LE BAILLI A LA COUR ET A L'EXPEDITION DE MAHON
On sait déjà que le marquis de Mirabeau fui longtemps très-ambitieux pour son frère. Trouvant en celui-ci des aptitudes pratiques dont il est lui-même dépourvu, il travaille de son mieux à le prôner à Versailles et à lui faire des amis.
Le futur bailli, de son côté, quoique souvent rétif aux ambitions fraternelles, quoique aimant à répéter un de ses axiomes favoris : « La place d'honneur est la vie privée, » ne laisse pas que de s'abandonner parfois à l'espoir de servir son pays en grand, et l'on a déjà vu qu'il ne néglige aucune occasion de s'y préparer. Quelques mois
avant de quitter la Guadeloupe , il écrit : « Je n'aurai jamais de regrets d'être venu ici, parce qu'indépendamment de l'ouverture que cela donne pour le commerce et les grands ressorts de la navigation et puissance maritimes, l'on y apprend aussi à gouverner les hommes. Les principes moraux relatifs à cela sont répandus dans tous les livres, mais il semble, et l'expérience me le confirme tous les jours, qu'on manque d'une certaine dextérité à faire ce que l'on n'a pas l'ait. Qui ne sait un million d'aphorismes de gouvernement? Et qui, avant d'avoir gouverné, a bien compris la vérité de ces aphorismes? »
C'est donc sans trop de peine qu'à son retour des colonies, voyant son frère assez lié avec un certain nombre de personnages influents, notamment avec l'abbé de Bernis, déjà en grande faveur auprès du roi et de Mme de Pompadour, le chevalier de Mirabeau, dont la tête était, d'ailleurs, remplie de projets pour la restauration de notre marine, se laissa induire à tenter de se pousser à la cour, en cultivant les ministres et les gens en crédit. Mais s'il avait dans l'esprit et dans le cœur toutes les facultés et tous les sentiments qui légitiment l'ambition, il était essentiellement dépourvu d'un certain nombre de petits talents qui, malheureusement, sont presque toujours indispensables aux ambitieux. L'art de flatter même ceux qu'on méprise, s'ils peuvent nous servir, la patience à subir les dédains d'un
sot important, en attendant qu'on soit en état de les lui rendre au centuple, la facilité à dire le contraire de ce que l'on pense, la souplesse de l'épine dorsale, une indifférence philosophique pour les stations prolongées dans les antichambres, toutes ces aptitudes diverses, complément trop souvent nécessaire de l'ambition, avaient été refusées par la nature au chevalier de Mirabeau . On en peut juger par une lettre qu'il écrit à son frère, de Gompiègne où est la cour, et où il s'évertue à faire le métier de courtisan :
Je t'avoue, cher frère, que la clientèle vis-à-vis d'un Hiinfstre est déjà au delà de ce que je puis porter. J'en ai à présent vis-à-vis de deux et presque de trois; il ne tient qu'à moi, suivant Ion avis, d'en avoir vis-à-vis de cinq. Je t'assure que cela est plus fort que moi. Je te répéterai ici par écrit ce que je t'ai dit mille fois : les coups de vent, les coups de mer et de canon, la faim, la soif, la peste, sont choses auxquelles les enfants d'Adam furent condamnés en punition du péché de leur père commun, et jamais je n'ai trouvé ces choses assez dures pour projeter de tout planter là pour m'y soustraire; mais les antichambres me feraient devenir fol ; car encore, si l'on y finissait quelque chose ; mais figure-toi qu'il ne m'a pas été possible, en me desséchant du matin au soir et me tenant toujours à portée, de venir à bout de parler du projet que l'on m'a renvoyé et qui les regarde très-absolument, puisque son succès quelconque ne me peut importer que comme citoyen. La cour, cher frère, est un amas d'encre très-noire qui l'hiver, à Versailles, le paraît un peu moins, parce qu'elle est alors délayée par la quantité de gens qui
y viennent tous les jours, mais ici qu'elle est en résumé, c'est une horreur.
Cependant l'esprit du chevalier de Mirabeau n'est pas toujours monté sur ce ton de misanthropie. Quand un homme puissant lui plaît, il s'arrange pour plaire à cet homme puissant. L'abbé de Bernis est dans ce cas, et quoique plus tard son protégé reconnaisse en lui les qualités décevantes qui distinguent les enfants de la Gascogne, il commence par le prendre en amitié, et il compte d'abord sur la sienne.
L'abbé, écrit-il le 10 octobre 1755, a parlé à la cause efficiente (Mme de Pompadour) et lui a dit que, naturellement ferme et droit, je me déplaisais dans un tripot où la clique plume avait juré de ne laisser parvenir aucun mortel de ma trempe ; que quoique assez habile pour avoir jusqu'à présent évité toute affaire d'éclat, je n'en étais pas moins dégoûté, que le roi pourrait tirer parti de moi par ailleurs, que tout ce que j'avais appris avait trait à la place d'oulre-mer, que je connaissais le génie de ce peuple (1), que M. Rouillé pourtant, parce que je lui tenais, n'oserait me promouvoir, si elle ne l'ordonnait, etc., etc. Il a demandé de plus que je fusse à elle présenté, mais non comme tous, et dans le particulier; il lui a fait un portrait admirable de moi; il a paru qu'elle donnait dans tout cela,
(1) Il s'agit ici du poste d'ambassadeur à Constantinople, pour lequel l'abbé de Bernis songeait au chevalier depuis bailli de Mirabeau. M. Rouillé, précédemment ministre de la marine et très-bien disposé pour le chevalier, était alors ministre des oTaires étrangères.
et l'abbé m'a semblé content de sa mission. Voilà où j'en suis. Quant au reste du genre humain, il me paraît que j'ai haussé de crédit, car l'on me révérencie beaucoup et l'on tient compte de moi, plus que je ne m'y attendais. Jusqu'à celte heure, je ne puis que me louer beaucoup des amitiés et attentions de Mme Rouillé.
Nous verrons, tout à l'heure, que cette présentation, qui semblait si prochaine, fut cependant ajournée. Dans l'intervalle, le chevalier, quoique sa santé ne fût pas encore complètement rétablie, ne put résister au désir de faire partie d'une expédition navale qui se préparait à Toulon, pour conduire et protéger un corps d'armée destiné à reprendre sur les Anglais l'île de Minorque. On sait que le corps de débarquement était commandé par le duc de Richelieu et la flotte par le vice-amiral la Galissonnière. Le chevalier n'étant point alors en service actif, et, par conséquent, ne commandant point de vaisseau, avait obtenu du ministre de la marine une lettre invitant l'amiral à le recevoir à son bord. Il était arrivé joyeux à Toulon, mais qu'on juge de sa fureur, quand il se vit tout à coup exposé, par un refus net de la Galissonnière, à voir partir la flotte sans lui. La lettre du 6 avril 1756, par laquelle il annonce à son frère sa mésaventure, est un peu orageuse, le tempérament volcanique de la race s'y fait sentir, et c'est dans ces cas-là que le marquis de Mirabeau qualifie volontiers son cadet « Jean- Antoine-la-bourrasque : » « Je ne
t'écris qu'un mot, cher frère, pour te dire que je reçois ici le plus rude affront qu'on puisse recevoir. Je ne suis pas embarqué. Ce n'est pas la faute de M. le garde des sceaux (1) dont, au contraire, je n'oublierai jamais la bonté à cet égard; mais ce général à bosse des Français élude cet ordre, et sous le prétexte que M. le garde des sceaux lui mande qu'il lui laisse le choix de m' embarquer sur son vaisseau ou de m' employer dans les galères ou chébecs armés pour l'affaire de Port-Mahon, s'il juge à propos d'en avoir, il me dit hier qu'il me destinait à commander un chébec, qu'on armerait, peut-être, ces bâtiments-là. Je lui dis que si c'était pour son expédition, je le voulais bien; que, si c'était pour rester sur la côte, ce n'était pas la peine. Enfin, je vis qu'il me battait la campagne et que c'était un leurre. J'ai demandé à m' embarquer comme soldat, s'il le fallait, néant ! Enfin, dis à ma mère qu'elle se mette en prières, pour que Dieu me fasse la grâce de pardonner à cet homme, dont l'âge et la faiblesse de corps au moins m'empêcheront de délivrer la terre et la mer. Je t'assure .que je suis outré. Je me suis retenu jusqu'à aujourd'hui, et j'espère ne le plus voir avant son départ, sans cela
(1) M. de Machault, alors ministre de la justice et en même temps chargé du ministère de la marine. Quant au général à bosse dont il est question dans la même phrase, le mot s'applique à la Galissonnière qui, quoique très-bon marin, élait en effet bossu et d'apparence chétive.
je ne réponds de rien. » Deux jours après, il écrit : « L'escadre est prête à mettre à la voile, et je n'y suis pas embarqué. Voilà à peu près tout ce que je sais dire et penser. La rage m'étouffe. »
Quel motif avait pu porter la Galissonnière à donner ce désagrément à un officier aussi distingué que le chevalier de Mirabeau? Les deux marins, n'ayant jamais eu de rapports personnels, n'avaient pu s'offenser mutuellement; mais l'amiral était, sans cloute, en garde contre la réputation de frondeur que le futur bailli devait à ses ennemis.
« Il a craint, dit celui-ci, l'inspection véridique d'un homme de ma trempe. » Toujours est-il que l'affaire fit du bruit à Toulon, où l'ex-gouverneur de la Guadeloupe avait beaucoup d'amis ; un des chefs de l'expédition, le marquis de Massiac, envoya un courrier extraordinaire à Versailles ; le marquis de Mirabeau, de son côté, n'avait pas perdu son temps pour réclamer contre l'injure faite à son frère, et le courrier rapporta l'ordre formel de trouver un emploi sur la flotte au chevalier de Mirabeau. Gomme il eût été difficile de l'imposer de force à l'amiral en personne, on lui proposa le commandement en second du vaisseau F Orphée, de soixante-quatre canons; il accepta d'autant plus volontiers, qu'il se trouvait sur ce bâtiment avec un état-major de Provençaux, parmi lesquels figurait le chevalier, depuis bailli de Suffren, dont
le nom devait devenir si fameux, et qui, plus jeune de neuf ans que son compatriote Mirabeau, servait alors sur F Orphée, comme lieutenant.
On sait qu'après avoir protégé le débarquement à Minorque des douze mille hommes destinés à faire le siège du fort Saint-Philippe, débarquement qui s'opéra, d'ailleurs, sans obstacle, la flotte de la Galissonnière, qui comptait douze vaisseaux de ligne, fut attaquée le 20 mai 1756 par une flotte de treize vaisseaux commandée par l'amiral Byng. L'Orphée, faisant partie de l'avant-garde de la ligne française, fut un des bâtiments les plus engagés. La courte relation du combat, adressée le lendemain par le chevalier de Mirabeau à son frère, nous prouve d'abord que, malgré son ressentiment très-vif contre la Galissonnière, il sait rendre justice au talent de ce marin éminent, qui eût à remédier à un changement de vent accompli en faveur des Anglais au commencement même du combat.
Cette relation nous explique aussi comment les Anglais se montrèrent rigoureux jusqu'à la cruauté envers l'infortuné chef de leur flotte (1). La lettre du chevalier est écrite à bord de l'Orphée, le 21 mai 1756.
Nous avons eu hier, cher frère, un combat de deux
(1) Personne n'ignore que l'amiral Byng, traduit devant une cou? martiale, fut condamné à mort et fusillé pour cette affaire de Mahon.
heures et demie, qui eût été plus long si cela eût plu aux Anglais. Grâce au Seigneur, j'en suis sorti absolument sain et sauf. Je le remercie avec d'autant plus de reconnaissance que pendant une demi-heure ce fut une grêle de mitraille si prodigieuse, qu3 nous ne pouvions cesser d'en ramasser partout. Tous nos officiers du vaisseau ont eu le même bonheur que moi ; ainsi nous en sommes quittes à bon marché , quoique nos manœuvres aient beaucoup souffert. Les ennemis ont souffert encore davantage. Ils avaient l'avantage du vent, qui se décida en leur faveur en changeant (car l'on doit justice sur cela à notre général), il faut aussi avouer qu'il n'a tenu qu'aux Anglais de le chauffer bien fort, car il s'y est prêté de la meilleure grâce du monde. Notre avant-garde, dont est ce vaisseau, est ce qui a été le plus engagé, mais en tout, je crois que l'on peut dire que les Anglais n'ont que bien médiocrement soutenu devant notre canon la fierté dont ils ont usé envers nos marchands. Au surplus, la partie était égale, et comme ils avaient l'avantage du vent, ils eussent pu la rendre plus sérieuse. Je dis partie égale, puisqu'ils n'avaient qu'un vaisseau de ligne de plus.
Dans une seconde lettre, le chevalier de Mirabeau, après avoir donné le chiffre des vaisseaux engagés des deux parts et des canons, et après avoir constaté une supériorité de cent canons en faveur des Anglais, ajoute: « Par cet état, cher frère, tu vois que, quand ils nous auraient battus, il n'aurait pas fallu crier au miracle; heureusement ils ont manœuvré comme des cochons, ce qui a fait que nous les avons étrillés. »
Au retour de cette expédition, le chevalier, atteint par un nouvel accès de la maladie d'ent. i. 15
trailles qu'il avait apportée de la Guadeloupe, fut retenu deux mois au lit, à Toulon. Il passa le reste de l'année à la campagne, au Bignon, chez son frère, et ne reparut à la cour qu'en 1757.