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II. — LES PHYSIOCRATBS CONSIDÉRÉS COMME ÉCONOMISTES

La doctrine économique de Quesnay et de ses disciples a pour base une idée juste, quoiqu' exagérée par le célèbre docteur. Avant Quesnay, et sous l'influence d'une Ecole de financiers et d'hommes d'affaires, qualifiée plus tard, Ecole mercantile , les esprits s'étaient de plus en plus habitués à confondre la richesse avec la monnaie qui n'en est que la représentation conventionnelle. Tirer de l'étranger plus d'or et plus d'argent qu'on tie lui en envoyait , c'est-à-dire avoir pour soi ce qu'on appelait la balance du corntnerce, empêcher l'exportation des matières premières, afin de les réserverpour la main-d'œuvre

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de nos ouvriers, et l'importation de tous objets manufacturés par l'étranger, afin de recevoir de lui, non des produits, mais de l'argent, tel était l'idéal des économistes antérieurs aux physiocrates. Ce système était fécond en mesures aussi funestes à l'agriculture qu'il sacrifiait, qu'à l'industrie manufacturière et commerciale qu'il semblait vouloir favoriser et qu'il entravait.

« (Juand le roseau, » dit Adam Smith, « est trop courbé d'un côté, il faut, pour le redresser, le courber autant de l'autre.» C'est ce que firent Quesnay et ses disciples. Considérant que la terre seule produit chaque année de nouvelles matières consommables, ils refusèrent, non-seulement aux métaux précieux, qui n'étaient à leurs yeux que des instruments d'échange, mais à toute autre industrie qu'à l'industrie agricole, la faculté d'augmenter la richesse du pays . S'appuyant sur ce fait, que toute la partie de la nation qui n'est pas employée à la culture du sol, ne subsiste que sur l'excédant de produits que la terre donne chaque année, après déduction des frais de culture et res* titution des avances, ils appelèrent cet excédant le produit net, et ils déclarèrent que la Société n'avait pas d'autre revenu disponible.

Suivant eux, le travail des manufacturiers, des

négociants, des artisans ne représentant jamais

que lours frais de main-d'œuvre ou de transport,

et leurs consommations ne donnait point de pro~

duit net. C'était là une erreur de fait, fondée sur une distinction arbitraire entre un excédant en produits naturels et un excédant en produits manufacturés, en marchandises ou en capitaux. Dans leur préoccupation exclusive de la valeur matérielle des choses, Quesnay et ses disciples méconnaissaient absolument la valeur en usage, que le travail de l'homme ajoute aux productions de la nature, ainsi que la plus-value qui s'attache nécessairement à un produit naturel, par le seul fait qu'il est mis à la portée du consommateur. Pour eux, la toison d'un mouton transformée en clrap, un tronc d'arbre changé en charrue, un petit morceau de fer brut devenu de l'acier et travaillé de manière à fournir un mouvement de montre, ne constituaient point la production d'une valeur nouvelle, dès que la matière façonnée n'avait reçu aucun accroissement. « Façonner et produire sont deux, disaient-ils sans cesse; celui qui façonne les matières brutes ne travaille pas immédiatement à leur reproduction > et ils s'ingéniaient en subtilités pour établir une ligne de démarcation tranchée entre des industries solidaires qui, en réalité, se touchent par tous les points. Qu'importe, en effet, que l'artisan, le manufacturier ou le négociant, qui fournissent à l'agriculteur ses instruments de travail, ses vêtements, son habitation, se? meubles, souvent ses engrais, ses moyens de communication et d'échange, ne travaillent pas directement à la repro-

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duction des subsistances, dès qu'ils y travaillent indirectement?

Si les physiocrates s'étaient contentés de dire que t dans un pays fertile, l'agriculture est le principal élément de la richesse publique, et que l'État doit se préoccuper constamment de sa prospérité» ils auraient eu raison; mais, probablement, ils n'auraient point constitué une secte qui attirait d'autant plus l'attention qu'elle était, sincèrement d'ailleurs, plus systématique et plus exclusive.

C'est pour fournir à ses disciples une sorte de formule de ralliement, que Quesnay entreprit de renfermer dans un tableau en trois colonnes, et d'exprimer par des chiffres la loi qui, suivant lui, présidait à la création, à la reproduction de la seule richesse qu'il reconnut, et à sa répartition annuelle entre les trois classes distinctes dont il composait la Société. En tête de la première colonne figurait la classe qu'il qualifiait, productive, comprenant tous les hommes, fermiers ou laboureurs, employés à la culture du sol. En tête de la seconde il inscrivit la classe des propriétaires fonciers, les seuls vrais propriétaires suivant la théorie physiocratique, en y adjoignant le souverain, non pas comme propriétaire particulier, mais comme ayant à prélever l'impôt sur le produit net de la culture ; il y ajouta également les décimateurs, c est-à-dire les ministres de la religion, qui alors prélevaient la dîme. La troisième colonne était consacrée à la classe que l'ori-

ginal docteur qualifiait sans hésiter, classe stérile, et qui, pour employer ses propres expressions, c était formée de tous les citoyens occupés à « d'autres travaux et à d'autres service que ceux t de l'agriculture ». Cette classe stérile comprenait donc aussi bien les artisans, les manufacturiers, les négociants, que les avocats, les médecins ou les artistes.

On se récria beaucoup contre une qualification si désobligeante, infligée à tant de professions utiles. A cela les physiocrates répondaient par la plume de l'abbé Baudeau (Recueil Daire p. 868), c que le mot ne signifiait point classe inutile, mais seulement classe non productive, qui ne travaille pas immédiatement à multiplier les productions naturelles » , et ils le maintenaient.

Les trois classes ainsi qualifiées et rangées en ligne, il s'agissait de déterminer, d'abord, comment devait se dégager, du produit total annuel de la culture, le produit net ; ensuite, quelle part chacune des trois classes devait recevoir dans ce produit net, et quel versement chacune d'elles devait faire à l'autre, le tout sous peine de compromettre la reproduction générale des subsistances! etf par suite, la prospérité de la nation»

Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, nous ne citerons ici qu'un seul exemple des divers calculs auxquels se livrait le chef des physiocrates, dans ce fameux tableau économique

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dont on a tant parlé, qu'il nous faut bien essayer d'en donner une idée. Quesnay prenait pour base l'hypothèse que la France entière fournissait une production annuelle brute, tant en subsistances qu'en matières premières, qu'il évaluait à cinq milliards. Il décidait ensuite que, sur ces cinq milliards, trois devaient être prélevés par la classe productive, à raison de deux millards, représentant les avances annuelles faites à la terre, par cette classe, en frais d'exploitation ; plus un milliard représentant l'intérêt des avances primitives, c'est-à-dire du capital fixe engagé dans la culture. Les deux milliards restants constituaient le produit net, c'est-à-dire la rente foncière appartenant à la classe propriétaire. Dans ce premier calcul, le doeteur, laissant de côté la question de l'impôt, sur laquelle nous reviendrons, décidait que la classe propriétaire devait dépenser un milliard en achats de subsistances à la classe productive ou agricole, et un milliard en achats d'ouvrages de main-d'œuvre à la classe dite stérile, on, pour parler plus clairement, à la classe industrielle. De son côté, la classe agricole devait acheter sur ses reprises, à cette même classe industrielle, un milliard de produits manufacturés; et les deux milliards reçus par la classe industrielle étaient ensuite reversés par elle sur la classe productive ou agricole, moitié en achats de subsistances, moitié en achats de matières premières. Ainsi devait, d'après Quesnay se répartir,

se reverser d'une classe à l'autre, le revenu total de la nation, si Ton voulait' obtenir pour l'année suivante une reproduction égale de ce même revenu.

Ce tableau se subdivisait en plusieurs autres, formant toujours trois colonnes et représentant, par des chiffres et des lignes ponctuées, les résultats de la bonne ou de la mauvaise distribution des dépenses entre les trois classes, de la quotité suffisante ou insuffisante des avances annuelles, pour la prospérité ou le dépérissement de la culture. Ces diverses combinaisons de chiffres que les disciples de Quesnay acceptaient comme autant d'axiomes, péchaient par la base; car, sauf l'hypothèse d'un produit total déterminé, qui pouvait être acceptée comme hypothèse, tous les calculs faits sur ce produit total auraient dû être justifiés et ils ne l'étaient pas. Turgot lui-même, plus indépendant de Quesnay que les autres physiocrates faisait remarquer avec raison, qu'il n'était nullement prouvé que deux milliards d'avances annuelles donnassent une production totale de cinq milliards, et que cette proportion de deux à cinq était impossible à établir en raison même de l'extrême diversité et inégalité des terres au point de vue de la fertilité, et que même tout rapport entre les avances annuelles et le produit total ne pouvait pas être rigoureusement proportionnel, attendu que les avances agricoles poussées au delà d'une certaine limite n'augmentaient plus

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