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LE BAILLI ET LES MILICES GARDE-COTES

entre le quatrième et le cinquième en hommes, mais aussi parce que cette machine-là n'a point encore reçu d'organisation fixe, et que ce que l'on a fait à cet égard ne peut se soutenir. Toutes les autorités quelconques se croisent à ce sujet. Les commandants, les intendants, les .inspecteurs, les maires, les syr.dlcs , les maltôtiers, tout instrumente sur ce malheureux peuple et tous veulent avoir voix au chapitre. Chacun a sa façon de penser, chacun a son intérêt ou sa vanité, et quidquid délirant reges , plectuntur Achivi. » L'année suivante, il écrit: « J'ai été assez heureux pour faire décharger le peuple d'une partie du service qu'on exigeait de lui l'hiver. J'espère encore parvenir à procurer une petite diminution sur le nombre de soldats gardes-côtes. Je ne tiens encore que des espérances ; il me reste à prier Dieu que je réussisse , et je dirai ensuite d'un grand cœur le Nunc dimittis. » Cette préoccupation, dont nous pourrions citer beaucoup d'autres exemples, prouve combien l'organisation des milices garde-côtes laissait à désirer. Mais ce n'est peut-être pas une raison suffisante , surtout à l'époque où nous vivons, pour motiver l'absence de toute organisation défensive de notre littoral.

Quoi qu'il en soit, ne voulant point insister sur une question étrangère à notre compétence, nous laisserons de côté, dans la correspondance du chevalier de Mirabeau avec le marquis son frère, tout ce qui concerne la mission spéciale dont il est t. i. 17

chargé, pour y chercher seulement les traits de caractère qui peignent l'homme, les divers incidents de cette période de sa vie, et les réflexions que lui suggère l'état des provinces qu'il parcourt au moment où la France porte le poids d'une guerre malheureuse.

Il a commencé ses tournées par la Picardie, et le 31 mai 1759 il est à Dunkerque. Il vient de traverser l'Artois, dont l'air riant l'a frappé. « Il y a vu, dit:il, avec plaisir, le peuple plus content; enfin on y dansait. » L'aspect de Dunkerque est plus triste : le port et l'arsenal sont encore dans l'état où les a laissés Louis XIV, forcé par le traité d'Utrecht de les démolir. « On ne peut penser sans une profonde humiliation, écrit le futur bailli, que l'on nous a forcé la main pour détruire nous-mêmes cette place, qui, comme arsenal de marine , aurait une sorte de pied sur la Tamise, le Texel et même le Nord, et, comme place de commerce , le disputerait à Amsterdam, et ferait une liaison et un entrepôt du Nord et du Midi. Le délabrement affreux de ceci fait une vergogne que j'ai sentie comme bon Français, attaché à la gloire du roi et de la nation, et que j'ai ensuite rongaînée comme homme devenu un peu plus sage, puisque c'est de ce mot qu'il a plu à notre siècle de baptiser la sorte de perversité de cœur qui fait qu'on sacrifie la vérité à la crainte de déplaire, et qu'on se désintéresse de tout ce qui n'est pas soi-même. j>

Toutefois, à la faveur de la guerre, on commence à relever au moins l'arsenal. Mais, en admirant les ouvrages construits par un ingénieur habile, le chevalier prévoit déjà l'humiliant traité de 1763, qui nous forcera à démolir derechef nos travaux, et il écrit à son frère : « Si à la paix nous détruisons encore ceci, je crois que je ne m'en consolerai pas. »

Continuant sa route sur Calais par Gra vélines, il constate l'état misérable du pays. « Gravelines, dit-il, a l'air d'une ville ravagée par une longue peste, où les maisons sont entières, mais vides. » A Boulogne, le pays est moins misérable, la campagne est plus fertile, le peuple a un certain air militaire ; il est bien mieux qu'à Calais. Néanmoins, dans la lettre suivante, on reconnaît que les tristes effets de la guerre se font sentir aussi dans le Boulonnais ; car le chevalier raconte qu'en se promenant avec le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, il a vu à trois ou quatre reprises des troupes de femmes de matelots se jeter aux pieds du gouverneur en demandant miséricorde, et montrant de petits enfants pâles et décharnés. Leurs maris sont morts ou prisonniers en Angleterre, beaucoup aussi se sont enfuis pour éviter d'être enrôlés. Le futur bailli fait à ce sujet une sortie contre les intendants, dont l'influence, substituée à celle des hommes de guerre, tend, suivant lui, à rendre la nation lâche. « Figure -toi, écrit -il à son frère, que

l'idée d'être déplacés de chez eux et envoyés à la guerre, qui monta à la tète des garde-côtes de Picardie, en a fait mourir le cœur serré. Qui eût dit que le Français en viendrait là! »

De Boulogne, il passe à Abbeville, « où l'industrie pétille, dit-il, par tous les bouts, et dont la rivière de la Somme fait une petite Venise. » Après avoir séjourné à Dieppe et à Fécamp, le futur bailli arrive au Havre, où il est appelé tout à la fois par sa mission et parle désir du maréchal de Belle-Isle d'avoir son avis sur une grande entreprise de laquelle on dit merveille. Il s'agit de trois cents bateaux plats dont la construction est commencée dans cette ville, et qui sont destinés à transporter des troupes de débarquement en Angleterre. L'entreprise est surtout dirigée par l'état-major des bureaux de la marine, dont le principal commis a pour gendre l'intendant de la marine au Havre. On connaît déjà l'antipathie du digne chevalier pour la plume, on ne s'étonnera donc pas de le voir en défiance contre ces fameux bateaux. Les événements d'ailleurs ne tardent pas à lui donner raison ; car un des premiers inconvénients de l'établissement des chantiers au Havre est de procurer à cette ville la visite d'une flotte anglaise, sans qu'on ait pris aucune mesure de précaution contre un bombardement probable. Ce bombardement commença quatre jours après l'arrivée do l'inspecteur général.

Je suis un peu honteux pour la nation, écrit celui-ci à son frère, le 16 juillet 1759, de voir que cinq vaisseaux, quatre frégates, sept ou huit bombardes, quelques senaw, et autres bâtiments, au nombre de vingt-huit, viennent écraser impunément une jolie ville presque aux portes de la capitale. L'arsenal d'ici n'a pu nous fournir une seule chaloupe. Ces bateaux plats, qu'on appellera quand on voudra de plats bateaux, que tout le monde vante à forfait, n'ont pu être armés, et n'auraient pu servir à rien. Voilà où nous en sommes. Avant-hier au matin, cela a commencé, et la troisième ou quatrième bombe me fit l'honneur de me rendre visite et abattit la maison où je logeais : je venais d'en sortir. Je me porte bien, quoique ayant légèrement dormi. Nous n'avons jusqu'à présent perdu que fort peu de monde; j'espère que cela se soutiendra. Nos bateaux plats ont attiré cet orage au Havre. Il n'y avait dans toute la côte qu'un endroit pour les mal placer, c'est celui qu'on a choisi. Gela sera ainsi tant que les perruquiers feront les bottes.

« Je n'avais de raison de te croire au Havre, lui répond le marquis de Mirabeau, que la sorte d'amalgame qui est entre toi et les Anglais, à peu près semblable à la sympathie de la belette et du crapaud. En 1756 à Port-Mahon, en 1757 à Rochefort, en 1758 à Saint-Malo et à Saint- Cast : il fallait bien être en 59 au Havre. Je sus à Versailles que tu y étais, et le maréchal me dit qu'il t'avait écrit quatre lettres consécutives, à un jour l'une de l'autre. »

Le maréchal de Belle-Isle tient, en effet, d'autant plus à la présence du chevalier au Havre, que tout y est dans un grand désarroi, au moins

du côté de la mer, car du côté de la terre on a installé un camp sous le commandement du duc d'Harcourt, lieutenant général au gouvernement de Normandie (1), avec des forces suffisantes pour repousser toute tentative de débarquement ; mais aucun préparatif n'a été fait pour tenir les Anglais à distance et pour riposter à leur feu.

« Quoique mon érudition, écrit le chevalier, du côté du déficit de nos arsenaux, soit, comme tu sais, assez étendue, l'état de ce port-ci m'a étonné. Il y a trois vieux officiers hors de service, trois jeunes en état de servir, desquels nous avons perdu un qui vient d'être tué; pas une chaloupe, pas un canot, rien en état. Il y a, à la vérité, un intendant, plusieurs commissaires et un grand nombre de scribes. »

Il va sans dire que le futur bailli fait très-froide mine à tous ces scribes, à commencer par le magister, c'est-à-dire l'intendant. Tous, d'ailleurs, sont assez mal disposés à son égard, mais il ne s'en inquiète guère. Fort de l'appui du duc d'Harcourt, qui s'entend parfaitement avec lui, et duquel il écrit à son frère : « C'est un d'Harcourt, et c'est en dire beaucoup , cette race étant honnête et bonne de tous temps ; » il travaille de son mieux à remédier aux erreurs de l'administration, quoique l'entreprise soit difficile. Nos mortiers

(1) Le gouverneur en titre était le maréchal de Luxembourg, auquel le duc d'Harcourt succéda en 17G4.

ne portent pas assez loin pour atteindre l'ennemi ; on essaye d'armer quelques-uns de ces bateaux plats tant vantés, et il se trouve qu'ils ne peuvent pas servir à la défense de la rade. Le chevalier voudrait employer des chaloupes canonnières, il n'y en a point ; il voudrait, au moins , faire établir des pontons en avant de la rade et y placer du gros canon. « Toute la plume se récrie, dit-il, contre l'impossibilité de la chose»; bref, si les Anglais se retirent après trois jours d'un bombardement beaucoup moins meurtrier qu'on aurait pu le craindre, c'est de leur propre volonté, car rien n'aurait pu les empêcher de détruire la ville (1). Cependant, comme l'on s'attend à les voir reparaître d'un jour à l'autre, le chevalier est retenu au Havre à la fois par le maréchal de Belle-Isle et par le duc d'Harcourt, qui tire parti de son activité et de son courage à braver « la fureur des commis, plus redoutable, dit -il, que la fureur des anciens Normands. »

Il obtient du maréchal que l'on applique son plan de chaloupes - canonnières et de pontons armés de .gros canons, et lorsque les Anglais essaient de renouveler, le 30 août 1759, l'attaque

(1) Toutes les critiques du chevalier contre l'administration maritime du Havre en 1759, sont confirmées par des lettres du duc d'Harcourt, de la même époque, qui font partie d'un recueil de documents souvent intéressants tirés des archives du château d'Harcourt et publiés par M. Hippeau. On voit dans ce recueil que le maréchal de Belle-Isle recommande le chevalier de Mirabeau au duc d'Harcourt comme un auxiliaire très-utile.

du 3 juillet précédent, le feu des canonnières et des pontons suffit pour les forcer à reprendre le large (1).

Dans l'intervalle des deux tentatives de bombardement, on continuait la construction des fameux bateaux plats destinés à l'invasion de l'Angleterre. « A la fonte de la cloche, écrit le futur bailli, on éprouvera si ces bâtiments peuvent naviguer. En attendant, on en a deux cents de faits et on a gâté du bois pour faire vingt vaisseaux de ligne, sans savoir si ces bâtiments peuvent aller. Comment y placera -t- on les troupes, bagages, malades, blessés, eau, vivres, etc.? Je t'avoue que de voir qu'on aille si fort en avant sans consulter qui que ce soit du métier, m'a paru une chose unique, et c'est là de ces actes de suffisance qu'on ne trouve que dans Barthole ; il faut avoir été revêtu d'une charge de passe -partout toute sa vie pour avoir pareille présomption. »

Il expose, ailleurs, longuement, les différents

(1) On voit aussi dans les documents du château d'Harcourt, que le chevalier de Mirabeau est employé à l'examen d'une sorte de feu grégeois imaginé par le sieur Dupré, invention, écrit alors un ingénieur, qui fait frémir l'humanité ; toutefois, on ne peut parvenir à lancer ce feu au delà de trente toises. Le duc d'Harcourt, d'ailleurs, redoute que les Anglais ne s'emparent du secret et n'en fassent, dit-il, contre nous, l'usage le plus funeste. Depuis cette époque, les progrès de la civilisation ont fait dépasser de beaucoup cette invention si redoutée, et l'humanité s'arrange des bombes à pétrole, des torpilles et autres ingrédients plus meurtriers, ce semble, que le feu du sieur Un pré.

motifs qui le portent à augurer fort mal de ces bateaux. Une fois sortis du Havre, ils furent, en effet, presque tous coulés, brûlés ou capturés par les Anglais, et en somme, ne servirent à rien. Le chevalier proposait d'y substituer un système de chaloupes- canonnières , dont il détermine , dans un mémoire détaillé qu'il adresse au maréchal de Belle-Isle, la construction, l'armement et les frais.

Au milieu de tous ces préparatifs pour porter la guerre en Angleterre, les revers fondent sur nous et s'accumulent, La Guadeloupe est prise, notre armée est défaite à Minden (1) ; deux batailles navales perdues presque coup sur coup, l'une à Lagos, l'autre dans la baie de Quiberon, achèvent la ruine de notre flotte. « A quoi est réservé ce malheureux pays! s'écrie le chevalier ; Dieu veuille y mettre la main ! J'en ai pleuré et j'en pleure encore. L'État est comme quelqu'un qui nous est cher : quand il se porte bien on n'y pense pas, quand il périclite on sent renouveler toute sa tendresse. »

L'année suivante., en mai 1760, le futur bailli est envoyé en Bretagne. Il visite successivement Nantes, Vannes, Lorient, Quimperlé, Quimper,

(1) Cette défaite était d'autant plus sensible aux Français qu'elle avait été précédée de la victoire de Bergen, remportée par le duc, depuis maréchal de Broglie , le seul homme de guerre qui se soit produit parmi nous durant cette période s1 désastreuse pour nos armes.

et tout en écrivant à son ministre des mémoires, soit sur les garde-côtes, soit sur les moyens de retirer de la Vilaine ceux de nos vaisseaux qui s'y sont échoués après la bataille perdue par le maréchal de Conflans , il garde pour son frère ses réflexions tantôt sérieuses , tantôt plaisantes , sur l'état général et les mœurs de la province qu'il parcourt.

Gomme son frère , il est grand partisan de l'administration des provinces par elles-mêmes, au moyen des états , et très-opposé à l'administration par les intendants : « On ne peut s'empêcher, lui écrit-il de Quimper , de voir ici et de sentir le bien-être des pays d'états, quand on est comme moi obligé d'entrer dans le détail des affaires des pauvres gens. Je voudrais que certains fripons qui ont été consultés sur les pays d'états, et qui ont dit que c'était une chose contraire au service du roi, vissent le zèle de ces gens-ci, gentilshommes, paysans et tous. Dieu veuille préserver ces pauvres peuples de perdre jamais leur idiome barbare et leur droiture de cœur. »

Ce qui ne l'empêche pas de s'amuser parfois de l'accoutrement des garde-côtes bretons et de leur culotte, où « l'on trouverait, dit-il, de la toile pour faire la grande voile d'un vaisseau de cinquante canons. » Mais les conséquences de la guerre malheureuse où nous sommes engagés le ramènent promptement aux idées tristes. En quittant Quimper, il est arrivé au bourg de Pont-Croix, formant

un fief dont la seigneurie appartient alors à l'une des plus belles et des plus brillantes femmes de Paris, à la comtesse de Forcalquier, qui, trèsprobablement, comme le suppose le chevalier, n'y a jamais mis le pied: « Ce pays-ci, écrit-il, a souffert une des plus grandes calamités qui puisse arriver à un canton. Le capitaine du Superbe (1) était de ce pays. Il a embarqué le détachement de la garde-côtes de cette capitainerie. C'étaient tous laboureurs , ils ont été engloutis au nombre de cent. En conséquence le pays est dévasté et fait pitié. Les gésiers de l'infâme capitale n'ont pas senti toute l'horreur de cette dernière action de mer. L'air infect qu'on y respire m'a peut-être moi-même rendu moins sensible que je n'aurais dû l'être à cet affreux événement; mais je le vois de près, à présent, où des veuves nous redemandent leurs maris, des orphelins leurs pères. »

Cependant, quoique moins tourmentée que les autres provinces régies par les intendants, la Bretagne souffre, suivant le chevalier, de la tyrannie des classes , c'est-à-dire du mode de recrutement des gens de mer, « qui fait, dit-il, périr tous les ans 1,500 hommes faits. Les Anglais, à ce moment maîtres absolus de la mer, empêchent tout commerce de -cabotage , même par les petits bras de mer appelés couraux , par lesquels nos côtes commerçaient entre elles. Les provinces limitro-

(1) Vaisseau coulé dans le combat en vue de Quiberon.

plies de la Bretagne, du côté de la terre, ayant à peu près les mêmes produits qu'elle , n'offrent aucun débouché aux siens. »

A ces causes passagères de malaise , le futur bailli en ajoute d'autres tirées de la constitution de la province, et qui prouvent que ses opinions aristocratiques ne l'aveuglent pas sur les mauvais côtés de l'ancien régime. Il constate que les corvées portent exclusivement sur un trop petit nombre d'hommes, parce que les nobles surabondent ; l'anoblissement est aussi commun en Bretagne qu'ailleurs, et les cas de dérogeance sont plus rares. « Il y a ici, dit-il, un tas de gentilshommes, rats de cave dans les fermes, dans les plus vils emplois. Par cet arrangement tout deviendra noble ; non-seulement les nobles ne payent point la taille, mais les biens nobles possédés par des roturiers restent nobles et ne sont sujets qu'aux droits de francs-fiefs. De plus, un noble qui achète un bien roturier l'anoblit par une résidence de quarante ans. La noblesse finira par anoblir tout le bien, et le pauvre peuple qui porte les classes, les corvées et les tailles périra dessous. »

« Heureusement, ajoute le chevalier dans une autre lettre du 8 juillet 1760, que le caractère de la noblesse bretonne n'est pas la tyrannie. Ce peuple-ci , Jrès-balourd et grossier, est admirable d'ailleurs. Tout Fétat-major de la garde-côtes est composée de gens de qualité et de races de mille

ans. Je n'en ai pas encore vu un s'échauffer contre un soldat paysan, et j'ai vu en même temps un air de respect filial de la part de ces derniers. »

A mesure qu'il avance dans les contrées les moins fréquentées de la Bretagne , le chevalier s'enthousiasme de plus en plus pour les mœurs du pays.

Le hasard, écrit-il de Saint-Brieuc, ou pour mieux dire, ma marche, m'a fait écarter du côté de Tréguier, Lannion, villes assez éloignées de la grande route pour n'avoir pas encore été infectées par l'air des arrivants de Paris. C'est le paradis terrestre pour les mœurs, la simplicité , la vraie grandeur patriarcale. Des paysans dont l'attitude devant leurs seigneurs est celle d'un fils tendre devant son père, des seigneurs qui ne parlent à ces paysans, dans leur langage dur et grossier, que d'un air bon et riant. On voit un amour réciproque entre ces maîtres et ces serviteurs ; des femmes grandes, bien faites, sages, douces, et qui paraissent à peine se compter pour quelque chose, tandis que leurs maris bons et honnêtes paraissent pleins d'une complaisance tendre et mâle pour elles. Les femmes m'ont édifié. Ma mère est représentée cent fois dans ces petites villes.

J'ai trouvé ici un de nos commandants de bataillon, homme descendant très-directement des anciens souverains du pays, père de deux belles demoiselles et de deux hommes de cinq pieds onze pouces. L'honnêteté et la vraie grandeur jointes à la simplicité étaient comme naturalisées dans cette maison. Je sentais combien je suis peu digne de commander à des gens de cette trempe-là, et combien ces gens-ci sont supérieurs à tout ce qui hante

l'infâme capitale.. . Cher frère, l'humanité est bien plus aimable telle que Dieu l'a faite qu'après qu'elle s'est aguinchée dans les grandes villes; Dieu serait injuste s'il n'avait fait un enfer pour ceux qui gâtent l'humanité ! Enfin, j'ai regret de n'être pas breton, et je t'assure que je ne me défendrais pas d'un établissement dans ces cantons, aux cinq sixièmes meilleur marché qu'ailleurs. J'y ai vu ce que l'homme peut avoir de vrai bonheur ici-bas avec des richesses fort médiocres.

Dans toute cette partie de la correspondance entre les deux frères, le futur bailli revient souvent sur le triste état de la marine française et sur la supériorité de celle des Anglais.

D'anciens marins, écrit-il, dirigent la marine d'Angleterre. Un officier qui imagine une expédition, en la proposant à ses chefs, ne faitpour ainsi dire que réveiller des idées à demi-formées déjà dans leurs têtes. . . Les inconvénients qu'ont rencontrés ces anciens marins lorsqu'ils naviguaient leur ouvrent l'esprit sur les remèdes que le navigateur actuel propose ou sur les moyens de perfectionner. Tandis' que nous, quand nous parlons à notre chef une langue qui lui est étrangère, il a recours à la routine de ses bureaux, il veut y adapter nos idées et forcer, pour ainsi dire, nature à s'y plier. Colbert, suivant eux, a dit telle ou telle chose; peut-être, a-t-il dit même une sottise, et si je l'entreprenais, je le démontrerais. Cela ne fait rien, il faut que l'oracle soit adoré et respecté; peut-être môme n'a-t-il jamais dit ni pensé ce qu'on lui fait dire, mais cela se trouve favorable aux idées et affaires des bureaux.

... Si l'on savait combien il y a de différence de notre fayon de gréer les vaisseaux à la façon des Anglais, com-

bien ils ont de choses dont nous manquons, on serait étonné. Nos représentations ne font rien; on nous force à rester dans l'enfance. On fait pour nous ce que les Chinois font pour les pieds de leurs femmes. On nous resserre si fort dans les règles d'une routine favorable aux friponneries, que nous ne pouvons croître. 11 nous faut faire la guerre comme du temps de Tourville ; elle a bien changé depuis. Fais servir une armée avec des piques et la cavalerie avec des lances, et tu verras. Mais te voilà mariné tout ton saoul.

Citons encore ce passage assez curieux écrit de Brest le 9 juin 1760 :

Jérémie ne serait qu'un bouffon auprès de moi, si je te disais le crève-cœur que j'ai tous les matins en ouvrant ma fenêtre qui donne sur le port. L'air de mort et de désolation qui y règne me fait gémir. Un silence affreux ! une solitude dévastée ! je ne sais que te dire, mais tout ceci va bien mal! La plus terrible méfiance du conducteui aux conduits et de ceux-ci à lui (1), un morne et farouche dépit, et tu serais attendri si tu voyais les mouvements du plus beau zèle étouffés par les plus noires réflexions. Une jeunesse admirable qui est rendue inutile et qui ronge son frein !

Je n'ai qu'à me louer de la réception qu'ils m'ont faite ici; j'ai trouvé ce qui m'a toujours le plus flatté et me flattera le plus, les marques de l'amitié et de l'estime de mon corps. Ce n'est pas les prévenances que les chefs ont cru devoir à ma position actuelle, mais l'air d'amitié et de confiance de cette jeunesse qui m'ont fait un vrai plai-

(1) Allusion à l'irritation qu'éprouvait la marine en voyant à sa tête un homme de robe, Berryer.

sir, et d'autant plus vif qu'il ne tient en rien au cérémonial.

Lorsque après trois mois et demi d'excursions en Bretagne, le chevalier se retrouve en Normandie, cette province commence par souffrir un peu dans son esprit du souvenir de l'autre.

« Me voilà actuellement revenu dans le pays de sapience, écrit-il de Caen, le 14 août 17G0. Ce pays est très-différent de la Bretagne, quant aux villes; car la campagne lui ressemblerait assez si, au lieu d'un intendant, ces gens-ci étaient assez heureux pour être pays d'états. Les villes surtout, comme Caen, qui est très-considérable et la plus grande ville de cette province après Bouen, veulent imiter la capitale et la cour, et tu sens bien que, comme tous imitateurs, on commence par imiter le mauvais. »

C'est pourtant la Normandie qui devait offrir au chevalier le modèle de cette sorte de patriciat qu'il aime et dont il déplore sans cesse la disparition. C'est chez le duc d'Harcourt, au château de ce nom, où il a été appelé pour s'occuper avec le duc de la réorganisation de la garde-côtes, qu'en voyant de près la vie d'un grand seigneur, justement populaire, le futur bailli se complaît à la peindre avec des détails que nous croyons devoir reproduire, car ce genre d'existence ne se retrouve plus guère aujourd'hui, au moins dans notre pays.

Je suis à Harcourt, dit-il à son frère, le 25 septembre 1760, où j'admire la bonne et honnête grandeur du maître. Tu ne saurais penser le plaisir que j'ai eu les jours de fête de voir le peuple entier partout dans le château, et de bons petits paysans et petites paysannes venir regarder le bon patron sous le nez et presque lui tirer sa montre pour en voir les breloques, tout cela avec l'air de fraternité sans familiarité. Au reste, cette simplicité ne nuit en rien à la décence, car c'est une aussi bonne et grande maison qu'on en peut trouver. Un domestique nombreux, sage et poli, bien des gens honnêtes, affectionnes, qui passent leur vie ici, la meilleure et la plus grande chère, à peine le temps de désirer, chasses de toute espèce, etc. Le bon duc ne laisse point plaider ses vassaux ; il les écoute et les juge en les accommodant avec une patience admirable. Enfin, c'est vraiment un homme rare par sa bonté, douceur, charité et vraie bonhomie. . .

Il aime beaucoup Harcourt, quoiqu'il soit à peu près impossible de choisir un lieu plus bizarre ; cette maison est au bord d'une rivière, qu'elle voit mal, dans un cul-dclampe (sic) terrible, avec cela sa situation ne me déplaît pas. La belle-fille du duc est une femme fort estimable et aimable ; elle a ici Mme de la Feuillade, sa mère, femme très-distinguée. Il y a d'ailleurs toujours au moins vingt personnes, très-souvent trente et quarante; nous y avons eu Jélyotte (1), ce qui a amené de la bonne musique, que la patronne de céans aime beaucoup. Il y a sept ou huit femmes très-aimables et enfin très-bonne compagnie.

Je te dirai que tes ouvrages font ici les trois quarts et demi de mon mérite, car on me toise avec respect sous la dénomination que tu t'es donnée et qui formerait notre nom en sobriquet si cela fût venu dans les temps qu'on

(1) Célèbre chanteur de l'Opéra. Il est souvent question de lui dans les mémoires de Mme d'Épinay.

en adopta pour les races (1) 11 m'est arrivé sur cela

une chose plaisante. Une femme de qualité et pleine de mérite, à ce que tout le monde dit et croit, car je le vois à l'air de déférence qu'on a pour elle, me dit le lendemain de son arrivée ici, que si elle avait confiance à donner à quelqu'un, ce serait à moi. Je fus d'autant plus étonné de ce propos qui fut dit avec grâce, que cette femme, sans avoir tout à fait l'air aussi sérieux que ma mère, est d'ailleurs assez de même signalement et est d'un froid poli et honnête, mais assez grand. Tu sens bien que je suis très-corrigé d'attribuer de grands effets à mes grâces, ainsi je fus très-étonné, d'autant plus que j'étais au milieu de trente personnes que je ne connaissais pas. Tu juges de In longueur, froideur et platitude de ma physionomie, de manière qu'après avoir fait la révérence, et gardant mon sérieux, je dis à cette damo que si elle me faisait l'honneur de me confier quoi que ce pût être, je pensais qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir, mais que je la priais de me dire par où j'avais pu mériter la bonté qu'elle me témoignait, et dont je faisais d'autant plus de cas que j'étais physionomiste, et que son attitude et son maintien avec tout le monde me faisaient sentir le prix de ce qu'elle me disait. Eh! monsieur, me répondit-elle, monsieur votre frère m'a démontré que l'ami de tout le monde était précisément le mien. On m'a dit que vous lui ressemblez un peu; ainsi je suis de vos amies du moment que je vous ai vu.

(1) il s'agit encore ici de l'ouvrage intitulé l'Ami des hommes, qui a déjà figuré dans la correspondance du bailli avec son frère, et dont nous reparlerons bientôt en nous occupant de l'auteur. Le livre était alors dans toute sa vogue, qui fut très-grande. Le frère aîné, complimenté à ce sujet par son cadet, lui répond gracieusement : « Je suis fort aise que le nom que le hasard m'a donné te profite en quelque chose. Compte que jusqu'à "présent nous avons fait entre nous une sage distribution de départements, moi en annonçant l'Am des hommes, toi, en le montrant, »

Pour diminuer un peu, ajouta-t-elle, la bizarrerie que vous devez trouver à mon propos, je vous dirai que, sans vous avoir vu, je vous connais par mon fils, qui m'a dit que vous lui aviez témoigné de la bonté et qui s'en vante beaucoup. Effectivement, elle me nomma son fils, qui ne porte pas le même nom qu'elle, et que j'avais vu assez longtemps au Havre, et auquel j'avais fait la sorte d'amitié que je fais toujours à la jeunesse, qui est de l'avertir en plaisantant de ce à quoi elle manque. Ce jeune homme m'en avait su gré.

Il semble que cette belle dame qui était veuve et que nous retrouverons tout à l'heure, commence déjà à attirer l'attention du chevalier. Gomme elle fut le dernier objet des rares velléités matrimoniales que nous rencontrons dans sa carrière, nous croyons devoir rappeler ici que l'oncle de Mirabeau était, comme l'a dit son neveu, « un des plus beaux hommes de son temps. » A l'époque où nous sommes, en 1760, il n'est plus jeune, sans être cependant encore tout à fait vieux, il a quarante-trois ans accomplis. Les fatigues de son métier de marin, et peut-être aussi les conséquences de cette jeunesse peu sage dont il parle quelquefois, l'ont fait grisonner prématurément, et sous ce rapport, il semble plus âgé que son frère aîné, mais sa figure noble et imposante, sa grande et belle tournure, lui donnent sur F ami des hommes un avantage que celui-ci aime à constater à tout propos, car chacun des deux frères se complaît à faire valoir l'autre : « Je ferai

toujours bien, écrit l'aîné au cadet, de te donner ma procuration pour représenter, j'ai vu mille fois dans les physionomies la chute des idées conçues d'après toi et mon droit d'aînesse. Tout au premier coup d'œil, il me semblait voir écrit depuis le front jusqu'à la bouche : « Ce n'est que cela ! »

« Tu es, lui clit-il ailleurs, une de ces sortes d'êtres proéminents,- par un moral qui tient au physique, et ce sont ceux-là que les hommes respectent naturellement et singent sans le vouloir. » Il constate cependant chez son frère cadet une certaine aptitude à se faire non-seulement respecter, mais redouter : « Tu as une sorte d'extérieur dur lorsqu'on te remue. » Le futur bailli, de son côté, avoue sa promptitude à répercuter avec mépris l'arrogance aussitôt qu'elle lui apparaît chez les autres. Plus loin il se qualifie « un animal fauve à qui la déambulance est particulièrement désagréable à cause des nouvelles figures. » Parfois il exagère ce qu'il appelle sa vétusté : « Je me rappelle, écrit-il, d'avoir lu dans un bouquin assez mauvais une très-bonne chose : Si tu veux savoir, disait-il, si tu as vieilli, regardele dans les yeux des dames. Il y a déjà quelque temps qu'indépendamment de quelques autres symptômes diagnostics et pronostics, par lesquels je me suis trouvé atteint de vétusté, la recette du bouquin m'a donné là-dessus confirmation (1). »

(1) A propos de cette citation d'un bouquin, le marquis de Mi-

Dans une autre lettre, le cadet des Mirabeau pousse le dénigrement envers lui - même jusqu'à se dire plus vieux à quarante - trois ans qu'un autre à soixante. Mais si son aîné , prenant au mot ses déclarations de vétusté, se moque de lui et se vante d'une jeunesse éternelle, il sait trèsbien rectifier son dire et rétablir l'équilibre entre son frère et lui : « Ne crois pas, cher frère, ré-

rabeau, qui se pique d'érudition littéraire, relève une erreur de son frère : « Le mot que tu prétends avoir trouvé dans un bouquin est bravement dans La Bruyère, et il y ajoute ceux-ci : dure épreuve! mot qui me fit rire de la platitude d'un philosophe. J'étais bien jeune quand je le lus, j'en haussai les épaules alors, à plus forte raison le ferais-je aujourd'hui. »

Le chevalier persiste dans son affirmation : « La Bruyère soit, mais en ce cas il a pensé la même chose que l'auteur de mon bouquin, je ne m'en dédis pas ; je me rappelle la longitude du lieu et sa latitude, mais non le titre du livre, qui était misérable d'ailleurs, à cela près qu'il ne faisait pas la sotte exclamation de La Bruyère. » Le fait est que le marquis a raison, et cependant le chevalier qui invoque ici d'une façon si originale la longitude du lieu et sa latitude à l'appui de sa mémoire de marin, pourrait bien aussi n'avoir pas tort ; le passage est en effet dans La Bruyère au chapitre des femmes, mais sous une forme très-di érente de la phrase que le futur bailli assure avoir lue dans un bouquin, et qui est bien plus concise : « Un homme, dit l'auteur des Caractères, qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le ton dont elle lui parle; il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude école! » La persistance du chevalier permet de supposer que La Bruyère a peut-être lui-même emprunté l'idée à l'ouvrage en question. Avis à ceux qui voudraient essayer sur l'auteur des Caractères un genre de commentaires qu'on n'a pas encore fait, peut-être parce qu'il est plus difficile que les autres. Ce serait un commentaire portant non plus seulement sur les clefs des noms de fantaisie adoptés par La Bruyère, mais aussi sur les emprunts qu'il a pu faire à des auteurs plus ou moins obscurs.

pond-il, qu'à la bile près qui te tourmente plus que moi, nous soyons fort différents en tempérament; ma vieillesse me tourne plus en plaisant qu'à toi dans la tête, et je fais des aveux outrés dans des circonstances où tu gardes un silence prudent; voilà notre fait. »

Nous refusons donc, à notre tour, d'ajouter foi aux aveux outrés du chevalier, et afin de prouver que, malgré sa modestie un peu farouche et son aspect majestueux, il est encore assez jeune pour s'intéresser aux dames et leur inspirer de l'intérêt, il nous suffira d'emprunter une citation de plus à ses lettres datées du château d'Harcourt.

« Je suis toujours à Harcourt, écrit-il, le 29 septembre 1760, où, grâces à Dieu, je n'ai pas le temps de m'ennuyer, car on y voit la meilleure compagnie du monde. 11 me semble que non-seulement le maître, de la maison, mais môme tous les domestiques, m'y voient avec plaisir, et tout ce qui y aborde. Uami des hommes est un peu la cause de cola, et on croit l'entrevoir en voyant quelqu'un qui lui tient de si près. Jélyotte revient encore demain ; ainsi musique va son train. J'ai été très-sérieux dans le commencement et très-poli, mais très -retenu avec tout ce monde-ci, qui ne me connaissait pas et que je ne connaissais point. Enfin , hommes et femmes se sont aventurés. L'avantage d'être ton frère rne mettait à l'abri du soupçon de bêtise. Le silence et l'air grave que ma mère m'a donnés me faisaient passer pour un homme de poids; enfin, ils ont fait comme les grenouilles firent au soliveau, et le tout s'est accoutumé petit à petit. Les dames, même, malgré mes cheveux gris, m'ont fait assez de gracieusetés. Je passe- ma matinée à écrire et à travail-

1er; l'aprcs-dînée, avec tout le monde : on ne me fait jouer que rarement, parce qu'on sait que je n'aime pas "le jeu. L'air de cette maison-ci est très-bon, j'ai une peine terrible à n'y pas faire trois repas, et ce que je n'avais éprouvé nulle part, je ne m'en trouve point mal. »

On voit que tout en s'occupant des milices gardescôtes, tout en adressant à son frère de grandes dissertations politiques et philosophiques, que nous écartons pour le moment, l'austère chevalier n'est pas insensible aux agréments de la vie du beau monde clans un beau château : « Je crois m'apercevoir, écrit-il, qu'on me voit avec plaisir ici, ce qui fait tout simplement que j'y suis sans peine. » Aussi, sa résidence à Harcourt se prolonge-t-elle bien au delà du temps nécessaire à son travail d'inspecteur général ; il y reste cinquante jours, et voici qu'au moment où son aîné l'attend a Paris, nous le retrouvons à Gaen. On se rappelle qu'au mois d'avril cette ville lui semblait trèsennuyeuse; il paraît qu'au mois de novembre elle a changé d'aspect.

Il y a une clame qui reçoit très-bonne compagnie , comme le duc d'Harcourt, et c'est précisément la clame veuve qui était en visite à Harcourt en même temps que le chevalier, et à la suite de laquelle ce dernier est revenu à Gaen. Ici, la correspondance nous apprend que ce marin, un peu farouche, s'est féminisé au point de faire habituellement de la tapisserie chez la dame en question. Il fait aussi, clans son salon, sur les sujets politiques a

l'ordre du jour, des discours très-éloquents dont il rend compte à son frère, et qui excitent l'admiration de celui-ci, mais qui, en même temps, le surprennent un peu ; car il n'est pas accoutumé à voir le taciturne chevalier se mettre, dit-il, en faconde , si ce n'est dans l'intimité. Et pourtant le marquis ne peut deviner que la dame de Caen est pour quelque chose dans cette métamorphose, car les deux frères sont en ce moment même occupés d'une grande affaire qui semble devoir exclure chez le chevalier toute préoccupation de mariage.

On se rappelle que le futur bailli avait accepté le poste d'inspecteur général de la garde-côtes, principalement pour se dérober aux ennuis de sa position de candidat, très-combattu par les uns, quoique poussé par d'autres, aux fonctions soit de minisire , soit d'adjoint au ministre de la marine. Chaque fois qu'en revenant de ses tournées, il reparaissait à Versailles ou à Paris, son frère cherchait à le ramener aux idées d'ambition ministérielle, en lui disant : « L'arbre de Cracovie se réveille sur ton compte (1). » — « Si les bruits publics, répondait le chevalier, aboutissaient à me mettre en position d'être utile au roi et à

(1) On donnait alors ce nom à un arbre du jardin du Luxembourg autour duq-iel les nouvellistes avaient coutume de se réunir. D'après 163 Souvenirs du duc de Levis, cet arbre avait été ainsi nommé a l'occasion des troubles de Pologne. C'est à ce i endez-vous q le les oisifs venaient entendre pérorer un certain ubbe qu'on appelait l'abbé trente mille hommes^ parce qu'il

l'État, je ne m'en fatiguerais pas tant, mais je vois bien que, dès que je reparais, moitié par la faute des amis indiscrets qui croient bien faire, moitié par celle des ennemis cachés qui veulent nuire , je suis tympanisé. Gela me fait voir avec le fœnum in cornu à tous les prétendants et me fait des ennemis. Cela me force à mesurer mes pas et mes paroles, et m'oblige à une méfiance perpétuelle qui flétrit le cœur. » — « D'ailleurs, ajoute-t-il dans une autre lettre, les maux de l'État ne sont plus guérissables pour celui qui ne pourrait pas prescrire un régime général ; à quoi servirait cle panser un ulcère sur une jambe quand la gangrène est clans le sang? »

Il avait donc renoncé à toute ambition politique; mais comme l'inspection des gardes-côtes, mission temporaire, du reste, ne pouvait pas remplir les vues du marquis de Mirabeau sur son frère, il avait été convenu entre eux que, tout en remplissant cette fonction, le chevalier se retournerait du côté de ce qu'il appelait son couvent, c'est-à-dire <;b l'ordre de Malte, couvent qu'il avait quitté depuis sa jeunesse, mais auquel il appartenait à moitié comme chevalier non profès; il s'agissait de lui appartenir entièrement, de se décider à

avait toujours, dit le duc de Levis, ce nombre de soldats à sa disposition, ni plus, ni moins, pour effectuer ses plans de campagne et battre tous ses ennemis, Plus tard, les nouvellistes et les amateurs de nouvelles se transportèrent sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries, où brillait un autre hâbleur nommé Mctra.

faire les vœux de religion, à rentrer au service de l'ordre en lui apportant le mérite d'une notabilité acquise dans la marine royale, de manière à devenir un des grands dignitaires de Malte, et à obtenir ensuite une riche commanderie. L'ambassadeur de Malte en France, le bailli de Froulay, s'était chargé de communiquer au grand-maître, en l'appuyant, la demande du chevalier de Mirabeau, et Son Altesse Éminentissime Emmanuel Pinto de Fonseca avait gracieusement répondu au postulant par l'épître qui suit, datée de Malte, le 8 juillet 1760 :

Très-cher et bien-amé religieux , nous apprenons , avec un vrai plaisir, par votre lettre du 25 avril, le dessein que vous avez de vous rendre utile à la religion, après avoir servi votre roi si longtemps avec tant d'honneur. C'est une résolution à laquelle nous ne pouvons point refuser les louanges qu'elle mérite, et dont nous vous savons un gré infini. Vous pourrez vous en entendre avec le vénérable bailli de Froulay, notre ambassadeur, qui sera chargé, en son temps et lieu, de vous communiquer nos intentions à ce sujet.

Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde.

PiXTO .

En conséquence de cette lettre, lebailli de Froulay avait présenté le chevalier de Mirabeau pour les fonctions de général des galères de l'ordre, et c'est au moment où il ne devait songer qu'à faire ses vœux, que le futur général s'attardait à Caen

sous prétexte des milices gardes-côtes, et sans oser encore dire à son aîné la véritable cause de ses hésitalions. Cependant, pressé par ce dernier, il s'en explique d'abord à mots couverts:

« Si jamais, écrit-il le 8 novembre 17G0, j'avais eu besoin d'être pressé pour me décider à faire des vœux irréfragables par eux-mêmes, et que je tiendrais pour tels par honneur, quand je ne les regarderais pas comme plus sérieux encore, c'était dans le moment présent. Je t'expliquerai à la première vue cette énigme. Cependant je ne reculerai pas, et l'engagement est trop fort pour lé rompre autrement que par un autre tout aussi fort et aussi authentique, et comme il s'en faut beaucoup que je sois à portée de cela, le bailli de Froulay peut regarder la chose comme faite ; je ne veux cependant m'engager que lorsque je serai cle retour. »

Le marquis commence à comprendre, quoiqu'il prétende le contraire: « Je n'entends pas bien, répond-il, Y article décisif dont tu me parles; si tu trouves un mariage qui te convienne et que le cœur t'en dise, il vaut toujours mieux faire race que d'être le figuier de l'Évangile; sinon, tu as des neveux et nièces et à peu près la certitude de trente mille livres de rente dans deux ans au plus tard, qui ne devront rien à personne. Que la Providence te tienne toujours entre de tels écueils (1). »

(1) Il semble évident, dès l'abord, que le marquis préfère le

Le chevalier se détermine enfin à exposer la situation très-nettement, et les deux frères discutent la question avec des formes de langage et des traits de caractère qui nous paraissent donner du prix à ce dialogue :

Tu as presque mis le nez, écrit le cadet à l'aîné, sur Yarticle décisif. Figure-toi ma mère (1) encore jeune assez pour se marier. J'ai trouvé cela ici à peu près; c'està-dire figure et conduite aussi, môme réputation à peu près, même èslime générale, même retraite, excepté ce qui est de décence. Tu m'as souvent ouï dire que si je trouvais de sens froid une femme dont je voulusse être le mari, je ne balancerais pas; je dis de sens froid, parce que les passions font illusion. Je suis fort de sens froid, car, malheureusement pour l'humanité, les vertus ne passionnent pas aussi aisément qu'un je ne sais quoi. La fraternité de Y Ami des hommes m'a attiré plus de prévenances que l'on n'en avait jamais vu faire par cette femme (2). Je suis trop détaché du péché d'orgueil sur mes grâces pour m'ètre persuadé qu'elles aient eu

parti de Malte, car il se fait illusion comme toujours sur la facilité des choses qu'il désire. On verra bientôt que le résultat fut plus brillant encore qu'il ne l'espérait; mais se produisit beaucoup plus lentement et plus difficilement qu'il ne l'avait cru, et que les 30,000 livres de rente n'arrivèrent pas en deux ans.

(1) On a déjà eu occasion de constater plus haut cette préoccupation assez caractéristique qui fait que le futur bailli ne peut s'intéresser sérieusement qu'à des femmes qui ressemblent plus ou moins à sa mère.

(2) Nous nous permettrons de douter que ce fût absolument à cause de YAmi des hommes que la dame de Caen avait distingué le chevalier.

un grand effet sur un caractère qui a essuyé toute sorte d'épreuves, et c'est ce qui fait que je ne me méfie pas, car je craindrais également si ma tête ou celle de la personne se prenait; et l'une comme l'autre de ces deux circonstances rendrait le marché nul pour moi.

Cependant, tu sens bien que ce n'est pas au pied levé qu'on détermine un caractère de cette espèce, quoique des gens experts du pays pensent qu'elle finirait par là si j'avais le temps de la déterminer. Je vois monsieur le marquis qui va attribuer à cela mon séjour à Caen, mais c'est que monsieur le marquis ne connaît pas encore bien monsieur le chevalier, car cela n'y entre pas pour un clou à soufflet, attendu le peu d'espérance d'une part et le plan fixe que j'ai formé de ne jamais mettre les dames en ligne de compte vis-à-vis des affaires. Au surplus, je te prie de garder cela pour toi tout seul, car dans la position où je suis, c'est précisément une billevesée.

C'est seulement en apprenant qu'il s'agit d'une admiratrice de Y Ami des hommes, que le marquis reconnaît enfin la clame.

A la sorte de tableau que tu me fais, répond-il à loii frère, je crois apercevoir qu'il s'agit encore de la dame confidente à Harcourt. Gomme je suis devenu grand calculateur, je suppose que le fonds en pécule, dont tu ne m'as jamais parlé, équivaut le fonds moral, auquel cas il me semble au contraire que les circonstances où tu te trouves, dites simplement et avec vérité, sont les plus propres et les plus commodes pour décider le oui ou le non d'une affaire fondée en raison. Je t'assure que pour mon compte j'aimerais mieux encore une adjonction en ménage qu'en commanderie. A te dire vrai, je ne sais pas trop pourquoi, sinon que Dieu m'avait fait pour être un

chef de tribu, et que je me soucie beaucoup plus de mes proches présents que de mes proches futurs. Au reste, je ne te fais pas assez d'honneur, je t'assure, pour penser qu'un quart d'heure de ton séjour normand tînt à cela. Je t'ai toujours connu très-barbare pour tout genre d'harmonie, et ce n'est pas à notre âge qu'Hercule fila. Quoi qu'il en soit, il faut finir, cher frère; finir il faut, attendu que l'Africaine (1) est pressée d'épouser.

Mais le chevalier est moins impatient quô l'Africaine.

Quant à l'Africaine, rèpliqne-t-il, ils peuvent compter sur moi, pourvu que je ne trouve pas mieux ; on n'a jamais stipulé autrement... Tu as à peu près deviné sur la Normande. A l'égard du pécule, il n'est pas excessif, mais très-honnête, et ce ne serait pas là de quoi rompre le marché, si marché il y avait, parce que ce pécule, moindre que ceux qu'on trouve à Paris, présente toute sa surface au soleil, et est uniquement en terre, chose qui, à mon avis, nourrit toujours avec plus de sûreté que le diable de 5 pour 100, sujet à banqueroute ; mais tu te trompes, si tu crois que je n'ai pas usé de la recette que tu me conseilles, c'est-à-dire, d'exposer avec vérité mon fait et ma position. Cela était fait quand je t'ai écrit; mais la personne en question, que j'examinai bien dans le temps de mon récit, ne répondit que des choses vagues, et je trouvai ce que j'avais imaginé et dont voici l'exposé. Cette femme ne suppose pas qu'elle puisse se remarier, et ce ne serait que petit à petit qu'elle y viendrait; or, c'est ce petit à petit qui me manque par la presse. Tu vas dire que je suis fort lent à décider mon monde, mais

(1) On comprend que l'Africaine, ici, c'est Malte.

tu sauras qu'elle habite d'ordinaire la campagne, où je ne puis être souvent, et que du caractère dont elle est, il faut que cela vienne d'elle. Gela viendrait à la fin, ou je ne me connais guère en femmes; mais elle ne l'imagine pas à beaucoup près, et ce ne serait qu'à la longue qu'elle y viendrait. Tu sens bien, en outre, qu'il faut exciter le goût, et que cela ne se présente pas comme affaire sortable; mais je crois pouvoir assurer, malgré le mépris que tu as pour mes grâces, et qui, à la vérité, n'est pos absolument injuste, qu'elles auraient cependant leur effet si elles avaient le temps d'agir sur un caractère aussi froid et aussi méthodique. L'été prochain m'aurait peutêtre servi, si je ne suis pas lié ; mais c'est te parler trop longtemps d'une billevesée.

Soit que la perspective ne paraisse pas assez brillante ou assez assurée au marquis, soit que ce mariage contrarie ses vues, on dirait qu'il trouve que la prétendue billevesée se prolonge trop, et que le moment est venu de la combattre en mêlant, comme cest assez son habitude, la moquerie au sérieux:

Malgré tout le respect que je puis avoir pour tes grâces, répond-il à son cadet, je ne saurais m'empêcher de rire en me figurant le renduit grison occupé pour son nunc dunittis à considérer dans la physionomie d'une belle gelée l'effet que peut lui faire la menace d'un vœu dont le sacrifice sera de l'aloi le plus mince. Certes si ta carrière en ce genre a été un peu légère, il faut avouer que la fin prenait un tour platonicien tout à fait intéressant; mais j'admire comme la réserve a des droits pour nous agacer! Je vois à ton récit, à peu près, que tu re-

garderais comme une fortune le rôle de seigneur châtelain vis-à-vis madame Honesta, toi qui n'as pas voulu te baisser pour en prendre en ce genre dans des occasions beaucoup plus décisives selon le siècle. Je n'en augure pas moins bien de ton bon sens, attendu que c'est là un marché qu'il faut faire à sa guise, et quand il s'agit dj se lier indissolublement à autrui, lui chercher des perfections et commodités présuppose notice de nos propres déficits en ce genre. Notre père en a usé ainsi; mais notre père était le dernier de Sjii estoc, bien moulu, bien cassé et n'avait au fond de perspective que d'aller ram:r ses choux tout seul s'il n'eût pris compagne, ce qui fait une différence.* Quant à ce qui est de la décision que l'été prochain aurait pu opérer, à ce que tu crois, je le crois aussi ; car, à commencer par la ville de Troie, il n'est femelle qui ne se rende à la fin; mais, par saint Jean ! un printemps de plus ne nous fera pas comme aux asperges.

La riposte du cadet semble indiquer qu'il est tout à la fois un peu découragé et un peu piqué, car il porte la guerre sur le terrain où les deux frères sont le plus ordinairement en contradiction, la supériorité de la vie rurale comparée à la vie de Paris. Peut-être aussi y a-t-il à la fin de sa réponse quelque allusion au ménage souvent troublé du marquis.

A l'égard du rôle de seigneur châtelain, c'est, à mon avis, cher frère, le seul qui aille à un homme de condition : tout le reste est bourgeois de Paris et quelque chose de moins, puisque les vrais bourgeois, même de la plus petite espèce, mènent le total de ces gens de qualité de-

venus citadins avec la plus grande hauteur et de la façon la plus cavalière. Je vois ici un nombre de seigneurs châtelains, et je t'assure que cela fait meilleure compagnie que les gens de Paris ; au moins est-elle meilleure pour moi, et c'est tout ce qu'il faut. Au surplus, il y a longtemps que l'on dit qu'il n'y a plus d'honneur que dans les châteaux,.. Pour ce qui est de Mme Honesta, je t'assure qu'elle en vaudrait bien une autre comme pain de ménage, et La Fontaine revient à cet avis. Je ne voudrais cependant pas de celle qui fit enrager le diable ; mais quand elle ne fait enrager personne, le titre d'Honesta ne sied pas trop mal. Mais en voilà bien assez sur cette affaire.

Quoique le majestueux chevalier mette son amour-propre à se déclarer supérieur à toute influence féminine, nous serions tenté de croire que la dame de Gaen lui tient au cœur un peu plus qu'il ne le veut avouer. Nous devons reconnaître pourtant que sa préoccupation conjugale n'est pas assez forte pour le détourner d'une foule d'idées d'un tout autre genre, car les explications intimes qu'on vient de lire sont extraites de cinq ou six lettres volumineuses où les deux frères dissertent à perte de vue, selon leur habitude, sur les sujets les plus austères, depuis la question philosophique du tout est bien, jusqu'à celle de l'état de nos finances ou de la mission sociale d'un « régénérateur. »

On ne s'étonnera donc point de voir l'inspecteur général des gardes-côtes renoncer assez aisément à vaincre les hésitations de la dame normande, t. i. 19

et, poussé par son frère, opter enfin pour Y Africaine. Il suffisait, d'ailleurs, pour le ramener brusquement à Paris, d'une lettre que lui adresse son aîné en date du 16 décembre 1760, et qui débute en ces termes : « Cher frère, je vais être arrêté ; c'est par l'ordre du Roi, ainsi nous n'avons rien à dire ... >>

Après avoir pris sa part des agitations produites dans la famille par ce grand événement que nous exposerons en racontant la vie du marquis de Mirabeau, le chevalier, abandonnant décidément toute idée de mariage, découragé aussi de plus en plus de tout désir d'un rôle à la cour par la mort du maréchal de Belle-Isle, son principal appui, se prépare à faire ses vœux et à accepter, avec la permission du roi, le commandement des galères de Malte.

Il faut remarquer toutefois que cet honneur ne laissait pas que d'être fort onéreux, et ceci nous conduit, à la suite du futur général, à pénétrer dans l'organisation, ou plutôt clans la désorganisation intime de cette république aristocratique, monacale et guerrière, qui touchait à sa fin, mais dont la durée de sept siècles n'est pas un des phénomènes les moins curieux de l'histoire moderne.

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