PREMIÈRE ENTREVUE AVEC QUESNAY 17S
à leur doctrine; et Ton vit le jeune Dupont (de Nemours), rédacteur des Éphémérides du citoyen , transmettre en termes pompeux à la plus lointaine postérité le souvenir de cette première rencontre entre F Ami des hommes et le grand Quesnay. Après avoir parlé du succès éclatant de l'ouvrage du marquis de Mirabeau, après avoir dit que c le sentiment dont ce livre est pétri saisit l'âme de tous ses lecteurs, qu'il fixa leurs vues encore égarées du côté de l'agriculture, que traduit en tant de langues, multiplié par tant d'éditions, il alla chercher à son auteur des partisans et des amis jusqu'aux barrières de l'Europe, » Dupont ajoute : « Mais ce qui est tout autrement important pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de la science de l'économie politique, c'est que son inventeur jugea dès lors que l'Ami des hommes deviendrait un digne organe de cette science par excellence et des lois de l'ordre naturel; c'est qu'il chercha à le connaître; c'est que, dès la première vue, il ne le marchanda pas sur ses erreurs; c'est que l'âme docile de l'Ami des hommes reconnut la vérité, et que cet homme illustre, objet alors de l'engouement de tous les autres, devint écolier, abjura hautement et opiniâtrement son çrreur, consacra tout le reste de son temps et de son travail et voua sa célébrité à la publication de la science découverte par Quesnay (1).»
(Il ÈphtmêrMcs du citoyen, 1769, l. I'r, Avertissement, page xxxiv.
Noos voici arrivé en quelque sorte au seuil de l'école physiocratique, il ne nous reste plus qu'à essayer d'exposer l'histoire et les doctrines trèsdiversement jugées de cette école célèbre, tout en nous attachant à peindre les figures plus ou moins originales qui en faisaient partie, à commencer par celle du demi-dieu qui en était le chef.
LES ÉCONOMISTES PHYSIOCRÀTES. — UN MÉDECIN CHEP DE SECTE. — LE MARQUIS ET QUESNAY — POLÉ- MIQUE SUR LES CORVÉES. — UNE ERREUR AU SUJET DE DUCLOS. — LA THÉORIE DE L'iMPÔT. — LE MARQUIS EN PRISON.
g Ier. — LES ÉCONOMISTES PHYSIOCRATES.
Pour reconnaître que la recherche de la vérité n'est pas facile, il suffît de comparer les uns aux autres divers jugements portés de nos jours sur ce groupe d'écrivains du dix-huitième siècle qui, les premiers, prirent le nom d'économistes, en y joignant celui de physiocrales (1). Ce n'est pas
t!) Ils se qualifiaient ainsi, en réunissant les deux mots grecs qui signifient : l'un nature, et l'autre pouvoir, parce qu'ils prétendaient avoir découvert le système de gouvernement et d'administration le plus conforme aux lois de la nature. Cette qualification Tut adoptée par eux, en quelque sorte officiellement,
que Ton doive s'étonner de voir les doctrines d'une école quelconque combattues par les uns comme fausses ou mémo absurdes, critiquées par les autres comme mélangées de vrai et de faux, tandis que ceux qui les professent se laissent aisément persuader qu'elles sont sublimes. C'est ce qui est arrivé pour les physiocrates à l'époque où ils attiraient l'attention publique ; mais si, longtemps après qu'une école n'existe plus que dans les ouvrages produits par elle, on rencontre un grand nombre de juges plus ou moins considérables qui, reconnaissant tous son importance, attribuent cependant à ses sectateurs les vues générales non-seulement les plus différentes, mais les plus opposées, il y a là un phénomène assez singulier, et que nous devons d'abord mettre en lumière par quelques citations, avant de chercher à l'expliquer.
. Consultons par exemple, sur les économistes physiocrates, l'auteur de l'Ancien Régime et la Révolution, et nous verrons Tocqueville assez préoccupé de leur influence pour déclarer que s'ils ont eu moins d'éclat dans l'histoire du dix-huitième siècle que les philosophes proprement dits,* ils ont eu peut-être plus d'action et qu'ils représentent peut-être mieux que ceux-ci
rn 1708, lorsque Dupont (de Nemours) publia le recueil de* maximes et des principes de Quesnay, leur maître, sous ce litre: Physiocratie, ou Constitution naturelle du gouvernement 1<> plus avantageux au genre humain.
le vrai naturel de la Révolution, t On reconnaît déjà, ajoute-t-il, dans leurs livres ce tempérament révolutionnaire et démocratique que nous connaissons si bien ; ils n'ont pas seulement la haine de certains privilèges, la diversité même leur est odieuse : ils adoreraient T égalité jusque dans la servitude. Ce qui les gène dans leurs desseins n'est bon qu'à briser. Les contrats leur inspirent peu de respect ; les droits privés, nuls égards ; ou plutôt il n'y a déjà plus à leurs yeux, à bien parler, de droits privés, mais seulement une utilité publique. Ce sont pourtant, en général, des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d'honnêtes magistrats, d'habiles administrateurs ; mais le génie particulier à leur œuvre les entraîne (1). »
Si nous rapprochons cette opinion de celle d'un historien contemporain, M. Louis Blanc, qui prétend apprécier mieux qu'aucun autre le vrai tempérament révolutionnaire, nous voyons cet historien refuser énergiquement d'accepter les physiocrates comme des confrères en démocratie. Il affirme, il est vrai, et même avec exagération, que les doctrines de Quesnay, leur chef, devaient avoir sur la marche de la révolution* une influence incalculable, mais il ajoute que ces doctrines étaient fausses et dangereuses, parce qu'elles tendaient au triomphe du principe tfindividua-
(1) L'Ancien Régime et 1* Révolution, p. 242-243.
lisme, sur le principe de fraternité, incarné, suivant lui, comme chacun le sait, dans la personne de ce rhéteur bilieux, envieux et haineux qui a nom Robespierre. Ainsi les mêmes hommes que Tocqueville considère comme des égalitaires effrénés, disposés à sacrifier tous les droits privés à Futilité publique, représentent suivant M. Louis Blanc le libéralisme égoïste et bourgeois, qui proclame que t individu est son maître, et qui laisse la société livrée à l'antagonisme des intérêts particuliers, en vertu de la maxime du laissez faire et du laissez passer (1).
Ces deux opinions, si contraires Tune à l'autre, ne le sont pas moins à celle de l'économiste distingué qui a publié de nos jours un recueil des œuvres des principaux physiocrates. D'après M. Eugène Daire, c'est à Quesnay et à ses disciples qu'appartient l'insigne honneur d'avoir fondé la morale sociale.
Avant Quesnay, dit-il, rien n'était plus vague que la notion du juste et de l'injuste : la détermination des droits naturels et imprescriptibles de l'homme n'avait été tentée par aucun philosophe. Il était tacitement convenu que les idées de justice, seulement applicables aux relations individuelles, devaient rester étrangères, ou presque étrangères, au droit civil, public et surtout international. I^a morale, parce qu'on n'entrevoyait que fort obscurément les principes dont il fallait la déduire, ne semblait
(1) Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc, 1. 1, p. 515 à 581.
propre qu'à régir les rapports privés, et non ceux de l'Etat avec ses membres, et ceux de peuple à peuple, qu'on supposait devoir être nécessairement soumis au droit seul de la ruse et de la force... Frappé de ce fait, Qaësnay se persuada que la vérité était dans le principe contraire, et, interrogeant la nature de l'homme et la nature des choses, il y trouva la preuve que les trois grandes
classes dans lesquelles toute société civilisée se divise, c'est-à-dire les propriétaires, les capitalistes et les travailleurs, ainsi que les diverses nations dans lesquelles le genre humain se partage, n'ont qu'à perdre à violer la justice, a s'opprimer réciproquement, à s'entre-nuire. C'était fonder la morale sociale, dont l'absence a pour effet de fausser la notion du bien et du mal dans tous les esprits, môme en ce qui touche les relations individuelles. C'était tirer des nuages du mysticisme le grand principe de la paix et de la fraternité entre les hommes, et l'asseoir sur les bases les plus propres à en assurer le triomphe (1).
Tandis que les physiocratës sont ainsi élevés par M. Daire à l'état de fondateurs de la morale sociale, un autre écrivain, réminent auteur de YHistoire du gouvernement parlementaire, ne voit en eux que des esprits étrangers à toute autre préoccupation que celle du bien-être matériel; c préoccupés surtout, dit-il, d'améliorations matérielles, les physiocratës consentent indifféremment à les recevoir du roi absolu ou du peuple souverain, de l'aristocratie ou de la
(1) Collection des physiocratës. Introduction, par M. Eugène Daire, p. lxxxiv.
lfiD LES MIRABEAU
démocratie, de la monarchie ou de la république (1). > C'est une opinion absolument opposée que professe, sur les physiocrates, un illustre économiste : € Pour eux, dit Rossi, l'économie politique n'était qu'un chapitre de l'organisation sociale; l'idée qui les préoccupait n était pas uniquement la richesse, mais la question de leur temps, de leur pays, l'organisation de la société. Tout était subordonné à cette idée, tout y convergeait, tout en émanait; vaste synthèse que l'impatience des réformes suggérait, dans le siècle de l'observation et de l'analyse, à des esprits plus hardis que profonds, aux précurseurs de la grande révolution. Ce titre appartient aux physiocrates, bien que leurs théories sociales n'aboutissent point à la liberté politique (2). »
Absolutistes en politique, suivant Rossi, les physiocrates sont, au contraire, d'après M. Laboulaye, essentiellement libéraux, c La liberté pei*sonnelle, dit le savant professeur et publiciste, est pour Quesnay le fondement même de toute politique et de toute économie politique. » Plus loin il ajoute que Quesnay a c fondé du même coup et la politique et l'économie politique, » et il pousse l'enthousiasme pour le chef des physiocrates jusqu'à dire : c Les maximes de Quesnay sont un défi
il) Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier d* Hauranne, t. I, p. 40.
(2) Rossi, Cours d économie politique, t. I, p. 21.
LES ECONOMISTES PHYSIOCRATES 181
jeté au dix-huitième siècle, ou plutôt c'est la négation de toutes les idées du temps ; Quesnay ouvre un monde nouveau (1). » Dans son remarquable ouvrage sur les physiocrates, M. de Lavergne reconnaît, il est vrai, le point par lequel Quesnay et. ses disciples prêtent à l'accusation portée contre eux par Tocqueville et par Rossi de préférer en politique le pouvoir d'un seul à tout autre gouvernement; mais il explique par les circonstances cette erreur, qu'il considère d'ailleurs comme accessoire dans Pensemble de leurs idées, et il conclut, en définitive, que leur doctrine repose avant tout sur la sûreté, la liberté et la propriété ; c'est ce qu'il appelle la trinité sociale des physiocrates (2).
Pour compléter le conflit et le contraste de tous ces jugements sur Quesnay et ses disciples, il ne nous reste plus qu'à noter qu'un des sophistes de notre temps qui a brouillé le plus de cerveaux par l'habileté captieuse avec laquelle il plaide tour à tour la thèse et l'antithèse, c'est-à-dire le pour et le contre, sans pouvoir jamais arriver à une synthèse compréhensible, qu'un des grands adversaires de la propriété, que l'homme le plus irrespectueux pour toutes les renommées, que M. Proudhon, en un mot, oubliant les argu-
(I) Voir une leçon sur Quesnay. — Revue des cours HtlA raires, 28 sept. 1865.
[<Z\ Les Economistes français du xviii* siècle, p. 215 à 218.
ments sans fin des physiocrales en faveur des propriétaires, les qualifie avec respect c nos premiers économistes, les vénérables physiocrales, dont la théorie de l'impôt sur la rente foncière eut l'honneur de la première utopie qui ait été proposée depuis un siècle, sous l'influence de l'idée moderne (1). »
Ces citations, qu'on pourrait encore multiplier beaucoup, suffiront, je pense, pour donner une idée de l'extrême divergence des opinions quand il s'agit de déterminer ce qui caractérise les tendances sociales de l'école de Quesnay. Une telle divergence, quoique bizarre, s'explique néanmoins par la très-juste réflexion de Rossi, constatant que les physiocrates ne sont pas seulement des économistes dans le sens spécial que nous attachons aujourd'hui à ce mot, mais qu'ils sont avant tout des organisateurs de sociétés, des instituteurs dans Y art social, comme ils s'intitulent eux-mêmes. Ils ont toujours soutenu, et le dernier d'entre eux, le vieux Dupont (de Nemours), soutenait encore en 1814, contre l'économiste éminenl qui le premier avait rectifié les erreurs de l'école de Quesnay en s'appuyant sur Adam Smith, contre Jean-iîapliste Say, que la science de l'économie politique était tout à la fois c la science du droit naturel, la science des constitutions, la science
(1) Théorie oV 1 impôt, par Proudhon, p. 288. Nous montrerons bientôt avec quel aplomb M. IVuudlion défigure, en la leur empruntant, la théorie des physiocrates sur l'impôt foncier.
de la justice éclairée dans toutes les relation* sociales intérieures et extérieures; » tandis que Say , sans méconnaître les rapports de l'économie politique avec les autres sciences, répondait avec autant de raison que d'esprit : « Ce n'est pas en agglomérant les sciences qu'on les perfectionne. Il était permis à Soorate, à Àristote de parler de tout ce qu'on savait de leur temps, parce qu'on ne savait pas autant de choses que du nôtre. On s'expose ainsi à entasser dans les esprits des notions «obscures et embrouillées (1). » C'est lace qui est arrivé aux physiocrates. La partie spécialement économique de leur système, c'està-dire celle qui traite de la source de la richesse, de sa création, de sa distribution, des rapports de l'agriculture avec l'industrie et le commerce, de l'impôt, des prohibitions, des monopoles, des emprunts publics, etc., etc., peut être résumée, et "nous essayerons de la résumer en quelques pages. Elle a d'ailleurs été souvent analysée, et Ton s'accorde assez généralement sur la somme d'erreurs, d'exagérations et de vérités qu'elle renferme.
Il n'en est plus de même dès qu'on étudie les physiocrates, soit dans la théorie philosophique et morale sur laquelle ils appuient leurs principes économiques, soit dans les conséquences
(1) Voir la correspondance entre Dupont (de Nemours) cl J.-B. Say, dans le lie eue il des physioorates, par M. Dairc.
qu'ils prétendent tirer de ceux-ci pour le gouvernement de la société. Sur ce 'terrain chacun d'eux émet des idées qui ne sont pas toujours en rapport avec celles des autres, et même dans l'exposé de certaines opinions qui leur sont communes à tous, chacun les présente par le côté le plus conforme à ses tendances particulières; ainsi s'expliquent les jugements si discordants dont ils ont été l'objet et dont nous venons d'offrir au lecteur qnelques exemples. Ce n'est donc pas une opération aisée que de démêler ce qu'il y a de plus fixe dans des doctrines philosophiques, morales et politiques, représentées par une école où figurent des esprits aussi différents que Quesnay, le marquis de Mirabeau, Mercier de la Rivière, Dupont (de Nemours), l'abbé Baudeau et Turgot lui-môme ; car ce dernier, quoique fort supérieur aux autres et beaucoup plus affranchi qu'eux de l'idolâtrie de Quesnay qui répandait sur leurs écrits une teinte parfois ridicule, était cependant, on le verra, foncièrement physiocrate et par ses opinions économiques et par ses vues politiques. Mais si cette dernière partie, très -diversement appréciée du système physiocratique, est plus difficile à résumer que la première, elle offre peut-être plus d'intérêt; c'est surtout par elle que les disciples de Quesnay ont mérité le titre de précurseurs de la révolution, comme les qualifie fiossi ; ils méritent ce titre même quand ils ne s'accordent pas avec l'esprit de 89
sur un point important, l'organisation du pouvoir politique, attendu que la marche de la révolution n'a que trop souvent donné raison plus tard aux arguments qu'ils allèguent déjà contre le gouvernement parlementaire, avant même que ce régime eût été essayé dans notre pays. Nous nous efforcerons donc aussi de présenter sous son véritable jour l'esprit politique 'de nos premiers économistes.
Toutefois, comme le plan de ces études sur une famille notable du dix-huitième siècle nous oblige à faire marcher de front la biographie des personnes, l'analyse des caractères et l'exposé des doctrines, et, comme cette partie de notre travail est surtout consacrée au marquis de Mirabeau, c'est autour de lui que nous voudrions grouper les autres physiocrates, en rattachant aux incidents de sa vie les principaux faits qui marquent la naissance, l'apogée et le déclin de l'école économique et politique à laquelle il appartenait. Outre que cette méthode est la plus propre à adoucir un peu l'aridité- du sujet, elle a de plus l'avantage d'être strictement conforme à la réalité des choses. L'auteur de la Théorie de Fimpôt, de la Philosophie rurale, des Économiques, des Devoirs, etc., etc., n'est peut-être pas (même en mettant à part Quesnay et Turgot), le plus important des écrivains physiocrates, il en est seulement le plus fécond et peut-être aussi le plus diffus, — quoique Grimm ail prétendu qu'il en était le moins
ennuyeux (1), — mais en revanche ou peut affirmer sans exagération, quoique le fait soit fort oublié aujourd'hui, que le vrai fondateur de l'école de Quesnay, l'homme qui a le plus activement et le plus efficacement travaillé à la recruter, à lui donner de la consistance et à forcer les contemporains de compter avec elle, ce n'est pas tant le maître lui-même que son premier disciple, le marquis de Mirabeau, t Je dois tout, ainsi que l'humanité, à ce vénérable homme, écrivait ce dernier après la mort du docteur, et il ne me doit rien que sa célébrité. » Il la lui doit en effet, car c'est à la répandre que le marquis a tout d'abord consacré la sienne, au moment où celle-ci était dans tout son éclat.
On vient de lire le récit de sa première entrevue avec Quesnay, et l'on sait comment, après une discussion opiniâtre, l'auteur alors si populaire de TAmi des hommes courba, nous dira-t-il plus loin, le front devant celui qui n'était encore pour le public que le médecin de madame de Pompadour, ftiais qui devait bientôt, grâce aux efforts de son ardent disciple, passer à l'état de chef d'une secte enthousiaste,
(1) Voir la Correspondance littéraire de janvier 1770. On sait que Grimm détestait les disciples de Quesnay, à cause de l'ennui qui, suivant lui, découlait de leur plume. « M. de Mirabeau, disait-il, est moins creux et moins plat que ses confrères; son style est barbare, raboteux, mais il rappelle quelquefois celte naïveté gauloise qui plaft encore. »
et s'entendre proclamer par elle « le Confucius de l'Europe, la lumière de son siècle, le restaurateur des lois de Tordre social fondé sur Tordre naturel, le bienfaiteur de l'humanité (1). »
Il est donc indispensable de nous arrêter d'abord devant le Confucius de l'Europe .
§ II. — UN MÉDECIN CHEF DB ÇEpTE.
Né en 1694 au village de Méré, près la petite ville de Monfort-PÀmaury, où son père exerçait la profession df avocat, François Quesnay passa son enfance et son adolescence dans un petit domaine dont l'exploitation était dirigée par sa mère. Si nous nous en rapportons à celui de ses disciples (8) qui le premier a écrit sa biographie, le jeune Quesnay ne savait pas encore lire à l'âge
(!) Les disciples de Quesnay repoussaient généralement comme une injure la qualification de sectaire». Nous verrons cependant le marquis employer lui-même, par inadvertance sans doute, le moi de secte en parlant do son école ; on ne saurait contester d'ailleurs que par l'emphase avec laquelle la plupart d'entre eux exaltaient le maître, et présentaient les idées physiocraliques comme autant de dogmes, ils n'aient justement mérité, comme lt dît J.-B. Sa y, d'être qualifiés de sectaires.
(2) C'est le comte d'Albon. Bile fut publiée dans les Nouvelles Ephémérides, t. V, 1775. Nous croyons devoir noter que M. d'Albon seul écrit Méré, Il est en cela d'accord avec Joanne (voir son Dictionnaire des cowamnes), et nous adopterons ce^c orthographe, quoiqu'elle ne soit pas celle des autres biographes dt Quesnay, qui tous écrivent Mérey.
de onze ans. Sa mère, que M. d'Àlbon nous présente d'ailleurs comme c une personne douée, dit-il, d'une raison forte », avait voulu d'abord exercer l'esprit de son fils par l'observation directe des choses et des hommes, en l'associant à tous ses
travaux agricoles avant de lui donner des livres. En revanche, aussitôt qu'il eut appris à lire dans la Maison rustique de Liébault, il se livra à l'étude avec une telle ardeur, qu'à seize ans et demi, il savait le latin et le grec; sa mère lui mit entre les mains les Essais de Montaigne, et il avait fait presque sans maîtres toutes les études qui composent un cours d'humanités, c On le voyait souvent, dit, non sans exagération peutêtre, son biographe, partir de Méré au lever du soleil, venir à Paris pour acheter un livre, retourner en le lisant, et le soir avoir fait vingt lieues à pied, et dévoré l'auteur qu'il voulait connaître. C'est ainsi que les ouvrages de Platon, d'Àristote et de Cicéron lui devinrent familiers en peu de temps. »
À l'âge de prendre un état, le jeune homme se décida pour la chirurgie, et, après avoir reçu quelques leçons d'un praticien ignorant du voisinage, lequel, par parenthèse, s'appropria les cahiers de son élève pour obtenir pour lui-même des lettres de maîtrise, il vint poursuivre son éducation médicale à Paris. Là, tout en se livrant avec autant de zèle que de succès à tous les travaux destinés à le préparer à sa profession,
il y associa l'étude des mathématiques, dont il garda le goût toute sa vie, si bien que, dans son extrême vieillesse, il prétendait avoir résolu le problème de la quadrature du cercle; il y joignit encore l'étude de la métaphysique, pour laquelle il s'était passionné en lisant Malebranche , et enfin la pratique du dessin et même de la gravure, qu'il étudia sous Cochin.
Malgré des connaissances si variées, le futur chef de secte borna d'abord toute son ambition à se faire recevoir maître en chirurgie, pour s'établir à Mantes. U y serait peut-être resté toute sa vie, s'il n'avait eu l'idée de réfuter- cm Traité de la saignée, publié par un célèbre médecin de Paris, par Silva. Cette réfutation, qui parut en 1730, fut très-remarquée par les juges compétents; elle attira particulièrement l'attention de l'illustre chirurgien La Peyronie, qui détermina l'auteur à venir se fixer à Paris, et lui fit obtenir la charge de secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, qu'il venait de fonder avec l'agrément du roi. Quesnay prit, en cette qualité, une part active et brillante à tous les débats qui s'élevèrent alors entré les chirurgiens et les médecins, ceux-ci gardant encore la prétention de maintenir les premiers dans une sorte d'infériorité. Use fit d'ailleurs recevoir docteur-médecin en Lorraine, et, quoiqu'il continuât à défendre la cause des chirurgiens, il acheta la survivance de la charge de premier médecin ordinaire du roi. Si
Ton en croit le premier éditeur des Mémoires de madame Du Hausset, Quesnay aurait attiré sur lui l'attention et la confiance de madame de Pompadour par un trait qui prouve que la nuance de brusquerie généralement signalée dans son caractère n'excluait pas l'habileté (1).
Quoi qu'il en soit de l'authenticité de ce détail, qui semble confirmé d'ailleurs par Marmontel (2), Quesnay, devenu premier médecin consultant du roi, et logé au palais de Versailles, fut spécialement attaché au service de madame de Pompadour.
Parmi toutes les singularités que nous offre la société française au dix-huitième siècle, ce n'est pas une des moins bizarres que l'histoire
(I) Voici cette anecdote, racontée d'après M. Craufart, qui, quoique Anglais ou, pour parler avec plus de précision, Ecossais, avait passé une grande partie de sa vie au milieu de la société parisienne du dix-huitième siècle. Une dame, la comtesse d'Estrade, alors très-liée avec la favorite dont elle devait plus tard devenir l'ennemie, s'étant évanouie chez elle; le duc de VUleroy, qui se trouvait là, proposa de faire monter son chirurgien, qu'il avait laissé dans sa voiture. C'était Quesnay, qui n'était pas encore attaché à la cour. Au premier coup d'oeil jeté sur la malade, il reconnut les symptômes précurseurs d'une attaque d'épilepsie ; et, prétextant la nécessité d'un repos absolu, il fit sortir tout le monde, resta seul avec madame d'Estrade jusqu'à la fin de la crise, et la quitta en annonçant qu'elle avait eu une attaque de nerfs. Celle-ci, reconnaissante de sa discrétion, parla de lui avec enthousiasme à madame de Pompadour, dont il obtint bientôt la confiance, et qui lui obtint la faveur du roi.
(S) Celui-ci, en effet, sans préciser le fait, dit, dans' ses Mémoires, que c'est par lo duc de VUleroy et par madame d'Estrade que Quesnay avait été placé auprès de madame de Pompadour,
d'une science, importante en elle-même et par ses conséquences révolutionnaires, prenant naissance dans un entresol dépendant de l'appartement de la favorite de Louis XV, sous la plume d'un médecin qui, chargé de répondre de la précieuse santé de sa cliente, ne peut quitter son poste ni jour ni nuit, et trouve ainsi du loisir pour se livrer à .des méditations sur la richesse et la pauvreté, qui auront leur part d'influence dans la crise où disparaîtra l'ancien régime (1).
Le Gonfucius de l'Europe doit beaucoup à la femme de chambre de madame de Pompadour. Sans le journal amusant, quoique parfois peu édifiant, de madame Du Hausset, la vraie physionomie de Quesnay aurait été comme écrasée sous le poids des nombreux et lourds ouvrages écrits
(1) Nos lecteurs se rappellent que la présence de jour et de nuit, imposée au docteur Quesnay, vient de nous être certifiée dans une lettre inédite du marquis de Mirabeau ; elle est confirmée aussi par le journal de madame Ou Hausset, et plus d'un épisode de ce journal expliquerait la rigueur de cette consigne : entre autres, celui qu'un grave, mais spirituel économiste de nos jours, grand admirateur de Quesnay, indique comme propre à faire le sujet d'un joli tableau de genre. C'est l'incident à la suite duquel le fondateur de la science économique et sociale, réveillé dans son entresol, au milieu de la nuit, par madame Du Hausset, qui vient lui dire que le roi se meurt chez madame de Pompadour, se précipite à son secours, le trouve en défaillance, et, après l'avoir remis sur pied, le reconduit dans son appartement, en le soutenant sous le bras, tandis que la favorite et sa femme dé chambre suivent d'un regard encore effaré par l'épouvante l'auguste malade et le médecin. Le tableau serait, en effet, assez piquant, mais il faut bion reconnaître que, s*il était rigoureusement exnct dans les accessoires, il ne serait rien moins que moral.
par ses disciples. Comment se douter, en effet, que l'inspirateur de tant d'élucubrations souvent fastidieuses sur l'ordre naturel, les avances foncières et le produit net était un homme très-spirituel, très-original, dont le caractère forme un contraste piquant avec son apostolat physiocratique. Marmontel nous en dit quelque chose dans ses Mémoires ; mais c'est madame Du Hausset qui, ayant vécu plusieurs années sous le même toit et en quelque sorte sous la même clef que le fameux docteur, nous peint l'homme avec d'autant plus de sincérité qu'elle ne se rend pas bien compte des idées qui fermentent dans son cerveau, c On m'a dit, écrit-elle, que M. Quesnay était fort instruit de certaines choses qui ont rapport aux finances, et qu'il était un grand économiste ; mais je ne sais pas trop ce que c'est. » Ce n'est donc pas le chef d'école, c'est l'homme, qu'elle nous montre au naturel, avec sa petite taille, sa ûgure de singe, que ses disciples prétendaient semblable à la figure de Socrate, mais qui avait plus de rapports avec celle de Voltaire, quoique plus arrondie et plus rustique, son esprit un peu bourru, mais aimable, gai, facilement caustique, fécond en bons mots, en histoires plaisantes. Sous cette enveloppe d'homme sociable et communicatif, et malgré le zèle complaisant, empressé, discret, du médecin d'une femme toute-puissante, dont il a la confiance, et pour laquelle il semble d'ailleurs éprouver un attachement sincère, on discerne aisément
chez Quesnay un caractère scrupuleux et loyal, naturellement antipathique à toutes les intrigues, à toutes les faussetés, à toutes les turpitudes qui s'entre-croisent et s'entassent dans la région où il vit. On aime à le voir entrer en fureur à l'aspect de l'intendant des postes apportant chaque dimanche au roi un extrait des lettres décachetées, et à l'entendre s'écrier, F écume à la bouche : « Je ne. dînerais pas plus volontiers avec cet homme qu'avec le bourreau. » On aime à l'entendre dire à ceux qui parlent trop de la puissance des hallebardes : c Eh! qui donc mène les hallebardes, sinon l'opinion? » Ces accès de franchise sont doublement méritoires chez Quesnay, car son esprit est plus hardi que son caractère. Un jour qu'il avait paru embarrassé devant le roi, et que madame de Pompadour s'en étonnait, il lui répond : c Quand je suis dans une chambre avec le roi, je me dis : Voilà un homme qui peut me faire couper la tête, et cette idée me trouble. — Mais, objecte la marquise, la justice et la bonté du roi ne devraient-elles pas vous rassurer? — Cela est bon pour le raisonnement, réplique le docteur, mais le sentiment est plus prompt. » Peut-être aussi y avait-il dans ce propos un peu outré une intention satirique contre le pouvoir arbitraire ?
On assure cependant que Quesnay avait inspiré à Louis XV un goût assez vif, nonseulement pour son esprit, mais pour ses idées
économiques. Si l'on en croit, non pas madame Du Hausset, qui ne parle point de ce fait, mais le premier biographe de Quesnay, déjà cité par nous, Louis XV, ayant accordé des lettres de noblesse au médecin de madame de Pompadour qu'il appelait le penseur, aurait voulu se donner le plaisir de dessiner lui-môme l'écusson du nouvel écuyer, et il s'en serait tiré avec beaucoup d'esprit, en le composant de trois fleurs de pensée sur un champ d'argent, avec cette devise ingénieuse : Propter cogitationem mentis. Le même biographe nous apprend que la célèbre pancarte du docteur appelée Tableau économique, et dont nous reparlerons, fut imprimée pour la première fois en 1758, dans le palais de Versailles, et sous les yeux même de Louis XV. D'autres écrivains, éprouvant le besoin de rendre le fait encore plus saillant, ont ajouté que le roi en tira des épreuves de sa main, et pour son usage. Mais tous ceux qui se sont fatigués à comprendre cette carte synoptique en trois colonnes et erf chiffres, avec des lignes de points qui se croisent, et qui sont destinées à représenter la distribution et la reproduction des richesses, ont quelque droit de douter que le plus indolent et le plus insouciant des rois ail pris la peine d'y appliquer sérieusement son attention.
Toujours est-il que Quesnay, avant d'avoir été annoncé au public comme un grand réformateur, passait déjà, parmi les courtisans de Versailles,
pour un esprit excentrique, un peu frondeur, ennemi des abus et très-occupé d'améliorer la société par l'agriculture. Ses fonctions de médecin et d'homme de confiance de madame de Pompadour lui donnant du crédit auprès d'elle, il était lui-môme fort cultivé par les gens de lettres; et, en sa qualité d'homme à idée fixe, il aimait à les endoctriner sur le produit net. Ceux-ci, pour gagner sa protection, s'y prêtaient docilement, de sorte qu'il eut plus d'un faux disciple avant d'en rencontrer un vrai. C'est ce qu'avoue, d'ailleurs, avec une parfaite candeur, M a rm on tel, dans ses Mémoires, quand il nous dit : c Quesnay formait une école ; il voulait bien se donner la peine de m' expliquer sa nouvelle doctrine, pour se faire de moi un disciple et un prosélyte. Moi, qui songeais à me faire de lui un médiateur auprès de madame de Pompadour, j'appliquais tout mon entendement à concevoir ces vérités, qu'il me donnait pour évidentes, et je n'y voyais que du vague et de l'obscurité. Mais je lui laissais l'espérance de m'éclaircir enfin et de m'inculquer sa doctrine. > Et, en attendant, il soignait le docteur et attrapait par lui une place due à la bienveillance de madame de Pompadour (1). %
\i) C'est dans le même chapitre des Mémoires de Marmontel que se trouve un passage cité par tous ceux qui ont parlé de Quesnay, et où l'auteur présente le futur chef des physiocrales, tantôt, comme occupé dans son entresol à griffonner des aiio-
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aatiinllinM ni a w«s if ■■■fin a le des dtecipies 4e Onessar «j*ï «bon pnMkpftemeat cette qoalilé. s leaavqvs de Mirabeau, eo m nMt.if était pas mû- ome I~aniear des Coaies moraux, par quelque conâdérafiaB dlnferet personnel. La fameœe entrevue dmt on a la le récit
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eut lieu en juillet 1757, car c'est à la date du 29 juillet de cette année que, dans sa correspondance inédite, le marquis parle pour la première fois à son frère de ses rapports avec le docteur, qu'il qualifie ma conquête de la Faculté. Il avait en effet conquis le docteur avant d'avoir été conquis par lui, puisqu'on se rappelle que c'était Quesnay qui, séduit par la lecture de F Ami des hommes, où il reconnaissait cependant des erreurs, avait désiré conférer avec l'auteur pour le redresser et le convertir ; mais on se rappelle aussi que, dans la partie de ce travail consacrée au bailli de Mirabeau, nous avons constaté que la liaison naissante de son frère et de Quesnay avait été utile au bailli, et que c'était probablement par le docteur que celui-ci avait obtenu auprès de madame de Pompadour une sorte de faveur qui fut d'ailleurs passagère, bientôt traversée par des inimitiés de cour, et qui, en définitive, resta stérile pour lui. Quant au marquis, non-seulement l'amitié de Quesnay ne lui procura jamais aucun crédit sur madame de Pompadour, mais nous verrons tout à l'heure que le prudent docteur mettait volontiers en avant son zélé disciple dans les cas où il y avait quelque risque à courir au profit de la doctrine physiocratique. Le fanatisme du disciple pour son maître est donc aussi sincère et désintéressé qu'il peut nous paraître excessif. On le verra d'ailleurs toujours le même chez lui, ou plutôt toujours croissant, et
plus vit encore dix ans après la mort de Quesnay que dans les premières années de leur liaison.
§111. — LE MARQUIS ET QUESNAY. — POLEMIQUE SUR LES CORVEES. — UNE ERREUR AU SUJET DE DUCLOB.
Qu'y avait-il donc de commun entre ces deux hommes, si différents par l'origine, la situation et le caractère ? Pourquoi le plus célèbre des deux, ou plutôt le seul des deux qui fût célèbre en 1757, fut-il si promptement dominé, et comme subjugué par Vautre, qu'il ne songea plus qu'à remplir la mission de saint Jean-Baptiste annonçant le Messie? Comment s'expliquer ce passage d'une lettre du marquis à J . - J. Rousseau, où il exprime si énergiquement l'ascendant pris sur lui par Quesnay : « Les principes de ma science, écrit-il, ne sont point à moi; j'avais plus de quarante ans quand je les ai adoptés, et il me fallut pour cela faire sauter à mon amour-propre la barrière du désaveu de l'ouvrage auquel je dois ma célébrité et mon nom public, courber le front sous la main crochue de l'homme le plus antipathique à ma chère et natale exubérance; le plus aigre aux disputes, le plus implacable à la résistance, le plus armé de sarcasmes et de dédain (1). »
(1) Voir le recueil de lettres intitulé : J.~J. Rousseau, ses émis et ses ennemis, t. II, p. 358. Ce recueil, qui août a