‹ Les MirabeauChapitre 31 sur 36 · I. — DK LA PHILOSOPHIE MM rMWMMt · texte numérisé non relu

I. — DK LA PHILOSOPHIE MM rMWMMt

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révolutionnaires dans l'application que dans la théorie, ils n'hésitent pas à se poser comme les inventeurs d'une organisation sociale absolument nouvelle :

11 est un point, dit un des plus distingués d'entre eux, sur lequel on devrait convenir : c'est que jiisquUci Tordre social, s'il en existe un, nous a été inconnu, puisqu'on ne peut nous montrer sur l'administration des sociétés qu'une théorie incertaine, variable, incohérente, mêlée d'erreurs et de quelques vérités vagues et sans conséquence, puisque dans la pratique on ne trouve que des faits, des actes d'autorité qui ne sont appuyés sur aucuns principes certains, des décisions momentanées, contradictoires et adaptées aux circonstances.

Cependant, s'il existe un ordre social donné par la nature, il doit être simple, constant, invariable, nécessaire et susceptible d'être connu avec évidence, (ta Trosne, de l'Ordre social, série de discours publiés en 1717, p. 314.)

C'est précisément cet ordre social complet donné parla nature et inconnu avant eux que les disciples de Quesnay prétendent avoir découvert.

Si Ton veut achever de se convaincre qu'ils sont bien loin de n'avoir en vue que l'étude des sources de la richesse, il suffit de lire le programme qui fut placé en tète du premier. numéro des Éphémcridcs, de janvier 1767, lorsque ce recueil transformé devint l'organe officiel de l'école de Quesnay. Le marquis de Mirabeau vient de nous parler de ce programme (qualifié à

tort par lui préliminaire, et qui, en réalité, est intitulé avertissement) , comme étant le chefd'œuvre de l'abbé Baudeau, qui avait été chargé de le rédiger. Dupont, de Nemours, nous apprend, de son côté, que cette déclaration de principes fut approuvée et admirée par toute l'école.

Nous devons en conclure que le morceau dont il s'agit a dû être soumis à l'inspection attentive de Quesnay lui-même, quoique ce dernier y soit qualifié le « Confucius de l'Europe, • C'est donc la physiocratie en personne qui va nous dire quels sont les problèmes qu'elle aspire à résoudre, et c'est par l'énoncé de ces divers problèmes que le programme de 1767 débute assez brusquement (les mots soulignés le sont dans le texte) :

Quelles sont, dit l'organe des physiocrates , les lois physiques nécessaires et invariables, qui forment l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain, le plus favorable à la perpétuité, à la multiplication de notre espèce, le plus capable d'assurer et d'augmenter les jouissances utiles et agréables qui font la félicité des hommes?

Quelles sont les règles primitives de toute action raisonnable, évidemment dérivées de cet ordre naturel et physique le plus avantageux à l'humanité, qui prescrivent à l'homme comment il doit concourir au maintien de l'ordre ; comment il peut en profiter, et qui, déterminant ainsi, avec évidence, les devoirs et les droits de chacun, forment le code de loi naturelle ou l'ordre moral, évidemment le plus avantageux au genre humain ?

Craignant que la prose de l'abbé Baudeau,

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trop admirée par ses confrères, ne paraisse un peu lourde au public de nos jours, nous arrêterons ici notre citation textuelle, en nous contentant de résumer la continuation du programme. L'auteur se demande ensuite quel est Yordre social qui se déduit de cet ordre moral fondé luimême sur Yordre physique, le plus avantageux à l'humanité. Il pose la môme question pour Tordre politique, qu'il s'agit de déduire des vrais principes de Tordre social; et, enfin, passant à Tordre international, il le déclare également fondé sur Yordre physique « d'où naît, dit-il, le droit des gens, destiné à former de tous les peuples une seule famille, et une grande société de tout le genre humain ; » et il ajoute t que le développement et la solution de ces grandes et sublimes questions forment les sciences morales et politiques, les plus utiles et les plus augustes des connaissances philosophiques. » On voit que jusqu'ici la question spécialement économique n'est pas môme indiquée dans la première partie de ce programme; nous allons toutefois la rencontrer dans la seconde, sous une forme aussi bizarre que prépondérante. Mais il faut d'abord expliquer ce qu'entendent les physiocrates par cet ordre physique, dont ils parlent sans cesse, et qui, suivant eux, est la base de Tordre moral, social, politique et international. A les voir s'appuyer si souvent sur les lois physiques de la nature : t boussole infaillible, qui donne, disent-ils* toute la science

DE LA PHILOSOPHIE DUS PHYSIOCHATES Ml

de la vie humaine, » on serait tenlé de les confondre avec les matérialistes de leur temps et de les considérer comme les ancêtres de nos positivistes actuels, qui, avec plus de science que leurs devanciers du xviii9 siècle, n'en repoussent pas moins comme eux toute idée d'une cause première, et ne veulent tenir compte dans leurs spéculations que de la matière, de ses forces et de ses propriétés. Ce serait cependant une grave erreur que d'attribuer aux physiocrates des opinions matérialistes. Ils sont tous sans exception des déistes trèsprononcés.

Quesnay ne parle jamais des lois de Yordre physique, sans rendre hommage t à l'Être suprême qui, dit-il, les a instituées, » Mercier de La Rivière dans son livre sur Yordre essentiel des sociétés politiques, et le Trosne dans l'ouvrage rque nous venons de citer, s'accordent à dire presque dans les mêmes termes que t l'étude de Tordre naturel ou physique ramène continuellement l'homme à Dieu et le met à portée dé* connaître de plus en plus él d'admirer sa sagesse et sa bonté dans l'économie des lois qu'il a données au genre humain. »

On se rappelle que le marquis de Mirabeau se glorifiait tout à l'heure de n'avoir jamais laissé pénétrer dans les Éplwmérides « ce vilain et odieux philosophisDic. » (Il entend évidemment par ce mot toute philosophie ayant des tendances matérialistes.) Quant à lui non-seulement il dé-

clare dans son livre des Devoirs : « Que l'athéisme n'est qu'une platitude de l'orgueil humain désœuvré, » mais, dans ce même ouvrage où il traite successivement des devoirs de l'homme, du citoyen, du propriétaire, du notable, du prince, il entreprend d'exposer les devoirs de l'homme envers Dieu. Sa théologie est à la vérité assez sin* gulière, il reconnaît c que l'homme doit tout à Dieu son auteur; la vie d'abord et tout ce qui la compose et la perpétue, mais il ajoute que Dieu n'ayant pas besoin que nous lui rendions les avances qu'il nous a faites, ne nous demande que de les faire profiter, » 6t comme il y a dans cet ouvrage dialogué un interlocuteur qui se récrie en disant : « Vous bornez donc les devoirs de l'homme envers Dieu à celui de travailler pour son profit personnel? « Oui, répond le marquis, mais pour son profit bien entendu, » et il part de là pour tracer avec plus d'abondance que de netteté le plan d'une religion physiocratique et utilitaire qu'il s'efforce de concilier avec les préceptes du christianisme (1).

Mais si les Phvsiocrates différent notablement des positivistes, en revanche ils sont, dans une partie de leur système, les devanciers incontes-

(1) L<\s Devoirs pages 201 à 263. Ce livre anonyme, dont nous avons dt'-jà «lit un mot à la fin du premier volume, n'est pas le moins confus des ouvrages du marquis de Mirabeau. Il déclare lui-même dans sa préface, qu'il l'a rédigé « dans un temps où il était accablé de chagrins et de malheurs; c'est-à-dire en 1776 au plus fort de. relte lutte impitoyable des deux parts, qu'il sou-

tables des Benthamistes et de tous les philosophes qui de nos jours essaient de substituer à l'idée du devoir imposé à la conscience, soit par la morale religieuse, soit par la morale rationnelle, soit par Faction combinée de ces deux morales qui n'ont rien d'incompatible, les calculs de l'intérêt personnel éclairé et rectifié par la connaissance de ses rapports avec l'intérêt général.

Quoiqu'ils respectent la morale religieuse plus que la morale rationnelle, les Physiocrates n'hésitent pas, de môme que les Benthamistes, à les déclarer toutes deux insuffisantes à cause de leur caractère trop métaphysique. Dans le môme traité des Devoirs dont nous venons de parler, le marquis de Mirabeau, reconnaît les services rendus par l'instruction religieuse.

Elle a, dit-il, (dans un passage que nous abrégeons un peu,) civilisé les peuples, banni ou relégué dans l'ombre les vices brutaux, fondé les hautes espérances, élevé les âmes privilégiées jusqu'à la connaissance et l'amour de leur auteur; mais cette instruction n'a pu préserver les sociétés contre les abus, les divisions et les catastrophes, parce qu'elle n'associa jamais l'homme charnel et qui ne peut s'empêcher de l'être à l'homme

tenait contre sa femme, son flls aîné et nue de ses filles et qv, nous exposerons bientôt. U ajouts qne c'est j*ot faire divers*» à ses tristes pensées et ne p*s perdre U UU qu'A s'est imy/& ce travail sur les devoirs. Mais quoique roovrafje missjffl' vivent de clarté et de suite, il y a des fort** Mfe*«»*V* wi Ton voit souvent aux prises raristoerate et k is^tû^jrsU J* conservateur et le novateur.

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spirituel. Il s* agit aujourd'hui de faire que l'intérêt personnel et physique de chaque homme devienne le lien des hommes entr'eux et le mobile de tous leurs rapports. On sait assez que cet intérêt personnel, s'il n'est éclairé est la pomme do discorde qui sépare les hommes et les rend ennemis les uns des autres. Toute la sience législative et politique, tout le grand œuvre des amis des hommes, consiste donc à les éclairer tous sur la nature de cet intérêt personnel, sur les principes qui l'établissent sur les conséquences qui retendent et le lient aux autres intérêts, et par suite à l'intérêt général, et enfin sur le point de réunion auquel tous les intérêts humains aboutissent : « des Devoirs, pages 85 et 37. •

De son côté, l'abbé Bandeau dans son introduction à la Philosophie économique (recueil Daire, page 818), résume la doctrine morale des Physiocrates en ces tonnes :

1° Désirer sa conservation, son bien être, c'est l'attrait naturel de tous les hommes ; 2° pourvoir à cette conserservation, à ce bien-être, c'est le devoir naturel de tous les hommes; 8° pour que tous les hommes puissent suivre cet attrait et remplir ce devoir naturel de mieux en mieux, autant qu'il est possible, il faut nécessairement deux conditions : la première, que nul homme n'opère jamais sa conservation et son bien-être, en empêchant la conservation et le bien -être d'autres hommes: la seconde, que tout homme opère le plus qu'il est possible sa conservation et son bien-être, en procurant la conservation o[ le bien-être de quelques autres hommes. Ces trois vérités indubitables renferment la loi naturelle, l'ordre social, le droit des gens ; c'est une illusion très-absurde et très-dangereuse de les chercher ailleurs »

Ainsi, d'après l'abbé physiocrale, Thoijime moral n'a pas d'autre principe d'action que le désir de sa conservation et de son bien-être, et si son égoisrae peut être réglé, c'est uniquement par un calcul intéressé, c'est-à-dire en vue de se satisfaire de mieux en mieux. Pour ne laisser aucun doute sur ce côté utilitaire de la doctrine morale des Physiocrates, passé sous silence par plusieurs écrivains de nos jours, qui ont parlé de l'école de Quesnay, citons encore un court passage des Ephémérides de 1767 (t. II, page 118), où il est dit que la philosophie morale a fait fausse route, c qu'au lieu de se perdre dans les abstractions de la métaphysique dans les idées de l'être infini, dans les replis du coeur humain, elle devait prendre pour base unique de toutes ses recherches ce problème si fécond et si satisfaisant : comment chaque membre de la société peut-il se faire à à lui-même le meilleur sort possible en concourant infailliblement et nécessairement au bien général. »

N'est-ce pas là exactement le problème posé plus tard par Bentham et ses disciples, c faire que chacun en suivant avec intelligence l'impulsion de son intérêt particulier contribue à produire le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible. On a dit souvent que Bentham avait puisé ses doctrines dans l'ouvrage de Y Esprit d'Helvétius, mais l'épicuréïsme superficiel et immoral de cet ouvrage dont l'auteur smnbfc,

comme Ta dit Turgot, continuellement occupé à prouver que les hommes n'ont pas d'intérêt à être honnêtes gens, tandis que la thèse contraire est à la fois celle des Physiocrates et celle de Bentham, nous autorise à penser que cette partie de la doctrine physiocratique a exercé plus d'influence sur l'esprit du célèbre moraliste anglais que l'ouvrage d'Helvétius. Il est nécessaire cependant de signaler deux différences importantes entre la morale des Physiocrates et celle des Benthamistes.

Ces derniers, pour atteindre leur but qui est de perfectionner Fégoîsme, se livrent à des calculs plus ou moins ingénieux d'arithmétique morale ; ils classent les différentes sortes de plaisirs ou de peines suivant leur nature, leur intensité, leur durée, ou bien ils analysent les conséquences diverses que peut entraîner l'intérêt personnel selon qu'il s'adapte ou ne s'adapte pas à l'intérêt général de manière à ce que l'homme soit dressé par l'éducation à devenir, comme l'a dit un des plus éminents disciples de Bentham, M. Stuart Mi 11, c aussi absolument impartial entre son propre • bonheur et celui des autres qu'un spectateur désintéressé et bienveillant, as strictly impartial between bis own happiness and that of otbers aa a disinteréssed and benevolent spectator. (Utilita* rianism, page 24.)

Les Physiocrates veulent aussi, comme nous le Verrons, que l'instruction intervienne pans cesse pour éclairer chaque homme sur l'identité de son

intérêt particulier avec celui J 'autrui. Mais celte instruction repose tout entière sur un principe que les Benthamistes n'ont point adopté, tandis que les Physiocrates le considèrent comme le plus efficace de tous, et c'est précisément cet ordre physique dont il est temps de parler, qui le leur fournit.

On se tromperait si Ton croyait qu'en invoquant souvent ces deux mots sacramentels, les disciples de Quesnay les appliquent indistinctement à toutes les lois et à tous les phénomènes de la nature. Pour extraire une règle morale et sociale d'une loi physique, Quesnay et son école s'attachent à celle de ces lois qui semblent le moins étrangère à l'homme et le plus en rapport avec sa destination terrestre, et voilà pourquoi dans le programme cité plus haut l'abbé Baudeau parle de l'ordre naturel et physique le plus avantageux au genre humain, le plus favorable à la perpétuité, à la multiplication de notre espèce. Voilà pourquoi le maître lui-même, Quesnay, quand il énonce les rapports de la loi physique et de la loi morale, s'exprime en ces termes (recueil Daire, page 52) : c On entend ici par loi physique le cours réglé de tout événement physique de l'ordre naturel le plus avantageux au genre humain; on entend ici par loi morale la règle de toute action humaine de l'ordre moral conforme à l'ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain. »

pables toutes les règles de Tordre, et toutes leurs conséquences. »

Nous pourrions donc dès à présent entrer dans l'analyse de la doctrine spécialement économique par laquelle les Physiocrates sont surtout connus, mais il y a encore dans leur doctrine philosophique et morale une nuance qu'il importe de signaler et qui les sépare des Benthamistes. Ceuxci plus conséquents que les disciples de Quesnay, après avoir emprunté d'eux leur point de départ utilitaire, sont naturellements conduits à ne reconnaître qu'une justice relative et subordonnée à l'utilité sociale, tandis que les Physiocrates prétendent concilier le principe de l'intérêt bien entendu avec qu'ils appellent la justice par essence; c'est-à-dire la justice absolue et supérieure à la société elle-même.

Dans son opuscule sur le droit naturel, Quesnay définit la justice, comme le pourrait faire un de ces métaphysiciens dont son école dédaigne et récuse l'autorité, car il dit que c'est c une régie naturelle et souveraine reconnue par les lumières de la raison, qui détermine évidemment ce qui appartient à soi-même ou à un autre », et il entreprend d'appliquer cette règle à l'examen des droits et des devoirs de l'homme à l'état de nature; c'est-à-dire avant l'établissement des sociétés. Ce travail sur le droit naturel, trop vanté par les disciples du docteur, se ressent de la difficulté d'un sujet qui prête aisément aux assertions

vagues et arbitraires. L'auteur donne lui-même une idée de cette difficulté en débutant par citer neuf définitions du droit naturel fournies par divers philosophes ou légistes, qui se contrarient toutes les unes les autres et en disant de chacune d'elles, elle est vraie, mais elle ne Test pas relativement à tous les cas. Nous doutons que la sienne ait résolu le problème et qu'elle échappe absolument à toute objection (1).

L'originalité de ce travail ne consiste donc pas à notre avis, dans les définitions, mais bien plutôt dans l'idée générale qui Ta inspiré et qui le distingue de la plupart des . spéculations sur la môme matière. Avant Quesnay, les philosophes qui traitaient du droit naturel le considéraient presque tous comme destiné avant tout à être restreint par le droit social. C'était l'opinion de Montesquieu quand il disait que : « les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle pour vivre sous les lois politiques, comme ils ont renoncé à la communauté naturelle des biens pour vivre sous des lois civiles. » C'était l'opinion de Locke, et encore plu scelle de J. J. Rousseau, qui

(1) La voici : « Chacun a le droit naturel de faire usage avec reconnaissance (Quesnay n'ajoute pas ici envers l'auteur de la nature parce qu'il vient d'employer le mot dans la phrase précédente) de toutes les facultés qui lui ont été départies par la nature, dans les circonstances où elle l'a placé, sous la condition de ne nuire ni à soi-même ni aux autres ; condition sans laquelle personne ne serait assuré de conserver l'usage de ses facultés ou la jouissance de son droit naturel. (Daire, page 48.

copiait Locke en le forçant et qui, comme chacun le sait, basait son contrat social sur l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté.

Quesnay se place à un point de vue diamétralement opposé ; il soutient que dans cet état qu'on nomme l'état de la nature, l'homme a toujours eu des droits inhérents à sa qualité d'être libre et doué de raison, et qu'en entrant dans l'état social, il a eu pour but , non pas de diminuer et d'affaiblir, mais au contraire d'étendre et de consolider ses droits naturels, que par conséquent la propriété de sa personne sans laquelle il n'aurait pu pourvoir à sa conservation, c'est-à-dire sa liberté, la propriété des choses acquises par son travail et ses recherches, c'est-à-dire sa propriété mobilière, et enfin sa propriété foncière elle-même qui, suivant Quesnay est antérieure à l'état social, constituent des droits naturels absolus, fondés sur la justice par essence et qui échappent a l'empire arbitraire et variable des législations. Il va sans dire que chacun de ces droits a pour corrélatif le devoir égalemant naturel et absolu imposé à l'homme de respecter la liberté d'autrui. Cette thèse qui refuse au pouvoir social lui-même la faculté de porter atteinte à un certain nombre de droits absolus et primordiaux, Quesnay n'a fait que l'indiquer dans l'opuscule dont nous parlons. Mais ses disciples Font développée sous toutes les formes, on la rencontre également chez Dupont

de Nemours, l'abbé Baudeau, Mercier de la Rivière, Mirabeau, Le Trosne et Turgot :

Les lois de la liberté et de la propriété mobilière et foncière, dit Le Trosne, sont des lois primitives essentielles, fondamentales de la société humaine, lois parfaitement conformes à la nature do l'homme, à ses besoins et aux lois delà reproduction. L'ordre civil, qui n'est que d'institution secondaire, n'a aucun pouvoir sur ces lois : ee n'est pas lui qui les a établies ; leur infraction ou leur observation constitue, indépendamment de lui, la moralité des actions sociales, et décide du bonheur ou du malheur des hommes réunis. Elles gouvernaient les rapports qu'ils avaient entre eux antérieurement à rétablissement des sociétés civiles; elles doivent les gouverner de même dans ce nouvel état ; car elles ne dérivent ni d'une convention libre et révocable, ni d'une conoession particulière, ni d'aucune autorité humaine: elles renferment la justice par essence ; elles ont été données par le souverain législateur au plus parfait ouvrage sorti de tes mains. (De F ordre social, page 38).

En répandant partout cette idée qui constitue un des points saillants de leur doctrine, les disciples de Quesnay influèrent incontestablement sur l'esprit de la Révolution à son début. Ce n'est point à J.-J. Rousseau, partisan de l'omnipotence de l'État, ce n'est pas même à Montesquieu qui, quoique défenseur de la propriété, la considère cependant comme fondée sur les lois civile*, c'est surtout aux Physiocrates que doit être attribué, comme le remarque justement M, de l>a-

vergne, l'article 2 de la Déclaration des droits qui précède la Constitution de 1791 et qui établit comme des droits naturels, imprescriptibles de l'homme, et par conséquent supérieurs aux lois sociales la liberté, la propriété, la sûreté (1).

Mais de ce que les physiocrates, moins conséquents que les Benthamistes, après avoir proclamé par la plume de l'abbé Baudeau que « le premier devoir de l'homme est de pourvoir à sa conservation et à son bien-être », refusent de subordonner la question de justice à la question d'utilité sociale. Faut-il en conclure avec le plus fervent admirateur qu'ils aient gardé de nos jours, avec M. Daire, qu'ils ont t inventé la morale sociale et établi par l'étude des lois mêmes de la nature la doctrine aussi neuve que salutaire pour le monde de la concordance rigoureuse du juste avec rutile. »

Pour résoudre un problème il ne suffît pas de le présenter tour à tour par ses deux termes opposés, d'invoquer tour à tour l'intérêt personnel et la justice par essence, il faut encore trouver un critérium du bien et du mal qui rende l'homme capable de concilier sans difficulté son intérêt particulier avec cette justice absolue.

(1) En revanche nous montrerons plus loin que l'article 16 de cotte même Déclaration des droits qui impose la séparation des pouvoirs est essentiellement contraire à la doctrine politique des physiocrates.

DE LA PHILOSOPIHE DES PHYtf 10CRATKS SOI

Il est incontestable que si l'on se place sur le terrain de la vérité abstraite, il n'y a pas d'incompatibilité entre le juste et l'utile, car on ne peut pas dire que le juste soit nuisible et que l'utile par lui-même soit injuste. Il n'en est pas moins vrai qu'en fait, ces deux principes, ou si l'on veut ces deux sentiments, agissent sur nous d'une manière très-différente, et que l'un est le correctif . naturel de l'autre. Pour prendre le parti qui nous paraît le plus conforme à notre utilité, nous n'avons besoin que de nous abandonner à notre instinct, mais quand il s'agit de savoir si l'acte que nous voulons accomplir est juste ou injuste, c'est notre conscience plus ou moins éclairée qui intervient, et qui nous oppose une obligation morale plus ou moins reconnue par tout être raisonnable, en vertu de laquelle il ne nous est pas permis de commettre une injustice pour recueillir un profit. Or, sous prétexte que celte obligation morale est variable suivant les individus, plus forte chez les uns, plus faible chez les autres, nulle chez plusieurs, qu'elle est plus ou moins discutable suivant les circonstances, et qu'elle est souvent éludée ou violée, les Physiocrates, et après eux tous les philosophes utilitaires, au lieu de chercher à la rendre plus claire, plus précise, plus universelle, plus impérative, ont imaginé de l'expulser des consciences et de la remplacer par un calcul d'intérêt bien entendu, en vertu duquel chacun sera conduit à pratiquer la justice envers

son semblable, parce qu'il y trouvera évidemment et toujours son profit personnel.

Or, outre que cette évidence est encore à établir, si Ton juge de la valeur d'une doctrine par ses effets, il ne nous paraît pas que le triomphe, dans le domaine philosophique de la justice intéressée sur la justice moralement obligatoire, ait eu pour résultat de rendre les hommes plus équitables dans leurs transactions réciproques. On peut soutenir, que le progrés est sensible sur d'autres points, mais il ne Test pas dans la sphère morale des scrupules de probité, et Fart de tirer, comme Ton dit vulgairement, la couverture à soi, n'a jamais été plus cultivé qu'aujourd'hui.

Cependant voilà plus d'un siècle que le principal disciple de Quesnay, le marquis de Mirabeau, dans ses dialogues intitulés : Les Economiques, publiés en 1771 (T. IV, p. 498) n'hésitait pas à annoncer que : « la science économique avait pour but de démontrer à tous les hommes qu'il n'est point d'état, point de position, où le parti le plus honnête et le plus juste ne soit visiblement \eplus profitable, dès le jour, dès T instant même, et le mieux calculé. » Si le devoir pouvait ainsi se confondre absolument, manifestement et toujours avec l'intérêt, tous les hommes seraient également vertueux, sans avoir d'ailleurs aucun mérite à l'être, mais il faudrait changer la nature humaine.

La doctrine morale des Physioôrates nous sem-

ble donc encore plus chimérique que celles des Benthamistes, car outre qu'ils parlent à la fois au nom de l'intérêt personnel et au nom delà justice absolue, ils prétendent ramener ces deux principes à l'identité, en vertu, d'une science qui ne règle que les intérêts, car, c'est cette fameuse loi de la production et de la consommation des subsistances, c'est le tableau où elle est résumée, c'est en un mot la science économique proprement dite, qui, suivant les disciples de Quesnay, résout non-seulement toutes les questions qui sont de son ressort, mais encore tous les problèmes d'ordre moral et social.

On a lu au chapitre XV de cet ouvrage le bizarre discours en l'honneur de Quesnay où le marquis de Mirabeau oppose à la morale du Ciel (la morale religieuse) « qui ne rassasie, dit-il, que les âmes privilégiées » la morale du produit net qui en assurant le bonheur matériel des hommes les ramènera vers Dieu, on l'a entendu proclamer « que tout tenait pour l'espèce humaine au calcul et à la distinction des avances et du produit net, et que du jour où tous les hommes entendront ce calcul, tous connaîtront leurs droits et leurs devoirs, Yidentité de tous les intérêts humains et Y unité du point central où tous se réunissent. »

Quoique le marquis soit celui des Physiocrates qui a, peut-être, le plus abusé de cette prétendue connexion intime entre les phénomènes éco-

nomiques, la loi morale, et l'organisation sociale et politique, on retrouve pourtant la même idée chez tous les autres. Il en résulté que, même pour faire comprendre au lecteur cette partie plus ou moins fantastique du système, comme elle est empruntée à la partie la plus judicieuse, il faut maintenant exposer celle-ci, et montrer en quoi consiste la doctrine qui a valu à Quesnay le titre de fondateur d'une science nouvelle, sauf à revenir ensuite sur les conséquences souvent étranges, obscures et arbitraires que les disciples ont tirées de l'économisme en l'appliquant à tous les rapports des hommes entre eux.

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