‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 11 sur 29 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— J'allais vous le demander.

— Faisons mieux.... Puisqu'il vous semble que je suis imprudent, et que je vous trouve, moi, inhabile et routinier, liquidons.

— Liquidons, » répondit Jacques.

Toutes les formalités légales furent remplies et les actes d'association annulés. Jacques vendit toutes les valeurs qu'il avait en portefeuille, retira dé la caisse sociale la somme qui représentait la part de fortune que Joséphine tenait de sa mère, convertit en or tous ses capitaux, et jusqu'aux diamants de sa femme, et, comme l'oiseau de mer qui se rapproche du rivage quand vient la tempête, il se relira dans une maison de campagne.

Peu de mois après, la révolution de février 1848 éclatait.

Le quatrième jour, au matin, il vit entrer chez lui un homme pâle, effaré : c'était M. Lombardel. Il avait vieilli de dix ans.

« Je suis perdu! s'écria le pauvre homme.

— Je le sais, répondit Jacques.

— Que faire à présent?

— Déposer voire bilan et profiter de la ruine publique pour proposer dix pour cent à vos créanciers.

— Mais, reprit M. Lombardel, vous avez bien quelques centaines de mille francs disponibles ?

— Certainement.

— Vous pouvez me sauver !

— Et lout engloulir dans votre naufrage? N'y comptez pas. La naaison Lombardel, Dufour et C* est morte; la maison Jacques Bernard va commencer, et j'en suis le chef unique. Maintenant, entrez; chez moi. vous serez toujours chez vous. »

M. Lombardel baissa la tète. La voix brève et cas^ santé de Jacques fauchait toutes ses espérances, comme l'acier d'une serpe tranche les épis mûrs. Le lendemain, Jacques partait pour Paris.

LE ftOI EST MORT, VIVE LE. ROI !

Deux ou trois aus après, on retrouvait Jacques dans un magnifique hôtel qu'il avait acheté à vil prix et tout meublé pendant la crise financière qui suivit la révolution de février. Joséphine s'était installée dans cet hôtel avec Taisànce d'une princesse à laquelle les hasards de la guerre ont rendu le palais de sesaïeux ; ce qui restait des seize ou dix-huit cent mille francs déposés par Jacques à la Banque d'Angleterre fut employé en valeurs excellentes, mais effroyablement dépréciées ; tout y passa, même la fortune maternelle de sa femme et le prix des diamants de famille vendus avant la révolution. Jacques appelait cela jeter les fondements de ses millions.

« Je bâtis sur le trois pour cent, » disait-il.

Plus tard, au moment du coup d'Ëlat, il spécula à la hausse dans les plus larges 6t les plus formidables proportions. Au bout d*un an, ses capitaux avaient crû et multiplié comme jadis les poissons de la parabole évangélique. En 1853, il en avait douze pour un.

La main sur son grand-livre, le chef de la maison de banque Jacques Bernard iela un regard de triomphe autour de lui.

c Enfin, je suis arrivé! » dit-il.

Et, fermant le grand-livre :

« A présent, reprit-il, coatinuons. »

Ce n'était pas tout encore que de continuer, Jacques voulait surtout affermir.

Un matin, après être resté enfermé dans son cabinet pendant plusieurs nuits consécutives, il entra chez sa femme, qu'il trouva en conférence avec un bijoutier. Il s'agissait de remonter et de rajeunir par l'entourage des diamants qui paraissaient trop vieux. Quand l'industriel fut parti, Jacques se posa devant la cheminée.

« Yous pouvez acheter la boutique de ce monsieur, si cela vous amuse, di(-il; demain j'entame une affaire qui me coûtera trois ou quatre millions. »

Joséphine , stupéfaite , regarda son mari , et pensa qu'il avait été subitement frappé d'aliénation mentale.

« Mais, c'est un désastre, une folie î s'écria-t-elle.

— Vous m'avez interrompu trop tôt, reprit Jacques; cette affaire me coûtera trois millions et m'en rapportera six. Je vais rassembler les créanciers de la maison Lombardel, Dufour et C% et rembourser intégralement son passif, capital et intérêts; le compte est fait. »

Joséphine oublia qu'il s'agissait de réhabiliter son père.

« C'est très-beau, très-généreux, répliqua-t-elle sèchement ; mais si je vois la perte, je ne sais pas où est le bénéfice.

*-Et la confiance, et la réputation, et le bruit, et le retentissement, pour combien les comptez-vous? ajouta Jacques. Ces trois millions qui sortent de ma caisse y rentreront par mille canaux; je jette un lingot qui se convertira en pluie d'or. Je serai l'a-stre sans tache de la finance, et tout le monde viendra à moi. Je n'aurai plus qu'à laisser faire, et les bonnes opérations couleront tout doucement vers ma maison , comme les fleuves cherchent la mer. »

Jacques expliqua longuement à sa femme le mécanisme de cette opération. Il lui en fit comprendre et comme toucher du doigt les résultats. Rendre ce qu'on doit, c'était le fait de la probité quotidienne, usuelle, en quelque sorte bourgeoise ; mais payer ce qu'on ne doit pas, c'était le comble de l'art, c'était faire comme le laboureur qui eon-

fie une poignée de grains à la terre et qui moissonne des gerbes.

c Mon remboursement, dit-il en terminant, c'est la spéculation à la probité ! «

Joséphine éblouie, fascinée, se rendit.

Les lettres d'avis et de convocation partirent le lendemain; des insertions parurent dans les jour* naux : ce fut dans le public une grande surprise et une grande émotion. On se précipita chez Jacques, les amis pour le féliciter, les intéressés pour le remercier. Ce fut révénement du jour; on porta aux nues sa grandeur d'âme et sa générosité : Jacques fut surnommé pendant vingt-quatre heures l'Aristide de la Banque. Une lettre timbrée de Chàleau-Thierry lui arriva au milieu de ce chœur d'éloges. Elle était de Mme Antoine Bernard et complimentait Jacques.

« C'est bien, mon fils, disait l'honnôte femme ; tu acquittes les dettes de ton père d'adoption comme tu as acquitté le peu que devait mon pauvre cher Antoine ! le bon Dieu te bénira. >

Il y avait au bas de la lettre un mot de Gertrude, qui avait pris la plume à son tour. Elle pressait sur son cœur son cher petit. Le mol y était et il manquait un t à la fin. Les fautes d'orthographe de la vieille servante arrachèrent un soupir de la poitrine du millionnaire.

«Ah! si ces saintes femmes savaient! » murmura-l-il.

El quoique seul il rougif.

Cependant il continua son œuvre patiente et paya, tour à tour, à bureau ouvert, chacun des créanciers de la maison Lombarde!, Dufour et G'. On n'avait pas cru d'abord à la sincérité de cette nouvelle qui faisait accepter par une maison de banque en pleine prospérité le passif d'une maison de banque en déconfiture. Cela tenait de la fantaisie, du prodige. Il fallut se rendre, cependant, à la vertu des billets de banque. Quelques sceptiques comptèrent sept ou huit fois ceux qu'on leur remit, et s'amusèrent à les examiner curieusement sur toutes leurs faces.

« Maintenant, dit l'un deux, il faut croire aux miracles ! > .

On avait tiré le vieux M. Lombardel de son appartement pour assister à cette résurrection. Tout d'abord il accepta les cojmplimemts et les félicitations d'un air doux et montra à son gendre quelque reconnaissance. Puis le phénomène moral qu'on avait remarqué une première fois se reproduisit; il perdit la tète au milieu du tourbillon et s'attribua tout l'honneur de ces remboursements.

« C'était une éclipse, dit-il un jour en se rengorgeant.... voilà le soleil revenu! »

Bientôt le bonhomme, ébloui par le mouvement, aburi par le tintement de 'l'or, mis en goût parle tumulte des affaires qu'il voyait naître et grandir autour de lui, voulut reprendre le ton du comman-

dément; mais il s'aperçut bien vite que la direction ne lui appartenait pas. Jacques lui fit comprendre poliment et nettement que seul^ à présent, il était le maître et qu'il n'entendait pas déchoir.

« Vous ne devez plus rien , vivez de vos rentes, dit-il d'un air dont la politesse ne cachait pas la fermeté.

— L'ingrat ! » répondit M. Lombardel.

Ce que Jacques avait prévu se réalisa de tous points. Les capitaux affluaient vers sa caisse. Son crédit, déjà considérable, s'assit sur les larges et splides fondements de la confiance. Les affaires qu'il patronnait étaient acceptées avant même d*étre discutées. On tenait à honneur d'avoir un compte ouvert dans sa maison ; sa parole valait une signature. Ce n'était pas seulement l'homme habile, c'était l'homme probe. •

c Comprenez-vous à présent? dit-il à Joséphine; le grain lève, les moissons vont mûrir. »

A l'époque où M. de Maurs revint de son grand voyage d'exploration autour du monde, la famille de Jacques se composait, comme on sait^ de quatre personnes : Joséphine , Auguste , Léonie et Marcelle.

Mme Jacques Bernard, la fille de M. Lombardel, n'était plus ce qu'on l'a vue quand elle dirigeait la maison du faubourg Poissonnière, prompte à l'ouvrage, active, ordonnée, et simplement vêtue d'une

robe de laine qu'elle taillait elle-même. Son jugement n*avait pas résisté à une excessive prospérité ; vaincue par la bonne fortune, éblouie par ce grand luxe qui Tenlourait, étourdie par le monde auquel elle avait été tout à coup mêlée, Joséphine finit par montrer autant de vanité qu'elle avait fait voir de retenue, et tomba dans dès extravagances de prétentions et de langage qui ne connurent plus de frein. Toutes ses qualités solides et sérieuses avaient été balayées du même coup , comme le sont ies Beurs du pêcher par les bises d'avril, et remplacées par mille sottes fatuités qui offusquaient tous les

yeux et donnaient de son caractère la plus détestable

opinion. Elle ne se montrait empressée ou polie qu'envers les gens titrés; ne portait de chapeaux que s'ils coûtaient huit ou dix louis, parlait de ses gens à tout propos et hors de propos, ne manquait pas un jour de se rendre au Bois, s'habillait comme une princesse de théâtre, et ne pouvait pas dire une phrase sans y mêler le nom de la marquise d'A.... ou de la comtesse de B.... Joséphine Lombardel avait des maux de nerfs, Joséphine se levait à onze heures, Joséphine passait deux mois de l'année aux eaux les plus tapageuses avec ou sans son mari. Joséphine mettait de la poudre de riz, Joséphine essayait les robes qu'on ne porte pas encore, Joséphine enfin voulait que sa fille l'appelât Joséphine.

Dans les commencements de cette transformation qui ne fut pas l'œuvre d'un jour, Jacques aurait peut-être pu intervenir utilement ; mais il n'y prit pas garde d'abord ; plus tard, les conseils et les remontrances auraient été sans influence ; Thabitude était prise. Mme Joséphine Bernard voulait être du monde et choisissait, pour y briller, les plus méchants modèles qu'elle imitait en exagérant leurs ridicules. Il faut dire aussi que Jacques ne fit rien pour essayer au moins d'arrêter sa femme sur celle pente où l'ivresse la faisait descendre ; deux choses l'en empêchèrent : une sorlc de reconnaissance qu'il ne cessa jamais de ressentir pour la compagne qui*ravait aidé dans Tune des occurrences les plus décisives de sa vie, ce qui* le portait à tolérer' tout ce qu'elle voulait; puis surtout cette absorption dans laquelle se consument fatalement les jours et les pensées des hommes pour qui le travail est un besoin.

Jacques avait une femme et des enfants ; il avait une famille ; mais il avait surtout un bureau, une caisse, des correspondants ; à son insu, mais sans cesse, et sans relâche, et sans repos, il pensait à ses aiïaires plus qu'à ses affections, et meltait sa maison de banque au-dessus de son foyer domestique. Ce qui, d'abord, avait été la tendance de son esprit, cti était devenu la constante préoccupation; le but qu'il avait poursuivi,^ rêve, souhaité , et au delà

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duquel il voyait le repos pour les siens et pour lui, ne lui paraissait désirable qu'à la condition de Téloigner et de le poursuivre éternellement. C^était le plaisir de la difliculté vaincue. Le cœur avait-il bien le temps de palpiter dans cette conlinueile bataille qu'aucune victoire ne terminait ?

Quelquefois Jacques éprouvait des heures de lassitude et de dégoût pendant lesquelles il aspirait après la solitude et le silence. Cet accablement qui suit de longs efforts, et dont les hommes accoutumés aux travaux excessifs comprendront lafugitive^mais impérieuse influence, le saisissait avec force. Alors il revoyait en esprit la naaison de Château-Thierry, le petit jardin, sa chambre ouverte au soleil, tout ce petit coin de terre où il avait vécu tant d'heures incertames que l'éloignement lui faisait voir tout imprégnées d'une douceur charmante. Quelque temps il luttait, puis un jour la séduction du mirage l'emportait, et il quittait tout pour s'ensevelir dans ces mêmes lieu\^ abandonnés si vite, et qui seuls alors avaient la puissance de le rajeunir et de réveiller les émotions pétrifiées au plus profond de son cœur.

Le temps n'était plus où la mère de Jacques réunissait à grand'peine, au travers de mille soucis, la somme nécessaire au loyer de sa maison. Elle l'occupait encore cette maison, mais alors elle en était propriétaire, elle était chez elle, et la vieille Ger*

(rude, en sortant de la messe chaque dimanche, avait la joie de dire à ses connaissances, avec uti pelit air de vanité innocente : < Je rentre chez nous.* Celte acquisition, il faut bien le dire à la louange de Jacques, fut le premier résultat de Taffaire du chemin de fer de Paris à Nantes ; il y avait ajouté une rente annuelle, de six mille francs, dont les intérêts étaient servis régulièrement, le premier de chaque mois. Quand le notaire chargé de rédiger les contrats, se rendit chez Mme Antoine Bernard pour lui faire part des projets de son fils, la bonne femme se récria ; il lui semblait que Jacques se ruinait. On eut quelque peine à lui faire accepter des magnificences contre lesquelles sa conscience murmurait.'

Gertrude, à laquelle elle fit part de ses scrupules, lui conseilla de ne pas refuser.

« Prenez toujours, dit-elle ; si le petit fait des folies un jour, il sera très-heureux de trouver les économies que nous ne manquerons pas de mettre de côté. »

Cette réflexion détermina la bonne Mme Bernard.

Elle céda, mais avec la ferme résolution de retrancher de ses rentes une bonne son^me chaque année pour l'offrir plus tard à son fils.

Il y avait déjà plusieurs années que Mme Bernard et Gertrude vivaient ainsi ; le vieil Antoine s'était doucement éteint au milieu d'un travail sur la pro*

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priété communale ; rien n avait élé dérangé dans le cabinet où si longtemps, et avec tant de patience, de naïveté et de bonheur, il avait remué des montagnes de chiffres. Les livres étaient sur les rayons, les cartons dans leurs casiers, l'encrier, les plumes, les liasses de documents sur la table, la petite lampe sur la cheminée, le fauteuil à sa place. On remontait la pendule avec soin, on changeait le calendrier dès le premier de Fan, on époussetaitles meubles, mais personne ne s'asseyait jamais dans cette pièce, si œ n'est Jacques lorsqu'il passait quelques jours à Ghàteau-Thierry. Mme Bernard faisait de la tapisserie, Gertrude tricotait, lavait, rangeait, frottait, et reprisait le linge qu'elle avait autrefois taillé. Elle avait bien consenti à prendre une grosse fille de la campagne pour l'aider dans ses travaux ; mais elle taisait tout et la grosse fille ne faisait rien, ce qui n'empêchait pas Gertrude. de dire avec candeur qu'elle avait du bon temps et se reposait la grasse matinée. La soirée des deux amies, « car quel autre nom donner à Mme Bernard et à sa fidèle compagne, > se passait à causer de Jacques. Toutes les fois qu'on apportait les cinq cents francs, qui représentaient l'un des douze termes de leur rente annuelle, un étonnement nouveau s*emparait d'elles. Gertrude avait voulu qu'on les pay&t eu or; elle comptait les pièces une à une. Quand elle arrivait au chiffre viogt«cinq, elle regardait sa maîtresse.

« C'est bien drôle, tout de même. Comprenez-vous cela ? » disait-elle.

Mme Bernard posait son canevas.

« Eh! lu sais bien que je n'y ai jamais rien compris! répondait-elle.... Hâte-toi seulement de serrer cinq louis.... nous verrons ce qui restera à la fin du mois. »

Ordinairement, il en restait eijcore autant.

On avait dit bien des fois à Mme Bernard et à Gerlrude que Jacques possédait des millions, que Jacques gagnait des monceaux d'or, et que, s'il le voulait, Jacques achèterait le plus bel hôtel de la ville et le plus beau domaine de Tarrondissemeut : elles ne crurent jamais à ces prodFges, pas plus Tune que l'autre. Le pauvre Antoine leur avait parlé trop souvent de millions qu'elles n'avaient jamais vus pour que leur incrédulité ne fût pas profondément enracinée à Tendroit des richesses. C'était matière à discours inutiles, chimères bonnes à bercer les enfants, mais on savait bien qu'il n*y avait de millions nulle part, sans quoi le père Bernard, qui en avait cherché toute sa vie, en aurait bien trouvé quelques-uns.

Quelquefois un voisin rappelait à Gertrude quelles prophéties elle avait faites au sujet de son jeune maître, quand elle bavardait avec les fruitières, et Dieu sait alors si la bonne femme était prompte aux épanchements et & l'enthousiasme !

■ Vous disiez qu'un jour ce serait un richard? disait -on.

— Richard tant qu'il vous plaira, reprcnait*elle; richard comme M. Merlin, qui a deux fermes, ou comme M. Thouron, le notaire, qui a peut-être , deux cent mille francs, sans compter sa maison.... Il est devenu un richard, notre petit Jacques; ce n'est pas moi qui dirai le contraire; on le voit hien à la rente qu'il nous fait..^; mais des millions?... allons donc !... Est-ce que vous en avez vu des mil* lions, vous ? •

Et c'est pourquoi Gertrude et Mme Bernard économisaient. / . .

' Mme Bernard était allée une seul fois à Paris, à l'époque du mariage de son fils avec Mlle Joséphine Lombarde!. Elle y était resiée six semaines à peu près. Le n^ouvement de celle maison de banque, tirée tout à coup de l'ombre où, selon l'expression de Jacques, elle moisissait, l'arfluence des clients et des capitaux, le tintement de l'argent qu'on empilait dans la caisse, le passage de ces grands portefeuilles que portaient les garçons de recettes, et qu'on lui disait tout bourrés de billets de banque, la somptuosité des meubles, l'éclat de la vaisselle, le nombre de domestiques, ce continuel cercle de diners, de réceptions, de bals dans lequel tournait • la vie de sa bru, le tourbillon de Paris et des affaires, tout contribuait à l'étourdir. La bonne femms, qui

se réjouissait à la pensée d*un sou gagné sur la dépense, s'épouvantait à la vue des sommes qui passaient par les mains des cuisiniers. Souvent elle se croyait la proie d'un rêve et se frottait les yeux pour bien voir si elle ne dormait pas. Jacques, qui nourrissait maints projets, avait renouvelé la maison de M. Lombardel. Son influence, quelque temps toutepuissante, avait tout transformé, tout révolutionné dans cet intérieur silencieux. On avait acheté un mobilier magnifique, on avait ouvert les salons^ on avait eu vingt personnes à dîner par semaine, on avait donné des fêtes, on avait deux voitures dans la remise. M. Lombardel ahuri avait cédé; Joséphine, déjà gonflée, mais doucement encore, avait aidé; Jacques gouvernait tout, mais payait à peu près tout. Que lui importait cette dépense.... Il marchait à présent sur un terrain solide et il savait où il allait. Mme Bemiard était tombée en plein dans celte fièvre. Elle interrogeait les domestiques sur le prix des denrées et sur les dépenses journalières de la maison ; les réponses qu'elle obtenait lui faisaient perdre l'esprit. Elle pensait, au fond de l'âme, qu'on courait vers un gouffre. Les grands dîners incessamment renouvelés rofîusquaienl par-dessus tout. Mme Bernard ne comprenait pas qu'on donnât de véritables pièces d'or pour des truffes, auxquelles elle avait goûté du bout des lèvres, et qu'elle appelait des pommes de torre noires. La tristesse la

prit. Un matin, lasse de ne voir son fils qu'aux heures des repas, toujours affairé, courant, préoc* cupé, elle entra dans son cabinet.

« Je pars, lui dit-elle; demain, je serai à Gh&teau- Thierry. Je suis dans ta maison comme au sommet d'une montagne : la tête me tourne. »

Jacques la comprit et Tembrassa sans essayer de la retenir. Mme Bernard s*essuyait les yeux.

« J'irai vous voir, dit-il. .

— Ça vaut mieux; là-bas, tu respireras, » répondit-elle.

Quand elle fut de retour auprès de Gerlrudc, Mme Bernard resta quelque temps dans Tétat d'une personne qui sort d'un sommeil léthargique.

« Enfin, qu'avez*vous vu dans ce Paris? demanda Gertriide.

— Je ne sais pas, répondit Mme Bernard ; on faisait beaucoup de bruit, on ne dormait pas, on s'agitait du matin au soir; il y avait beaucoup de gens qui avaient des millions, d'autres qui les per« daient, d'autres qui les gagnaient.... enfin, des millions partout. »

Gerlrudc haussa les épaules.

« Un tas de fous! « dit-elle.

Plus tard, lorsque Jacques reparut à Château- Thierry, cherchant à son tour un peu de repos, ce fut une fête dans la petite maison. Mme Bernard et Gerlrudc s'évertuaient à qui le recevrait le mieux.

Il trouvait dans son lit, le même lit qu'il avait occupé jusqu'au moment de son départ, des draps parfumés parle thym et la lavande. On ne lui épargnait ni les pâtisseries ni les conseils. On lui servait ai table une certaine tourte et un poulet rôti, qui lui rappelaient les grands régals d'autrefois, lorsque Gertrude faisait une surprise à ses maîtres. Pour plaire à ces créatures dévouées, il en mangeait deux fois.

c Ne vous y habituez pasi criait Gertrude, ce n'est pas dimanche tons les jours.

— Et pourquoi ne s'y habituerait-il pas, mon petit Jacques? répondait Mme Bernard.

— Bon ! voilà que vous le gâtez encore, » reprenait Gertrude.

Le petit Jacques dont les cheveux grisonnaient, les embrassait toutes deux, et glissant une pièce ronde dans la main de Gertrude :

« Tu -feras demain une tarte aux confitures pour maman qui les aime tant, > disait-il.

On décoiffait une bouteille de vin vieux, on faisait sauter des crêpes et on riait jusqu'à dix ou onze heures.

Pendant la nuit, Gertrude défaisait la vahse de Jacques pour bien voir si le linge de son matlre n'avait pas besoin d'être raccommodé. Son malheur était de n'y trouver jamais rien à faire.

< Bon Dieu ! il est toujours tout neuf, » disaitelle.

Elle se vengeait sur les boulons qu'elle attachait avec du fil qui les mettait à l'épreuve du temps.

A son tour, Mme Bernard se présentait le matin à la porte de son fils, une tasse de lait chaud à la main et guettait son réveil; mais à peine avait-elle pénétré dans la chambre de Jacques qu'elle entcndail un pas léger derrière elle, et presque au même inslaut Gertrude arrivait, tout enveloppée des vapeurs qui s'échappaient d'un grand bol de bouillon fumant.

A la vue de sa maîtresse, la vieille servante fronçait le sourcil. . .

« Voilà donc comme vous serez toujours ! muroiurait-clle en la tirant par le pan de sa robe, vous ne savez qu'inventer pour dodeliner le petit!... Du . lait chaud à présent, et dans une tasse qui suffirait au déjeuner de trois gendarmes!... Est-ce que vous en prenez du lait chaud le matin, vous ?

— Et loi-même que fais-tu là avec ce bol à la main? répondait Mme Bernard.

— Oh! ce n'est pas une friandise!... c'est du bouillon, presque une soupe! Il faut bien que tout le monde vive I » s'écriait Gertrude.

Ces petites scènes se renouvelaient chaque jour de cent façons diverses. C'était comme une lutte ontre les deux femmes; elles auraient voulu mettre Jacques dans de la ouate et du coton, lui faire un nid et si bien l'entourer de tendresse cl de bien-

être, que jamais il n'eût envie de quitter Chàteati- Thierry. Quelquefois il leur parlait de seis projets et des moyens qu'il voulait employer pour les faire réussir. Mme Bernard et Gertrude l'écoutaient bouche ' béante ; elles ne comprenaient rien aux combinaisons savantes dont il développait le plan subtil en s'animant; mais c'était Jacques qui parlait, et les deux femmes l'approuvaient par de grands mouvements de tète. Un jour, Jacques aurait un ch&teau; un jour, il aurait un parc; un jour, il aurait une grande ferme, des champs, une forêt, une fortune enfin; alors il se reposerait; on vivrait gaiement et on rirait.

Là-dessus, s'appropriant, sans le savoir, la fameuse réponse du philosophe au roi d*Kpirc :

« Eh bien! disait Gertrude, si nous commencions par rire, vivre gaiement et nous reposer, cela ne serait-il pas plus sage? »

Joséphine n'accompagnait jamais Jacques dans ces excursions qui le retrempaient sans calmer la lièvre qui le dévorait. La femme du millionnaire ne croyait pas que sa dignité lui permit de quitter son salon, sa loge à l'Opéra, sa calèche et le bal, pour rendre visite à de bonnes gens qui habitaient la province.

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