés), par la construction des maisons, où tout se voit et s'entend par la nécessité où Ton est de donner partout passage à l'air.
Plus loin, parlant des créoles, de leur vanité mélangée de cruauté et d'ignorance : « Imagine, dit-il, la vanité naturelle à quelqu'un qui, dès l'enfance, a été élevé au milieu d'esclaves n'osant le contredire, qui est accoutumé à voir déchirer à coups de fouet des malheureux, par caprice, par jalousie relative aux négresses, et que cela rend inhumain. . . Faire du sucre, fouetter des nègres, faire des bâtards et s'enivrer, voilà la grande affaire des créoles. Demande-leur qui est le père du roi; ils n'en sauront rien pour la plupart. » Le meurtre ou l'improbité indignent naturellement l'austère gouverneur plus encore que la débauche ou la paresse.
Figure-toi, cher frère, que j'ai trouvé dans une portion de ce gouvernement un usage établi de ne point punir le meurtre des nègres ; et, dans les commencements, il n'y avait pas de jour où, par jalousie de quelque infâme négresse, des échappés de la roue en Europe, ou des enfants de ces gens-là, ne tuassent quelqu'un de ces malheureux, Bien plus, un vil mulâtre, enfant de la plus
détestable débauche, espèce de monstre toujours composé de la scélératesse des deux couleurs, tue un nègre et son père se donne pour l'auteur du meurtre pour éviter à son fils la punition l Va donc prêcher l'indulgence dans un pays où l'on est tout étonné que je ne veuille pas permettre que l'on tue un homme avec moins de cérémonie qu'ailleurs on tue un chien.
Que dirais-tu d'un pays où il passe pour constant que toute affaire au serment est perdue? Aussi la friponnerie et la mauvaise foi ont si fort dominé, que la plus belle des îles du Vent est la plus misérable. Celle-ci pourrait rapporter trente millions et n'en rapporte pas le quart ; le commerce n'y vient pas ; et, quand je m'efforce de faire venir des vaisseaux des ports de France, la réponse unanime est que la mauvaise foi du pays les écarte, parce qu'il leur est impossible de percevoir leurs fonds. Cette friponnerie, qu'on a laissé introduire par mollesse, a ruiné cette île. Mais consulte dans les ports et informe-toi si, depuis que j'y suis, quelque vaisseau marchand français perd ses fonds? Gela en ramène quelques-uns, et les bons citoyens en sont charmés, eux que l'absence de commerce dans cette ile prive d'un cinquième de leurs revenus en faveur du commissionnaire de la Martinique. Voilà, cher frère, le principe de ma sévérité. Je veux faire le bien. C'est à Dieu d'abord que je dois compte de mon administration, et le respect humain ni le désir de faire fortune ne doivent pas m'arrôter. Je lui demande toujours la force, qui est plus nécessaire ici que toute autre vertu cardinale; car assurément il me serait plus agréable de jouir de la considération due à ma place, de rendre service à des protégés, et de laisser, d'ailleurs, aller tout le reste. Mais serait-ce là mon devoir? et que dirais-je à Dieu, au roi, à moi-même ?
Ce n'est pas que le chevalier de Mirabeau
s'exagère le pouvoir d'un homme contre une masse d'abus. « Je vis bientôt, dit-il, qu'il était impossible de déraciner les abus tout à la fois el tous, mais il fallait les attaquer, et c'est ce que je fis de mon mieux. Aidé, soutenu de l'exemple, des conseils, de l'autorité et de la confiance du général, je tâchai de réussir. 11 est vrai que je suis parvenu à ramener un peu la bonne foi dans le commerce ; ce n'est guère, mais Dieu ne me demande que mon temps et mes peines : il m'est témoin que je ne m'y épargne pas, ainsi qu'à empêcher les meurtres. J'attends son jugement sans crainte. »
Dans ses premières lettres le gouverneur de la Guadeloupe parait disposé à se féliciter des bons effets de son administration, et il nous fournit en même temps l'occasion d'apprécier l'austérité du genre de vie qu'il s'impose pour n'être en prise par aucun côté. « J'ai la satisfaction d'entendre dire qu'on est fort content de ma manutention, et que l'on rend justice à la bonne envie que j'ai de bien faire. Les fripons, qui ne sont pas en petit nombre, tremblent ; les honnêtes gens se réjouissent ; les pauvres savent que justice leur sera rendue sans acception de personnes. La porte de leur gouverneur leur est ouverte, disent-ils, à toute heure, et toute la colonie sait que pas un de mes gens ne serait assez ose pour empêcher le plus petit et pauvre nègre de me conter ses raisons. Ils savent aussi que je ne
veux pas de présents ni de bien mal acquis; que je n'ai ni femme, ni maîtresse, ni parents, ni amis ; que je suis un vrai Melchisédech qui ne boit, ne joue ni ne représente, et qui ne peut manquer de rendre la justice que parce que je me tromperais, et partout on pardonne ce qui ne part pas du cœur. »
Dans d'autres lettres, il semble se résigner, non sans tristesse, à la nécessité de se faire craindre : « Je ne sais, dit-il, si j'ai acquis une réputation d'équité, et pourquoi ; mais figure-toi que je juge plus de procès qu'une sénéchaussée. Je sais que je suis un peu aimé, assez estimé, et encore plus craint. Tu ne reconnais pas à cela mon étiquette: mais je connais trop ces gens-ci ! Aucun sentiment honnête ne se logera jamais dans leur cœur; le mensonge croît sur leurs lèvres comme les cèdres sur le Liban. Tel homme vous arrache des larmes par le récit circonstancié de ses malheurs, qui, si on ne se laisse pas attendrir et qu'on l'envoie au fort, paye sur-le-champ. Ils ont, en général peu d'esprit naturel et moins encore d'acquis ; mais, ils ont cependant tous le talent d'embrouiller les affaires de façon que, si on ne les suivait pas de près, ils vous feraient tourner la cervelle. Mais je suis à présent au fait de leurs méthodes, moyennant quoi ils me redoutent comme le prévôt; tu sais comme cela cadre avec mon caractère naturellement compatissant. Au surplus, jamais père de la Trappe n'a mené une vie plus
dure. D'un soleil à l'autre, rendre la justice, ou écrire, ou signer, enfin travailler, voilà ma vie. Je te prie de faire prendre quelques informations dans les ports et de me mander avec sincérité ce qu'on t'aura dit de ma manutention; c'est le seul moyen qui me reste de savoir la vérité. Ici peu de gens, ou point, oseraient me contredire, par un malheur attaché à la première place. »
Le marquis de Mirabeau, de son côté, encourage son frère avec des formes de langage dont la gravité éloquente étonnera, peut-être, mais qui se retrouvent à tous moments dans la correspondance de ces deux hommes, quoique mélangées souvent aussi d'intonations familières ou ironiques.
Ton genre et ordre de vie, écrit-il à son cadet, est presque entièrement celui de Gaton dans l'île de Sardaigne. Dieu te bénira dès que tu cherches à faire le bien, car aimer la justice et la vérité, c'est aimer Dieu et son prochain, ce qui renferme toute la loi de Notre Seigneur lui-même. Notre passage, ici-bas, est court et traversé. Quand la loi de Dieu ne serait pas écrite, nous sentirions par les seules lumières de notre conscience que nous sommes coupables de plusieurs fautes contre le droit naturel, en actions, en omissions, et par le mauvais exemple et par le peu de soin ; mais la loi est écrite, et les ténèbres à cet égard ne peuvent plus être que volontaires. Tâchons donc de semer cette vie orageuse de quelques bonnes actions, qui nous consolent dans l'agonie; c'est ce que je me dis chaque jour, et ce que je crois pouvoir d'autant mieux te dire, que tu n'as pas attendu mes avis sur cet article.
La seule distraction du chevalier, au milieu d'une existence sevrée de tous plaisirs, c'est de consacrer à la lecture tout le temps qu'il peut dérober à ses laborieuses fonctions. Aussi demande-t-il, sans cesse, à son frère de lui envoyer des livres, et des livres de tous genres, ouvrages militaires, diplomatiques, judiciaires, géographiques, ouvrages sur les finances et le commerce. Continuellement occupé d'augmenter ses connaissances, il rédige des mémoires sur toutes les questions relatives aux colonies ; il réunit et compare les diverses ordonnances par lesquelles elles ont été successivement régies: « Je veux, dit-il, entreprendre un recueil de tout ce qui a force de
loi ici et faire à cela des notes Compte, cher
frère, que si vue et santé tiennent, clans six ans je serai en état de conduire tout le politique de la marine mieux qu'aucun de ceux qui s'en sont jamais mêlés. Si l'on veut m'employer en grand, ma vie est au service de l'État, mais, pour baguenauder et me bercer de vains parchemins, qu vous laissent l'étroite nécessité de courtiser des scribes ou d'en essuyer des déboires, c'est ce qu'après plus de trente ans de service, je ne ferai pas. »
Une des difficultés de la place qu'il occupe est dans l'insuffisance du traitement, qui oblige un gouverneur pauvre à s'abstenir de toute représentation. Ce traitement est de douze mille livres de France, dans un pays où, dit le chevalier, une
poule coûte 6 livres ; le pain, 7 sols la livre ; la viande, 15 sols; la façon d'un habit, 70 livres; des souliers, 12 livres. Il est vrai qu'il y a plusieurs moyens pour un gouverneur de faire des profits illicites et considérables. Il en est même qui passent pour licites auprès de gens peu scrupuleux, et le marquis de Mirabeau en indique quelquesuns qu'on lui a présentés comme tels. Mais le chevalier est inflexible sur ce point ; il n'admet pas que dans son poste un homme pauvre puisse s'enrichir honnêtement :
Je t'ai toujours dit, cher frère, qu'il y a longtemps que j'ai renoncé à la fortune ; si elle vient, tant mieux ; mais cette vile maîtresse du genre humain n'aura seulement pas la gloire de me faire fléchir le genou; peut-être estce par vanité. Soit; si mes vices me rendent meilleur, je les aime autant que des vertus; c'est bien un peu tant pis pour mes pauvres neveux et nièces, mais je ne sais s'il ne leur vaut pas mieux pouvoir dire qu'ils sortent d'un sang où Ton préfère l'honneur à cent mille livres de rente, que d'être plus riches de bien acquis par un homme de leur race par des voies obliques. Tâche, cher frère, de leur inspirer l'honneur, il seront aussi riches que moi ; pauvreté ne m'a pas empêché d'être gros, grand et fort, et d'avoir autant pris de tous les besoins réels de la vie que le plus riche financier. Je t'avoue qu'il me choque un peu de sentir que l'on dira que je suis un sot; je vois bien que cela est une faiblesse; j'ai même assez d'amour-propre pour penser que je ne serai jamais condamné à ce sujet quand je serai entendu; mais l'homme est ainsi ; il craint plus les ridicules que les vices, s'il n'est éclairé par la réflexion.
Il revient souvent sur ce dédain des richesses. C'est un des sentiments qu'il exprime avec le plus d'énergie. Citons-en encore un exemple : « J'ai calculé, il y a longtemps, que le pire des maîtres était l'or, le pire de tous les esclavages, celui des richesses. Je le dis un jour à M. de Marivaux, faiseur de livres, qui me traduisait les paroles d'un ancien, disant que la pauvreté est ridicule (1). Quand un homme est pauvre pour n'avoir pas voulu blesser l'honneur; qu'il sait mépriser les biens et passer sur le ventre de ceux qui n'ont pas d'autre mérite que d'en posséder, il se fait respecter, et sa pauvreté n'est pas ridicule. »
Un autre sentiment, plus remarquable, peut-être, encore chez un gentilhomme du xvme siècle, peu porté, d'ailleurs, à s'enthousiasmer pour les philosophes de son temps, c'est celui qu'exprime souvent le gouverneur de la Guadeloupe sur l'esclavage et sur les nègres :
Je suis ici à portée, écrit-il le 10 janvier 1755, de bien connaître l'esclavage et toute son étendue, car celui de ce pays-ci est le plus fort qu'il y ait jamais eu, non dans le droit, mais bien dans le fait; l'on a assez suivi les lois romaines sur l'esclavage, mais la couleur y ajoute une
(1) Marivaux citait, sans doute, au bailli ces vers de Juvénal:
Nil habet infelix paupertas durius in se Quam quod ridiculos homines facit....
à moins, ce qui est peu probable, qu'il ne lui traduisît un texte grec recueilli par Stobée, qui exprime la même idée que Juvénal.
indélébilité physique. Le nègre, même lorsqu'il est libre, reste au moins aussi esclave que le Grec l'est chez les Turcs, avec cette aggravante circonstance que rien ne peut jamais le blanchir, au lieu que le Grec, en reniant sa foi, devient un Turc.
L'on ne peut cependant se cacher qu'un nègre est un homme, et un philosophe qui considérerait l'humanité de sang-froid, dans ce pays-ci, donnerait, peut-être, la préférence au nègre. Je sais les divers reproches que l'on fait aux gens de cette couleur, mais, en approfondissant, je ne vois moi, confesseur de tout le monde, que le crime des blancs. Qu'un homme fasse travailler un autre homme autant que ses forces le lui permettent et refuse de lui donner la nourriture la plus vile, si celui qui est si cruellement traité commet quelque crime , qui a tort? C'est l'histoire perpétuelle de ce pays-ci ....
Cette île est à peu près grande comme la Provence et beaucoup plus fertile, sans compter que la sorte de denrées qu'elle porte est plus précieuse. Trente-cinq mille blancs, destinés au travail de la terre, ne font pas ce que deux mille feraient ailleurs. L'esclavage me paraît par cela seul un mal, en ne le considérant que du côté de la cupidité, dont il tire son origine, car il n'est pas nécessaire de dire qu'il répugne à l'humanité. Je vois avec chagrin que l'on introduit les nègres dans la Louisiane, pays très-bon , très-fertile, d'un climat admirable, où quelques Allemands, autrefois transportés, ont très-bien réussi et où l'on aurait fait une magnifique colonie sans ce secours (1). »
Dans une autre lettre, il revient encore sur ce sujet :
(1) Cette réflexion datée de 1755 frappe d'autant plus, quand on pense à tout le sang que l'introduction de l'esclavage devait faire verser de nos jours aux États-Unis.
L'esclave, dit-il, tout esclave qu'il est, doit être considéré comme un homme, et moi, je crois devoir aussi le considérer comme un frère. Par parenthèse , il ne s'est pas encore donné six coups de fouet dans ma maison, excepté à de petits nègres et négrettes qui en auraient eu tout autant s'ils eussent été mes enfants... L'on a dans ce pays-ci et l'on emporte assez communément une prévention contre les nègres qui est injuste. Je regarde ce peuple-là comme tout à fait le même que nous, à la couleur près. Je doute même que l'esclavage ne nous rendît pas pires que lui. Il y a des traits héroïques parmi ces gens-là. Je vais t'en citer un dont le héros était mort quand je suis arrivé, sans cela j'y eusse perdu mon latin ou je lai eusse attiré de la cour quelque marque de distinction ; voici son fait. Cet homme était nègre matelot, abus considérable, mais dont ce n'est pas le lieu de traiter. Ce malheureux est pris par les Anglais et sert si bien chez eux qu'il obtient sa liberté. Sa maîtresse , pauvre vieille femme d'ici, était dans la misère , il l'apprend , quitte Antigoa où il était et vient à son secours. Il était excellent matelot ; il se loue cimme tel et met dans son marché que son argent sera donné tous les mois à sa pauvre maîtresse. Gela dure quelque temps; cette femme meurt et laisse un enfant très-jeune, son petit-fils ou son arrière-petit-fils. Ce généreux nègre emploie son argent à élever cet enfant, vient à bout de lui acheter un petit nègre, et enfin emploie à son profit toute sa vie et tout son avoir. A quelle nation un pareil trait ne ferait-il pas honneur? (1)
(1) Nous devons dire en passant que sur cette question de l'esclavage, le marquis de Mirabeau exprime des idées encore plus avancées que celles de son frère, car il écrit à celui-ci le 7 avril 1755 : « On ne peut concilier l'esclavage avec le chris-^ tianisme. Comment s'est-il donc introduit si généralement dans le Nouveau-Monde? c'est une chose inconcevable. Je sais bien
On comprend aisément que le gouverneur, d'une île à esclaves animé de pareils sentiments, ait pu se faire aimer des nègres (1), mais on comprend aussi que les maîtres de ces nègres , qui trouvaient en lui un appréciateur sévère de leurs cruautés, et que tous les aventuriers fripons arrivant d'Europe pour faire fortune à tout prix, envers lesquels il se montrait inflexible, aient poussé parfois contre lui des clameurs dont le retentissement arrivait jusque dans les bureaux de Versailles. On se souvient que son frère aîné, toujours attentif à écarter de la carrière du chevalier ce qui aurait pu lui faire obstacle, cultive assez assidûment, dans son intérêt, les premiers commis de la marine. Il a eu une conversation avec l'un d'entre eux qui, sans être le chef immédiat du futur bailli, le connaît beaucoup, lui est très-dévoué et se tient au courant de tout ce qui le concerne. Cette conversation, que le marquis de Mirabeau communique à son frère , nous apprend ce qu'on reproche au gouverneur de la Guadeloupe dans les bureaux de Versailles, et il nous paraît intéressant de la reproduire en la résumant.
que si j'étais ministre de la marine demain, je ferais passer un édit qui déclarerait tout nègre libre en recevant le baptême et en s'attachant à certaine portion de la glèbe, dont il donnerait redevance proportionnée selon les lieux à l'ancien propriétaire, s'il y en avait, ou à l'Etat si c'était un terrain encore non concédé. »
;1J II paraît que ceux-ci criaient sur le passage du gouverneur: Vive le bon Becquê! Ce mot, dans le jargon nègre, répond, je crois, à celui de blanc.
Avec infiniment d'esprit, dit ce premier commis de la marine, c" encore plus de vertu et de probité, le chevalier de Mirabeau risque de les rendre inutiles à sa fortune et au bien de l'État. Il a une mine froide qui déconcerte et qui effraye, et avec cela une vivacité qui éclate par moment : c'est l'excès d'un feu concentré (1). Il a trop de zèle, il nous envoie de grands mémoires sur les abus du pays. D'abord c'est trop tôt, ensuite il doit penser qu'il y a des choses que nous voyons sans avoir la force d'y remédier, d'autres auxquelles nous ne voulons pas remédier ; nous ne sommes pas dans le siècle de la régénération. Le chevalier ne se renferme pas assez dans la partie d'administration dont il est chargé, il embrasse trop de choses, il est trop tranchant, il faut donner son avis avec une modestie douce, une subordination marquée aux lumières d'un ministre, quoi qu'on n'en pense pas un mot. Il a pris parti avec trop de chaleur pour con gouverneur général, Bompar, qui est accusé par les créoles d'un excès de sévérité et d'une roideur maladroite. Il défend aussi l'intendant, dont la probité est attaquée. Le premier commis déclare, il est vrai, que les accusations de ce peuple de colons, d'aventuriers et d'interlopes, tous gens sans foi, ont peu de valeur aux yeux de l'administration, mais il ajoute que le gouvernement n'aime pas que les principales autorités d'une colonie s'affectionnent trop les unes aux autres, et que le chevalier n'a pas
(1) Le futur bailli, en effet, quoique Provençal, se distinguait de son frère aîné, aussi abondant en paroles qu'en gestes, par une attitude très-froide au premier abord. «Les Provençaux, écrit-il, portent leur pétulante vivacité partout ; aussi le général Bompar (autre Provençal) et moi qui, comme tu sais, ai l'air assez froid naturellement et cent fois plus ici, où il ne faut mettre personne à son aise, nous passons pour deux animaux rares dans notre pays. "Les coquins tremblent et donnent de grand cœur à tous les diables les physionomies froides de Provence. »
mission de venir en aide à ses collègues quand ceux-ci sont attaqués.
On prévoit l'effet que peut produire cette morale de bureaucrate sur un fonctionnaire de l'espèce du chevalier. Aussi répond-il par une lettre fort longue et fort expressive, dont nous ne donnerons également que des extraits.
La menace de manquer ma fortune, répond-il à son frère , est la plus petite qu'on puisse me faire. Je dois à Dieu et à mon nom d'être le plus honnête homme que je pourrai. Je dois à l'Etat mes sueurs, mes peines, mon sang et ma vie pourvu qu'on ne me vexe pas dans mon honneur. J'ai trente-sept ans, dont j'ai servi vingt-cinq, et j'ai au moins vingt campagnes; je pense avoir acquitté, autant que cela m'a été permis, ma dette à l'État. Félicite-moi, cher frère, de ce qu'en butte ici à un amas de fripons, ils n'osent m'accuser que d'avoir une mine trop froide, je ne me refondrai pas pour eux... Quant au reproche d'être tranchant, je ne m'en effraye pas. Le nouveau ministre (Machault) a, dit-on, ce caractère, et c'est comme cela que je les veux. Les hommes tranchants sont à l'État comme le couteau courbe au membre gangrené ; les gens de ce caractère aiment la vérité, la disent et l'entendent sans émotion. Tous les honnêtes gens de ce pays te diront que je fais le bien et que ma sévérité ne porte que sur ce qui est incorrigible. Que vingt brigands qui avaient assassiné, volé, pillé des vaisseaux et qui se promenaient dans l'île n'y soient plus ou n'osent se montrer, où est le mal? Demande dans les places de commerce, si le pays ne s'accrédite pas, autant qu'il est possible que cela soit en si peu de temps? Compte que l'homme en place dans un pays comme celui-
ci fait bien du mal s'il ne sait pas se vaincre sur l'indulgence et en évite furieusement par une apparente sévérité : à l'égard de la cour, je ne lui mâche pas les vérités, je lui dis même ses propres fautes. Il m'importe peu de faire fortune, il m'importe peu d'être caressé, mais il m'importe beaucoup d'avoir dit vrai, d'avoir rempli ma tache, d'avoir dévoilé l'iniquité, d'avoir combattu le vice, étant en place. Au surplus, il arrivera ce que Dieu voudra. Je sais qu'on commence à m' attaquer; l'on sème ici de faux bruits, l'on ne peut dire que je vole, ne voulant pas même recevoir les plus petits présents de fruits. L'on ne peut dire que j'ai des maîtresses qui me mènent, ma maison est comme une église ; l'on n'y voit entrer que des gens demandant justice ou des officiers; je ne donne jamais audience aux femmes qu'en lieu où, de la rue, les passants peuvent me voir sans m'entendre ; mais on a fait courir le bruit que je voulais faire mettre un nouvel impôt. La cour, qui confie et qui retient en même temps l'autorité, qui ne met jamais un homme en place que pour s'en méfier; qui, occupée des affaires les plus prochaines, ne sait même pas ce qu'elle doit répondre aux affaires des pays éloignés , la cour, dis-je, est l'éternelle dupe des fripons. Au reste, c'est quand je serai attaqué directement que la fougue de tête paraîtra. A la première lettre montrant méfiance, je répondrai par la demande précise que mon accusateur me soit livré, ou que l'on m'envoie mon successeur. . . Quant à l'axiome de Gaudin, touchant le besoin de me renfermer dans ma sphère stricte, je te dirai que si j'ai écrit en toute confiance à Gaudin, que je considère comme mon ami, j'ai été plus réservé à l'égard du ministre et du premier commis de mon département ; mais j'ose assurer, d'après vingt-cinq ans passés à courir les quatre parties du monde, qu'il n'y a qu'un sot qui se borne à sa sphère actuelle et qui, lorsqu'il est à un poste, ne s'efforce pas de mériter le poste supérieur en s'en ren-
dant capable. Voilà la sphère stricte franchie. Cet axiome n'a eu que trop de partisans dans la marine, où des scribes accrédités avaient besoin que les officiers fussent des automates incapables de rien, que de suivre servilement des ordres dictés par tel intérêt qu'il appartiendra sans en examiner la valeur. Gomment peuvent-ils me reprocher d'avoir écrit à la louange du gouverneur général et de l'intendant ? L'union des chefs leur déplaît donc? c'est pourtant cette union dont tous les fripons frémissent et qui fait le bonheur des colonies. Depuis que je suis ici, je vois de près le général Bompar, et je dirai mille fois que le roi n'a pas de plus honnête homme à son service, et que je ne saurais faire mieux que de me modeler sur lui, car il est l'équité, et le désintéressement personnifiés. Quand tu trouves que je m'explique trop net sur les infamies que l'on fait à l'intendant (1), c'est que tu ne les a pas sous les yeux. Souviens-toi qu'un honnête homme soutenu fait plus de bien et d'honneur que mille coquins combattus ne peuvent faire de mal.
Un dernier article de cette longue lettre peint mieux que tous les autres le puritanisme, peut-être, excessif du chevalier. Nous avons déjà dit que le premier commis, qui lui fait transmettre par son frère les observations qu'on vient de lire , n'est pas son chef immédiat; mais il a pour ami le
(1) Cet intendant, M. Hurson, était un conseiller au parlement de Paris que le premier commis de la division des colonies voyait avec irritation dans un poste qu'il voulait donner à un de ses parents ; on lui suscitait donc des désagréments qui le forcèrent à se retirer. La sympathie qu'exprime pour lui le chevalier de Mirabeau a d'autant plus de poids, qu'en général il est très-prévenu contre les intendants, qu'ils appartiennent à la robe ou à la plume.
chef cle la division des colonies, et il voudrait que le chevalier fît plus de frais pour ce personnage, duquel il dépend en partie , qui se déclare plein d'estime pour le gouverneur de la Guadeloupe et qui ne demanderait qu'à se lier avec lui. Il n'y a à cela qu'un obstacle, c'est que la probité de ce premier commis, devenu énormément riche, et qui place tous ses parents dans les colonies, excite depuis longtemps la défiance du chevalier. Dès les premiers jours de son arrivée à la Guadeloupe, il écrit à son frère: « Je suis plus que moralement confirmé que l'opinion publique est vraie sur l'homme que tu sais , duquel je t'avais dit que, malgré ma prévention, je ne l'avais pas pu surprendre dans plus de vingt conversations à me lâcher aucun axiome qui me le manifestât fripon. Il est cependant tel, ou je me trompe fort; il est de plus inappliqué , et soit friponnerie , soit négligence, il laisse beaucoup de choses en arrière. Tu sais que je me suis toujours méfié de cet article. S'il me craint, il est très-bien avisé, car s'il est fripon pour lui ou pour les siens, je dévoilerai toute l'iniquité. »
On conviendra, je crois, que nous avons affaire ici à un fonctionnaire d'un acabit assez rare, puisque le voilà occupé de vérifier si un chef cle division très-influent, qui peut beaucoup pour son avancement et qui désire son amitié, est oui ou non un fripon, et résolu, dans le cas de l'affirmative, à lui déclarer la guerre. Le marquis de Mit. i. 14
rabeau , qui a vu lui-même ce premier commis , qui Ta entendu exprimer les meilleures dispositions pour son frère , cherche à ramener ce terrible frère à des sentiments plus politiques; il voudrait qu'il écrive amicalement à l'homme en question : « Si cet homme, lui écrit-il, a, en effet, 80,000 livres de rentes , comme le disent ses ennemis, il peut s'être intéressé au commerce, avoir eu des revenants-bons , que sais-je? Ce siècle-ci est le siècle des tours de bâton, si tu voulais faire pendre tous les fripons, tu dépeuplerais le monde prévôtalement ; d'ailleurs, s'il est tel qu'on le dit, il faut se mettre dans la tête qu'il est impossible de le jeter par terre, ayant toute la confiance du ministre ; routine à ce pays-ci avec plus d'esprit qu'eux tous , il tiendra toujours : or, en le supposant méchant, c'est le déchaîner que de lui arracher le masque de probité dont il se couvre. Je t'en conjure, cher frère, graisse les roues de ta voiture; autrement nous verserons. Au nom de Dieu, un peu de liant, il te restera toujours assez •de morgue pour n'être pas valet. En voilà plus qu'il ne t'en faut pour ruminer beaucoup, mais ne va pas t'échauffer, ou je ne suis qu'un sot. »
Le marquis ne s'est pas trompé en supposant qu'Alceste allait s'échauffer : .
Est-ce à moi, s'écrie celui-ci, est-ce à moi, fils d'un homme qu'un joueur de billard a empêché d'être mare-
chnl de France (1), que Gaudin apprendra que les ministres ont toujours raison et peuvent facilement faire manquer sa fortune à l'homme du plus éminent mérite ? Sùi-ement non. 11 s'en faut de beaucoup que je fasse de mes talents le cas qu'ils en font, peut-être, eux-mêmes, et je regarde la perte de ma fortune et de mon avancement comme aussi facile au plus petit scribe, qu'indifférente pour l'État ; mais heureusement elle m'est indifférente à moi-même, et je retournerai à l'état de cadet de Provence sans la moindre répugnance, plutôt que d'endurer rien qui m'humilie intus et in cute...
Je passe à l'article de son ami : le cri public est contre lui. Tu sais ce que je t'en ai dit ; tu sens bien qu'il est trop habile pour laisser contre lui des preuves judiciaires, mais pour toutes les preuves morales, elles sont telles que l'aveuglement le plus complet ne saurait, à quelqu'un qui a vu le pays, laisser même du doute. Quant à m'ouvrir à lui, quand je le croirais innocent, je n'en ferais que ce que je dois pour le bien du pays; et quant à cela aucune raison d'amour-propre ou autre ne m'empêchera de faire ce que je croirai être utile au pays; mais de l'amitié, estil possible de l'accorder sans estime ? Je sais qu'il n'a que faire de mon amitié ; j'aurais plus besoin de la sienne, mais je ne m'en fais pas besoin ; je sais manger des fèves, mais jamais adorer le vice et l'encenser... Si c'est pour moi, cher frère, que tu te donnes le soin d'aller à Versailles, n'y va pas ; tu auras beau faire et beau dire , je ne ferai pas fortune, c'est moi qui te l'assure , quoique je
(1) Allusion au ministre Chamillard, dont la faveur auprès de Louis XIV était attribuée à son talent sur le billard , et qui passait dans la famille Mirabeau pour avoir arrêté l'avancement du marquis Jean-Antoine. Si la boutade adressée par Jean- Antoine ( d'après le récit déjà cité de son fils ) au frère de Chamillard est authentique, il faut bien reconnaître que le mauvais vouloir du ministre aurait été assez motivé.
te promette de me conduire très-sagement ; mais je te demande ton avis net, quoique mon parti soit pris sans lui. Veux-tu que je sois honnête homme et me casse le col , ou bien veux-tu que je fasse une fortune dont je rougisse pendant la vie et frémisse à l'article de la mort (1) ?
Les citations qui précèdent ne donneraient pas une idée complète du caractère du bailli, si nous n'en ajoutions quelques autres destinées à montrer que cette préoccupation du devoir, cette rigidité sévère et un peu hautaine, ces brusques explosions dans le genre du Misanthrope de Molière, sont habituellement réglées en lui ou contenues par l'équité et adoucies par un grand fonds de bonté.
On se rappelle que le second fils de Jean-Antoine avait été aussi humilié et indigné que l'aîné,
(1) Il n'est, peut-être, pas inutile de dire que ce premier commis de la marine, dont nous n'avons pas cru devoir publier le nom, fut, de la part du chevalier de Mirabeau, l'objet d'une hostilité persévérante et courageuse, car le gouverneur de la Guadeloupe s'en fit un ennemi dangereux qui ne contribua pas peu à l'empêcher, plus tard, d'arriver aune grande situation; mais il paraît bien que les accusations portées contre ce haut fonctionnaire n'étaient pas sans fondement, puisque nous voyons, dans la suite de cette correspondance, qu'il fut révoqué en 1759, et qu'un autre fonctionnaire, dont le nom est bien connu par ses travaux d'économiste, Forbonnais, alors premier commis aux finances, s'adresse à cette époque au chevalier de Mirabeau pour lui demander de lui fournir des renseignements contre le fonctionnaire destitué. Le chevalier répond à Forbonnais qu'il a dit tout ce qu'il avait à dire dans l'intérêt public, quand l'homme était en place, et qu'il ne parlera plus de lui que dans le cas où l'on voudrait le replacer.
du mariage de leur frère puîné, Louis-Alexandre, avec une fille entretenue, la Navarre. On appréciera donc aisément le genre de mérite qu'il montre en racontant à son aîné l'aventure très-imprévue qui vient le surprendre, à la Guadeloupe, dans son cabinet de travail. « Ma sagesse, cher frère, écritil, vient d'être mise à une rude épreuve. J'avais fini le dernier mot de l'alinéa précédent, lorsqu'il entre un homme , qui vient me demander mes bontés, et me dit qu'il a connu beaucoup un de mes frères. Je lui demande son nom : il me dit qu'il est en droit de compter sur mon amitié, qu'il s'appelle Navarre. Le sang des pieds me monta à la tête. Je lui ai pourtant répondu de sang-froid, et sans m'agiter, que son nom, comme il devait le savoir, n'était pas un titre pour mériter mon amitié; que cependant j'étais homme public; qu'il trouverait toujours chez moi la justice qu'il mériterait, sans que je me ressouvinsse jamais de qui il était frère ni en bien ni en mal. Je suis encore tout ahuri de cette visite et de savoir que cet homme sera mon habitant . »
En prouvant ici son empire sur lui-même, le gouverneur de la Guadeloupe nous montre, dans un grand nombre d'autres lettres, combien son cœur est naturellement bon :
« Les affaires m'excèdent, cher frère, écrit- il le 2 juillet 1754, j'en ai déjà été malade une fois, et je ne sais si je ne le serai pas encore. Il m'arrive cependant de temps en temps quelque consolation:
j'ai eu hier celle de sauver la vie à un homme ; j'ai été assez heureux pour que ce misérable, condamné tout d'une voix à la mort, ait été sauvé sur mon plaidoyer. Dieu me fit l'insigne faveur de remarquer une erreur dans les jours et les dates, erreur dont personne ne s'était aperçu. Si tu avais été juge, tu sentirais cette satisfaction, qui, peut-être, ne te paraîtra pas grand'chose, et qui est un des plus sensibles plaisirs que j'aie connu. »
Nous avons laissé de côté, dans cette correspondance de la Guadeloupe, une foule de développements très-étendus sur les moyens d'améliorer l'administration et le commerce des îles du Vent. Ces détails, qui n'intéresseraient, peut-être, pas le public, prouvent, du moins, avec quelle conscience le digne gouverneur s'acquittait de ses fonctions. Nous ne voudrions pas garantir que son caractère si noble, mais si inflexible, quand il avait pris le parti qui lui semblait le plus juste, ne lui ait pas fait, commettre quelques erreurs, mais il laissa, certainement , parmi ses administrés , la réputation d'un homme public aussi zélé qu'intègre. Nous voyons même, par une adresse qui lui fut envoyée au moment de son départ, et qui est signée des dix principaux négociants de l'île, que ceux-ci considèrent son éloignement de la colonie comme une calamité. « Occupés, lui disent -ils, de la perte dont nous accable votre départ, nous
essayerions en vain de justifier nos regrets par les sentiments que vous nous avez inspirés. »
Le futur bailli avait à peine séjourné deux ans à la Guadeloupe, lorsque sa santé, gravement atteinte par une maladie d'estomac particulière au pays, l'obligea à demander son rappel, et il revint en France, en septembre 1755. Il se proposait cependant, après son rétablissement, de retourner en Amérique, étant déjà désigné pour succéder, comme gouverneur général des îles du Vent, à son ami M. de Bompar, lorsque les événements, les désirs de son frère, et quelque perspective de crédit à la cour, tournèrent ses vues d'un autre côté.