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premières impressions qu'on a voulu donner au roi contre son fidèle sujet. M. de Moras le traitait avec bonté et même avec distinction ; il y répondait par sa manière ordinaire, respect et vérité. Le ministre lui dit un jour que le roi le destinait à commander une petite escadre à Toulon, composée de deux vaisseaux et de deux frégates. Le chevalier lui répondit que cette destination était audessus de ce qu'il eût pu espérer, mais qu'il le priait d'en remercier le roi et de lui demander la permission de refuser, et celle en même temps d'être embarqué capitaine en second sur un vaisseau. Le ministre lui ayant demandé la raison de cette singularité : « C'est, Monsieur, lui dit-il, que ma vie est au roi, et non pas mon honneur. On a manqué de parole aux matelots d'une manière inouïe. Le défaut de payement de ces misérables est une cruauté excusée ici par la nécessité, sans doute, mais marquée par des détails qui font frémir quand on les a sous les yeux, et qui ont rendu le mécontentement universel sur cette côte. L'armement de M. du Quesne lui a manqué dans la main devant l'ennemi (1); je ne puis ni ne veux m'exposer à un pareil sort. Si j'avais du bien, je le vendrais, tout à l'heure, pour payer d'avance mes matelots; et à moins que vous ne me donniez tout ce qui est dû aux matelots de la côte du Levant, ce qui n'est pas si considérable qu'on le pense, et de quoi payer les mois d'avance à mon armement, j'irai en second, et c'est même chose nécessaire, attendu mon refus; mais je ne saurais accepter de commandement. »
Le ministre ne parut point prendre en mauvaise part cette franchise; au contraire, il suivit cette conversation, et le chevalier, une fois monté sur son ton de vérité, ne
(1) Le chevalier parle ici du marquis du Quesne de Menneville, chef d'escadre et petit-neveu de l'illustre marin de ce nom; il fait allusion à un combat où celui-ci perdit deux vaisseaux et fut fait prisonnier.
lui en épargna aucune de celles de sa connaissance, mais toujours avec le ton dû à un supérieur, et qu'il n'a jamais ignoré. Loin que cette conversation parût fâcher le ministre, il la continua jusqu'à ce que, M. de Boulogne étant entré dans son cabinet, il lui dit: Monsieur le chevalier, venez dîner demain avec moi, nous poursuivrons cette conversation.
Cependant, soit qu'il y eût mieux songé depuis, soit qu'il eût été ravisé par un premier commis qui avait été pendant tout le temps dans l'embrasure de la fenêtre, et que le chevalier ne croyait pas suspect, M. de Moras chez qui il dîna le lendemain, sans être requis de reprendre le dialogue, fut se plaindre à madame de Pompadour que le chevalier de Mirabeau lui avait personnellement manqué et parlé avec toute la chaleur et l'inconsidération imaginables. Le chevalier ne sut cela que par ricochet et par un autre ministre qui prit vivement son parii (1). Mais l'impression fut faite, et le chevalier demeura atteint et convaincu d'être une tête chaude.
Quant à cette allégation, si facile à faire et si commode contre les gens qu'on ne peut accuser d'autre chose, elle devrait comme toute autre être soumise à la preuve. Le chevalier n'a rien à répondre à cet égard, sinon qu'il a servi sous toute sorte de chefs de terre et de mer, commandé à toute sorte d'hommes, forçats, matelots, soldats, nègres, colons, gens de plume et d'épée, négociants, municipaux, magistrats dans sa colonie, et que sur tout cela il défie qu'on en montre un seul qui se plaigne de lui. Il a, toute sa vie, désiré d'être craint des ennemis du roi, mais il ne l'a jamais été que des bureaux de Versailles.
Il se trouva, en effet, pour son malheur, être alors un
(1) C'est probablement à cette époque que le chevalier de Mirabeau eût quelque explication avec madame de Pompadour, qui lui reprochait sa mauvaise tête, et prononça la phrase citée par son neveu.
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objet d'invasion sur leur territoire. M. Pallu, qui avait les classes, les pêches et les fortifications maritimes étant mort, M. le maréchal de Belle-Isle et M. le cardinal de Bernis désirèrent de faire passer ce détail alors si important au chevalier de Mirabeau, et cet arrangement ne tomba que par le refus absolu de M. de Moras. La rumeur qui s'en répandit ayant grossi de bouche en bouche, et M. de Moras s'étant retiré (en mai 1758), il courut alors un bruit qu'on songeait au chevalier de Mirabeau pourla marine. Ge bruit, accueilli par le public et par le commerce, devint une fureur. Le roi lui-même reçut une multitude de lettres anonymes qui l'importunèrent au point qu'il dit que c'était une cabale. Cette cabale, faite par un cadet, pauvre gentilhomme né avec deux mille livres de rente, et qui avait passé sa vie à la mer, ne servit qu'à éveiller tous les scorpions du pays où l'on devait craindre devoir un homme instruit à la tête de cette besogne, et livrer le chevalier de Mirabeau à tous les pièges, qu'il n'était ni de son état, ni de son caractère de démêler ni de prévoir.
M. Le Normand de Mezy ayant quitté la place d'adjoint de M. de Massiac (successeur de M. de Moras), le chevalier de Mirabeau fut averti que Sa Majesté avait jeté les yeux sur lui pour cette place, ainsi que sur M. le baron de Narbonne. Le chevalier, qui n'avait fait aucun mouvement pour avoir cette fonction, apprit que M. de Massiac n'avait pas voulu d'adjoint. Peu de temps après, celuici s'étant retiré, M. Berryer lui succéda.
L'on proposa au chevalier de Mirabeau de prendre sous M. Berryer, la place qu'il devait avoir sous M. de Massiac. Le chevalier montra à cet égard la plus grande répugnance, parce qu'il n'avait pas l'honneur de connaître M. Berryer. M. le cardinal de Bernis est témoin que lorsqu'il sut que le roi jugeait que c'était le bien de son service et le voulait, il ne répondit plus que par un signe
de soumission et de respect. Il ne dissimula pas qu'il avait grand'peine à croire que M. Berryer voulût d'un adjoint que le public pouvait regarder comme plus instruit que lui dans les affaires de la marine, et, quoiqu'on l'assurât que M. Berryer le désirait, il n'en était pas persuadé. Ce fut alors qu'il reçut la lettre dont copie est ciaprès, qui ne fit qu'augmenter ses doutes.
M. Berryer, ministre de la marine, au chevalier de
Mirabeau.
2 novembre 1758.
M. le cardinal de Bernis, Monsieur, doit vous entretenir d'une opération de marine qui demande d'être examinée soigneusement, et pour laquelle vos lumières et vos connaissances seront très-utiles. Il doit, en même temps, vous engager à me faire l'honneur de venir chez moi dimanche prochain, sur les cinq heures, où j'espère que M. le maréchal de Gonflans, M. de Bompar et M. le baron de Narbonne voudront bien se trouver aussi. Ce ne sera pas assurément dans cette seule occasion que je tâcherai d'entrer en relation particulière avec vous sur le département de la marine, dont le roi a voulu que je fusse chargé. J'espère que votre attachement au bien de l'État vous y engagera. De ma part, je vous en aurai la plus grande obligation, et je chercherai avec empressement toutes les occasions de vous en marquer ma reconnaissance, ainsi
que les sentiments, etc.
Signé : Berryer.
Le chevalier de Mirabeau se rendit aux ordres du ministre à l'heure marquée. Il y fut question des moyens de défendre la Guadeloupe et la Martinique, que M. Berryer dit devoir être attaquées. On stipula sur le départ et l'augmentation de l'escadre de M. de Bompar, mais il ne fut ensuite rien fait de ce qui avait été réglé là et promis à ce général.
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M. le maréchal de Conflans et M. de Bompar étant sor tis, M. Berryer remercia M. le baron de Narbonne et M. le chevalier de Mirabeau de la bonté qu'ils avaient eue de consentir à l'aider. Je n'y vois qu'un étang, leur dit-il, mais avec voire secours j'espère relever la marine. Ensuite il leur demanda quel titre ils voulaient. Le chevalier, comme plus ancien que le baron de Narbonne, prit la parole et lui répondit qu'ils demandaient de n'être pas confondus avec de simples commis, que d'ailleurs le titre n'y faisait rien et qu'ils seraient trop heureux s'ils pouvaient servir utilement. M. Berryer leur parla ensuite des appointements, leur dit qu'il était convenu qu'ils seraient de 25,000 livres, en ajoutant qu'au premier travail du roi cela se ferait solidement.
Le chevalier de Mirabeau vit M. Berryer pendant six semaines sans lui parler de rien ; au bout de ce temps, ce ministre lui reparla de cette destination et paraissait étonné lui-môme du retardement, qu'il rejetait, tantôt sur ce qu'il n'avait pas travaillé avec le roi, tantôt sur la nécessité de l'attache de M. l'amiral, etc., etc.
Enfin, vers Noël 1758, c'est-à-dire deux mois après l'entrée de M. Berryer à la marine , le chevalier de Mirabeau s'aperçut que ce ministre était très-froid avec lui, et môme quelque chose de plus ; cela le confirma dans le soupçon, qu'il n'avait jamais cessé d'avoir, que M. Berryer ne voulait point d'adjoint. Ce ministre finit par cesser de lui parler, et même le regarda de manière à lui faire sentir qu'il lui déplaisait. Au commencement du mois de mars 1759, le chevalier reçut une lettre du ministre qui lui annonçait le commandement d'un vaisseau dans l'escadre de M. de la Cluë. Cette lettre le pressait de partir, quoiqu'il y eût encore bien du temps avant qu'on dût commencer cet armement. Le chevalier objecta sa santé, qui était réellement mauvaise alors, ayant été obligé de se mettre au lait, et il rappela au ministre qu'il lui avait t. i. 16
fait espérer de servir plus utilement auprès de lui. — M. Berryer n'a cessé depuis de donner des marques de mauvaise volonté au chevalier de Mirabeau (1).
Ainsi, en moins de deux ans, de février 1757 à novembre 1758, le chevalier de Mirabeau, animé d'un ardent désir de travailler au rétablissement de notre marine, toujours à la veille d'être appelé à y concourir, avait vu passer devant lui trois ministres : il avait pu espérer remplacer M. de Moras, il -avait été question ensuite de l'adjoindre à M. de Massiac, marin lui-même, mais vieux et fatigué, qui se retira au bout de cinq mois, et après lui à M. Berryer, ex-lieutenant général de police, dont l'ignorance des choses de la mer se peint suffisamment dans cette phrase qu'on vient de lire : « Je n'y vois qu'un étang. » Celui-ci, d'autant plus jaloux du chevalier de Mirabeau qu'il avait été exposé à le subir comme adjoint, après l'avoir détruit dans l'esprit de Mme de Pompadour , lui faisait offrir un vaisseau pour se débarrasser de lui (2), et sur son refus, justifié par l'état de sa santé qui ne lui permettait pas de reprendre la mer, il le compromettait en le présentant comme un officier qui recule devant un service de guerre. C'est pour échapper à tous ces
(1) Les lettres du cardinal de Bernis, récemment publiées par M. Georges Masson, confirment l'exactitude de ce récit.
(2) Ce vaisseau, le Modeste, qui était placé dans l'escadre de M. de la Clue, s'il eût été accepté par le chevalier de Mirabeau, eût très bien servi les vues de son ennemi, car le bâtiment fut brûlé par les Anglais au combat de Lagos, et je crois que le commandant fut tué.
désagréments que le futur bailli, profitant de la bienveillante estime qu'il inspirait au maréchal de Belle-Isle, alors ministre de la guerre, accepta de celui-ci une mission importante qui l' éloignait de la cour et lui permettait de donner carrière à l'ardeur de son patriotisme et à l'activité de son esprit. Il fut chargé d'inspecter et de réorganiser les milices garde-côtes de Picardie, Normandie et Bretagne.
L'oncle de Mirabeau n'avait pas d'ailleurs attendu sa nomination pour s'occuper de la défense de nos côtes contre les Anglais. Dès 1757, à chaque tentative faite par eux, on le voit quitter la cour en poste et courir aux endroits menacés. Lorsqu'au mois d'août 1757 , l'Angleterre équipa une flotte de dix-sept vaisseaux de ligne avec des bâtiments de transport portant onze mille hommes de troupes, qui vint menacer Rochefort et la Rochelle, le chevalier se prépare à recevoir l'ennemi avec une batterie de canons sur un cap « pareil, dit-il, à celui où feu Palinure eut la berlue. » Il est campé à Chatelaillon, entre Rochefort et la Rochelle , juste en face du pertuis d'Antioche , « entouré , ajoute-t-il , de figures de garde-côtes qui eussent donné à Callot des idées pour les caricatures militaires. »
L'on m'a posté, écrit-il à son frère, tout en arrivant ici, à l'endroit où il était vraisemblable qu'ils viendraient débarquer. Ils n'avaient que deux endroits, et le mien étai
le plus commode pour eux. Ils étaient mouillés sous ma batterie, hors de portée, et je les observai toute la nuit, comptant non suivant mes idées, mais suivant la règle du métier , qu'au flot de la nuit ils m'attaqueraient. Je donnai avis au maréchal de Senneterre, que les mouvements qu'ils faisaient me marquaient ou une attaque pour moi, ou leur évasion prochaine ; que je croyais celle-ci, mais qu'il était de la prudence de repousser celle-là si elle avait lieu et d'y être bien préparé. Somme toute, ils s'en sont allés, et voilà le journal en bref de leurs opérations.
Le 22, ils ont mouillé à l'île d'Aix. Le 23, cinq de leurs vaisseaux, dont trois à trois ponts, se sont embossés devant la forteresse de cette île, qui n'a pu tenir, n'étant pas terrassée et n'étant pas achevée.
Tous les jours suivants, ils se sont occupés à détruire absolument cette forteresse jusqu'au 29, qu'ils ont envoyé une galiote à bombe, soutenue d'une frégate , bombarder le fort de Fouras : deux de nos chaloupes carcassières ont attaqué et canonné la galiote, qui, au bout d'un quart d'heure, a fait signal d'incommodité ; la frégate s'en est approchée et a envoyé plusieurs chaloupes, qu'elle couvrait, au secours de la galiote qu'elles ont retirée tout à temps de dessous le feu de nos chaloupes carcassières ; de là, les Anglais ont quitté la rade de l'île d'Aix après en avoir détruit toutes les fortifications, qui étaient, comme je l'ai dit, très-peu de chose, et sont venus à la rade des barques sous Chatelaillon.
Le 1er octobre, à la marée du matin, au commencement du jusant, ils ont appareillé et sont sortis par le pertuis d'Antioche. Voilà, cher frère, toute la besogne très plate des Anglais. J'ai déjà écrit et au maréchal de Belle-Isle et à M. de Moras. Je leur ai marqué à l'un et à l'autre, que si le roi veut mettre à rétablir et à fortifier l'île d'Aix,
un sixième de ce qu'il en a coûté aux Anglais pour la raser, ils ne la raseront plus jamais.
On s'explique difficilement que les Anglais, avec de si grandes forces, n'aient rien tenté de plus sérieux en cette circonstance. Leur inaction fut causée, dit-on, par les dissentiments de l'amiral Hawke, chef de la flotte, et du général Mordaunt qui commandait les troupes de débarquement.
L'année d'après, le chevalier de Mirabeau est en Bretagne ; les Anglais ont débarqué à Gancale et menacent Saint-Malo. Apprenant que le duc d'Aiguillon marche sur eux avec des troupes, ils se rembarquent le 11 juin et reparaissent le 8 août devant Cherbourg, dont ils s'emparent. Ils démolissent les fortifications, incendient les navires marchands qui se trouvent dans le port, ravagent les campagnes environnantes et retournent vers les côtes de Bretagne. Le chevalier de Mirabeau, qui les a attendus à Brest et qui apprend qu'ils se dirigent de nouveau sur Saint-Malo, suit leurs mouvements avec une sorte de rage : « Je pars demain, eher frère, écrit-il de Brest le 6 septembre 1758, pour Saint-Malo, où il a plu aux Anglais de venir nous faire une seconde visite. Boirons-nous assez de ce calice d'humiliation et pouvons-nous espérer une fin aux insultes et aux injures? »
Le calice paraît d'autant plus amer à ce digne
patriote qu'il vient d'apprendre que Louisbourg et l'île Royale, la clef du Canada, sont de nouveau tombées entre les mains des Anglais : « Notre marine est perdue, écrit-il le 1er septembre 1758, nous n'aurons bientôt plus de vaisseaux : ils pourrissent, mal soignés, dans les ports ; on nous en a pris douze ; nous en avons perdu en tout vingt de ligne et une multitude de frégates. Il est assez plaisant qu'on commence à me demander : Eh! que diable faites-vous ici? Je réponds que j'y suis très-bien, on me rit au nez et voilà tout, » On le croirait découragé. C'est à ce moment, au contraire, qu'il voudrait que la France fit un grand effort :
Plût à Dieu, s'écrie-t-il, que je pusse parler à gens qui pensassent comme moi. Rien n'est perdu ; je connais l'énorme perte que nous faisons, mais je connais nos ressources, et ne crains que Versailles. Un bon plan d'administration réveillerait tous les cœurs engourdis... J'ai vu avec un sentiment que je pourrais appeler tendresse, la crinière de notre jeunesse se hérisser à cette terrible nouvelle, et tout son sang prêt à se verser avec joie pour réparer ce qu'ils appellent un affront et l'opprobre éternel de notre nation! Deux chemins se présentent. L'un plus doux (la. paix) qui ramènera tout le monde à Paris, qui ne nous laissera de mouvement que le ferment intérieur des longues jaquettes (les parlements) ; l'autre, âpre, dur et difficile, qui nous ramènerait au point de splendeur qui nous est dû. Il faut opter. Pour le premier, je n'ai rien à dire, et nulle puissance sous le ciel ne saurait m'y faire prêter ma signature. Je préférerais qu'on m'abattît le poignet et même la tête.
Une vie dure comme je l'ai menée, et dans laquelle j'ai vu lever le soleil de tous les côtés, ne dresse pas aux humiliations et n'est pas bien précieuse! Quant à l'autre, reprenons en sous-œuvre. Ce n'est pas connaître notre nation, que de ne pas savoir de quoi elle est capable, quand elle verra à son roi des entrailles de père, quand elle sentira son honneur et celui de son roi compromis! Tu me diras que tout cela est bon, mais qu'il faut de l'argent, et c'est ce qui manquerait le moins, si l'on voyait quelques têtes qui méritassent de la confiance i
El il rédige alors deux mémoires destinés au cardinal de Bernis pour proposer une attaque sur Halifax ou sur la Nouvelle- York, combinée avec une tentative de débarquement en Angleterre, ou du moins une grande démonstration destinée à inquiéter et à occuper la plus grande partie de la flotte anglaise. Un passage de ce mémoire nous a paru digne d'être cité :
Je respecte trop les personnes qui ont décidé de nos opérations pour blâmer notre conduite clans la présente guerre; mais je ne puis trop déplorer que nous ayons laissé cesser les craintes que nos troupes répandues sur nos côtes et prêtes à débarquer en Angleterre inspiraient au gouvernement anglais. J'attribue à l'inquiétude qu'elles lui causaient, les différends entre M. Pitt e M. Fox. Mais lapreuve la plus décisive de l'effroi que nous leur inspirons, c'est que leurs fonds publics, dont les papiers étaient montés de 100 à 128, descendirent presque subitement à 88, preuve certaine de la diminution du crédit de la Banque; et la création si souvent agitée d'une milice nationale, l'introduction des troupes étrangères
chez une nation qui craint d'armer les souverains, sont encore des preuves bien fortes. D'après tout cela, je crois qu'il faut nous mettre dans le cas de nous faire craindre chez eux. Ils n'ignorent pas le peu de distance de nos côtes aux leurs, le formidable appareil de leur nombreuse marine ne les rassurerait pas aussi efficacement qu'on le pourrait croire, contre des tentatives qui n'ont trait à la mer que pendant un très-court trajet. Les vents du sud qui les retiennent dans leurs ports de la Manche, peuvent nous faire traverser le petit bras de mer qui nous sépare, les vents d'est peuvent nous y mener et s'ils veulent nous empêcher de le tenter, nous les obligerons à avoir un grand nombre de vaisseaux destinés à cela, surtout si à nos préparatifs nous ajoutons une escadre considérable armée à Brest et qui les menace de toute part.
Au milieu de ces angoisses patriotiques, le chevalier de Mirabeau eut enfin une consolation : « Je n'ai, cher frère, écrit-il de Lamballe, le 12 septembre 1758, que le temps de te marquer que nous avons enfin peigné les Anglais, proche du village de Saint-Cast, à quatre ou cinq lieues de Saint-Malo ; ils avaient trop légèrement compté que des troupes ne pouvaient pas faire quatorze, onze et dix lieues par jour. Somme totale, nous les joignîmes à leur rembarquement, et là, pour 300 hommes environ blessés ou tués, nous leur en avons fait laisser à l'engrais de la plage de Saint-Cast environ 1,000 ou 1,200, et de plus, autour de 8 à 700 prisonniers. -Je m'en porte trèsbien. La manœuvre a été belle de la part de
M. le duc d'Aiguillon, à ce que dit tout ce qui y entend quelque chose, et il me semble que cela se voit. Je te le détaillerai par le premier ou le deuxième courrier. Les officiers avaient tous le plus grand zèle et les troupes n'ont jamais eu plus de gaieté et de volonté. P-irmi nos prisonniers, il y a un nombre considérable de gens de la plus haute distinction (1). »
Je m'en porte très-bien paraîtra peut-être un peu féroce, mais nous ne pouvons dissimuler que l'oncle de Mirabeau, en sa qualité de marin et de marin souvent vaincu, ne connaît pour la France
(1) Dans une autre lettre où il raconte le combat avec plus de détails, le chevalier de Mirabeau, quoique aimant peu le duc d'Aiguillon, insiste sur l'activité et la bravoure déployées par celui-ci: « Je ne le quittai jamais d'un pas, écrit-il, et je fus témoin très-satisfait de ce que je vis. » Ceci répond aux plaisanteries très-connues dont on poursuivit plus tard le duc d'Aiguillon à propos de ce combat de Saint-Cast, à l'époque des démêlés du gouverneur de Bretagne avec le procureur général La Chalotais. Quelques historiens de nos jours, s'appuyant sur Duclos, ont reproduit les accusations que réfute la lettre du chevalier de Mirabeau. Duclos accuse le duc d'Aiguillon d'avoir rendu la victoire incomplète, mais ce n'est pas lui qu'il faut en accuser, c'est la marine, et c'est ce qu'établit le bailli dans une lettre du 17 septembre 1758: « Quand je songe, dit-il, que deux vaisseaux qu'on eût armés et qui, un peu bien conduits, pouvaient échapper à la vue de la grande escadre anglaise, s'ils fussent arrivés à Saint-Cast le 7, 8,9,10, 11, 12 ou 13 de ce mois, auraient détruit absolument toute la flotte détachée de la grande escadre, de manière qu'il n'en aurait pas pu échapper un seul homme, que nous aurions pris le prince Edouard et une petite armée; je t'avoue que je suis enragé et que je ne puis cesser de déplorer notre triste état. Nous n'avons de guerre que par mer et nous n'avons pas un seul vaisseau armé dans nos rades. »
qu'un seul ennemi, c'est l'Anglais. Il n'en est pas à dire, comme le dira plus tard son neveu l'orateur, mieux inspiré que lui: « Jeter les bases d'une éternelle fraternité entre cette nation et la nôtre, serait un acte profond d'une politique vertueuse et rare. » Il écrit, au contraire, sans remords, le 27 décembre 1754 : « Je me suis accoutumé à regarder les Anglais comme les ennemis du genre humain et particulièrement de la France. » Il reconnaît pourtant les qualités sérieuses de l'esprit anglais, car il dit ailleurs : « Lorsqu'en 1747, je revins d'Angleterre, où j'avais passé mon temps à ratiociner, je trouvai tout Paris occupé des pantins (1). » Il semble aussi que l'organisation aristocratique de l'Angleterre devrait se concilier avec les opinions féodales du bailli, opinions dont nous reparlerons plus tard, mais l'Angleterre n'est pas encore assez aristocratique à son gré. Le patriciat y dépend trop, suivant lui, de la plèbe, on n'y fait pas assez de cas des vertus militaires, et on y estime trop l'argent ; toutes ces causes réunies lui font prédire hardiment, dès 1754, que l'Amérique du Nord échappera complètement à l'Angleterre d'ici à très-peu d'années.
(1) C'était, en effet, l'époque où ce genre de jouet faisait fureur. « La postérité, écrit d'Alembert, aura peine à croire qu'en France des personnes d'un âge mûr aient pu, dans un accès de vertige assez long, s'occuper de ces jouets et les rechercher avec un empressement que dans d'autres pays on pardonnerait à peine à l'âge le plus tendre. »
Dans tout ce qu'il écrit sur la politique de son temps, on voit le chevalier de Mirabeau animé du même esprit, faire entrer en première ligne l'hostilité naturelle, suivant lui, de la France et de la Grande-Bretagne. Un de ses mémoires daté de décembre 1757, destiné à prouver que nul danger ne peut menacer la France si ce n'est de ce côté-là, offre un contraste si marqué avec la situation qui nous est faite à la suite de notre désastreuse guerre contre l'Allemagne que nous en citerons seulement le début : « La politique nous dit que nous ne saurions avoir désormais d'ennemis que les Anglais ; eux seuls peuvent quelque chose contre nos frontières maritimes; notre frontière d'Espagne est désormais à couvert; le roi de Sardaigne ne pourra rien contre nous, si les Anglais ne lui fournissent de l'argent pour avoir des troupes, ou si les Impéîiaux ne lui envoient des troupes, qui ne sauraient arriver de si loin sans l'argent des Anglais. Les Suisses ne demandent qu'à vivre en repos. L'oligarchie germanique ne saurait s'ébranler contre nous sans le secours des Anglais, et tous les puissants princes du nord de l'Europe sont trop éloignés pour que nous puissions craindre leurs attaques, qui, sans argent, ne sont que des irruptions. Les Hollandais ne sont plus qu'une province marchande de l'Angleterre , dont elle bride le commerce avec plus de soin encore que celui de ses colonies. En cet état, nous n'avons
rien à craindre que des Anglais, de leur ambition et de leur argent. »
Le danger est ailleurs à l'heure où nous sommes, et ce n'est plus l'Anglais qu'il nous faut considérer comme l'ennemi naturel de la France. Cinquante-huit ans de paix ininterrompue avec la seule nation qui jusqu'ici ait été en mesure de menacer la sûreté de nos ports et de nos rivages ont fait abandonner l'ancienne organisation défensive adoptée dans un temps où la guerre contre l'Angleterre semblait presque l'état normal de notre pays. Le bailli de Mirabeau étant un des hommes qui ont travaillé avec le plus de zèle à la perfectionner, nous fournira une occasion toute naturelle d'en dire un mot, sans perdre de vue le personnage actif et original dont nous racontons la vie.