LES ÉCONOMISTES ET LEURS ADVERSAIRES
des toiles peintes étaient permis dans le royaume.» C'est à peu près dans le même temps que Turgot écrivait : c Vous avez quatre volumes ia-4° d'instructions et de règlements pour fixer la longueur et la largeur de chaque pièce d'étoffe tissue dans vos manufactures, pour déterminer la longueur des fils dont elle sera composée, mais dans le même pays où la puissance publique s'abîme dans ces minutieux et ridicules détails, la loi abandonne à la jurisprudence des tribunaux, à l'arbitraire du juge, quoi ?... l'application de la peine de mort (1).» Parmi les disciples de Gournay, brillaient l'abbé Morellet, le futur académicien, qui avait précisément débuté par une brochure en faveur de la libre fabricalion des toiles peintes; Malesherbes, l'ami de Turgot; Trudaine de Montigny ; d' Ynvau ; le cardinal de Boisgelin ; M. de Cicé, depuis archevêque d'Aix, et plusieurs autres. Tous d'ailleurs s'entendaient avec les physiocrates dans les questions où la liberté industrielle et commerciale était en jeu.
En face de ces deux catégories d'économistes se rangeaient des adversaires très-divers. Les uns, comme Forbonnais, écrivain et administrateur distingué, s'élevaient contre les exagéralions physiocratiques et défendaient Colbert, suivant eux calomnié par les disciples de Que*riây«
(I) Ephémérides, *• lirraison «le 17»» •Tmt** > 7*-r • p. 3.V7; édition Dtir*.
Les autres, comme Voltaire et Grimm, s'impatientaient du ton d'oracle et du style trop souvent lourd des physiocrates, et ils les tournaient en ridicule. Grimm, plus hostile que Voltaire destiné à subir bientôt l'influence de Turgot, signalait en 1770, avec effroi, les progrès toujours croissants do « celte secte aussi arrogante qu'ennuyeuse, » et il se plaignait amèrement de l'hypocrisie du patriarche de Ferney qui, après avoir, dans sou Homme aux quarante écus, flagellé les économistes sur le dos de Mercier de la Rivière (l'auteur de Y Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques), «leur adresse maintenant, dit Grimm, de pompeux éloges, quoique nous sachions qu'il les méprise plus que jamais. » L'école de Quesnay était également attaquée par Mably, admirateur assez aveugle des vertus antiques pour s'arranger du communisme de Lycurgue. Il reprochait aux physiocrates, et leur fanatisme pour la propriété, et leur préoccupation exclusive des intérêts matériels, et leurs sympathies pour le pouvoir d'un seul. Mais le plus amusant des adversaires de la secte fut l'abbé Galiagi, qui entra en guerre contre elle au milieu d'une polémique très-vive suscitée en 1770, par le retrait de l'édit qui avait accordé en 1764 le libre commerce des blés à l'intérieur et à l'extérieur. Tous ceux qui ont quelque nolion de la vie de Paris au dix-huitième siècle connaissent cet abbé napolitain dont la taille ne dépassait pas quatre
LES EC>\i»MlSTK< E'I l.Kl liS \U\ \M< \IIU^ £,u
pieds et demi, à la fois si savant, si spirituel et m bouffon. Tout le monde a entendu parler do l'argument par lequel il confondit l'athéisme de Iiidor/H et de (T Holbach en leur prouvant que « les dés de la nataresont pipés, et qu'il y a lA-hatil un grand fripon qui se fait un jeu d*atlrapor les philoiophes. » Mais on a peut-être un peu oubli» ce tour de force accompli par un Italien écrivant on français sur un sujet (pu semble incompatible avec tout agrément (car il s'agit du commerce de* blés;, un véritable chef-d'œuvre de gaieté, do finesse, d'élégance facile et de verve aussi intarissable qu'originale.
Turgot lui-même , quoique très - opposé a la cause prohibitionniste que semblait défendre (in liani, fut séduit par ces amusants /Ji/ijor/ufs huj le commerce des blés : t Un tel livre, djt-j|f écrit avec cette élégance, cette légèreté de Ion, celle propriété, cette originalité d'expressions, el par un étranger, est un phénomène peut-être uni jue^1; * Et il cherche, parmi les économistes, lequel s<*rait en état de lutler contre Galiani, t Cela demande, ajoute-t-il, bien de l'art; les économiste* sont trop confiants pour combattre un si adroit ferrailleur; pour l'abbé Morellet. il ne faut pas qu'il y pense. » Il y pensa précisément, ainsi que l'abbé Baudeau ; tous deux s'escrimèrent en vain contre leur redou fable adversaire, el </alj?ifjj
'I) Œuvras '/<? Turff,t t. H. j, y»
i)i) LES MIRABEAU
resta maître du champ de bataille. Ce n'est pas que, pour le fond, son livre soit aussi clair qu'il est charmant dans la forme, et les écrivains de nos jours, qui, à l'instar de M. Louis Blanc, prétendraient s'appuyer sur ce livre pour repousser la liberté du commerce des blés, s'exposeraient, si l'abbé vivait encore, à le voir se moquer d'eux, comme il le lit de Suard, auquel il reproche de n'avoir pas bien lu entre les lignes. Il assure, dans sa correspondance, qu'il est plutôt pour que contre la liberté du commerce des blés; qu'il veut d'abord qu'on commence par assurer la libre circulation intérieure, et qu'ensuite la liberté d'exportation soit réglée par une sorte d'échelle mobile; en un mot, il plaide précisément pour ce qui existait encore en France il y a quelques années. Mais comme il se raillait très-agréablement des physiocrates, il eut les rieurs pour lui, et il put couronner son triomphe par une facétie que nous croyons devoir citer en l'empruntant à sa correspondance, parce que, sous le bouffon, toujours ingénieux, on distingue ici le numismate et le latiniste : « Je ne souscrirais, écrit-il à madame d'Epinay, à la statue de Voltaire qu'à charge de revanche. Il m'en faut élever une, à moi, dans ce beau rond de la nouvelle halle, à l'hôtel de Soissons. J'y serais à merveille au milieu des farines et des filles de Paris. J'aurais tout ce qu'il me faut pour la nourriture et pour la population, et Jes nouveaux philosophes (les physiocrates) n'en de-
LES ECONOMISTES ET LEUKS ADVERSAIHES ï!<îl
manderaient pas davantage. Je la veux colossale, pour cacher à la postérité ma taille. Le génie tutélaire de la France doit me couronner d'une couronne d'épis. J'aurai quatre magots enchaînés autour de mon piédestal, c'esfr-à-dire Dupont (de Nemours), la Rivière, Badaud et Ribaud (1) : deux abbçs, deux séculiers, cela fera un joli contraste et sera tout à fait pittoresque. Voici les inscriptions : sur le devant de la statue : Ferdinando Tvilicmio (2) (comme Scipion l'Africain), oh cives scrvatos, JEre conlato. Dans une couronne d'épis, aux côtés, la première : Tœdio Ephemeridum profligato ; la deuxième : Logomachia rurali dévida; la troisième : Œconomistis dcletis quircmpublicam obdormiebant. » Les Dialogues sur le commerce des blés nous offrent, d'ailleurs, l'occasion d'une remarque qui n'a été faite par personne, et qui nous est imposée à nous comme biographe du marquis de Mirabeau. C'est que Galiani, qui n'épargne guère les autres physiocrates, ne parle du principal disciple de Quesnay qu'avec l'accent de la considération. Le chevalier Zanobi, en qui l'abbé est personnifié, dit : t J'avoue que j'ai lu la Théorie de r Impôt, qui m'a paru un excellent ouvrage ; il m'a beaucoup appri#. — Le marquis (des Dialogues) intervient et répond : Vous faites donc casde7a Théorie de rimpçt fl Ce^ivrem'a pahi si "obsèur; que
(1) (Test1 ainsi qufll défigurait habituellement teè nomk do Tabbè Baudëatt et de I'âbbé RoûbaîrôJ . < ..
(2) A Ferdinand, l'homme dtft ÏAé& :: ' * ' ; '' >-, ^ >''■■
je n'y ai presque rien compris. — Le chevalier: Je n'en adopte pas toutes les idées, mais il y en a de bien vraies et de bien profondes. — Le marquis : Mais savez-vous que Fauteur est ami de ces écrivains dont vous dites tant de mal? — Le chevalier : Cela se peut. »
Le marquis de Mirabeau avait donc un^rôle assez prépondérant parmi les physiocrates pour être ménagé même par un adversaire aussi audacieux que Galiani. Tout en prodiguant sa prose au recueil qu'il appelle ses chères Ephémérides, l'auteur de lAmi dos hommes avait fondé, dès 1767, ces fameux mardis, parfois tournés en ridicule par Bachaumont ou Grimm, et dont le but était d'entretenir le feu sacré parmi les adeptes de la science, d'en augmenter le nombre et d'attirer à la doctrine les étrangers de distinction qui voyageaient à Paris : « Nous donnons, écrit-il le 16 juillet 1767, à son frère qui se trouvait en Provence, deux diners par semaine. Le mardi, ce sont les économistes, sorte de secte (1) fort renommée, dont je suis un des chefs. Là vient un concours de gens de mérite et de jeunes magnats, qui sont plus aisés à instruire que ceux qu'il faut convertir ; tu y verras pourtant des gens en ce genre de notre >àg&, comme le maréchal de Broglie, par '«pemfAev<|)ttîs ifde§ «treiQgeds; Eh ^qiimo^) oela
•i (*}tG'«sé'fcijqM» iioufttfcurpMiiûnpib tftafKi0ii»wjd99tfBitH"imême à son école une 'ifVftltâttfctfpiMiUft W j4<ttfrtoMIJr(l0gM~ saionrgônôralomonl cnmwMwtaftAffii..ii I .hiisnihiuM / p)
LK6 D1NEHS 1>L MAHDI 203
tourne au profit de l'humanité et me fait plus d'honneur que de dépense, car, comme nous nourrissons nos gens, il y a toujours un gros fond de dîner. Le vendredi, ce sont nos amis, c'est-àdire madame de Rochcfort, MM. de Nivernois, de Brancas, de Flamarens et autres. Celui-là est une plaisanterie habituelle ; ils y porlent du vin. » Dans la môme année, il écrit à un de ses gendres : « Nos mardis deviennent fort brillants et sont, par conséquent, très-utiles. Vous y auriez vu ce dernier, le maréchal de Broglie, le duc de la Rochefoucauld, et force jeunes notables. »
Le marquis maintint ces assemblées du mardi pendant bien des années ; il n'y renonça que sous l'influence du discrédit et de la ruine qui pesèrent à la fois sur sa vieillesse. Le dîner n'était, d'ailleurs, que le prétexte de ces réunions, et si Vêii s'en rapporte à un pamphlet, ..îfiçp.ntyu, ni^ très-curieux, rédigé et imprimé p*r:JMÂft*bea*,.e*i Hollande, contre seÉt^é^e'Ot'-doitifct^buftireiMtidei-
(e«r,ie.^anqW^i^-MijraI>MW a te .Utteftt d$ #e jclérnrig«'£s^nMeilemwiiavee totiteila mesquinerie èo^îbie) li)lfl ifihfc1, "ert teWnefete; bwy prttdigue
•7 . -Mi * î; tvr \ i\ # ..M, ',!•., ,.':.' . ■ .r '. i n .ii-. ; -, . ■ # Oi-V va san? dire mie celle pbliircantc rt flexion est de. Mira-
^1«élt«Mrfeutiwquto*'|^uUr«^^ *l
204 LES MIHABEAU
la science jusqu'à l'affadissement. » Après le dîner, en effet, on lisait des morceaux destinés aux Éphémérides, et on agitait toutes les questions économiques ou politiques à Tordre du jour. Il s'y passait quelquefois des incidents assez piquants. Par exemple, celui que le marquis de Mirabeau raconte dans une de ses lettres à J.-J. Rousseau.
Ayant rencontré, dit-il, dans une maison tierce, le pubiiciste Forbonnais (qu'il appelle le chef de nos antagonistes, et cela dans un moment où la bataille entre les physiocrates et Forbonnais était des plus vives), il avait abordé son adversaire en lui disant : Voudriez- vous faire une chose qui nous ferait honneur à tous deux? Cest de venir, demain, diner avec vos ennemis économiques, qui sont de fort honnêtes gens et fort gaillards ? 11 me dit qu'il était bien fâché, qu'il avait, ce jour-là, un travail avec un intendant. Point. C'est que le lendemain il arrive au milieu de rassemblée, aussi ahurie que si elle avait vu tomber M. Colbert. Les uns se crêtent, d'autres murmurent. Mon frère (le bailli) me mande, j'étais chez ma mère. J'entre, et, l'embrassant, je prends aussitôt par la main l'abbé Baudeau, qui est la meilleure créature du inonde, et leur dis, en riant, que j'ai voulu voir, comme Cicéron, si deux augures pouvaient se regarder sans rire. Forbonnais, qui a bien de l'esprit, répond qu'il n'est point augure, mais que monsieur en porte la robe. Chacun rit, et ma foi les bons avaient la larme à l'œil. Je montre à Forbonnais ma bibliothèque. On va à table; je fais en sorte qu'il soit auprès de M006 de Pailly, de M. d'Arnstein, votre compatriote, bonne et sage tète, et des gens de marque, toujours plus décents que les autres. Je garde à mon bout le petit peuple murmurant. On parla