‹ Les MirabeauChapitre 23 sur 36 · LE MARQUIS EN PRISON · texte numérisé non relu

LE MARQUIS EN PRISON

jourd hui se jeter aux pieds de Mme de Pompadour (1). » Quelques moments après, j'entrai chez Madame pour sa toilette, et le docteur y vint. Madame lui dit : a Vous devez être affligé de la disgrâce de votre ami Mirabeau, et j'en suis fâchée aussi, car j'aime son frère. » Quesnay répondit : • Madame, je suis bien loin de lui croire de mauvaises intentions; il aime le roi et le peuple. — Oui, dit- elle, son Ami des hommes lui a fait beaucoup d'honneur. » En ce moment entra le lieutenant de police, et Madame lui dit : « Avez-vous lu le livre de M. de Mirabeau? — Oui, Madame, mais ce n'est pas moi qui l'ai dénoncé. — Qu'en pensez-vous? lui dit Madame. — Je crois qu'il aurait pu dire une grande partie de ce qu'il a dit en termes plus ménagés. Il y a entre autres, deux phrases au commencement : Votre Majesté a vingt mil- Jions d'hommes, plus ou moins, elle ne peut en obtenir de service qu'à prix d'argent, et il n'y a point d'argent pour payer leurs services. — Quoi ! il y a cela, docteur? dit Madame. — Cela est vrai; ce sont les premières lignes, et je conviens qu'elles sont imprudentes ; mais, en lisant l'ouvrage, on voit qu'il se plaint que le patriotisme s'éteint dans les cœurs, et qu'il voudrait le ranimer. » I^e roi entra, nous sortîmes... Je revins ensuite pour continuer la toilette, et Madame me dit : t Le roi est fort en colère contre Mirabeau ; mais j'ai tâché de l'adoucir. Le lieutenant de police a fait de même. Gela va redoubler les craintes de Quesnay. »

Les amis, alors nombreux, du marquis de Mirabeau, s'unirent à Quesnay, et le roi, vivement

(1) Nous douions que le marquis eût permis la démarche supposée ici par Quesnay ; il n'en est nullement question dans sa correspondance, et nous inclinons à croire qu'elle n'eut pas lieu.

T. Il . 15

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8ollicitépar eux, ne laissa pas longtemps le prisonnier sous les verrous, car il élait entré à Vincennes le 16 décembre, il en sortit le 24 au soir (1). On lui accorda vingt-quatre heures de séjour à Paris pour l'arrangement de ses affaires ; mais il lui fut enjoint de partir immédiatement après pour sa terre du Bignon, où il devait rester en exil jusqu'à nouvel ordre.

(1) On a dit k tort que l'emprisonnement du marquis n'avait été que de oinq jours; une lettre de son frère constate qu'il dura huit jours.

L'BXIL AU BIGNON. — FONDATION DE i/ÉCOLE PHY- SIOGRATIQUE. — SES PARTISANS ET SES ADVER- SAIRES. — LES DINERS DU MARDI. — LE MARQUIS ET JEAN-JACQUES- ROUSSEAU. — LES FOURS ÉCONO- MIQUES. — LES PRINCES PHYSIOCRATES.

g I*. — l'exil AU BIOHON.

La peine infligée à l'audacieux auteur de la Théorie de r impôt y ne pouvait pas être considérée comme bien rigoureuse en elle-même, puisque, après une semaine de détention, le coupable^ en était quitte pour aller se promener dans une de ses terres, près de Nemours, à dix-huit ou vingt lieues de Paris. A la vérité, ce séjour forcé à la campagne tombait en plein hiver, et les amis de l'exilé s'inquiétaient pour lui de l'ennui qui le menaçait ; mais ses premières lettres étaient de nature à les

de Rochefort, qui lui est très -attachée, a entendu dire que le lieu de son exil avait un aspect assez triste ; elle croit qu'il y est seul avec sa femme, et comme elle sait, par les fréquentes confidences du marquis, que celle-ci a un caractère très-difficile, elle s'inquiète de ces deux circonstances, et c'est pour la rassurer, que le marquis lui adresse les détails qui suivent :

Pour ce qui est de ma campagne, écrit-il le 6 janvier 1761, mes commensaux de Paris, qui voudraient revoir ma douce face (1), vous la peignent en laid pour vous apitoyer; mais, pour l'honneur de la vérité, je dois vous dire qu'elle est fort jolie. Les eaux, les prés et les petits bois dont elle est entourée ne sont pas, il est vrai, de saison comme en mai ; mais quand le calme règne, l'imagination leur prête plus que la réalité ne leur ôte. Les promenades sont sèches, toutes les communications entre es hameaux sont en pelouse. On double le pas sans suer, et le feu tortu, au retour, ayant le fagot pour base, des souches pour façade et des copeaux pour fronton, dissipe l'humidité... Reste la compagnie. Quant ù cet article, il est court; mais il a cet inconvénient de commun avec de bien bonnes choses (du moins la chanson le dit). Or c'est ici le cas ; car une dame de nos amies a consenti à être du voyage, et c'est, selon %môi, une des personnes de son soxe qui lui fait le plus d'honneur, par l'étendue, la solidité de son esprit et la bonté de son cœur. Malheureusement, nous sommes menacés de la perdre, attendu

(1) U veut parler ici de sa mère et de son frère, qui sont restés chez lui a Paris, où il a également laissé ses deux fils (dont l'aîné a douze ans), sous la garde d'un prôcoptour, M. Poisson, qui porte le titre un peu pompeux de gouverneur.

que son mari revient de l'armée, et alors ce qui est court deviendra à rien. Mais que faire ? 11 faudra s'en tenir à nos bonnes gens, qui nous chargent de raisins, poires, pommes, noisettes, qui ont uu sens droit, une attitude à eux, et un abord amical qui me rend content de moi-même, et que j'ai si rarement pu obtenir des gens du monde. Les chapeaux noirs du canton (les bourgeois) sont un peu plus embarrassants ;1hais, après les avoir bien exhaussés, en les mettant à leur aise et les caressant, je leur fais leçon en touchant dans la main au premier paysan de ma connaissance que je rencontre et baisant au front ses enfants. Cela m'amuse, parce que cela est bien et rapproche les fils de frères. »

Cette dame qui s'est dévouée pour tenir compagnie à l'exilé et à sa femme dans leur solitude, et que son mari, qui est à l'armée, Ta bientôt venir chercher pour la ramener à Paris, la comtesse de Hochefort ne la connaît pas encore ; mais elle ne tardera pas à la connaître, et elle se prendra pour elle d'un enthousiasme presque égal à celui du marquis. C'est Mme de Pailly, dont nous avons déjà dit un mot au chapitre V de cet ouvrage; nous la voyons ici apparaître pour la première fois dans là vie intime du père de Mirabeau, et nous aurons bientôt l'occasion de faire plus ample connaissance avec elle en racontant l'histoire des procès du marquis avec sa femme, où elle joue un rôle important. A l'époque où nous sommes, en janvier 1761, il semble, d'après les lettres de TAjni des hommes à son frère, que tous deux sont en relations avec cette dame et sa famille depuië

plusieurs années, il y est question de son père, de sa sœur et de son mari. Il semble également que Mmo de Mirabeau s'associe à la reconnaissance du marquis pour le témoignage d'amitié que leur donne madame de Pailly en venant partager leur solitude ; car l'exilé du Bignon écrit à son frère : « Mœe de Pailly me donne, ainsi qu'à Mme de Mirabeau, à qui son bon esprit convient autant qu'à moi, la plus grande marque d'amitié, par le calme et l'agrément qu'elle répand ici. > Dans une autre lettre du 6 février 1761, il écrit encore à son frère : « Il y a longtemps que tu as jugé cette digne femme (Mrae de Pailly) ; mais il faut la voir en société privée et avec des gens difficiles, pour bien connaître ce que c'est . »

Si Mme de Mirabeau était en effet pour quelque chose dans ce premier séjour de Mm6 de Pailly au Bignon, elle commettait une grande imprudence ; car la personne que son mari qualifie avec austérité une digne femme, était une personne de trente ans, fort jolie et fort aimable, mariée à un homme de soixante. Le marquis de Mirabeau, qui entrait dans sa quarante-sixième année, avait pour lui le prestige, si puissant sur beaucoup de femmes, d'une célébrité et d'une popularité alors éclatantes; son exil y ajoutait l'attrait de la persécution, tandis que la marquise de Mirabeau, âgée de trente-six ans, et qui n'avait jamais été ni belle ni gracieuse, était douée du caractère le plus turbulent et le plus tracassier. On comprend

L'EXIL AU DIGNOX 233

dès lors aisément qu'il y avait quelque danger pour elle à vivre sous le même toit que Mme de Pailly. Tant que cette dernière reste au Bignon, on dirait que le marquis ne s'aperçoit pas qu'il lui est interdit de rentrer à Paris ; toutes ses lettres sont couleur de rose. La seule nuance satirique qu'on y puisse remarquer porte sur un de ses principaux amis, le duc de Nivernois. Tout en se louant toujours beaucoup de lui auprès de Mm6 de Rochefort, il se dédommage volontiers avec son frère le bailli de la contrainte qu'il s'impose, et voici le motif de son mécontentement. Le docteur Quesnay le tient au courant des démarches que le duc de Nivernois fait auprès du roi et de M™ de Pompadour pour obtenir son retour à Paris. Le docteur, en sa qualité de chef de secte, trouve que dans cette circonstance l'ami du marquis est un courtisan trop habile ; qu'il fait trop bon marché de l'esprit de son protégé 'au prolit de son cœur, c'est-à-dire qu'il passe trop facilement condamnation sur ses opinions d'économiste , pour n'appuyer que sur ses sentiments de sujet fidèle et dévoué. Il en résulte que le protégé est parfois mécontent du protecteur, et que son mécontentement se traduit, dans ses lettres à son frère, par une série de portraits de M. de Nivernois où l'on voit la louange se combiner avec des restrictions toujours croissantes. Comme ces portraits sont bien tournés, et qu'ils ont leur valeur [pour l'appréciation du caractère d'un per-

sonnage distingué, nous les donnerons ici, avec leurs gradations successives. « J'adore et j'admire, écrit le marquis, le 10 janvier 1761, l'excellent cœur de M. de Nivernois, mais s'il me fallait conduire par sa tournure d'esprit, que j'avoue parfaitement pure, nette et sage, ni plus ni moins j'en prendrais des vapeurs, et je n'en veux pas. Je ne ferai plus de livres, par devoir de sujet, de notable, et d'homme qui n'est point fol. Je n'en ferai plus, dis-je, du moins dans le genre financier, et c'est pour cela que j'ai tout dit ; mais bon diable suis et serai, bien libre, bien franc, bien amical, et n'ayant pas plus de foi à ma suspecte célébrité qu'à l'astrologie judiciaire (1). »

« Tu sais que nous sommes souvent convenus, ajoule-l-il dans une autre lettre du 24 janvier, que l'exacte et précise judiciaire de M. de Nive!^ nois est absolument hétérogène à notre caractère!. Il est impossible qu'avec un si bon cœur, beaucoup d'esprit et de justesse, et tant d'avantages de la fortune, on ne se fasse estimer, et beaucoup; mais il a toujours manqué la considération en grçnd. Pourquoi cela? C'est qu'un esprit également clairvoyant et timide est le plus incommode présent que puisse nous faire la nature. Quand les obligations que j'ai à lui et aux siens, et

(1) Le sermon l do nu plus faire do livres, même arec une restriction, est, de la part du marquis, un sormenl d'ivrogne ;*H en fera encore beaucoup, ot sur tous les sujets, financiers ou attires.

r estime que je fais de leurs cœurs, ne demanderaient pas la déférence entière que je leur rendrai dans les détails, mon cœur m'y forcerait de lui-même ; mais de ne l'avoir jamais consulté quand j'ai voulu faire éclat, c'est une preuve que je n'ai jamais pensé que . ses voies et les nôtres pussent concorder. » Et enfin il se fâche tout à fait contre le duc, en apprenant, par son frère, que ce dernier ayant voulu se présenter à* Versailles pour ses affaires personnelles, M. de Nivernois l'en a détourné par un billet ainsi rédigé : « Je conseille au chevalier de rester à Paris, d'y voir M. Bertin (l'un des ministres), parce que j'espère qu'il s'attirera sa bienveillance, dont il aura grand besoin, étant à la veille de perdre le seul appui qu'il ait à la cour (1). » En lisant ces lignes, l'exilé du Bignon, offensé dans son importance et dans celle de son frère, exhale son mécontentement en termes assez bizarres, et en même temps assez plaisants, pour nous donner la tentation de les reproduire, c Je ne connais rien de si plat, écrit-il, d'une si auguste* croustilleuse et surabondante platitude, que la phrase que tu m'as soulignée. Tudieu! quel appui et quelle vaste bienveillance!... Va, cher frère, je te promets ma bienveillance, et après la

11) l«e doc fait allusion à la mort imminente do maréchal de Bellr-i?le, décéda la lendemain de cette lettre, le 28 janvier \~fA. «I qui Était en effet le principal protecteur dn bailli, lequel por lait encore le titre de chevalier de Mirabeau.

saero sancta religione (l'ordre de Malte), je n'en connais pas de meilleure... Le mot d'appui à la cour est un oulil de nécessaire, plus utile que le plat à barbe, pour qui veut arracher ou dérober sa subsistance au roi, patrouiller dans les fanges de l'intrigue, ou patiner sur les glaces de la faveur ; mais quel appui faut-il à un honnête homme qui ne demande rien, et qui n'est attaché qu'à mériter et conserver une bonne réputation? Son appui est en la Providence, dans sa propre force et dans les hommes qui toujours se rallieront à l'honnêteté, comme les renards à l'odeur du hanneton (1). Appui à la cour! il faut que je fasse charbonner cette sentence sur la porte de mes privés. »

Sauf cette bouffée un peu grotesque d'indignation, et ces critiques mitigées sur le caractère trop circonspect du duc de Nivernois, toutes les lettres du marquis portent l'empreinte de la sérénité ; il écrit à Mme de Rochefort des dissertations sur la Nouvelle Héloïse, qui venait de paraître, et quand son frère lui parle des ennemis qu'il a laissés à Versailles, il répond « qu'il s'en soucie

(1) Le fait d'histoire naturelle qui a fourni au marquis cette comparaison fort singulière est constaté dans plusieurs ouvrages traitant des moyens de détruire les loups et les renards, notamment dans un volume public au dix-huitième siècle par M. de Lisle du Moncel. Suivant cet auteur, l'appât le ' plus puissant pour attirer ces animaux dans un piège, est celui qui est enduit d'huile de hannetons, dont l'odeur exerce sur eux une attraction presque irrésistible.

comme de la puce qui piquera, ce soir, la sultaue Validé. Il ne m'est advenu, ajoute-t-il, que le mal que j'ai plus que cherché, et .ce mal est si petit et si fort compensé que c'est un [bien. * Mais voilà que tout change en un jour. Il a bien voulu attendre que son exil eût duré un mois, mais il ne souffrira pas qu'on le laisse se morfondre plus longtemps au Bignon; il déclare à son frère qu'il a un plan très-arrêté, en vertu duquel il faut que sa mère, qui est restée à Paris, malade, écrive immédiatement au ministre Saint-Florentin, qu'elle réclame la présence de son fils ; il écrira de son côté à Mme de Pompadour et au ministre, pour signifier qu'il demande qu'on lui fasse son procès dans les formes, ou qu'on le laisse libre d'user de son droit naturel de fils, et d'en remplir les devoirs, ajoutant qu'il en appellera au parlement et au public, si Ton continue à faire la sourde oreille, et qu'au besoin il se rendra sans permission à Paris.

Le sage bailli, tout en soupçonnant le vrai motif de cette incartade, que son frère appuie d'ailleurs sur de nombreux arguments, s'évertue, à son tour, à lui prouver, par des arguments aussi nombreux, que son plan ne vaut rien, c Tu as pris, dis-tu, l'habitude de ne pas te laisser mener par l'émoi de l'esprit, ce sont tes termes; or, tu manques dans ce moment à ton habitude, et tu es agité par cela précisément. Lis-moi jusqu'au bout, je t'en conjure... Examine

de sang-froid si un arrêt de huit jours, où Ton t'a marqué toute la considération possible, et un exil de trois mois même, seraient une grande punition. Ne réponds pas que tu n'es pas criminel, je le sais ; mais on t'a envisagé comme tel. i Il lui démontre ensuite combien il serait chimérique d'espérer qu'un parlement se prêtera à juger de la validité ou de l'invalidité d'un ordre du roi; il réfute la confiance de son frère en M™ de Pompadour, en lui donnant sur les sentiments réels de cette femme « financière, dit-il, par l'âme, le corps, l'esprit et le cœur, » et par conséquent soumise à l'influence des financiers, si vivement attaqués dans son livre, des renseignements que nous avons déjà reproduits au chapitre XII ; et enfin il fait appel aux devoirs de TAmi des hommes envers lui-même : c Voici pourtant, dit-il, une réflexion qu'il faut nécessairement faire. L'ami des hommes, exilé, offre un assez singulier coup d'oeil. C'est le juste persécuté. S'il endure la persécution sans murmure, il est l'admiration de son siècle. S'il parait inquiet, si, lui qui a prêché la soumission, parait effarouché et disposé à appeler de l'ordre du maître, il se jette à lui-même le vernis d'un homme faible, et cela pour quelques mois, ou peut-être même quelques jours de plus d'un exil qui le met chez lui. Quand on s'est donné de la publicité et de la célébrité, il ne faut pas se démentir. Enfin, ajoute-t-il, ma mère te confirme ici

de sa main qu'elle ne veut pas se prêter à cette idée, et que c'est le plus grand chagrin que tu puisses lui faire. » Ici, intervient, en effet, la vieille marquise de Mirabeau, qui écrit à son fils cette lettre très-ferme, citée par nous dans le chapitre qui lui est consacré. On a vu aussi dans la réponse du fils, avec quel respectueux empressement cet homme, souvent si impérieux, renonce à son projet, dès qu'il est blâmé et combattu par sa mère ; mais il cède moins facilement à son frère, car en répliquant à celui-ci, il bataille encore, il se dit persuadé que la cour eût reculé devant un éclat : il se flatte d'avoir pour lui la Meconde personne du pays, c'est-à-dire Mm# de * Pompadour, mais il n'en conclut pas moins en

ces termes : « Vous ne le voulez pas, vous autres, tout est dit. Je tiens mes devoirs pour remplis auprès de ma mère, et à tous autres égards, six ans si l'on veut, plutôt que six mois. Si l'on attend que ma tête s'échauffe, on attendra longtemps. » Le lecteur se demande sans doute pourquoi le marquis de Mirabeau s'est aperçu tout à coup que sa dignité et ses droits de citoyen ne lui permettaient pas de supporter plus longtemps un exil qui lui paraissait d'abord 6i peu pénible : pour résoudre cette question, il suffira de citer le début de la lettre du 6 février 1761, où se trouve exposé le plan destiné à forcer la main au roi et aux ministres : t M"' de Pailly part, cher frère, après avoir rempli envers nous les devoirs de la

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plus essentielle et de la plus obligeante amitié, et je profite de celte occasion pour t'écrire en sûreté et à découvert. Elle te montrera la copie d'une lettre qu'elle veut bien se charger de remettre elle-même à Mme de Pompadour. Il est temps maintenant que je te mette au fait du reste et de la plénitude de mon plan. » Ce plan signifie donc tout simplement que M"4 de Pailly vient de quitter le Bignon, laissant son ami abandonné a tous les orageux désagréments du tête-à-tête conjugal, et que cette situation paraît d'autant plus intolérable au marquis, qu'elle succède immédiatement à une situation beaucoup plus douce. Le bailli, qui sait 4 à quoi s'en tenir, après avoir opposé au fameux plan une réfutation sérieuse, ne laisse pas que de

montrer à son frère qu'il n'est pas sa dupe : « Je sais bien, lui écrit-il, le 9 février 1861, que tu as des raisons particulières de ne t'aimer pas où tu es (c'est-à-dire seul au Bignon avec sa femme) », et il part de là pour lui adresser, au sujet de la faiblesse de son caractère dans ses rapports avec sa femme, quelques observations qui nous seront utiles plus tard quand nous aurons à peindre la marquise de Mirabeau.

Cependant l'excellent bailli ne se contente pas d'exhorter son frère à la patience, il travaille de toutes ses forces à obtenir qu'on mette un terme à son exil. Il fait valoir de son mieux à la cour et même en l'aggravant un peu, la maladie de la marquise douairière; de sop côté, M*" de Pailly,

très-habile personne, a fait la connaissance de Quesnay, et tous deux agissent directement sur madame de Pompadour, si bien que, dès le 21 février 1761, le bailli peut, à sa grande joie, expédier à l'exilé un courrier porteur d'un billet du ministre Saint-Florentin, daté de la veille et dont voici les termes : c C'est avec beaucoup de plaisir, Monsieur, que je vous donne avis que le roi trouve bon que vous vous rendiez à Paris et que vous y demeuriez seulement pendant le temps que la maladie de madame votre mère exigera votre présence et vos soins. Je vous prie d'être persuadé des sentiments avec lesquels je suis très-parfaitement, Monsieur, etc., etc. » La forme de cette permission prouve que le roi, partant sans doute de l'idée qu'un exil si court (il n'avait pas duré deux mois) serait considéré comme une peine fort insuffisante par les fermiers généraux et les financiers si violemment incriminés dans la Théorie de rimpôt, ne croit pas devoir faire au coupable une complète remise de sa peine^ puisqu'il se contente de la suspendre ; mais, par le fait, le marquis se considérait, avec raison, comme absolument libéré, car nous le voyons plus d'un mois et demi après son retour à Paris, s'étaler dans une séance de l'Académie française, où cet ami, critiqué quelquefois par lui, le duc de Nivernois, recevait le poète Saurin; nous disons s'étaler, quoique le billet par lequel nous apprenons le fait semble indiquer, au contraire, t. ii 46

de sa part, l'intention de se dérober à la curiosité publique. On jugera, d'ailleurs, de la sincérité de sa modestie en lisant le billet; il est daté du matin môme de la séance qui eut lieu le 13 avril 1761, et adressé à Mroe de Rochefort :

« Pour aujourd'hui, madame la comtesse, je voudrais bien ne pas manquer le triomphe de mon maître, et il faudrait que vous eussiez la bonté de ma prendre en passant ou de m'indiquer la manière d'entrer. Car je suis un sot homme, et d'ailleurs , si je ne suis guidé pour celte tribune, il m'arrivera comme au jour de M. de Pompignan, où ma figure fit tout à coup une grande escarre dans la salle, et puis tout le monde se levait pour avoir la douceur de m' envisager, et si (pourtant) mon teint n'avait pas encore été lavé à Vincennes. A donc, ayez la charité de me prendre et non me laisser comme fit la dame duchesse (de Nivernois) l'autre jour et ferez bien s'il vous plaît (1). » Pour apprécier équitablement la part de vanité qui perce peut-être dans ce billet, il faut se souvenir que le bruit occasionné par la Théorie de Flmpôt, s'ajoutant à la popularité

(1) Ce billet nous fournit une nouvelle occasion de faire remarquer que le style du marquis, souvent accusé de néologisme, est plutôt empreint habituellement d'archaïsme; on le voit employer la particule si dans le vieux sens du mot, qui était équivalent à celui de l'adverbe pourtant ou néanmoins, 11 dit a<lonc, et enfin le mot escarre, qu'il emploie dans un sens devenu inusité, est aussi un archaïsme. Ce mot s'employait autrefois lipirément pour exprimei l'agitation produite sur den gens qui s'ccartenl. (Voir le lJict.'oim:.irc do Trévoux.)

acquise par Y Ami des hommes, faisait alors réellement du père de Mirabeau un personnage des plus marquants. Son Second ouvrage, qu'on lit peut-être encore moins aujourd'hui que le premier, venait de susciter des polémiques très-vives ; les fermiers généraux avaient aisément trouvé des défenseurs qui ne ménageaient pas leur adver- , saire, et, plus tard, dans les Ephémé rides, Dupont (de Nemours) disait en parlant de la Théorie de l'Impôt : c Cet ouvrage sublime a été multiplié, à notre connaissance, par dix-huit éditions (J). » Ceci nous ramène à l'histoire de la fondation 4e l'école physiocratique, dont l'épisode de l'exil au Bignon nous a un peu écarté, et que nous ne quitterons plus avant de l'avoir exposée jusqu'au bout.

g IL— FONDATION DE L* ÉCOLE PHYSIOCRATIQUE.

Dans une lettre où Mirabeau, prisonnier.de son père à Vineennes, mélange contre celui-ci le sarcasme à l'invective, il prétend que les physiocrates comptent la détention et l'exil de l'auteur de la Théorie de r Impôt, dans les fastes de leur secte, comme les fanatiques orientaux révèrent Y hégire de leur prophète (2). Cette plaisanterie n'est pas dénuée d'exactitude, car il est dit, dans les

(1) Tome 1« des Épàémérides de 4769* (S) Lettres de Vineennes, t. I", p. 183.

Éphémérides de 1769, que « après le malheur arrivé à l'auteur de la Théorie de l'Impôt, il y eut deux ans et demi de silence de la part des philosophes citoyens qui s'appliquaient à l'étude de l'économie politique, » et les résultats de ce silence, qui était lui-même l'effet de l'emprisonnement de Y Ami des hommes, sont présentés par Dupont (de Nemours), alors animé de toute la% ferveur du néophyte, d'une façon à la fois si terrible et si plaisante, que nous ne pouvons résister au désir de reproduire cette page qu'on n'irait pas chercher dans le recueil ou elle est ensevelie.

Quand on réfléchit, dit le jeune rédacteur des Ephémérides, à ce silence de deux ans et demi sur les matières les plus importantes au bonheur du genre humain, il est impossible de se dissimuler que le progrès des lumières a été nécessairement retardé de deux ans et demi. Il en résulte que, comme l'on ne pourra remédier à rien que lorsqu'on aura acquis un degré de lumière suffisant, les nations seront inévitablement, pendant deux ans et demi de plus, les victimes des désordres politiques qu'entraîne l'ignorance de leurs véritables intérêts ; pendant deux ans et demi de plus, soumises au fardeau destructeur des impositions indirectes, arbitraires et anticipées ; pendant deux ans et demi de plus, opprimées et ruinées par les règlements sur l'industrie, par les gônes sur les échanges et sur le travail, par les restrictions et les prohibitions réciproques ; pendant deux ans et demi de plus exposées aux atrocités des guerres de commerce qui ne finissent jamais que par l'impuissance absolue des deux partis. Et quand on songe que ces deux ans et demi de plus peuvent faire égorger deux millions d'hommes les armes à la

FONDATION DE L'ÉCOLE PIIYSIOCHATIQUE sttô

main, en faire périr vingt millions d'autres de faim, de froid, de fatigue, de misère'; rendre triste et malheureuse l'existence de cent millions d'autres, et empêcher la naissance de deux cents millions d'enfants, on frémit et Ton plaint le sort des personnes bien intentionnées qui, par des considérations d'État, par égard pour les circonstances dont elles sont environnées, par amour pour la circonspection, la prudence et Je ménagement, se laissent entraîner à prendre sur elles de prononcer des décrets si terribles (1).

Nous aimons à nous persuader que le marquis de Mirabeau lui-même a éprouvé quelque surprise en apprenant toutes les conséquences épouvantables qui ont pu résulter de son emprisonnement de huit jours. Ce qui est certain, c'est que le disciple de Quesnay et sorç maître, voyant que le gouvernement manifestait l'intention de comprimer la tendance générale des écrivains à s'occuper des questions d'administration et de finances, renoncèrent momentanément à l'apostolat par la presse, mais ils ne renoncèrent pas à la propagande verbale, et l'on sait déjà que le médecin de madame de Pompadour était infatigable dans son zèle de prédicateur physiocrate. Une de leurs premières conquêtes à tous deux fut précisément celle de ce jeune Dupont, dont nous venons de parler, qui, quoique né à Paris, prit plus tard le nom de la ville de Nemours, d'où sa famille était originaire.

'X Ephémêridesy t. IIt 1760.

Dupont, qui fut depuis l'homme de confiance de Turgot dans son court ministère, qui fut secrétaire de l'Assemblée des notables, membre de la première Constituante et du conseil des Anciens, était en 1763 un jeune homme de vingt-trois ans, qui s'occupait de littérature et qui correspondait ave© Voltaire, lorsqu'il fut mis en rapport avec le marquis de Mirabeau. « Dupont, dit le marquis dans une lettre inédite à son ami Longo, du 25 novembre 1777, fut mon premier élève, et il l'est dès Tannée 1763. Je dis mon, parce que ce fut à moi qu'il s'adressa d'abord ; car d'ailleurs je l'envoyai au. docteur Quesnay, qui s'en chargea, le dérouilla de toute la crasse du bel esprit, le contraria, le désespéra avec une bonté et un zèle sans égal, et en fit un plongeur, d'un nageur qu'il était. Vers la fin de 1765, l'abbé Morellet le fit charger du Journal de l'agriculture, du commerce et des finances, qu'on lui offrait, disant: c C'est un jeune homme, mais je le sou- • -tiendrai. » Ce jeune homme était dès lors plus fort que l'autre ne le sera jamais. C'est de Dupont, par parenthèse, que le docteur me disait ce mot digne de mémoire: Il faut soigner ce jeune homme, car il parlera quandnous serons morts. L'excellent homme n'imaginait pas alors le grand nombre de parleurs que nous lui avons faits depuis. Aussitôt nanti d'un champ de bataille, Dupont commença l'escrime. »

Nous arrêtons ici la citation, pour raconter

d'abord quelques faits qui précédèrent la première prise de possession d'un journal par les économistes physiocrates. En avril 1764, le marquis de Mirabeau, encouragé par la tolérance que le gouvernement accordait alors à une discussion assez vive sur les avantages et les inconvénient* de la libre circulation et exportation des grains, avait profité de l'occasion pour lancer un nouvel ouvrage où il exposait toute la théorie de Quesriay, sous le titre de Philosophie rurale, titre anodin, mais accentué cependant par le sous-titre, ainsi rédigé : Économie générale et politique de r agriculture réduite à Tordre immuable des lois physiques et morales quf assurent la prospérité des empires. Dans la dernière partie du livre, l'auteur insistait beaucoup sur les questions â Tordre du jour, celle de la liberté du commerce en général, et du commerce des grains en particulier. Bientôt le gouvernement se décida à tenter un essai de libre commerce des blés. « Tu sais peut-être déjà , écrit le marquis à son frère, alors â Malte, que le vent de l'opinion publique, que j'ose dire avoir levé, a obtenu du gouvernement la libre circulation et exportation des grains. » Mais cette mesure, encore entourée de nombreuses restrictions soit dans la circulation intérieure, soit dans l'exportation, mal accueillie d'abord par les populations, habituées à craindre de manquer de blé, ne devait pas être maintenue, et la suppression de Fédit de 1764 était destinée â produire en 1770

versations à regard des bouchers de Paris, admis à se défendre lui-même, l'abbé combattit victorieusement, pendant deux audiences, contre le célèbre Gerbier, avocat des fermiers, et fut ramené chez lui en triomphe par les bouchers et les physiocrates. Baudeau était d'ailleurs un de ces prêtres dan» le genre des Mably, des Morellet, des Gondillac, qui n'appartenaient au sacerdoce que par le titre. Après avoir débuté par un travail théologique qui lui attira, dit-on, la bienveillance de l'archevêque de Paris, Christophe do Beaumont, il se laissa entraîner par l'ardeur et la souplesse de son intelligence vers l'étude de toutes les questions d'administration et d'économie sociale qtii passionnaient alors les esprits. Grimm le qualifie' c un petit homme décidant et tranchant. » Il avait obtenu en 1765 le privilège d'un recueil intitulé: Éphémcrides du citoyen, ou Chronique de r esprit national, qu'il faisait distribuer en une feuille in-8°. t Ce n'était encore, dit le marquis dé Mirabeau, que des papotages où l'abbé, qui alors ne savait rien, battait l'eau à son aise. Dupont ; qui traitait dans le Journal de F agriculture les questions selon les principes, se heurta avec l'abbé. Les deux adversaires firent connaissance; Dupont donna à lire à Baudeau la Philosophie rurale, et l'abbé, qui est l'esprit le plus primesautier que nature ait jamais fait, et que j'ai appelé le Saul économique (1), se retourna dans

(1) 'Allusion à la conversion de sainl Paul.

les vingt-quatre heures, entendit le Tableau (celui de Quesnay), qui fut à lui, et il n'a fait chemin que depuis lors. »

C'est au moment où l'école naissante venait de conquérir oe nouveau prosélyte qu'elle se vit fermer l'accès dt* Journal de / agriculture. M. Daire (4), cftii s'en rapporte naturellement aux explications .officielles des économistes motive ee fait, en disant que lés intérêts menacés par les progrès de la science nouvelle parvinrent à l'empêcher de se produire plus longtemps dans ce journal. Le marquis de Mirabeau, qui est, je crois, plus au courant, explique la chose d'une façon moins imposante dans cette môme lettre à Longo qui nous sert de canevas. « En novembre 1766, ôcrtt-il, tes propriétaires du Journal de T agriculture, ftfnuyés des lenteurs et inexactitudes de Dupont, lui donnèrent congé. » Et c'est ainsi que do mèom coup la science noutelle se trouva mise à la porte. « Noos étions, tous, ajoute le marquis, chez le docteur, logé à Paris, chez une dame de nos amies (2), quand Dupont reçut sa lettre ; l'abbé Baudeatf aussitôt se revira, proposa de foire les Êphémérides en recueil mensuel, en obtînt le privilège, et corn-

[\) Voir dans 1» Recueil des économistes pbysiocratcs, sa notice sur l'abbé BaudeaS.

(8) Madame do Pouipadour étant morte en 1764, le docteur, quoiqu'il gardât son litre de médecin du roi, n'habitait plus, je crois, le fameux entresol du palais de Versailles.

mença en janvier 1767 par son préliminaire, qui est un chef-d'œuvre et fort au-dessus de son talent ordinaire. »

C'est donc à partir de janvier 1767, que la feuille jusqu'alors obscure où papotait, suivant l'expression du marquis, l'abbé Baudeau, devint l'organe officiel de l'école physiocratique. Il garda son titre d Éphémérides du citoyen, mais changea le sous-titre en celui de Bibliothèque raison née des sciences morales et politiques. Il paraissait le 20 de chaque mois, par livraison de 200 à 230 pages in-12.

L'année suivante, en septembre 1768, l'abbé Baudeau, principal rédacteur du recueil, ayant obtenu par la protection de l'évéque de Wilna un bénéfice en Pologne, partit pour ce pays ; il partait avec l'espoir de propager sans doute chez les Sarmates la physiocratie, mais comme il ne tarda pas à revenir en France, nous supposons qu'il n'y réussit pas. Après son départ, les Ephémérides eurentpour rédacteur en chef Dupont(de Nemours). Il nous parait utile d'emprunter encore sur ce dernier quelques détails à la lettre inédite de Y Ami des hommes à Longo. « Dupont, fils d'un horloger de Paris (1), dit le marquis, a de l'âme et de la

(\) Ce petit fait no so trouve, par parenthèse, dans aucune des biographies assez nombreuses de Dupont (de Nemours), que j'ai lues ; mais, comme le marquis connaissait très-intimement Dupont, le fait doit être • exact. Faudrait-il en conclure que le philosophe physiocralc avait passé volontairement ce détail sous silence? Je no sais trop qu'en dire.

tête beaucoup ; il avait bu préliminairement de la mandragore philosophique et été pensionnaire de Voltaire, cela ne s'accordait pas avec son dévouement pour moi ; quoiqu'il soit capiteux, au point de s'être emporté une fois contre le Vénérable (on comprend qu'il est question de Quesnay), j'en obtins deux choses sans lesquelles je ne l'aurais ni lu, ni soutenu, l'une que nos Ephémérides n'étant point à lui auraient l'orthographe de tout le monde, l'autre que nulle trace de ce vilain et odieux philosophisme ne serait ni dans son recueil, ni dans aucun des écrits de notre science; article, en effet, sur lequel j'ai contenu tous les petits écrivailleurs et les têtes fêlées, que tout homme qui médite une grande révolution doit accueillir. » Dirigé dans ce sens par le marquis de Mirabeau et par Quesnay, le recueil des Ephémérides se poursuivit jusqu'en mai 1772. Ici encore, M. Daire, qui s'en rapporte à Dupont, fait terminer la première période de ce recueil par un coup de violence du chancelier Maupeou. Mais Y Ami des hommes, qui était, comme l'on dit familièrement, dans l'affaire, explique de nouveau le fait par les inexactitudes de Dupont : c Les libraires se fâchaient, dit-il ; les souscripteurs se rebutaient, le recueil s'endettait, quand nous profitâmes de la grêle sur les journalistef pour le faire terminer au quatrième volume de 1772 avec le décorum de la persécution. »

g III. — LES ÉCONOMISTES Bf IJHJRS ADVERSAIRES, — LES DINERS DU MARDI.

Cette première période de cinq ans, qui allait bientôt faire place à une seconde, fut la plus brillante du recueil physiocratique (1). Il eut pour

(1) Ce recueil reparut en 1775 sous le titre de Nouvel les éphémérides, et il se continua jusqu'à la retraite de Tu r go t. Il était rentré alors sous la direction de l'abbé Baudeau qui essaya de le ressusciter une seconde fois en 1788. Ce fait, qui aéehappé à tous les biographes de nos premiers économistes, eet eonstaté par une lettre inédite do Mirabeau père à Longo, datée du 10 janvier 1788. «, L'abbé Baudeau, écrit le marquis, recommence les Ephémé rides sous une nouvelle forme, qui aéra toujours même fonds. Jo compte que voua vous en procurerez, et je ne vous ai pas mis sur la liste, vous donnerez des ordres précis :*'il y a lieu. » Une autre lettre du même, du S juillet 1788, établit que le recueil, avait reconquis 250 souscripteurs, lorsque sa publication fut interrompue et arrêtée, celte fois définitivement, par une attaque de folie survenue ^ l'abbé Baudeau. La folie de l'abbé physiocrate ayant été mise en doute par M. Daire, nous citerons, à ce sujet, quelques lignes de Mirabeau père qui était très-lié avec Baudeau. « Le pauvre abbé Baudeau est devenu fol, il n'avait jamais été sage, et bien loin de là. Il en riait lui-même, et disait : « Us sont bien heureux que je sois foi, sans cela Us me tendraient tous le dos pour monter sur Vescabelle... » mais depuis quelque temps sa fougue avait dégénéré en fièvre et finalement la tête est partie. » Dans une autre lettre, du 3 août 1788, il écrit : « Quant à la tête du pauvre abbé qu'on douche toujours, je la crois à son terme, parce que je la connaissais et lavais tenuo de fort près, depuis plus de vingt ans, et que je lui vis toujours à peu près les conditions de la fusée. Quant aux E phémé rides , je les crois à v»u l'eau. » Nous pensons, en effet, que le recueil des économistes ne reparut plus depuis cette époque, et pour ce qui est de l'abbé Baudeau, quoique la biographie Michaud, souvent mal informée, se trompe peut-être en le faisant mourir en 1792, nous supposons, d'après le témoignage du marquis, qu'elle ne se trompe pas en le faisant mourir fou.

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