LE MARQUIS DE MIRABEAU ET LES INTENDANTS
police dans le comté, et tous tenus de posséder une fortune territoriale suffisante pour leur permettre d'exercer leurs fonctions gratuitement, en ayant seulement sous leurs ordres des agents d'exécution salariés. Gomment cette organisation qui subsiste encore chez nos voisins, et en vertu de laquelle les notables de chaque province, à la fois administrateurs et juges, dirigent, sans salaire et dans Tunique intérêt de leur considération, presque toutes les affaires de la province, a-t-elle pu se maintenir si longtemps à côté de la France, sans inspirer à notre aristocratie l'ambition d'échanger, soit de vains privilèges, soit des immunités iniques, dont nous dirons un mot tout à l'heure, contre la suprématie légitime qui s'attache naturellement à ceux qui rendent le plus de services à leurs concitoyens?
Ce n'est pas en quelques pages qu'on pourrait exposer les causes qui ont fait aux classes supérieures dans les deux pays des destinées si différentes. Nous devons nous contenter ici de signaler une des principales, qui nous ramènera au manuscrit du marquis de Mirabeau. Au moment où Richelieu venait de dompter la turbulence égoïste et factieuse des grands de l'État, rien ne prouve, suivant nous, que l'aristocratie française, quoique trop habituée à n'estimer d'autre carrière que celle des armes, eût été incapable de comprendre qu'il serait profitable et honorable pour elle de prendre une part directe et active à Tadmi-
nistrationdupays. L'ancienne institution aristocratique des gouverneurs de Provinces, ducs et pairs et nommés à vie, existait encore ; or ce représentant du roi, dont les attributions se rapprochaient plus ou moins de celles du lord- lieutenant en Angleterre, aurait pu, comme ce dernier, grouper autour de lui la noblesse de chaque province et la faire concourir avec lui, par la délégation et sous l'autorité du souverain, au gouvernement effectif de la Province ; mais le genre d'obéissance que Richelieu devait attendre d'un corps administratif ainsi constitué, n'était pas celui qui convenait à un esprit, formé en quelque sorte par la nature pour l'exercice du pouvoir absolu. Le fameux ministre n'eut donc rien de plus pressé que d'exclure l'aristocratie du gouvernement des Provinces, par l'ingénieuse création de ces fonctionnaires administratifs , salariés , révocables à volonté et nomades, qu'il appela des Intendants. Le nom seul semblait bien choisi pour effaroucher l'orgueil des nobles de race, quand bien même ils auraient été tentés d'essayer, par politique, de s'approprier une fonction créée, non pas pour eux, mais contre eux. Devenir l'homme d'affaires, F intendant amovible d'un ministre, quel hobereau eût accepté cette humiliation ! Tocqueville n'exagère rien, quand il dit que le plus pauvre gentilhomme de race aurait le plus souvent dédaigné d'être intendant (1). Toutefois, ces nouveaux fonctionnai-
ll) Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, page 55.