LE BAILLI ET M™ DE POMPADOUR
sens bien que d'un homme charmant à un homme d'État il n'y a, en certaines circonstances, qu'un pas. Dans un de ces moments d'engouement qui mènent par sauts et par bonds son respectable sexe, Mme de Pompadour dit au chevalier : Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes! Le chevalier reprend à l'instant toute 1 âpreté d'un marin, et répond ces mots remarquables : « Madame, il est vrai que c'est le « titre de légitimité dans celte maison. Mais les « bonnes et froides têtes ont fait tant de sottises « et perdu tant d'États, qu'il ne serait, peut-être, « pas fort imprudent d'essayer des mauvaises. « Assurément, du moins, elles ne feraient, pas « pis. »
Nous verrons, tout à l'heure, d'après le chevalier de Mirabeau lui-même, dans quelle circonstance cette phrase a dû être prononcée. Mirabeau tient, sans doute, le fait de son oncle, mais il l'entoure d'un cadre de fantaisie quand il suppose, en vertu de sa prétention d'appartenir à une famille notable depuis des siècles, que Mme de Pompadour savait pertinemment que tous les Mirabeau étaient mauvaises têtes. Elle n'en connaissait qu'un seul, le chevalier, et un peu son frère, le marquis, et c'est, sans doute, au chevalier personnellement qu'elle reproche sa mauvaise tête.
Reste à savoir comment et à quelle époque elle a connu le chevalier. A quel propos Mirabeau écrit-il qu'il s'agissait de raccommoder celui-ci
avec MM de Pompadour? Nous venons de constater par une lettre de ce dernier, du 10 octobre 1755, que l'abbé de Bernis lui a promis de le présenter à la favorite, à laquelle il a fait de lui un portrait fort avantageux. Mais nous pensons que l'auteur des Mémoires de Mirabeau se trompe quand il affirme que la présentation suivit cette lettre , et que c'est dans cette présentation que fut prononcée la phrase citée par le prisonnier de Vincennes. La lettre, du 10 octobre, en effet, ne parle ni de raccommoder le chevalier avec une personne qu'il ne connaît pas encore, ni de le porter au ministère de la marine , puisqu'il s'agit alors de la place d'outre-mer , c'est-à-dire de l'ambassade de Gonstantinople. D'autres lettres subséquentes du futur bailli prouvent, d'ailleurs, que cette présentation, qui devait se faire en octobre 1755, n'eût pas lieu; car, non-seulement celui-ci n'en parle pas, mais, longtemps après, le 29 juillet 1757, nous voyons le marquis de Mirabeau exhorter son frère à se mettre en relations avec Mme de Pompadour « en se servant , ditil, pour l'ostensoire, de l'abbé de Bernis, et pour F en-dessous, de ma conquête de la faculté, » c'est à-dire du docteur Quesnay, que la récente publication de F Ami des hommes avait rendu très-passionné pour l'auteur de cet ouvrage (1). Il semble
(1) Nous aurons bientôt l'occasion de parler des rapports du marquis de Mirabeau et du docteur Quesnay; rappelons seulement ici que ce chef des économistes physiocrates , alors mé-
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qu'à ce moment le chevalier ne connaît point personnellement Mme de Pompadour , car il répond de Gompiègne, le 31 juillet 1757 : « Aucun marin ne connaît la personne en question. Est-ce à moi à leur montrer ce chemin? J'ai vécu jusqu'à aujourd'hui sans cela ; je risquerais fort que cela ne me'menâtà rien et que, si j'en voulais tirer parti , la chose ne me manquât dans la main. Je n'ai cependant pas tout à fait renoncé à une idée assez bizarre qui m'est venue dans la tête , qui est de me faire désirer là. Peut-être en viendrai-je à bout. Je fus hier dîner chez ta conquête (le docteur Quesnay) qui est un homme de beaucoup d'esprit; il y avait deux ou trois sousordres que je trouvai très-polis et fort bonnes gens. L'amphitryon a de l'esprit comme un diable. Je restai avec lui jusqu'à près de sept heures sans m'en être aperçu, ni lui non plus. Tl me fit sur cela un compliment que je lui rendis de trèsbonne foi ; il m'a dit qu'il fallait que tu te développasses sur le chapitre de l'agriculture, et que tu en montrasses les ressorts. Je lui dis que tu n'avais pas voulu entrer dans les détails. « Oh ! « dit-il , je vois bien qu'il va un train de chasse « sans regarder derrière lui ; et il fait bien , car « il n'y a pas un mot à ôter en tout son livre (1). »
decin du roi et de Mme de Pompadour, avait par en dessous, comme dit le marquis , un certain crédit sur l'un et sur l'autre de ses deux clients.
(1) Le compliment de Quesnay est un peu forcé ici, par
Je lui demandai si Mme la marquise de Pompadour l'avait lu : il me dit : « Elle l'a sur sa table, « mais cela est un peu abstrait pour les dames. » Quant à notre ami ostensoire (Bernis), il ne sera, ou je me trompe fort, jamais que cela. »
Nous sommes donc porté à penser que c'est plutôt par le docteur Quesnay que par l'abbé do Bernis que le chevalier de Mirabeau fut mis en rapport avec Mme de Pompadour. Le docteur excita vraisemblablement la curiosité de la marquise en lui vantant la belle tournure , la belle figure et l'esprit original du futur bailli, et il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'elle lui portait beaucoup d'intérêt , puisque sa femme de chambre , Mme du Hausset , dans le curieux et véridique journal qu'elle a laissé, nous apprend qu'au moment où l'auteur de ÏAmi des hommes fut arrêté et mis à Vincennes pour sa Théorie de l'impôt, en décembre 1760, Mme de Pompadour dit devant elle au docteur Quesnay : « Vous devez être affligé de la disgrâce de votre ami Mirabeau , et j'en suis fâchée aussi , car faime son frère (1). »
Le mot n'a pas pu être inventé par Mme du Hausset, qui ne parle jamais du frère du marquis
chevalier , car on verra plus tard que c'est précisément pour faire des objections à l'auteur de l'Ami des hommes, que le fameux docteur physiocrate demanda à entrer en relations avec lui.
(1) Mémoires de Mme du Hausset, p. 429.
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de Mirabeau ; il a donc été prononcé et il a certainement sa valeur , mais nous devons dire que les lettres du chevalier en diminuent beaucoup la signification , car elles indiquent généralement peu de confiance en Mme de Pompadour. Presque au même instant où celle-ci parle de lui dans les termes que nous venons de rapporter, voici comment le chevalier, à son tour, parle d'elle dans une lettre à son frère , du 9 février 1761 : « Tu t'es beaucoup trompé et tu es la dupe de ton naturel confiant à l'excès , si tu crois celle à qui tu écris ( Mme de Pompadour) favorable ou même neutre. Comme il s'en faut de beaucoup que ta punilion ait réussi dans le public, elle affecte de ne pas paraître s'en être mêlée et d'être plutôt ton amie, ou, pour mieux dire , de parler assez bien de toi. Mais financière par l'âme, le corps, l'esprit et le cœur , sois convaincu que c'est ta pire ennemie, soufflée encore par ce vilain sac à charbon , qui est le mien à toute outrance et, par contre-coup le tien, outre que par nature il l'est de tout ce qui est honnête (1). »
Dans la même lettre , racontant qu'il a essayé de se présenter chez la marquise , il dit : « Elle a refusé de me voir assez sèchement pour que Gourbillon (son valet de chambre) qui m'avait an-
(1) Ce sobriquet ingénieux de sac à charbon est appliqué par le chevalier de Mirabeau à l'ancien lieutenant de police Berryer, alors ministre de la marine, duquel il dit, ailleurs : « Son âme est aussi noire que sa peau. »
nonce, croyant que j'entrerais comme tout le monde, en fût tout étonné ; ainsi je sais à quoi m'en tenir à cet égard... Je ne la connais pas assez pour savoir jusqu'à quel point elle est susceptible de sentir les choses ; mais j'entends dire qu'elle n'est que ce qu'on la fait être , et elle a pour confident intime, sur tout ce qui est affaire, le sac à charbon. »
Deux ans après, le chevalier, devenu bailli de Mirabeau, général des galères de son ordre, et ayant renoncé à toute ambition du côté de Versailles, écrit à son frère au sujet de Mme de Pompadour : « Mon capitaine de pavillon, le chevalier de Rességuier, et quelques autres, m'ont conseillé de me remettre bien avec Mme de Pompadour. Ce conseil, qui s'accorde avec le temps pascal, a occasionné la lettre que tu trouveras ci-jointe, dont tu feras l'usage que tu voudras, c'est-à-dire que tu la rendras ou ne la rendras pas, tu la brûleras ou la jetteras à la rivière, tu en feras enfin tous usages relatifs au papier, je n'en prohibe aucun. Ma mère trouvera que je mens, et moi aussi, à la fin de ma lettre ; mais il faut mentir ou dire des injures. »
Voici maintenant la lettre. Elle est assez gauche pour ne pas faire de tort, suivant nous, au digne marin qui l'a écrite :
Malte, le 24 mars 1763.
Madame,
Le refus que vous fîtes de consentir à ce que j'eusse
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l'honneur de vous faire ma cour au retour de l'inspection qui m'avait été confiée, et lorsque je partis pour ce paysci, ne m'annonçait que trop les impressions désavantageuses qu'on avait réussi à vous donner contre moi.
Ne pouvant, madame, ni connaître, ni conséquemment détruire des imputations qu'un service de trente ans, fait avec autant de zèle que d'assiduité, aurait dû m'épargner, je partis avec le chagrin de n'avoir pu obtenir votre estime et vos bontés, qui eussent été le prix le plus flatteur de mes services. Vous daignerez me les rendre, madame, dès que l'erreur, qui vous offusquait sur mon compte, sera dissipée. Je connais assez la justice de votre caractère pour les réclamer avec confiance; et si le mien était connu de vous, vous trouveriez, dans la démarche que je fais, une preuve certaine de la haute opinion que j'ai des vertus qui vous distinguent.
Le marquis, usant du pouvoir discrétionnaire que lui donne son frère, sur cette missive, déclare qu'il ne la fera point parvenir à son adresse, attendu, dit-il, que c'est une idée saugrenue autant que longinque.
Enfin, en apprenant à Malte que la marquise a cessé de vivre, le bailli s'exprime sur elle en ces termes : « La mort de Mme de Pompadour a sûrement dû mettre beaucoup de tabut dans Versailles. Quant à moi, sans pouvoir prendre sur moi de la regretter beaucoup, je lui avais déjà pardonné de son vivant le mal qu'elle m'a fait et je lui pardonne encore. Dieu veuille la traiter aussi favorablement. »
De tout cela nous concluons que, si le chevalier,
depuis bailli de Mirabeau, a été en assez bons termes avec Mme de Pompadour pour que celle-ci ait dit le mot cité par Mme du Hausset, ce mot n'était déjà plus sincère au moment où il fut prononcé, et que la faveur passagère du chevalier fut bientôt traversée par des adversaires et transformée en disgrâce. Il va, d'ailleurs, nous expliquer, lui-même toute l'histoire de ses rapports avec les ministres, de sa défaveur auprès de la maîtresse du roi, de sa propre candidature soit comme ministre, soit comme adjoint au ministre de la marine, dans un mémoire inédit, rédigé par lui pour le duc de Ghoiseul, à qui l'on avait fait croire qu'il avait quitté le service. Quoiqu'il soit alors général des galères de Malte, il prétend, non sans raison, être maintenu sur les états de la marine française. Nous ne citerons qu'une partie de ce mémoire où l'auteur parle de lui à la troisième personne. Nous prenons son récit au moment où, revenu de l'expédition de Mahon, il expose ses relations avec le ministre de la marine, en 1757, M. Peirenc de Moras, ancien maître des requêtes, qui venait de succéder à M. de Machault. La citation est un peu longue ; mais il r.ous semble qu'elle contient des détails assez curieux, sur les divers personnages qui sont mis en scène et sur le déplorable état de notre marine à- cette époque, pour mériter d'être lue avec intérêt :
C'est ici le lieu, dit le chevalier, de fixer l'époque des