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LA DÉCENTRALISATION AU XVIII» SIÈCLE

hostile, aujourd'hui favorable au mouvement décentralisateur, puisse donner satisfaction à cette tendance sans mettre en péril l'ordre social et, par là, nous ramener à une centralisation encore plus grande? C'est le secret de l'avenir; mais ce qui est certain, c'est qu'on ne pourrait, sans injustice, refuser au père de Mirabeau l'honneur d'avoir, le premier parmi les écrivains du dixhuitième siècle, posé le problème, et préparé les esprits à l'étudier pour le résoudre plus largement qu'il ne l'avait fait lui-même.

Comme nous avons hâte d'arriver au plus célèbre des ouvrages du marquis, nous ne parlerons ici que pour mémoire d'un petit Volume in- 18 publié par lui sous l'anonyme en 1755, et intitulé : Examen des poésies sacrées de M. Le Franc de Pompignan (1).

à le modifier plus ou moins, ils semblent aspirer à une demicentralisation, mais on doit souhaiter pour eux qu'ils s'en tiennent à cette limite, car un des grands maux do l'extrême centralisation consiste à rendre une nation incapable de s'en passer, et par conséquent impropre au self-govemment,

(I) Ce panégyrique trop enthousiaste d'un poêle dont le marquis était l'ami intime, n'est guère connu du public que par les railleries de La Harpe, et il aurait même échappé à La Harpe, si Le Franc de Pompignan, devenu très-impopulaire par des circonstances généralement connues, n'avait eu la malencontreuse idée de s'abriter derrière la grande popularité dont jouissait en 1700 l'auteur de l'Ami des hommes, et de faire réimprimer, dans une édition de ses œuvres, la dissertation maladroite composée en son honneur.

Nous ne .voulons pas dire que ce morceau de littérature mérite complètement le. dédain dont l'accable La Harpe. H nous

serait facile, au contraire, d'y signaler plus d'une idée qui se détache des idées en vogue au dix-huitième siècle, et entre autres un sentiment très vif et très -juste des avantages de la poésie biblique sur la poésie mythologique; on ne peut nier pourtant que le commentaire en question, trop souvent lourd, incorrect et diffus, ne soit fort inférieur aux aperçus littéraires, très-ingénieux et très-piquants de forme, que l'on rencontre plus d'une fois dans la correspondance dé l'ami de Pompignan. Celui-ci eut donc tort de ne pus s'apercevoir qu'en arborant dans ses œuvres, comme une défense, les louanges excessives et souvent mal tournées que lui prodiguait son ami, il se jetait à lui-même le pavé de l'ours.

On sait que l'auteur des Poésies sacrées, dont le talent ne doit pas être jugé d'après les sarcasmes de Voltaire, se ût beaucoup d'ennemis pour avoir, dans son discours de réception à l'Académie française en 1760, commis l'inconvenance d'attaquer vivement, sans les nommer à la vérité, mais en les désignant cependant assez clairement, ceux de ses confrères qui appartenaient plus ou moins au parti philosophique. Cette critique fut considérée par le public comme une dénonciation. More 11 et prétend que le coupable avait en vue d'être appelé à l'éducation du Dauphin; mais l'extrême orgueil de Pompignan et la sincérité avec laquelle, après avoir débuté en déiste, il s'était depuis longtemps rangé parmi les défenseurs du catholicisme, suffisent pour expliquer son incartade. Toujours est-il qu'elle fut cruellement punie : Voltaire ayant donné le signal, l'infortuné poëte se vit criblé par un feu roulant de quolibets en prose et en vers, qui le rendit tellement ridicule, qu'il dut se réfugier en province, dans son château de Pompignan, où il vivait d'ailleurs très-agréablement, ayant eu l'esprit d'épouser une, riche héritière pleine d'admiration pour lui et qu'il a récompensée de son enthousiasme en chantant souvent ses perfections.

PUBLICATION DE « l'âMI DES HOMMES. * — CAUSES DU SUCCÈS DE CET OUVRAGE. — RÉSUMÉ DE « L'AMI DES HOMMES.» — PREMIÈRE ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC QUESNAY.

c Je n'étais pas plus économiste que mon chat, quand la force du tempérament, comme disait le vénérable Quesnay, me fit écrire PAmi des hommes. » Cette citation, que nous empruntons à une lettre inédite du marquis de Mirabeau à Longo, en date du 11 juin 1778, a pour but de réfuter d'avance deux erreurs contradictoires qui ont cours au sujet de PAmi des hommes. Dans une étude consacrée à cet ouvrage, et que nous avons sous les yeux, on lit ces mots : « Tout le système économique du marquis de Mirabeau a été renfermé par lui dans l'ouvrage bizarre auquel il donna le titre significatif de F Ami des hommes, *

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186 LE:? M1HABEAU

On vient de voir que le marquis de Mirabeau, qui en sait quelque chose, est sur ce point d'un avis diamétralement opposé à celui de l'appréciateur (1). Le passage de la lettre à Longo répond également à une autre erreur déjà signalée par nous, et plus répandue que la première, car on la rencontre même chez des historiens de l'économie polititique (2). Elle consiste à présenter l'ouvrage du marquis de Mirabeau comme ayant été écrit sous l'inspiration de Quesnay. Il eût suffi, à celui qui connaît un peu les doctrines et les formules de Quesnay , de lire la première édition de l'Ami des hommes , pour constater aisément que le célèbre docteur physiocrate n'y avait aucune part. Ce qui explique cependant que des écrivains inattentifs s'y soient trompés, c'est qu'après le grand succès des premières éditions de son livre, l'auteur, devenu en effet un disciple enthousiaste

(\) Cet appréciateur, qui n'était pourtant pas le premier venu, car il était doyen do la faculté de droit d'Aix, commet une erreur encore plus grave quand il . dit du marquis de Mirabeau : « S'il se rattachait à l'école des physiocrates en attribuant à la terre et à l'agriculture une influence exclusive sur la production, il s'éloignait beaucoup des principes de cette école en attaquant vivement le système mercantile et la balance du commerce. » 11 y a là deux erreurs à la fois, attendu que Y école des physiocralcs, fondée après la publication de l'Ami des hommes, a eu précisément pour fondateur^ avec Quesnay le marquis de Mirabeau lui-même, et que tous les physiocrates attaquaient comme ce dernier le système mercantile et la balance du commerce*.

O) Notamment dans l'Histoire de f économie politique* par M. Blanqui aîné.

de l'homme, dopt il ne connaissait d'abord ni la personne ni les doctrines, et ne voulant pas perdre l'avantage d'un litre qui lui avait si bien réussi, imagina d'ajouter dans une réimpression de son ouvrage primitif, et sous le même titre, une série de morceaux divers, parmi lesquels figure un commentaire du Tableau économique de Quesnay. C'est cette nouvelle édition de TAmi des hommes, en trois volumes in-4°, dont le troisième, contenant le commentaire, parut en 1760, qui a induit en erreur tous ceux qui, n'ayant pas lu les premières éditions de l'ouvrage, et voyant dans celleci un travail sur Quesnay, ont admis sans examen que le docteur était pour quelque chose dans la composition de TAmi des hommes.

léSL première édition de ce livre, antérieure à tout rapport entre l'auteur et Quesnay, est datée de 1756. Elle parut en deux formats différents : l'un en trois volumes in-12, l'autre en un volume in-4°. Cette édition, sans nom d'auteur, de libraire, ou même d'imprimeur, porte pour titre : TAmi des hommes, ou traité de la population, avec ces mots au-dessous : Avignon, 1756. L'ouvrage fut-il réellement imprimé à Avignon, ou bien cette indication est-elle une de ces supercheries as&z fréquemment employées pour les livres qu'on ne voulait pas soumettre au visa de la censure, dans un temps ou la police de l'imprimerie, quoique plus sévère en apparence, était en réalité moins habilement organisée que celle d'aujour-

d'hui?Nous l'ignorons ; mais nous devons ajouter que l'édition peut-être la plus répandue, celle in-4° en trois volumes, dont les deux premiers sont datés de 1758, le troisième de 1760, et qui est intitulée nouvelle édition, parut également sans nom d'imprimeur, et même sans aucune désignation du lieu où elle avait été imprimée, de sorte que le livre du marquis de Mirabeau se présenta au public avec toutes les apparences d'un ouvrage prohibé. Fut-il en effet supprimé, comme l'affirme la Correspondance littéraire de Grimm, que nous citerons tout à l'heure? Nous sommes porté à en douter ; car bien qu'il contînt beaucoup de hardiesses signalées dans l'article même de Grimm, ces hardiesses étaient présentées sous une forme si générale, qu'on a peine à croire à une prohibition dont nous ne trouvons, du reste, aucune trace dans les papiers du marquis. Dans tous les cas, si l'ouvrage fut réellement supprimé, cette suppression ne fit qu'augmenter sa vogue (1).

(1) La date de l'article de Grimm, qui est du 15 juillet 1757 (voir la Correspondance littéraire, édition Buisson, 1™ partie, t. II, p. 213) soulève une nouvelle difficulté devant laquelle doit encore s'arrêter un écrivain qui tient à être exact. Nous venons de dire que nous connaissions deux éditions 9e l'Ami des hommes ou une édition en deux formats datée d'Avignon 1750, l'une en trois volumes in- 12, qui est encore dans nos mains, et l'autre en un seul volume in-\: Or voicf Grimm qui annonce en juillet 1757 l'ouvrage en question, comme venant de paraître en trois volumes in-4°. Nous admettrions aisément que c'est une nouvelle édition que Grimm prend pour la pre-

Cette vogue est constatée par tous les contemporains, à commencer par Grimm, dont l'impartialité se manifeste assez par les critiques qu'il mêle à ses éloges, pour que nous puissions le croire sur parole quand il nous dit que l'ouvrage fait beaucoup de bruit : « La hardiesse qui y régne, ajoute-t-il, lui a donné une grande vogue. On a eu la maladresse de le supprimer, ce qui a ajouté à sa réputation. Pour juger ce traité en général et en deux mots, on peut dire que l'auteur en aurait fait un grand et bel ouvrage, s'il avait de la noblesse et de l'élévation dans le style... Le style de M. de Mirabeau ne manque pas de feu ni de rapidité, mais il est commun, bas, trivial et partout contraire à cette bienséance que les anciens connaissent si bien, et qui lie le lecteur d'amitié et d'intérêt avec l'auteur. Voilà pourquoi la gloire de F A mi des hommes ne sera, je crois, que passagère; et les mêmes

mierc, mais nous voyons dans une lettre du marquis à Mme de Rochefort, datée du 26 mai 1757, qu'il lui envoie son ouvrage comme venant de paraître; plus tard, en 1769, un recueil dirigé par le marquis de Mirabeau lui-même, les Éphémérides du citoyen, rendant compte des ouvrages importants pour l'économie politique, dit que l'Ami des hommes parut en trois parties vers le milieu de r année 1757, chez Hérissant, libraire. Il faudrait donc croire que les deux éditions d'Avignon, datées de 1756, étaient, pour je ne sais quel motif, antidatées, et comme l'édition de 1758-1760, qui est aussi sous nos yeux, ne porte aucun nom de libraire pas plus que celles de 1756, il s'ensuit que de 1757 à 1758 il y a eu au moins quatre éditions différentes de TAmi des hommes.

raisons qui garantissent l'immortalité à Tacite et à Montesquieu doivent nécessairement détruire la réputation de M. de Mirabeau. Un autre défaut de cet auteur, et qui tient à ceux que j'ai reprochés à son style, est d'être trop bavard ; c'est le moyen le plus sûr de gâter les meilleures choses, et c'est ce qui arrive a M. de Mirabeau à tous moments... Quoique ses principes généraux soient très-beaux, très-vrais, et les seuls qu'un gouvernement sage doive suivre, il les emploie souvent pour soutenir des paradoxes... Après cela il faut convenir que Ton trouve dans ce traité de fort belles choses, et qu'il ne peut que faire beaucoup d'honneur au cœur et à l'esprit de l'auteur. Ce qu'il voit en grand est presque toujours très-beau; il le gâte ensuite par des détails minutieux et quelquefois faux. » Dans un autre article, Grimm ajoute : « Il y a dans le livre de M. de Mirabeau une sorte de chaleur et je ne sais quel jargon sensible, onctueux et mystique qifî a toujours été pour la multitude une merveilleuse amorce. *

Cette appréciation donne une idée assez juste des qualités et des défauts d'un ouvrage qui eut jadis tant de lecteurs et qu'aujourd'hui on ne lit plus, car nous devons reconnaître que la prophétie du critique sur le caractère passager de la gloire de l'auteur comparée à celle de Montesquieu s'est réalisée, quoique les circonstances accidentelles déjà indiquées par nous, et dont nous reparlerons, aient peut-être contribué par le

discrédit jeté sur Fauteur à discréditer le livre. Mais pour ce qui est de l'effet immédiat produit sur les contemporains, nous croyons que Grimm se trompe lorsqu'il suppose que tous les lecteurs ont dû être choqués comme lui de ce qu'il appelle un style bas, trivial et contraire à la bienséance recommandée par les anciens. Nous sommes convaincu, au contraire, que les inégalités du style de TAmi des hommes, plutôt familier et incorrect que bas et trivial, mélangé de moqueries et d'effusions sentimentales, sont pour beaucoup dans la grande popularité conquise d'abord par l'auteur. S'il n'y a point d'exagération dans ce passage d'une autre lettre du marquis à son ami Longo, où il affirme « que l'Ami des hommes a valu 86,000 livres aux libraires, de leur aveu, » un tel résultat bien rarement produit par un traité sur la population, l'agriculture, l'administration, n'eût peut-être pas été obtenu si l'ouvrage eût été écrit jusqu'au bout d'un style noble et imposant; le marquis ne se trompait pas, à notre avis, lorsque, revenant dans sa vieillesse sur ce grand succès de sa vie d'écrivain, il l'attribuait "surtout à ces familiarités de ton qui choquent le goût dédaigneux de Grimm. « Il y a dans l'Ami des hommes, écrit-il à Longo en 1786, un tissu de privautés naïves qui ont réussi, on ne sait pourquoi ; mais je le sais bien, moi : c'est que le naturel a toujours son prix et qu'il est si rare. On m'appela le fils aîné de Montai-

gne. On n'aime point le moi, le je, mais c'est qu'on ne le voit guères qu'orgueilleux, et il faut qu'il soit sensible. *

Et en effet, au moment même où Grimm signale dans ce livre des familiarités qu'il trouve basses, nous lisons dans le Journal encyclopédique de Bouillon, de juillet 1757, un éloge pompeux de F Ami des hommes, qui se termine par cette phrase : « L'auteur écrit comme Montaigne et pense comme Montesquieu. » La louange était ici certainement plus exagérée que ne l'était la critique de Grimm. L'auteur n'écrivait pas comme Montaigne, parce qu'en présence du public il ne s'abandonnait pas, autant qu'il vient de le dire, à son style naturel. Ceux de ses contemporains doués d'un goût sévère, qui le jugeaient sur ses ouvrages imprimés, croyaient qu'il s'était appliqué artificiellement et non sans peine à combiner les formes de langage du seizième siècle avec les tours et les constructions du dix-huitième. Voilà pourquoi le baron de Gleichen, notamment^ prétend nous donner, dans ses Souvenirs, la clef du style des ouvrages du marquis'de Mirabeau, en nous disant que c la lecture de Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie avaient fait «sur Don Quichotte; qu'il s'efforçait sans cesse d'imiter Montaigne," et qu'il l'imitait mal. * Or nous avons environ deux mille lettres du marquis, dont mille autographes, offrant toutes la même abondance de tours plus ou moins archaï-

ques et bizarres, parfois obscurs ou forcés, mais très-souvent ingénieux, piquants, énergiques et colorés, qui ne sont pas plus de Montaigne, de d'Aubigné ou de Montluc, que de Saint-Simon, dont les écrits étaient encore inconnus, mais qui tiennent également des uns et des autres, et qui sont en même temps si bien à lui, c'est-à-dire si bien appropriés à son genre d'esprit, qu'il les trouve spontanément sous sa plume en écrivant, à bride abattue et sans une rature, des épîtres de douze ou quinze pages. D'où il suit que, loin de s'efforcer, comme le croyait Gleichen, d'être archaïque dans ses ouvrages imprimés, il se retenait au contraire, faisait effort pour être régulier, sans pouvoir y parvenir, et en perdant une grande partie des avantages du style excentrique doi\t la nature l'avait doué (1). De sorte qu'au lieu de regretter, comme Grimm, que l'Ami des hommes ' ne soit pas écrit avec une noblesse plus soutenue, % nous sommes porté à croire que, si ce livre avait gardé plus complètement la tournure singulière mais originale de la plupart des lettres familières de l'auteur, il trouverait encore aujourd'hui un public pour le lire avec plaisir, quoique le fond

(1) Je vois en effet dans une lettre de sa vieillesse qu'aussitôt qu'il fut devenu le disciple du docteur Quesnay, son maître le gourmandait sans cesse pour le forcer à se préoccuper de la dignité de son style : « Où diable avez-vous pris, lui disait le docteur, ce style ma rôti que? Je ne connais pas Marot, répondait le marquis, mais c'ost qu'apparemment j'ai bu de la même •au que lui. »

des idées naît plus pour nous le caractère de hardiesse ou de nouveauté qu'il empruntait a%F circonstances (1).

Quant à l'excès d'enthousiasme qui pousse l'admirateur du journal de Bouillon à comparer l'auteur de TAmi des hommes à Montesqwb* pour la pensée, le marquis lui-même, en terminant son ouvrage, a fait justice, avec la plat entière bonne foi, de tout rapprochement de ce genre, quoiqu'il déclare, non sans malice, que, malgré les subdivisions infinies que l'auteur de V Esprit des lois a données à son plan, on a de la peine à suivre sa marche, et qu'on peut lui repro-

(1) Tout en soutenant que le style excentrique du marquis de Mirabeau est son style naturel, nous ne pouvons cependant nous dissimuler un fait, déjà remarqué peut-être par ceux de nos lecteurs qui ont comparé les citations empruntées à ses écrits de jeunesse, aux lettres à Vauvenargues par exemple, ou aux fragments de mémoires publiés par nous, avec des lettres d'une date postérieure. C'est qu'il semble que la ten- * dance à l'archaïsme, moins marquée d'abord, va se prononçant de plus en plus chez lui à mesure qu'il avance en âge. Mais pour voir dans ce fait la preuve d'un parti pris, il faudrait ignorer ce que nous savons déjà, c'est que la même tendance se retrouve exactement chez le frère du marquis, chez un marin qui n'a jamais rien fait imprimer. Nous ne possédons, il est vrai, aucun écrit du bailli antérieur à l'âge de 87 ans, mais à cet âge il a le même genre de style que son aîné. On ne peut guère supposer qu'il travaille systématiquement à imiter soit son frère, soit Montaigne, duquel il ne parle jamais. Ce style archaïque leur est donc naturel à tous deux, ils le tenaient probablement de leur tournure d'esprit, peut-être aussi du vieux amarquis Jean-Antoine leur père, et à mesure qu'ils s'éloignent de leurs études de collège qui avaient sans doute un peu contrarié celte tendance, ils la reprennent en l'accentuant de plus en plus.

çha? d'être un peu embrouillé, comme on a le droit bien plus fondé d'adresser ce reproche à F A mi ées hommes. Il prend d'ailleurs lestement son pjuti du principal défaut de son livre : « Je suis 4*rtain, dit-il, que si je me contraignais pour me , jepdre méthodique, je serais moins lu encore que j# ne le serai dans toute la pompe de la négligence et des écarts. > V Ami des hommes n'offre donc pas, à beaucoup près, la profondeur, l'étendue, la solidité de construction qui assure la durée de Y Esprit des lois; il mérite cependant d'attirer l'attention de quiconque veut bien connaître les symptômes précurseurs de cette crise sociale commencée en 1789, qui dure encore, et dont le terme, tant de fois annoncé, nous fuit toujours.

D'abord, le titre même du livre, titre aujourd'hui usé, était alors très-habilement choisi, si toutefois l'habileté entra pour quelque chose dans le choix, car le marquis lui-même partageait plus que personne la disposition générale de ses contemporains à se complaire par l'esprit et le cœur dans l'amour de l'humanité, et à croire qu'il y avait des recettes sûres pour améliorer facilement, promptement et considérablement le sort des hommes. Rien de plus sincère, à notre avis, que cette phrase d'une de ses lettres de 1764-, à son amie, la comtesse de Rochefort : t J'aime le peuple, j'aime les hommes, je sais combien ils seraient plus aimables, s'ils étaient heureux, fai vu les moyens simples de les rendre t. u 10

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tels. » À l'époque où parut l'Ami des hommes, le choix du moment de la publication n'était pas moins heureux que celui du titre. Deux des principales tendances intellectuelles qui ont concouru à la Révolution, et qui, depuis, se sont souvent combattues et se combattent encore, quoiqu'une devise fameuse les déclare inséparables, la tendance libérale et la tendance égalitaire, étaient déjà représentées en littérature par de nombreux écrivains. Tandis que Montesquieu, Voltaire et leurs disciples s'attachaient, avec des armes diverses et en choisissant des adversaires différents, ceux-ci à combattre les abus dans l'ordre administratif ou judiciaire, ceux-là à renverser l'autorité religieuse, J.-J. Rousseau, Mably, Raynal et beaucoup d'autres se préoccupaient surtout d'inspirer aux hommes la haine de l'ancienne hiérarchie sociale, et même de toute hiérarchie. Cet abbé Raynal, si verbeux, si étourdi, qui fut si vite effrayé de la Révolution et qui la maudissait dès 1791, se livrant alors, par pure ivresse de rhétorique, aux déclamations les plus violentes, s'écriait : c Quand donc viendra l'ange exterminateur qui abattra tout ce qui s'élève et mettra tout au niveau? * Mais quoique ces esprits si dissemblables s'accordassent tous dans une même profession de foi, l'amour de l'humanité, aucun d'entre eux ne s'était encore consacré spécialement à l'étude des moyens d'accroître le bienêtre matériel des hommes. La question de la

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roduction, de la multiplication et de la répartition de la richesse, n'avait encore été abordée que sur des points de détail, et la science à laquelle on a donné le nom d'économie politique était encore à naître.

Ce n'est pas que, de tous temps, les chefs des nations, rois ou ministres, ne se soient plus ou moins préoccupés d'augmenter la prospérité générale, de favoriser le travail et d'améliorer le sort des pauvres. Mais ils procédaient par des moyens empiriques empruntés à des considérations du moment , souvent profitables un jour et nuisibles le lendemain, ou bien, quand ils adoptaient une ligne économique un peu suivie, elle était dominée par un parti pris, exclusif et aveugle; c'est ainsi qu'au système absolu de Sully sacrifiant tout au labourage et au pâturage, s'opposant à la formation et au développement de tout autre élément de richesse, avait succédé le système dit mercantile de Colbert, donnant, il est vrai, une impulsion énergique à nos manufactures, mais partant de l'idée fausse qu'un peuple s'enrichit en vendant et s'appauvrit toujours en achetant aux autres nations ; de là une guerre de prohibitions, une surabondance factice, un encombrement de produits industriels, une insuffisance de produits agricoles, la disette et la misère.

Ajoutons, cependant, que les difficultés de cette formidable question du paupérisme, qui pèse aujourd'hui sur nous de tout son poids et qui fait

le fond de tous les problèmes économiques, étaient, depuis l'établissement du christianisme, singulièrement adoucies par l'intervention de l'Église et par l'influence qu'elle exerçait sur les riches et sur les pauvres, en effrayant les uns, pour les arracher à leur égoisme, et en contenant les autres, par l'espoir assuré, et qu'ils acceptaient comme tel, des compensations de l'autre vie.

Quel prédicateur oserait, de nos jours, parler aux riches comme leur parlait, au dix -septième , siècle, ce jésuite illustre, d'un esprit si élevé, d'un caractère si ferme et si droit, que Voltaire lui-même appelait la raison éloquente, et duquel on a dit qu'il était le meilleur argument qu'on puisse opposer aux Provinciales de Pascal? On devine aisément qu'il s'agit de Bourdaloue. Qu'on lise son sermon sur les Richesses (1), et l'on reconnaîtra sans peine qu'un tel langage, nonseulement paraîtrait excessif aujourd'hui, mais serait peut-être plus nuisible qu'ulile, en présence des convoitises et des prétentions effrénées que tant de petits Catilinas de pacotille travaillent sans relâche à exciter dans l'esprit et le cœur des pauvres.

S' appuyant sur ce texte de saint Jérôme : O/wnis dives aut iniquus est aut hseres iniqui, Bourdaloue entreprend d'établir, qu'à l'origine de toutes les fortunes il y a des iniquités : « A peine en trouai T. III, Œuvres complètes, in-12, édition de \StS.

verez-vous une, dit-il, où Ton ne découvre, dans le principe, des choses qui font trembler. > Il affirme hardiment que c tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes, qu'il est avantageusement pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de leurs trésors. > C'est à peine s'il fait une exception pour les richesses acquises honnêtement et lentement par le travail continu de plusieurs générations. Ge cas, suivant lui, est devenu trèsrare ; mais, pour ce qui est de l'art de s'enrichir trop vite, qui, déjà très-développé de son temps, a fait de nos jours des progrès si scandaleux, le prédicateur se montre impitoyable. Après avoir indiqué quelques-uns des moyens usités alors pour devenir promptement riche : « une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où Ton entre, * il déclare que la mauvaise foi, pour ne pas dire la fourberie, préside nécessairement à toute fortune rapidement faite, et prévoyant l'objection qu'on va lui adresser, il y répond d'avance en ces termes : * Cela va, me direz -vous, à damner bien des gens d'honneur. Et moi je réponds : premièrement, qu'il' faudrait d'abord examiner qui sont ces gens d'honneur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne, mais qu'il est du devoir de mon ministère de

vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation, c'est à eux à y prendre garde. Mais, quoi qu'il en soit, c'est une vérité incontestable : Qui festinat ditari, non erit innocens, quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est pas sans crime au jugement même du monde; comment le serait-on à celui de Dieu? Cependant , mes chers auditeurs , telle est l'obstination du siècle. Pour être riche en peu de temps, on abandonne l'innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de l'humanité, on dévore la substance du pauvre, on ruine la veuve et l'orphelin, et souvent, après cela, par une grossière hypocrisie, on devient , ou plutôt on se fait dévot : comme si la dévotion et la réforme, survenant à l'injustice, sans la réparer, couvraient tout et sanctifiaient tout! »

Il va sans dire, qu'en parlant ainsi aux riches, Bourdaloue a en vue de les pénétrer du sentiment de leur responsabilité devant le juge suprême plutôt que devant les hommes, et, tout en les détournant de la passion des biens mal acquis, de leur inspirer la sollicitude pour les pauvres, comme le plus utile secours auprès de Dieu, et lorsque, en terminant son sermon, il s'adresse aux pauvres eux-mêmes, c'est pour puiser, à leur profit, dans l'exemple du mauvais riche, une leçon de résignation : c Et vous, pauvres, dit-il, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté, appre-

nez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches; toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté volontaire, en l'acceptant avec soumission et en la supportant avec patience. » Il n'en est pas moins vrai que, dans un temps tel que le nôtre, une semblable conclusion aurait beaucoup moins de prise sur les pauvres, que n'en aurait sur eux la sévère condamnation prononcée contre les riches. Cependant cette faculté donnée à 1 Église, de tenir, en quelque sorte, la balance entre la richesse et la pauvreté, devait naturellement s'affaiblir, à mesure que la foi s'affaiblissait dans les âmes, et que la recherche du bien-être matériel l'emportait sur les considérations qui aident à s'en passer. Aussi voit-on, au dixhuitième siècle, les économistes prévaloir sur les prédicateurs. Mais à quel moment du siècle se manifeste ce phénomène ?

On a cherché parfois à amoindrir l'influence de Montesquieu sur son temps, en la comparant à l'influence, peut-être plus apparente, de Voltaire ou de Rousseau. En réalité, celle de Montesquieu a été double, en ce sens qu'elle s'est exercée , non-seulement dans le domaine de la politique ou de la législation, mais dans toutes les questions que soulève l'étude des intérêts matériels d'une société , et , c'est de l'apparition de Y Esprit des lois, en 1748, que date le mouvement d'idées qui devait aboutir à la fondation de la pre-

mière école d'économistes. Ceux qui ont voulu donner aux physiocrates des ancêtres lointains, en les rattachant à Vauban ou à Bois-Guilbert, auraient aussi bien fait de s* en rapporter, sur ce point, aux physiocrates eux-mêmes. Or, voici ce qu'ils disent à ce sujet : t L'époque de l'ébranlement général qui a déterminé les esprits à s'appliquer à l'étude de l'économie politique remonte jusqu'à M. de Montesquieu. Ce furent les éclairs de son génie, les charmes de son style , la séduisante variété des tournures fines, vives , saillantes , qui caractérisent la multitude d'observations qu'il a rassemblées sur les lois, qui montrèrent à notre nation, encore si frivole, que l'étude de l'intérêt des hommes réunis en société pouvait être préférable aux recherches d'une métaphysique abstraite, et même plus constamment agréable que la lecture de petits romans (1). » V Esprit des lois, en effet, dans le cadre immense, quant au fond, quoique réduit dans la forme, que s'était tracé l'auteur, touchait, on peut

(4) Voir un article inséré dans le premier volume des Ephémé rides du citoyen, pour 1 année 1769 et intitulé : Notice abrégée des différents écrits modernes qui ont concouru à former le science de l'économie politique. L'article, non signé, est de Dupont (de Nemours). Nous ne voulons pas dire, d'ailleurs, que les économistes du dix-huitième siècle ne fissent point cas de Vauban et de Bois-Guilbert. Ils en parlent avec respect, surtout du second, qu'ils déclarent supérieur au premier, quant aux principes, quoique inférieur pour l'exposition. Mai? ce n'est pas sous l'influence de leurs écrits que s'est formée l'école physiocratique.

le dire, à tous les sujets, et aucun de ceux que les économistes considèrent aujourd'hui comme étant de leur ressort, n'y était passé sous silence. [1 est même à remarquer que Montesquieu, d'ordinaire si prudent quand il traite des réformes à introduire soit dans l'organisation du pouvoir politique, soit dans la législation, Montesquieu, qui argumente pour le maintien de la vénalité des charges, qui se prononce avec tant de réserve contre la torture, qui se contente de recommander la circonspection dans la poursuite pour crime de magie, émet parfois, sur les problèmes qui nous paraissent à bon droit, aujourd'hui, les plus difficiles de tous, des «solutions qui étonnent par leur témérité. Bien des radicaux socialistes ne se doutent peut-être pas, qu'au lieu de faire honneur à la Convention d'avoir inventé le droit au travail, ils doivent leur hommage à Montesquieu, et qu'ils trouveront ce droit énoncé sous une forme qui leur paraîtra peut-être exagérée à eux-mêmes, dans le chapitre xxix du livre XXIII de Y Esprit des lois, où se lisent ces lignes étranges : « Quelques aumônes que Ton fait à un homnie nu, dans les rues, ne remplissent point les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé.* L'illustre philosophe en parlaitàson aise; il est évident qu'en imposant cette dette à l'État, il a le sentiment qu'il s'agit d'une dette purement

morale, et que les créanciers ne sont ni en goût, ni en mesure d'employer la contrainte par corps à l'égard du débiteur. Il ressemble, en ce point, à Bourdaloue, qui frappait d'autant plus fort sur l'iniquité des riches, qu'il les savait à l'abri de toute revendication de la part des pauvres. On doit même ajouter que Montesquieu se laisse conduire à cette conséquence extrême en partant d'un principe juste, car son intention est d'établir que la multiplication des hôpitaux ne vaut rien, et que la meilleure manière d'assister les pauvres, c'est de fournir à tous ceux qui peuvent travailler les moyens de se suffire par leur travail ; mais la facilité avec laquelle il s'abandonne sur cette pente, jusqu'à émettre la proposition qu'on vient de lire, témoigne suffisamment de l'illusion où l'on vivait alors sur l'avenir, puisqu'une telle proposition paraissait à Montesquieu beaucoup moins hardie que telle critique de détail, portant sur la magistrature ou le gouvernement.

Toujours est-il, que ce fut à partir de la publication de Y Esprit des lois, qu'on vit Paris inondé d'un déluge d'écrits sur l'agriculture, sur le commerce, sur les manufactures, sur l'administration, sur les impôts, sur la population , et qu'au milieu de ce déluge de traités, plus ou moins techniques et le plus souvent fastidieux pour le gros du public, F Ami des hommes eut le privilège d'attirer particulièrement l'attention et par son titre, et par ses qualités,

et par les défauts même que lui reproche Grimm. Ce mélange un peu confus, mais original, d'observations sérieuses, de paradoxes plus ou moins ingénieux, de vues souvent justes quoique nouvelles, de tirades sentimentales, de moqueries plus ou moins malicieuses et de familiarités plus ou moins bizarres, tout cela fit une vive impression dans un temps où les esprits, même les plus frivoles, étaient disposés à s'intéresser aux questions arides, pourvu qu'on y mêlât des ingrédients propres à les divertir, dans un temps, enfin, où Ton devait voir des dialogues très-sérieux, au fond, sur le commerce des blés, mais qui, pour la forme, sont un vrai chef-d'œuvre de grâce élégante et de fine ironie, figurer sur la table de toutes les petites- maîtresses (1).

L'auteur de l'Ami des hommes n'est point encore en possession, comme il vient de nous le dire lui-même, d'un ensemble de doctrines économiques fortement coordonnées. Il le sent si bien, qu'il termine son ouvrage par un résumé assez détaillé et destiné, suivant lui, à remédier au défaut de cohésion des nombreuses pages qui le précèdent, et c'est en résumant ce résumé, que nous chercherons, à notre tour, à donner une idée du fond de son travail. Il pose d'abord ce principe, que la population est la source de la

(1) Nous aurons bientôt l'occasion de reparler de ce singulier ouvrage 4e l'abbé Galiani.

richesse. Il y renoncera plus tard, sous l'influence de son maître Quesnay, en reconnaissant humblement qu'il a mis la charrue avant les bœufs, et que c'est au contraire la richesse qui est la cause de la population; mais comme, à ce premier principe erroné, il rattache immédiatement cet autre principe incontestable, que la mesure des subsistances est celle de la population, nous qui ne sommes pas le docteur Quesnay, nous ne le chicanerons pas pour si peu, et nous le suivrons dans ses déductions, desquelles il résulte que les subsistances se tirant de l'agriculture, cet art qui peut se passer de tous les autres, tandis qu'aucun d'eux ne saurait exister sans lui, est le plus important de tous les arts, celui qui mérite le plus la sollicitude et la protection du législateur.

Après avoir montré que la France est, de tous les pays de l'Europe, celui qui par son climat et la nature de son sol, se prête à la plus grande variété de produits et, par suite, à là plus grande prospérité agricole, l'auteur affirme que l'état de nos campagnes est relativement misérable, que la population y est en décroissance continue, que notre agriculture est dans l'enfance, et il examine les causes diverses qui paralysent ses progrès. Il les voit dans le développement, toujours croissant, de ce qu'il appelle la richesse fictive, celle des métaux, dans la trop grande inégalité des fortunes, qui lui fait dire hardiment «que les grosses fortunes sont, dans un État, ce que sont les bro-

chets dans un étang. • Les grands propriétaires vivent à Paris, étrangers à la culture de leurs terres, qui se détériorent sous la main rapace ou négligente de leurs intendants. Quand ils en choisissent une, pour y faire leur résidence, comme son produit naturel ne leur est pas strictement nécessaire, il n'y font que des dépenses de luxe et de confort, au détriment des dépenses productives. L'accroissement des besoins du use qui se traduit en un accroissement d'impôts, mal répartis, les entraves dans le débit des denrées du cultivateur, l'insuffisance des voies de communication soit par terre, soit par eau, tout cela décourage et paralyse l'agriculture. « Nous désertons, ajoute le -marquis, les villages pour les bourgs, les bourgs pour les villes, les villes pour la capitale, et c'est à quoi tend toute une nation, si le gouvernement n'est attentif à lui donner une propension contraire. > Il voudrait que le gouvernement, tout en aimant les grands, en appuyant les médiocres , s'occupât d'honorer les petits, t Tant que vous n'honorerez pas, dit-il, les basses classes de l'humanité, il est impossible d'y maintenir l'abondance nécessaire à l'émulation et aux progrès. On se plaint que personne ne veut demeurer dans son état, et que, de grade en grade, cette ambition déplacée et toujours peu mesurée épuise les basses classes, et surcharge les premières. » D'où vient cela? C'est que personne ne veut vivre dans l'abjection ; on

ne s'y tient que par nécessité, et ce qu'on fait par force, on le fait toujours mal : Honorez donc les petits (1).

Étudiant ensuite l'influence des mœurs et des usages sur la prospérité agricole, il passe en revue les diverses conditions sociales, s'élève contre la passion de l'argent, qui les envahit toutes, combat les arguments invoqués en faveur du luxe, qu'il considère comme l'ennemi du travail utile et durable, et même le destructeur du beau, auquel le luxe substitue dans les arts le goût de la recherche et du coliûchet. L'auteur de rAmi des hommes est encore un partisan très-résolu des classifications sociales fixes; il assigne au clergé, à la noblesse, à la magistrature, à la bourgeoisie, les vertus qui, suivant lui, sont particulièrement nécessaires à chacun de ces étals]: il combat l'abus des anoblissements, s'élève contre les mésalliances, et s'amuse souvent, dans des tableaux comiques, à décrire les inconvénients qui en résultent. Il veut la tolérance en matière de religion, en ce sens qu'il demande dans ce domaine l'emploi exclusif des moyens de douceur

(I) Grimm, dans sa critique de l'Ami des hommes, dit à propos de cette maxime qu'elle « est d'un grand sens et que le prince qui saurait la suivre adroitement ne pourrait manquer de faire de grandes choses. » Il est certain qu'en 1757 elle était aussi neuve que désintéressée, elle ne le sérail plus autant de nos jours, où les petits ne sont peut-être pas beaucoup plus honorés au fond qu'ils ne l'étaient en 1757, mais où ils sont flattés à l'envi par ceux qui cherchent à exploiter le suffrage universel.

et de charité ; mais il n'admet pas que la tolérance puisse aller jusqu'à l'indifférence de l'État sur la question religieuse, qu'il déclare le ressort principal des mœurs et le mobile tout-puissant de l'humanité. Il se prononce contre - les excès de l'esprit philosophique, et, tout en recommandant la modération dans la surveillance, il veut cependant que la librairie soit surveillée. C'est à la fin de la deuxième partie et dans la troisième qu'il développe ses idées en matière de finance et de commerce. C'est là qu'il critique les emprunts publics et les placements en rente, déclarant tout net que de sa nature « le rentier est un oisif qui jouit, et que la plupart des maux de la société lui sont dus. > Il soutient avec une incontestable sagacité que rabaissement du taux moyen de l'intérêt sera toujours en rapport avec l'accroissement de la production dans tous les genres et la prospérité de l'État; il demande au gouvernement de travailler sans cesse à convertir la rente et à l'éteindre.

Quant au commerce, il le veut absolument libre de toute entrave à l'intérieur et à l'extérieur. Les doctrines des libres-échangistes de nos jours n'ont pas de défenseur plus ardent que l'auteur de ÏA mi des hommes (1), et il les devance tous dans son

(1) Grimm, et d'après lui quelques auteurs, reprochent bien à tort à l'auteur de l'Ami des hommes, de vouloir' restreindre la libre sortie des céréales. C'est une erreur complète ; il est pour

ltU) LES M1KAUKAC

argumentation contre les avocats du système protecteur. Il s'élève avec la même vivacité contre la guerre à coups de canon et contre la guerre à coups de tarifs, c Le projet de fraternité entre les peuples commerçants, loin d'être imaginaire, est, dit-il, le seul qui puisse remettre la cupidité à sa place et assurer à l'humanité le fruit de ses travaux et des connaissances modernes. • Il trace ensuite un tableau curieux, où Ton reconnaît la main de son frère le bailli, des erreurs de notre système colonial et des maux produits par l'esclavage des noirs ; et, insistant de nouveau sur son système de fraternité, il déclare « que l'Europe ne saurait désormais être tranquille si Ton ne travaille à nous fraterniser dans le nouveau monde autant que dans l'ancien . > Il résume en fin toutes ses vues sur l'administration intérieure du royaume en cinq maximes :

1° Aimez et honorer l'agriculture; 2° repoussez du centre aux extrémités tout ce que vous attirez des extrémités au centre; 3° méprisez le luxe et l'indécence dans la dépense; 4° honorez les vertus et les talents et ne les payez point; 5° baissez le taux de l'intérêt, éteignez les rentes (1). L'au-

la liberté absolue de l'exportation aussi bien que de l'importation. — Voir l'Ami des hommes, édition in-4° de 1758, t. II. p. 24, 34, 24«.

il) La quatrième de ces maximes, qui paraîtra peut-être la plu* choquante de toutes, n'est pourtant que l'expression exagérée d'une idée très-soutenable que l'auteur, dans une autre partie de son livre expose en ces termes : « Sitôt que chaque pro-

:: DE 1 AMI t>E= HOMMES

leur termine son livre par deux apostrophes, l'une aux amis de l'humanité, l'autre au rot Louis XV, auquel il propose de devenir le lype du vrai roi, du roi pasteur, par la fondation d'un ministère de l'agriculture, divisé en quatre bureaux, répondant à l'ancienne division de la nature en quatre éléments :

!.. î.in.;, M de la ferre, chargé de surveiller et de pmii<>iur:i<(e, !" plantation, la nourriture des bes- Il;ui\, ainsi iras l'étude des il! ri\-i<-ul h--i propriétés de chaque espace le terrains. Celui de l'eau, le détail des canaux, des arrosages, dos différentes machinas propres a Un misée bu mouvetnsal par cet élément pour les facilités de J*oj.'fieitlt«jr.'. le dessèchement des marais. Lu bureau, eelul de l'a/rj aurait pour mission les es aux^ofiuenees de l'air et des brouil- ■ hommes cl des troupeaux nne Bar Ion recolles eA les fruit . au ventilateur, aux ma- Bal iilili ' l'agi ioulture, ù lu conservai ion des grains. Le quatrième, celui du l'eu, n'occuperai! -lis m,:,-., tiint pour la production dos fruits el lé-

^■limcs. ipie pour celle des ;liiilu;lil\, di*s rcchcivhr'S sur h1-

Ici expositions, das moyens physiques de conserver la chaleur pour épargner lavons mal ion des inn-

imliuslibles, et favoriser leur multiplication pour le soulagement dea pauvres, et enfin du tous les avati- . il retirer du feu.

Si nous nous bornions à présenter ce court

(«sîlon ne sera plus estimée qu a* (ipn: qo" cinq sols par joui

.,-. , ! l,,lli,.i..T d« 111.11

■ solde; le soldi » qu'un goujat « - d'un valet de (

102 LES MîRABEAl

abrégé de TAmi des hommes, on ne comprendrait pas assez, ce nous semble, qu'un ouvrage donl le fond était très-sérieux ait pu obtenir un succès de vogue, et de vogue prolongée. Il faut donc rappeler, en démontrant le fait par quelques exemples, qu'il y avait aussi dans ce gros traité sur la population beaucoup de détails de tous genres, curieux en eux-mêmes et présentés avec esprit et originalité. Citons d'abord ce passage, déjà remarqué par M. de Lavergne, qui a pour objet de prouver l'importance de l'agriculture et d'établir ses rapports avec les autres branches du travail social.

L'État est un arbre ; les racines sont l'agriculture, le tronc est la population, les branches sont l'industrie, les feuilles sont le commercent les arts. C'est de ses racines que l'arbre tire le suc nourricier; elles jettent une infinité de rameaux et de chevelus imperceptibles, qui tous attirent la substance de la terre ; cette substance devient sève, le tronc se ' renforce et jette une quantité de branches qui prospèrent en proportion de la vigueur du tronc, et sembleraient pouvoir se passer des racines, dont l'opération et le travail sont si éloignés qu'ils en sont presque inconnus. Le suc alimentaire finit sa course par la production des feuilles, qui sont la partie de l'arbre la plus brillante et la plus agréable. Celte partie est la moins solide et la plus exposée aux coups de l'orage; le haie suffit pour la dessécher et la détruire. Si les racines conservent leur vigueur, la sève répare bientôt le désordre ; de nouvelles feuilles poussent do toutes parts et remplacent celles qu'une influence maligne avait desséchées; mais, si quelque insecte ennemi a piqué les racines dans

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les entrailles de la terre, vainement attendrait-on que le soleil et la rosée vivifiassent ce tronc desséché ; c'est aux racines qu'il faut porter remède, leur donner les moyens de s'étendre et de se rétablir ; sinon l'arbre périra.

D'antres pages ont fait dire à Tocqueville, dans une note inédite qu'il a écrite sur F Ami des hommes : c On respire dans ce livre une grande fierté nationale, qui est presque absente aujourd'hui. » Cette réflexion a été motivée par la page suivante, où, tout en se faisant illusion sur l'intensité du sentiment monarchique de la France, le marquis de Mirabeau parle en vrai patriote : c Les Anglais, dit-il, ne nous haïraient pas (1) si nous étions méprisables, comme ils veulent quelquefois se le persuader. Le coup d'oeil de nos campagnes, l'air misérable et desséché de la plupart de leurs habitants leur persuade notre avilissement ; mais n'eussent-ils de désavantage, vis-à-vis de nous, que celui de regarder la royauté comme ennemie ou suspecte, tandis que nous lui sommes unis d'esprit et de cœur, c'est un vice intérieur qui, tôt ou tard, les forcera à l'action corrosive sur euxmêmes. Mais, loin de me complaire dans l'idée de

(1) Nos rapports avec les Anglais à la suite de fréquentes guerres, étaient alors assez analogues à ceux qui existent aujourd'hui entre nous et les Allemands, ou du moins, et pour parler plu? juste, les Prussiens,

WA LES MIRABEAl'

leur décadence, ce qui serait voir de loin, j'ai pour système de regarder l'humanité entière comme une même famille divisée en plusieurs branches. La branche ainée en Europe doit être la France. Assez et trop longtemps elle a fait voir à toutes les autres que, réunies contre elle, elles ne pouvaient l'accabler qu'en s'accablant elles-mêmes. Il est temps aujourd'hui de leur apprendre qu'elle ne veut valoir que son prix, être l'arbitre du monde pour en faire le bonheur, comme celui de son peuple, éteindre tout privilège exclusif, et n'en laisser qu'à la nature et au travail. C'est là la seule monarchie universelle qui ne soit point un rêve. »

On le voit quelquefois, entraîné par son aversion pour l'influence toujours croissante des financiers , s'emporter jusqu'à dire c qu'une nation où les richesses ont la prééminence non disputée est une assemblée de voleurs publics ou déguisés, de brigands civilisés, dont les uns sont en pleine chasse, d'autres à l'affût, et qui, dans le fait, occupés à s'entre-détruire, feront bientôt justice les uns des autres, sans que la foudre s'en mêle. » Mais quelques pages plus loin, il se rétracte en quelque sorte ; et, dominé par ce sentiment de fierté patriotique dont nous venons de parler, il s'écrie : « Je connais ma nation : habile à fondre et à dissiper les métaux, elle n'est point faite pour les honorer d'un culte d'habitude, et le plus léger signal la trouvera toujours toute prête

à se retourner vers ses anciennes idoles, l'honneur, l'intrépidité, Jn gloire, et, je l'ose dire, la magnanimité. * C'est la même impulsion qui sans exclure chez lui, comme nous le verrons tout à l'heure, une préoccupation assez-vive des périls qui menacent la société, le porte néanmoins à repousser énergiquement l'opinion de ceux qui prophétisent la 'décadence de json pays. Il distingue dans le tempérament français trois ressorts principaux : gaieté, activité, industrie, et il soutient non sans raison que chacun de ses ressorts est pour la nation une garantie de vitalité.

Poussant jusqu'à l'excès ce dédain des richesses, déjà constaté plus haut, il veut que la noblesse soit, dit-il, t fière, brave, pauvre, et s'en pique. » Mais comme il veut en même temps qu'elle soit puissante dans l'Etat, il s'attire de la part de Tocqueville cette juste objection : c Un noble du quatorzième siècle, remarque Tocqueville, n'eût pas dit cela. Un noble anglais du dix-huitième ne l'aurait pas dit non plus. Dans le premier cas, le noble était le riche. Dans le second, le riche devenait noble. C'est Tordre naturel et nécessaire. La séparation durable de la noblesse et de la richesse est une chimère qui aboutit toujours, après un certain temps, à la destruction de la première ou à l'amalgame des deux. *

La partie de TAmi des hommes qui garde encore de l'agrément, même pour nous, c'est la partie

ironique. Le tableau des mésaventures du magistrat qui a épousé la fille d'un homn^ de cour, ou du financier qui entre dans la famille d'un magistrat, l'histoire des pérégrinations du jeune homme qui, à peine sorti des bancs de l'école, achète une charge de passe-partout (maître des requêtes) et devenu préfet (le mot y est), fait son noviciat de province en province aux dépens de ses administrés, et rentre au conseil d'État, lorsqu'à force de bévues il commence à être instruit (1); l'épisode du vieux gentilhomme campagnard jugeant les procès à table, et arrêtant les récriminations de chaque plaideur par ces mots : Un verre de \in ù monsieur ! la comparaison entre l'ivresse des paysans et l'ivresse des ouvriers de Paris ; la façon dont les Français colonisèrent le Canada, plantant des poteaux qu'ils appellent des forts et écrivant avec du charbon : De par le roi ; tous ces tableaux de genre, répandus ça et là, aidaient au succès d'un livre d'ailleurs un peu confus, inégal et délayé, mais où les contrastes abondent.

En effet, l'auteur s'y montrait tantôt royaliste avec effusion, tantôt poussant l'audace de la critique envers le roi lui-même jusqu'au ton du paysan du Danube (2) ; assez religieux pour

(!) Tout ce niortcuu, publié en 17*57, sur les vices de la centralisation cl du régime des intendant, est noté par Tocquoville en ces termes : « Combien n'a-t-on pas dit cela de nos jours ! »

(2) Voir notamment le discours qu'il adresse à Louis XV au chapitre vu de la première parti*? el qui débute ainsi : « Votre

prendre la défense des moines dans un temps où ils étaient déjà fort attaqués, et gardant néanmoins toute sa liberté d'esprit pour apprécier sévèrement ou malignement les fautes des hauts dignitaires ecclésiastiques de son temps. Six ans avant la publication de Y Emile de Rousseau, il prêche à toutes les mères le devoir d'allaiter ellesmêmes leurs enfants, c Si j'en étais le maître, écrit-il, j'augmenterais par une loi les droits matrimoniaux de toute mère qui aurait nourri ses enfants. » Mais en même temps, et quoiqu'il soit trèsrigoriste dans sa sollicitude pour le maintien des mœurs, il pousse si loin l'amour de la population qu'il demande, non-seulement, que toute lille-mère trouve des établissements nombreux pour recevoir et élever son enfant, mais t qu'en sortant, si elle est nécessiteuse, elle reçoive 10 écus pour prix du présent qu'elle a fait à l'État. » On Ta vu prêchant volontiers la fraternité, mais on no doit point oublier qu'il ajoute volontiers aussi ce correctif, « avec commandement comme droit d'ai oesse pour les gentilshommes, » ce qui ne l'empêche pas de « se ranger, dit-il avec un mouvement de respect intérieur, devant le porteur d'eau,

Majesté na-t-elle jamais pensé que l'air impératif et dédaigneux que l'on donne à vos statues est ou puéril ou fâcheux?... » et comme il a demandé que l'on transportât l'impôt de la capitation des hommes aux chevaux, il voudrait voir frapper une médaille en l'honneur du roi, portant au revers celte inscription : « Louis trouva dans son royaume la capilalion sur les hommes, il </<•//rrë ses frères et capila les- chevaux . »>

108 LES M1HAUEAU

parce que le pauvre homme est chargé, et d'accepter le contact d'un mendiant dont l'odeur infecte et les haillons lui reprochent une fraternité méconnue. » Qu'on mêle à toutes ces intonations si variées des avertissements austères à une société où, suivant lui, chacun répète ce doux proverbe : Après moi le déluge ! et à laquelle il dit hardiment : « Ceux qui ne voient pas le danger sont bien aveugles, car nous y touchons, » et Ton ^s'expliquera comment l'auteur de cet ouvrage anonyme fut bientôt connu, admiré, célébré en France et en Europe, comment le titre du livre devint si rapidement le surnom de l'auteur, que la première traduction française du poëme anglais de Thompson sur /(js Saisons, publiée en 1760, put paraître, avec une dédicace enthousiaste adressée sans autre désignation à F Ami des hommes, et comment enfin on vit des marchands de Paris arborer cette enseigne sur leur boutique (1).

(1) On sait déjà par les lettres du bailli quels nombreux avantages il prétend retirer en tous pays de sa qualité de frère de l'Ami des hommes , on sait qu'il pousse la modestie jusqu'à attribuer au livre de son frère les témoignages d'intérêt particulier qu'il reçoit d'uno belle dame dj Cacn, et comme il était fort digne par lui même d'intéresser le* daines, on se rappelle que sa modestie uou* a paru excessive ; mais voici un nouveau passage d'une de ses lettres qui nous semble plus concluant comme continuation du grand succès de l'Ami des hommes ; la lettre est datée de Suinl-Malo cl du 21 juin 17Ô8, c'est-à-dire d'environ un an après la publication du livre : •< Comme je n'ai qu'un petit uniforme, écrit le bailli, on ne sait pas trop qui je suis, et la réception du publie a été d'abord relative à ce qu'on m'a cru »:,re, c'esld-dire aide de camp de Boni par... Les bons Malouiiis d'abord

RESUME DE L'AMI DES HOMMES i«9

Tombé plus tard, par des circonstances que nous exposerons, du plus haut degré de la faveur publique dans la plus extrême impopularité, le vieux marquis de Mirabeau, écrivant à son jeune disciple Longo, aimait à lui raconter avec un accent de dédain ironique mélangé de vanité et d'amertume combien fut grand l'enthousiasme dont Fauteur de F Ami des hommes avait été l'objet : « L'engouement parisien, qui donne le ton à tous les autres, m'attaqua, écrit-il, en 1786, avec une furie qui n'est qu'ici et dans d'autres énormes villes badaudes, faire foule, demander des copies de mon portrait, qui paraissait cette année au Salon, le placer dans les salles des pays d'États qui me naturalisèrent, payer douze sous les chaises à la messe où j'allais, me demander mes filles encore enfants en mariage, des consultations, des dîners, des femmes, que sais-je! Heureusement j'avais quarante et un ans passés, et soit cela, soit caractère et sentiment de

n'ont tenu de moi que le compte que je leur paraissais mériter. Bompar s'est avisé de lâcher que j'étais le frère do l'Ami des hommes ; on a commencé par des marques d'une vénération pleine d'amitié et on a appris mon nom. Les bruits de Paris étaient venus ici (au sujet de la candidature possible du bailli au ministère de la marine), on m'a tâté ; j'ai observé d'avoir l'air de politesse et affection avec tout co monde. Ils m'ont parlé commerce, j'ai eu l'air de déférence pour leur avis dans les détails, et leur ai étalé mes principes en grand ; ils y ont reconnu ceux de IWmi des hommes. Je vois que si je reste encore ici huit jours, mon habit n'y tiendra pas, ils en voudront avoir des morceaux pour des reliques. »

soi , je me refusai à tout , me tins couvert, et tan* dis que des avocats fameux me citaient en plein palais comme autorité et qu'où me traduisait en toutes langues, je haussais les épaules sur les éloges; bien m'en a pris quand on a tant voulu me ravaler depuis (1). »

C'est au milieu de ces premières jouissances de la célébrité que s'accomplit l'événement considéré par le marquis de Mirabeau comme le plus important de sa vie intellectuelle. Le vieux docteur Quesnay, médecin de madame de Pompadour, tout en soignant avec un zèle extrême la santé de sa belle et peu respectable cliçnte, ruminait depuis longtemps dans sa tâte un système complet de bonheur public. Il avait fait imprimer en 1756, dans Y Encyclopédie, au mot Fermiers , quelques aperçus nouveaux sur l'agriculture, qu'il avait développés dans un second article pu-

(I) Notre impartialité nous oblige à déclarer que le marquis ne se refusait pas, autant qu'il le veut bien dire, à l'admiration publique. On verra plus loin, dans une lettre de lui à madame de Rochefort, qu'il se montrait volontiers aux séances de l'Académie française, où sa ligure faisait sensation; et puisqu'il parle de son portrait exposé au Salon, nous ajouterons qu'il y a, au cabinet des estampes de la Bibliothèque, de petites réductions de ce portrait, gravées sans doute à l'usage du public et auxquelles le marquis semble avoir mis la main, car elles réunissent le double caractère aristocratique et philanthropique dont il aimait à se revêtir: le personnage est en cuirasse; son nom, accompagné de tous ses titres, est au bas du portrait, et autour, en exergue, on lit imprimée cetlo devise, quo nous le soupçonnons fort d'avoir composée lui-même: « Jamais rwJe ;i pauvres ifits, toujours pi'rc à bonnes gens. »

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