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LE MARQUIS ET QUESNAY

Le marquis ajoute, il est vrai, en parlant de son maître : « Le succès depuis l'a bien civilisé, ainsi que toutes les âmes droites. » Ce qui veut dire que le docteur était d'autant plus impérieux avec son premier disciple qu'il ne possédait encore que celui-là.

Il est évident que ces deux personnages avaient des affinités intellectuelles qui l'emportaient de beaucoup sur leurs discordances et qui expliquent l'intimité de leur association. Tous deux étaient naturellement et sincèrement utopistes, c'ést-à-dire persuadés qu'on pouvait organiser la société de manière à assurer aux hommes ce droit au bonheur, que Turgot lui-même, à l'âge de vingt-six ans, n'hésitait pas à proclamer (1). Tous deux, sans se connaître, s'étaient déjà rencontrés dans l'idée de prendre pour base de leurs plans de régénération, l'agriculture. La principale thèse de l'Ami des hommes qui avait attiré l'attention de Quesnay était aussi celle des deux articles Fermiers et Grains publiés à la même époque par le docteur dans Y Encyclopédie. Tous deux étaient également hostiles aux monopoles et aux prohibitions en matière d'industrie ou de commerce. Le docteur, dont la jeunesse s'était écoulée parmi des paysans et au milieu des tra-

déjà été et qui nous sera encore utile, est précédé d'une introduction consciencieuse, et intéressante de M. Julc9 Lcrollois. (1) Voir la deuxième lettre de Turgot sur la tolérance, au t. II de ■■* oeuvre* complètes, p. 680.

vaux de la campagne, savait beaucoup mieux l'agriculture que le marquis de Mirabeau, et, de plus, il avait sur celui-ci la prise qui appartient naturellement aux esprits systématiques sur les esprits surabondants et discursifs.

L'auteur de F Ami des hommes venait d'obtenir une grande popularité par un ouvrage rempli de bonnes intentions, mais assez décousu au fond, quoiqu'il eût fait de son mieux pour lui donner une apparence méthodique. Il se croyait pourtant appelé par son succès à continuer sa mission d'instructeur de l'humanité ; mais, il l'avoue lui-même danscetlelettreà'J.-J. Rousseau dont nous venons de citer un passage, son esprit nageait encore dans un océan d'incertitudes. Comment s'étonner dès lors qu'il se soit précipité sur la main du docteur qui lui tendait ce qu'il avait cherché toute sa vie sans pouvoir le trouver, c'est-à-dire un système, une théorie arrêtée et suivie depuis A jusqu'à Z ; déduisant l'ordre moral et social de Tordre physique, affirmant la concordance du juste avec l'utile, prenant l'homme à sa venue sur la terre, posant son droit naturel aux trois propriétés, personnelle, mobilière et foncière, organisant la société en vue de l'accroissement continuel du produit net de l'agriculture, cherchant à concilier par la liberté industrielle et commerciale, la prépondérance des propriétaires fonciers, avec l'avantage des autres classes, et couronnant le tout par le despotisme légal ? Mais nous ne voulons pas encore entrer dans

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l'exposition, même sommaire, de la théorie physiocra tique. Il nous semble préférable de commencer par raconter comment l'école, d'abord réduite au maître et à son disciple, se recruta et se fortifia progressivement par le zèle infatigable de ce dernier.

Dès Tannée 1758, l'influence du docteur se fait sentir sur les ouvrages du marquis : en publiant à cette époque une nouvelle édition de son mémoire sur les états provinciaux, déjà analysé par nous, l'auteur de F Ami des hommes y joignit une introduction assez longue dont la première partie est visiblement inspirée par Quesnay, mais dont la seconde s'écarte cependant des idées du maître ; car l'auteur y professe encore, sur les lois fondamentales de la monarchie française et sur les anciennes classifications sociales, des doctrines que la physiocratie n'admet pas. Aussi, plus tard, quand l'école eut son organe officiel, les Éphémérides, le marquis trouvait bon que ce recueil, dont il était cependant un des directeurs, après avoir loué son travail, y ajoutât cette restriction : « C'est bien dommage que, dans quelques endroits de cette dissertation si noble et si belle, l'auteur ait été obligé de poser quelques principes particuliers plus conformes à la constitution présente de l'Etat qu'il habite qu'à la constitution naturelle et la plus avantageuse possible pour les sociétés (1). > ©est seulement

(I) Ephémérides, t I«r, 1769. — Avertissement.

en 1760 que le marquis de Mirabeau publia comme une continuation de l'Ami des hommes, un volume sur divers sujets où il annonçait pour la première fois qu'il avait été éclairé par un homme de génie qu'il ne nommait pas encore, mais dont il parlait de manière à exciter vivement la curiosité de ses lecteurs. Après avoir déploré que les savants négligeassent de diriger tous les efforts de leur esprit vers l'étude de la science économique, qu'il appelait la science fondamentale du gouvernement des Etats, il ajoutait : « Mais on se réveille sur cette science. J'ai ' trouvé non-seulement des secours, mais même des guides. Un homme de génie, qui en a approfondi tous les principes, et qui a trouvé dans celte étude la cause de toutes les détériorations qui accablent souvent les nations, dans le temps où elles se croient le plus éclairées, a cherché, par un travail opiniâtre, et analogue à son genre d'esprit, à fixer ses idées sur la source des richesses, 6ur leur marche et sur leur emploi. Le résultat de ses idées une fois rangé dans sa tête, il a senti qu'il était impossible de le décrire intelligiblement par le seul secours des lettres, et qu'il était indispensable de le peindre. Ce sentiment a produit le tableau économique ci-joint. Quoique parfaitement d'accord avec lui dans les principes, je n'ai pu connaître son tableau dans toute son étendue qu'en le travaillant pour mon propre usage, et m'en faisant à moi-même l'expli-

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