LA THÉORIE DE L'IMPOT
Il était donc tout naturel que la Théorie de l'impôt, en agissant vivement sur le public, fit scandale parmi les fermiers généraux et les financiers. Ceux-ci s'indignèrent et demandèrent le châtiment du coupable, c Montmartel, le banquier de la cour, écrit le marquis, est allé dire que si on ne faisait pas un éclat contre moi, son crédit était à bas. » Non-seulement on n'était pas en mesure de supprimer les fermiers, quand bien même on l'aurait voulu ; mais le gouvernement, aux abois, dont ils étaient les créanciers, se trouvait en quelque sorte à leur discrétion. S'il y a lieu de s'étonner , c'est que le marquis n'ait pas été plus sévèrement puni. Toutefois, la punition ne se fit pas attendre ; six jours après la mise en vente de son livre, nous le voyons adresser à son frère cette lettre, dont nous n'avons cité que la première phrase en parlant du bailli, et que nous reproduirons tout entière. Elle est du 16 décembre 1760.
c Cher frère, je vais être arrêté, et c'est par ordre du roi ; ainsi nous n'avons rien à dire. Je ne suis point piqué ; je ne dois pas l'être : l°par devoir; 2° par justice; car, quoique j'aie dû penser que ma manière ne déplairait pas, elle a toutes les qualités requises pour faire cet effet-là, sitôt qu'on veut s'en aviser. Ainsi, sans avoir péché par le fond, il est juste que je sois puni pour la forme. Je te demande en grâce, non pas, comme tu penses, de ne pas prendre le ton suppliant; ce
n'est pas ce que je crains, mais, au contraire, de ne point avoir de hauteur ni de mécontentement, de ne nommer ni désigner personne, parce qu'en effet, je n'ai à me plaindre de personne en particulier ; et de sqnger, en outre, que tu es pareillement attaqué, à la vérité, pour de prétendus propos. Concilie-toi avec le duc de Nivernois qui, en cette occasion comme en toute autre, se montre ce qu'il est, et compte que ceci ne sera ni long ni amer, parce que, au fond, je ne connais être au monde à qui je veuille mal, et que le mal vouloir est d'ordinaire réciproque. Je voudrais être plus affligé que je ne suis pour m'appliquer le passage : Qui scminat inlacrymis inexultatione metet. Mais je ne veux que paix et simplesse. Adieu, je t'embrasse. > Il fut en effet arrêté le même jour, et emprisonné, non pas, ainsi qu'on Ta dit, dans le sombre donjon où il devait plus tard faire enfermer son fils, mais au château de Vincennes.
L'effet produit sur le public par cet incident, les qualités et les défauts de l'ouvrage qui l'avait occasionné, le* circonstances de l'arrestation de l'auteur, donnant la mesure de la considération dont il jouissait alors, et qui devait élro si gravement compromise plus tard, tout cela nous paraît vivement et exactement rendu clans une lettre d'une femme célèbre du dix-huitième siècle, qui ne connaissait pas personnellement le maqruis de Mirabeau, et qui raconte