‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 10 sur 29 · HEUR ET MALHEUR · texte numérisé non relu

HEUR ET MALHEUR

Un temps se passa durant lequel la compagne fc sir Archibald Lindseer vécut tantôt à Londres, tantôt sur le continent dans tout le fastueux éclat û'unluxe que les trésors de Tlnde rendaient facile. Horlense était alors dans la plénitude de sa beauté; elle avait traversé la jeunesse et en avait conservé l'élégance et la fraîcheur. Un jour le caprice d*un voyage la conduisit à Bade. A cette même époque, Jacques Bernard revenait.de Munich où il avait été conclure une afiaire importante. Joséphine raccompagnait.

Chemin faisant elle eut envie de s'arrêter dans celle ville heureuse où l'aristocratie du continent s'assemble en été. C'était au mois d'août ; il y avait alors à Bade beaucoup de monde et du plus brillant.

Deux fois par semaine un bal réunissait les baigneurs dans les salons de la Maison de Conversation. Joséphine aurait cru manquer à ses devoirs les plus sacrés si elle ne s'y était pas montrée. Mais ce n'était déjà plus la fille du bonhomme Lombardcl qu'on avait vue en robe de mérinos et en pelïî col plat; elle était friande de belles étoffes et de riches parures; malheureusement les toilettes qu'elle avail apportées à Munich pour figurer dans les dîners offerts à la banque de Paris par la finance bavaroise, étaient un peu fripées, et le temps lui manquait pour en demander de nouvelles aux bonnes faiseuses de la Ghaussée-d'Antin. Joséphine scdécida donc à tirer de ses cartons celle qui lui parut la moins fanée. Une petite nuance de dépit se peignit sur sa physionomie au moment où elle quitta l'hôtel. Jacques, qui remuait éternellement des monceaux de chiffres dans sa tête, n'y prit pas garde. Lorsque ' Joséphine entra dans la salle du bal sa figure se rembrunit encore. .Quand Jacques lui parlait, elle répondait par monosyllabes ; elle avait conscience de son infériorité au point de vue de la mode et de l'élégance, et ces blessures sont de celles que le . cœur de certaines femmes ressent le plus.

Joséphine était assise depuis un instant sur une banquette, l'air rogue et les lèvres pincées, lorsqu'une étrangère parut dans la salle, précédée par un murmure d'admiration; mais tandis que les

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hommes Fentoiiraient, quelques femmes s'efforçaient de soilrirc en prenant dçs attitudes de pruderie effarouchée.

«C'est la belle Anglaise!» disait-on partout à demi-voix. '

Entourée et comme portée par ce flot d'hommages, où se mêlait confusément l'amertume de quelques critiques, comme Je ronflement sourd des basses accompagne dans un orchestre le chant des violons et des flûtes, l'étrangère vint s'asseoir devant Joséphine, qu'elle couvrit d'un nuage de dentelles et de gaze. La personne qui tout à l'heure offrait son bras à cette inconnue venait de disparaître. Un instinct secret avertit Joséphine qu'elle avait devant elle une femme sans défenseur Jégilime.

« Eh! madame, prenez donc garde !» dit-elle d'un air dédaigneux en agitant les pans de sa robe.

L'Anglaise se retourna : jamais visage plus beau napparul aux regards enragés de Joséphine. Jacques changea de couleur. Malgré le temps, malgré l'effet d'une poudre blonde quimodiflait en l'adoucissant la nuance délicate de ses cheveux, il venait de reconnaître Hortense, qui dardait sur lui s^^s yeux, pareils' à des flammes.

Jacques prit le bras de Joséphine, se leva, et hors de lui, sans savoir ce qu'il faisait sans savoir ce qu'il disait :

• Passons! dit-il, passoi»

Joséphine se méprit au sens de ces deux mots, et rimitanl :

« Ah ! c'est intolérable! et vous avez raison, rer prit-elle, quittons la place ! »

Cependant, Jacques eflaré Tentratnait et n'osait retourner la tête.

Une ligne rouge se peignit sur le front d*IIortense, au-dessus du sourcil; tout le reste de son visage devint blanc.

« Ahl c'est une fatalité! » dit-elle.

Mais la colère de Joséphine en s'exhalant ne s'était pas calmée; pouvait-elle pardonner à l'inconnue le luxe de dentelles qui l'avait écrasée? Elle rencontra en son chemin un huissier, et l'arrêtant tout à coup, avec une amertume singulière et une voix que l'indignation faisait trembler, elle se plai* gnit du contact auquel on exposait les femmes du monde. Quelques douairières et un gros de femmes raisonnablement laides se joignirent à Joséphine; le chœur des récriminations arriva jusqu'aux oreilles du commissaire du Casino. Il dut intervenir, et s'approcha d'Hortense. Effarée, celle-ci regarda autour d'elle ; personne ne se présenta.

c Mais sir Archibald Lindseer était là ^ dit Horlense» qui balbutiait.

— Sir Archibald Lindseer est à la table de trente et quarante, répondit le commissaire impassible; si madame veut s'en assurer....

— Je VOUS suis, monsieur, je vous suis, » reprit Hortense d'une voix brisée.

Elle se fratna hors de la salle plutôt qu'elle n'en sortit. Tous les regards lui semblaient autant de flèches qui la déchiraient.

« Et Jacques était là! » pensait-elle.

Le bruit de cette exécution s'était répandu à l'extérieur, on en chuchotait partout; des groupes de curieux attendaient Hortense dans la grande galerie. Les femmes, qui sont les plus cruelles dans ces heures d'humiliation, ne lui épargnaient pas les observations et les menus propos, tout doucement chuchotes à son oreille. D*autres, au contraire, faisaient parade d'une pitié qui lui était peut-être plus douloureuse encore. C'était presque de la sympathie, et, offerte par les personnes qui se pressaient à sa rencontre, c'était une accusation. Horlense rougissait de la mériter. Tout tournait autour d'elle; ses tempes battaient.

Sans s'arrêter à la salle des jeux, elle regagna son hôtel précipitamment. Un garçon partit pour la Maison de. Conversation afin d'informer sir Archibald qu*on l'attendait chez lui.

Quand il arriva, il trouva Hortense couchée sur uu canapé, si robe ouverte, dans un désordre affreux; elle mordait son mouchoir pour étouffer ses cris.

« Mon Dieu! qu'avez- vous 7 > s'écria l'Anglais.

Hortense se dressa sur ses pieds comme si elle avait été touchée par le fluide électrique.

« Ce que j'ai? dit-elle, si dans trois jours je ne «^uis pas votre femme, ne comptez plus sur moi ! >

Elle semblait folle; elle avait les joues toutes marbrées, les lèvres blanches, et toujours, au-dessus du sourcil, celte ligue rouge imprimée par une cicatrice.

Sir Archibald prit Horlense dans ses bras.

« Quelle offense vous a t-on faite?... Calmez-vous d'abord, dit-il, et demain....

— Demain? et vous pensez que je pourrais vivre toute une nuit avec cette pensée que demain une injure nouvelle?... oh! non, non ! reprit Hortense.... Si demain je ne suis pas iady Archibald Lindseer...

adieu! »

Alors, le visage en feu, la bouche toute tremblante encore, elle raconta à sir Archibald la scène à la suite de laquelle elle avait dû quitter la salle de bal.

< Cette femme qui vous a insultée, elle a un mari, sans doute? s'écria sir Archibald qui satita sur son chapeau.

— Et quand vous l'aurez tué.... après? s'écria Hortense, ne serai-je pas exposée demain.... plus tard.... tous les jours à cette même insulte? Ne me comprenez- vous pas? ce qu'il me faut c'est un nom.... le vôtre! Je veux entrer partout appuyée sur

un bras qui inc protège.... Je veux que mon fils ait un père.... Je ne vous aï rien cache; à présent, choisissez : ou votre femme ou rien!

— J'ai 6té garçon toute ma vie, répondit sir Archibald, et le saut du célibat au mariage est périlleux. Me donnez-vous jusqu'à demain matin pour réfléchir?

— Soit, » dit Hortense.

Elle appela sa femme de chambre.

« Miss Anna, reprit-elle, préparez mes malles; je pars demain. »

Elle se tourna vers sir Archibald.

« A six heures, je serai prèle, reprit-elle.

— Bon I je serai prêt aussi. »

Hortense rentra chez elle, et sir Archibald se versa une tasse de thé.

« To be or not to be, » murmuralt-il en vidant sa tasse par petites gorgées.

Sir Archibald regarda sa pendule; elle marquait onze heures. La bouilloire chantait devant lui.

«Si je suis seul demain, où diable irai-je? » pcnsa-t-il.

La pente de la rêverie lui fit bientôt comprendre que son ennui serait le même partout; il n'avait Jonc pas à se préoccuper du lieu où il pousserait ses pas. L'Italie sans Hortense ne lui paraissait pas plus aimable que la Sibérie,

n lira de sa poche une pièce d'or et la jeta en l'air.

« Si c'est pile, j'épouse; si c est face, je irépoiise pas, » dit-il.

La pièce tomba sur le tapis, rebondit et montra le profil du roi Georges.

« Face! s'écria-l-il , cette guinée est une sotte! »

Il ramassa la ^ièce et la jeta dans un coin.

Sir Archibald adorait Horlcnse ; l'empire que la beauté, le charme indéfinissable, la grâce, Tintelligence originale et fine de la Parisienne avaient pris sur lui était excessir. Il n'avait point de famille, comme on sait, et les exemples de ces unions étranges, semblables à celle que sa compagne lui proposait, ne sont pas rares dans son pays. Il connaissait de plus la femme à laquelle il avait affaire, et savait qu'elle n'hésiterait pas une minute à le quitter, s'il ne cédait pas. Qui donc alors le distrairait? Il se souvint à propos de cette bande de collatéraux qui vivaient en Ecosse et qui couchaient en joue sa succession.

< Bon! pensa-t-il, voilà qui les fera enrager! >

Il prit un bougeoir et alla se coucher.

Le lendemain matin, au petit jour, il entra chex Horlense, et lui serrant la main :

« Madame, dit-il, dans une heure vous serez raistress Archibald Lindseer, et votre fils sera le mien. »

Un grand soupir souleva la poitrine de Mlle Frimond.

« Il est très-gentil Tenfanl et monte déjà fort bien à cheval, poursuivit l'Anglais. Je désire seulemeat que dorénavant Guillaume s'appelle William. >

Le jour môme, à l'heure où sir Archibald se ren* dait à Garlsruhc pour se marier à la chapelle de la légation anglaise, Jacques et Joséphine partaient pour Strasbourg.

La position que Jacques avait conquise dans la haute banque, moins encore par la fortune acquise que par son intelligence, était considérable. On le consultait yolontiers, et il passait pour un homme tout à fait expert en matière de finances. Cette influence qu*il exerçait partout, et qui le rendait sour vent l'arbitre d'un conseil, seul son beau*père ne la subissait pas. M. Lombardel se plaisait même, par un singulier revirement d'esprit, à le contrecarrer dans toutes les opinions qu'il émettait. L'avis que le gendre combattait était toujours celui que le beaupère adoptait. Jacques s'était aperçu de cette ten dance, et bien souvent, dans les opérations qui leur étaient communes, il feignait de soutenir une idée mauvaise pour contraindre M. Lombardel à accepter la bonne. Malheureusement, Jacques n'était pas toujours dans le cabinet du vieux banquier, et il ue se résignait pas aisément à donner un exemple public d'inexpérience et de sottise quand il fallait discuter devant un cercle de huit ou dix personnes.

iPour échapper aux conséquences d'une association constante et assez souvent mal inspirée, Jacques traitait des atTaires en dehors de la maison, et pour son compte parlicidier. Il rétablissait ainsi l'équilibre compromis. M. Lombardel ne savait rien de ces manœuvres; et les eût-il connues, il se serait bien gardé de suivre Jacques et de Tépauler, tant il avait pris l'inexplicable habitude de se méfier de son jugement. Jacques irrité continuait cependant et veillait, non sans crainte, à ce que rien ne mit en péril la maison du faubourg Poissonnière.

« Gela ne peut pas durer ainsi, disait-il quelquefois à Joséphine, M. Lombardel devient plus jeune de jour en jour.... La catastrophe est au bout de cette jeunesse! »

On était alors au commencement de 1847. Certains signes qui se produisirent dans le courant de l'année remplirent d'une vague inquiétude l'esprit de Jacques. Il pressentit une révolution, comme les oiseaux devinent la présence d'un chasseur dans la plaine à de légers bruits qui murmurent dans l'air. Une révolution l'avait perdu une première fois; il ne voulait pas qu'une révolution nouvelle compromit ce qu'il avait obtenu. Il fit une tentative désespérée auprès de M. Lombardel qu'il voyait prêt à jeter plus d'im million dans une aflaire qui ne pouvait pas aboutir avant un an ou deux.

« Non-seulement je ne mettrais pas un centime

dans celle affaire, mais encore; si vous m'en croyiez, nous liquiderions, poursuivit Jacques.

— Liquider! répliqua M. Lombardel, liquider quand je suis en passe d'être nommé régent de la Banque !

— La régence ne vaut pas une fortune.

— Et en quoi voyez-vous que la mienne soit en danger? »

Jacques lui développa la longue mais confuse série des motifs qui Tengeaicnt à se retirer momentanément des affaires. Il voyait l'avenir gros d'orages. Une révolution était dans l'air; il voulait en fuir les atteintes, tout vendre, amasser l'argent et altendre.

M. Lombardel écoutait les arguments à l'aide desquels Jacques appuyait sa proposition, de l'air d'un ministre qui prête une oreille indignée aux timides observations d'un subalterne. «

« Allez, vous êtes fou! » dit-il enfin.

Jacques comprit que le moment de rompre était arrivé. Il insista, blâma hardiment l'affaire dans laquelle M. Lombardel allait s'engager et déclara nettement qu'il ne voulait pas y aventurer une pièce de^inglsous.

« A votre aise, reprit M. Lombardel pâle de colère, s'il vous platt même de renoncer à toutes celles dans lesquelles vous avez une part réservée, libre à

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