‹ Les MirabeauChapitre 17 sur 36 · IV. — LA THÉORIE DE I.' IMPÔT. LE MARQUIS EX PRISON · texte numérisé non relu

IV. — LA THÉORIE DE I.' IMPÔT. LE MARQUIS EX PRISON

« Seigneur, vous avez vingt millions d'hommes et de sujets, plus ou moins. Ces hommes ont tous quelque argent ; ils sont tous à peu près capables 'lu genre de service que vous demandez, et toutefois vous ne pouvez plus avoir de services sans argent, ni d'argent pour payer les services. Cela signifie, en langue naturelle, que votre peuple se retire de vous sans le iavoir, attendu que les volontés sont encore ralliées à votre personne, en la supposant isolée des agents de votre autorité, et,

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d'autre part, sans oser le dire, vu que nous sommes en un siècle mol et craintif : votre puissance n'est autre chose que la réunion des volontés d'une multitude forte et active à la vôtre, d'où suit que la disjonction des volontés est ce qui coupe le nerf à votre puissance. Voilà le mal. Voici d'où il provient. »

Tel était le début d'un livre publié dans les premiers jours de décembre 1760, au plus fort de la funeste guerre de Sept ans, dans un moment où le mécontentement était général, où toutes les ressources semblaient épuisées, et où la France se demandait comment elle pourrait continuer la guerre sur terre et sur mer sans argent, sans généraux, avec des armées démoralisées par de nombreuses défaites, et les restes d'une marine presque entièrement détruite par l'ennemi. En un pareil moment, il fallait quelque hardiesse à un auteur pour s'adresser directement au roi, et le provoquer devant le public à faire une révolution dans l'administration générale du pays.

Ce n'est pas, cependant, sans hésitation que le marquis de Mirabeau, quoique incessamment poussé en dessous par son maître, qu'il qualifie le tenace docteur, s'était décidé à tenter ce coup d'éclat. Cfnq mois avant on le voit, en juillet 1760, adressant à son frère le bailli une lettre où il parait en proie à une sorte de découragement sur ce qu'il appelle sa vocation, et où il

nous montre en même temps l'influence que Quesnay exerçait sur lui.

On est malheureux, cher frère, éoriUl, d'avoir, dès ' son enfance, respiré l'air d'un siècle versé vers l'intérêt personnel, et de se sentir soi-même une sorte de don Quichotte moral, quand on est vraiment citoyen; de voir tous les esprits évaporés, toutes les âmes affaissées, tous les cœurs froids et égoïstes! Je t'avoue que sans l'exemple de l'opiniâtre et tenace docteur, dont le sèle studieux, apostolique en ce genre, et continuel jusqu'à la manie, ne se relàcho pas un seul instant, je serais tenté de laisser tout là ; mais cet homme qui voit mieux qu'un autre et de plus près toutes les impossibilités morales, la série, la postérité et l'opiniâtreté d'icelles, travaille constamment ni plus ni moins, et sft renient ne verra pas le finit de son travail, qui sera grand un jour, et j'aurais honte d'avoir moins de persévérance que lui !

Le bailli, quoique très-philanthrope lui-même, soupçonne que le docteur est en train de pousser son frère dans quelque guêpier, et il se permet de parler de celui-ci un peu légèrement.

c Tu me parles de Ion docteur, répond-il au marquis ; il prêche fort à son aise, et il ne me parait pas ressembler trop mal à feu Sénèque, qui, avec des richesses immenses, prêchait le mépris des richesses. Celui-ci, vêtu, logé, nourri, exalté, existant enfin par le plus grand de tous les abus, crie contre les abus, mais plus quand il est vis-à-vis de toi que quand il est vis-à-vis de

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