LES CAMPAGNES D'UN ROUÉ
Quelques mots sont à présent nécessaires pour &ire comprendre «par quelle suite d*événeincn(s floHense se trouvait à Auteuil> entre Alice et Mme Cornet.
Après le mariaga de Jacques et sa. sortie de la nie Laval, Hortense avait demandé des ressources au travaij manuel. Son état de grossesse ne lui permettait plus, eût-elle conservé quelques-unes de ses anciennes relations, de donner encore des leçons. Hie se cacha au fond d*uii quartier où personne ne b connaissait et changea de nom. Quelque temps son activité la soutint. Ses couches Tobérèrent. A peine rétablie, et toute pâle encore,^ellc chercha de Touvrage. Elle vivotait^ mais à force de privations endurées avec courage, elle élevait son enfant sans
qu'il fût encore effleuré par la souffrance. Une voisine, prenant en pitié celle énergie et ce conslant labeur, la présenta à un chef d*atalier qui travaillait pour le compte de M. Saponnière. Elle y fut admise et trouva des ressources plus abondantes. L'espoir rendirà son visage sa grâce et ses séductions premières.
M. Saponnière la vit et fut frappé de son maintien. Hortensc avait quelque chose en elle qui la séparait de ses compagnes. Toutes senf aient sa supériorité et ne lui en voulaient pas. Elle avait cet art sing^ulier de se faire aimer en élcint la plus belle. M. Saponnière apprit bientôt qu'elle avait un enfant et vivait isolée. Il la fit appeler et la complimenta sur son exactitudie et la perfection de son travail. Cette* visite achevée, il lui annonça que son salaire était doublé et qu'elle était mise à lïi tète d'un groupe d'ouvrières. Le soir> elle embrassa le petit Guillaume avec effusion.
«c Dieu bon! te voilà sauvé! » dit-elk.
Malheureusement, M. Saponnière nourrissait d'autres projets. Au milieu de ce harem changeant que l'industrie lui faisait, jamais il n'avait vu personne qui, plus que sa nouvelle pensionnaire, lui parût séduisante. Il ne t^rda pas à le lui faire comprendre. Hortense le repoussa. Cette résistance irrita M. Saponnière. L'ardeur de son sang allumée, rien ne Téteignait plus que la possession. Bientôt Hortense le
renconira partout sur son passage, à Tatelier chaque jour, et dans la rue* quanti elle sortait. Jamais 11 n'avait été tenu si longtemps en échec par une ouvrière qui maniait Taiguille. Las de la •poursuivre enraiu, un soir, après la fermeture de l'atelier, il se rendit chez Hortense. Malgré sa bonne envie d'éluderune explication décisive, il fallut écouter jusqu'au boQt l'homme à qui elle devait son pain quotidien; seulement, elle s'efforça de prendre la chose en riant.
'• Une, de plus, une de moins, que vous importe ! dil-elle. Contez fleurette à d'autres et laissez-moi le plaisir de la reconnaissance.
— Bon ! répliqua M. Saponnière, j'y consens, mais hissez-moi le plaisir de vous aimer. »
Il la prit par la taille tout à coup et voulut l'embrasser. Hortense se leva d'un bond, et, se dégageant, sauta à l'autre bout de la chambre.
^ N'approchez pas, ou j'appelle ! » dit-elle.
On entendait dans une pièce voisine, derrière la porte d'entrée', un bruit de voix que dominait le re< frain d'une chanson.
Le négociant haussa les épaules.
« Est-ce une comédie? dit-il; voyons, finissonsen. Que voulez-vous? je ne compterai pas..,. Vous avez un enfant, que diable ! et on ne vous connaît pas de mari. »
Il se mit à rire et fit un pas vers Hortense, qui s*approcha de la cloison.
« Encore un pas, et je frappe l dil^elle.
— Prenez garde, dit ^i. Saponnière, si vous me chassez, vous pourriez bien, demain> trouver la porte de ratelier.fermée.
— Je ne prendrai même pas la peine de Touvrir ! » reprit Hortense, dont le sang bouillait.
M. Saponnlère se mordit les lèvres.
« Est-ce décidé? dit-il. .
— Aussi bien décidé que cette chapibre est à moi et que je vous prie d'en sortir.
— Vous avez tort. »
M. Saponnière prit sa canne et son chapeau, et fit un pa6 vers la porte; puis se relojirnant :
« Réfléchissez, reprit-il; je ne sais pas pourquoi, mais, pour moi, vous n'êtes pas comme les autres...ce que je sens là n'est pas ce que j'y ai senti jusqu'à présent.... Écoutez-moi donc ! »
Hortense secoua la tête.
M. Saponnière regarda du cAté de la cloison. La chanson avait cessé. On écoulait.
« Parlez! mais partez donc! reprit Hortense sourdement.
— Est-ce votre dernier mot?
— Le dernier. »
Le sang monta au visage de M. Saponnière.
« Tenez! dit-il, je ne sais ce qui se passe en moi.... je devrais vous haïr.... je ne le puis pas.... vous êtes si belle ! »
D'UN MILUONNAIRE. 215
Hortensc étendit le bras vers la porte.
< Eh bien ! oui^ je pars, reprit-U...« mais si quelque jour vous changiez d*idée, écrivez ce seul mot : Venez, ... Je saurai ce que cela veut dire.... A présent, adieu I »
Il ouvrit la porte et descendit lentement, comme UQ homme qui s'éloigne à regret. A chaque étage il s'arrêtait un instant, écoutait et toussait; puis, n'entendant rien, il reprenait sa marche. Eniin, le bruit de ses pas s'enfonça dans la cage de l'escalier et s'éteignit.
Hortense tomba au pied du petit lit dans lequel dormait Guillaume.
< Ah ! pauvre cher enfant, encore une fois seuls ! » dit-elle.
Le découragement la poussa vers Nancy. Cette vieille parente qui lui avait écrit autrefois aurait peut-être pitié d'elle. Ce n'était plus une adoption et un mari qu'elle allait chercher à présent, c'était un asile, un petH coin où elle pût se cacher. La vieille parente lui ferma sH maison. Hortense et Guillaume reprirent le chemin de Paris. La fatigue commençait à être la plus forte.
Après de nouvelles misères patiemment supportées, et tremblaht toujours de rencontrer la n^ort sur sa roule, Hortense, qu'un sentiment d'orgueil farouche et de haine avait soutenue jusqu'alors, se décida à frapper à la porte de Jacques. Ce
jour-là^ elle venait de donner, son dernier morceau de pain à son fils.
Repoussée par le concierge et blessée par le co« cher de Jacques, le visage baigné de larmes et de sang, elle avait marché devant elle comme une folie, jusqu'au moment où les plaintes de son enfant ravalent tout à coup tirée de son exallation fié* vreuse.
« Tu as faim et je pleure! Ah! misérable que je suis, » s*écria-t-elle.
Horlense regarda autour d'elle ; elle était au miireu d'un taillis épais. Des voitures brillantes passaient sur une route voisine. La peur la prit,- elle se mit & courir. Le petit Guillaume pleurait toujours! Elle l'embrassa. Devant elle s'allongeait un. chemin désert. Une femme parut. Hortense sortit du bois la main tendue.
« Par pitié! » dit-elle à Mme Cornet qui la regardait.
Quelques instants après, on sait comment elle tombait mourante sur un lit d'auberge h Auteuil.
La convalescence d'Hortcnse fut longue, et quelque temps incertaine. Un feu sombre remplissait ses yeux. Dans quels longs silences ne se plongeait- elli* pas! Souvent elle regardait son visage amaigrï dans une glace et souriait tristement.
« Ce n'est plus moi! » disaitrelle alors.
Alice ni Itf me Cornet n'en pouvaient rien tirer. Elle
était eornme brisée; cependant ses forces commen* çaient à revenir, an sang pins chaud circulait dans ses yeines. Le corps se reprenait h la vie, le cœur non.
In jour, la blanchisseuse Ini demanda ce qu'elle complaît faire quand elle serait tout à fait bien. Horlense la regarda avec Texpression d'une personne qu'on réveille.
» Je ne sais pas, » dit-elle.
On la surprenait quelquefois les narines gonflées, les yeux Tixcs, les lèvres pâles, immobile, debout contre la vitre, le front dans sa main. Le reflet d'un orage intérieur passait sur son visage; si, dans ces moments-là , ses regards se tournaient vers Mme Gor« net, leur expression menaçante faisait tressaillir la bonne femme. C'est qu'alors Hortense se souvenait ; puis le feu de ses prunelles noires s'éteignait, un voile s'étendait sur ses traits adoucis, et d'un bras caressant elle attirait vers elle sa protectrice.
« Bonté du ciel! que lui a-t-on fait? » disait alors Mnrus Cornet.
Hortense avait le sentiment de ce qui se passait dans l'esprit d'Alice quand elles étaient seules.
c Né m*en veuillez pa^, lui dit-elle un jour; plus lard, j'aurai peul-êirelc courage de tout vous dire.... Mon pauvre cœur saigne encore.... Il y a des cendres qui brûlent quand on les reniue. »
218 LKS MISÈRES
Le soir, Alice parlait à Pierre de la pauvre abandonnée.
f( Il faudra que nous la sauvions, » disait-elle.
Un matin, étant à la fenêtre, Hortense vit p<is8er Jacques Bernard qui se rendait chez M . de Maurs. Elle sauta en arrière. Son cœur battait à l'étoufTer.
« Lui ici, dit-elle, ah ! je n'y resterai plus ! »
Si Mme de Maurs Tavait vue en ce moment» elle ne Taurait pa^^ reconnue. La colère, la haine, le désespoir l'avaient transfigurée,
« Oui, il le faut ! » dit-elle.
Elle venait de saisir une plume et portail déjà la main sur une feuille de papier, lorsqu'elle se leva et courut devant un miroir qu'on voyait sur la cheminée.
« Peut-être suis-je hideuse! » murmura-t-ellé.
Son image lui apparut animée de toutes les Hammes de la passion. Elle sourit.
« Non! non! reprit-elle, je puis encore lutter et vaincre ! »
Le sang qui monta à son visage dessina en rouge une cicatrice légère qui tournait autour du sourcil.
<r Ah ! le coup de fouet ! » murmura-t-elle.
Sa main rapide écrivit un mot sur le papier qu'elle plia et cacheta; puis se redressant avec un frisson :
.< Allons! reprit-elle, demain H. Saponnière saura où je suis, et il viendra ! »
D'UH MILUONNAIRE. âlQ
Dans la soirée, Alice vint voir sa protégée. Hortense lui prit les deux mains dan^les siennes et se mit à genoux devant elle.
* Voulez-vous être bonne jusqu'au bout? dit*elle.
—Je ne vous comprends pas, mais je serai bonne aussi longtemps que vous voiidrez, » répondit Alice en riant.
Hortense tira de sa poclie une bague qu'elle passa au doigt de Mme de Maurs^
« C'est tout ce que j'ai, reprit-elle, et ce n'est rien; gardez ce petit bijou en souvenir de moi.,.. J'ai eu faim, et je ne m'en suis pas séparée. »
Quelques larmes lui vinrent aux yeux. Elle avait peine à retenir ses sanglots.
« Mon Dieu ! qu'avez- vous? s'écria Mme de Maurs toute bouleversée.
— Rien ; vous avez été une providence pour nv)i.... et j'ai tant souffert!... J'avais le cœur gros.... on a des moments de faiblesse.... pardonnez-moi. »
Hortense embrassait les. mains d'Alice coup sur eoup; Alice se pencha vers elle.
« Qu'ai-je donc à vous pardonner, sinon de ne pas me confier vos chagrins? » dit-elle d'une voix caressante. * . .
Le front d'Horlense se rembrunit.
«Non, non! pas aujourd'hui ! reprit-elle... VPIus tard, je Poserai peut-être! mais plus tardl... plus tard! *
Elle essuya ses yeux, el, s*eiTorçant de sourire, Horteiîse posa le*doigt sur la bague qu'elle avait don* née à Mme de Maurs.
« Quoi qu'il arrive, poursuivit-elle, pensez que celle qui a porté celte bague avait le cœur honnête et bon.... et qu'elle vous bénira toujours. • '
Quand Alice rejoignit M. de Maurs, eUe lui ût part de son entretien avec leur protégée.
« Elle m'a fait pleurer.... dit-elle; c'est une personne dont le cœur saigne d'une effroyable blessure, t
— Eh bien ! nous ne l'abandonnerons pas, » répondit Pierre.
Le lendemain, Mme Cornet entra chez eux le visage décomposé. .
« Je ne sais plus ce qui se passe, dit-elle : la mère et r^nfant ont disparu !
— Notre pauvre malade? s'écria Mme de Maurs.
— Elle-même, ainsi que le petit Guillaume!... C'est donc pour ça qu'hier, en me quittant, elle avait
' les .yeux rouges! Ce matin, je frappe à ^ porte, rien; je frappe encore, on ne répond pas. La bonne de la maison m'apporte la clef, et j'entre.... personne! Je regarde, et j'avise un papier sur ime t.v ble.... C'était une lettre à votre adresse.
— Donnez vite ! » dit Alice, qui l'ouvrit.
La lettre ne contenait que quelques mots. La fugitive priait Mme de Maurs de lui pardonner et son
D'UN MILUONNÂIBE. " S24
silence et son départ ; elle obéissait à une destinée fiitale.
< Et vous ne savez rien de plus? reprit Alice; on n'a vu personne ?
— Voi\s eomprcnex bien qu'avant de venir ici, j*ui battu tout le pays. Voici ce que j'ai appris, h
Mme Cornet raconta alors qu'un enfant avait vu l'inconnue, au petit jour, sur la lisière du bois de Boulogne; Guillaume était auprès d'elle. Une voilure était arrivée au bout d'un instant, un homme en était descendu, la fugitive avait pris son bras, et tous deux étaient partis.
« Ah! la malheureuse! dit Alice,
— Malheureuse, je le crois, mois coupoble aussi tout au moins, répondit M. deMaurs.J ai^rand'peur* que nous n'ayons assisté à quelques scènes d'un vaudeville joué bien des fois déjà. *
— Oh! ne parlez pas ainsi! s'écria Alice.... J'ai vu au fond des yeux de cette pauvre femme, je l'ai entendue. Elle est tombée, peut-être, mais elle n'est pas coupable.
— Et moi je dis comme vous! reprit Mme Cornet. Vous, avez un bon cœur, vous; les hommes n'ont qu'une' mauvaise tète, et ils croient tout ce que la raison leur dit.. .«la belle aiïaire! »
A quelque temps de là, Jacques, étant à Auteuil, aperçut un soir au doigt de Mme de Maurs celle bagne , que Mlle Frimond lui avait oiTerte dans une
heure4emble, et qu'Alice portait quelquefois. Celte bague venait de Jacques ; c'était le premier cadeau qu'il eût fait à Horlense. Elle leur rappelait autrefois cette nuit qu'ils avaient passée aux bords de la Seine, et qui avait décidé du sort de l'un d'eux. Jacques saisit la main d'Alice par un mouvement rapide dont il ne fut pas le maître.
« D'où vous vient ce bijou? » dit-il.
Mme de Maurs lui raconta alors dans quelles cir^ constances il était entré en sa possession. Jacques l'écoutait avec une anxiété qui ne pouvait échapper à Alice.
« Mais vous la connaissez donc, celte pauvre femme? reprit-elle.
— Et vous ne savez pas où elle a pu aller? reprit Jacques sans répondre à la question de Mme de Maurs ^ vous ne l'avez plus vue, plus rencontrée?
— Non, » dit Alice, qui l'observait toujours. ' Jacques se leva et ût deux ou trois pas dans la
chambre, poursuivi par le regard de Mme de Maurs.
a Eh bien, oui, c'est moi! dit-il tout à coup, et comme vaincu par l'etTort d'une. pensée intérieure; le coupable, l'homme qui a fuit«tout le mal, jl est devant vous! Ah! j'ai eu mon heure mauvaise I l'heure du châtiment viendra sans doute. »
Soii visage était tout bouleversé par une expression d'angoisse que Mme de Maurs ne lui avait javue. Il s'arrêta devant elle.
c Aidez-moi à là retrouver, cette pauvre Hortense! à la sauver peut-ôlre.
— Il est bien tard, à présent, » répondît Alice.
Jacques se fit raconter de nouveau tous les détails de cette rencontre qui avait conduit Hoclcnse si près d'une maisoil où lui-même allait si souvent. Il ne pouvait pas douter un instant que ce ne fût elle.
« £t je ne l'ai pas vue ! • répétait-il en se cachant la tète entre ses mains.
En ce moment, on entendit marcher dans la pièce voisine.
c Mon mari ! » dit Alice en se levant.
Jacques lui saisit les mains, et avec un regard plein d'effroi :
« Oh! qu'il ne sache rien! dil-il.
— ^A^ous avez raison,» dit Alice, qui passa devant lui.
Un de ces hasards comme il s'en présente tant dans la vie devait, plus tard, remettre en présence M. deMaurs et M. Saponnière, Jacques et Hortense. Mais en ce moment la pensée d'Alice ne pouvait se détacher de cette pauvre femme qu'elle avait vue mourante; le petit Guillaume n'avail-t-il pas joué avec Fernaftd, ne s'étaitil pas endormi sur ses genoux? Elle se souvenait qu'un soir Jacques Bernard avait quelque temps badiné avec cet enfant et l'avait embrassé en apprenant qu'il était, à quelques mois près, de l'âge d'Auguste. Comment son cœur ne l'avalt-îl pas averti ?
< Si près alors et si loin cepcndiint! » pensaitelle.
Alice ne pouvait plus faire que Jacques et Hortense fussent réunis, mais il y avait sous les pieds de la mère un abtme que seule Tintervenlion de Jac* ques pouvait combler. '
« Je ne vous estimerai qu'au prix de son salut, > ^ui dit-elle un soir.
A quelque temps de là, un jour qu'elle passait en voilure aux environs de Montmorency, Alice crut apercevoir Hortense derrière la grille d'une villa. Une robe de mousseline couvrait cette inconnue, qui marchait lentement sur le gazon d'une pelouse, nn livre à la main ; ce n'élait pas là le vôl/smcnt où Alice avait vu Hortense; mais quelque chose dans l'ensemble de la taille et de la démarche lui faisait croire qu'elle avait bien devant les yeux la malheureuse qui s'était arrêtée à Autcuil. Elle pria son mari de s'en assurer.
< Si c'est un bonheur qui l'a conduite là, je veux le savoir; mon cœur en sera plus tranquille, dit Alice. Si c'est une chute, nous n'épargnerons rien pour la tirer de cet asile empoisonné. >
Pierre sourit; il ne croyait pas plus aux bonheurs inexplicables qu'aux rédemptions; mais jamais il ne rcfusiut rien à Mme de Maurs. Un matin, il sortit donc à cheval et sonna à la porte de cette villa qu'il avait remarquée. Un domestique voulut l'arrêter.
« Voire maîtresse est là sur ce banc; jVi à lui parler, » dilPierrc, qui avait aperçu une robe blanche derrière un massif de. lilas.
Au bruit dd ses pas sur le gravier, Télrangère se retourna : c'était bien la mendiante d'Auteuil.
^ Mme de Maurs ne s'était donc pas trompée, dit Pierre qui s'inclina.
— Non, répondit Hortense dont les joues élaiei/ en feu ; je l'ai bien reconnue l'autre jour. J'ai failli m'élancer et lui crier : C'est moi, celle que vous avez arrachée à la mort!... Je mtc suis arrêtée. Si c'est un bon souvenir qgi vous amène, soyez le bienvenu.... Si c'est un blâme, hélns! il est trop tard ! »
Pierre salua Hortense et voulut se retirer. Hortense étendit la main.
« Vous a\^z traversé la vie, reprit-elle, et devez savoir bien des choses déjà. Vous hàlerez-vous de me condamner et ne daignerez-vous pas tout au moins me demander quelles causes m'ont conduite où je suis? Je vous dois et je dois à Mme de Maurs les meilleurs instants que* j'ai vécus depuis bien des années.... Laissez-moi en invoquer le souvenir pour vous prier de me donner une heure. Si vous avez le courage de m'accuser après, faites-le.
' — Je resterai, » dit Pierre. .
Une sorte de joie douloureuse anima le visage d'Hortense.
t Merci, dit-elle en l'entraînant vers la maison.
Vous ne savez pas quel fiel a rempli ce cœur, et combien il m'élouffe ! Esl-cc ma faule si le flot des mauvaises passions m'a poussée sur la penle où je descends?... Ah! croyez-le, j'ai le triste droit de me souvenir! »
Un instant Hortense passa sa main brûlante sur son front.
u II y a des choses qu'on ne dit pas à certaines femmes, reprit- elle, et Mme de Maurs est de celles qu'on doit respecter, môme dans une confession. Pourquoi reconnaître la charité évangélique dont elle m'a entourée par de tels aveux? Non, non, je n'ai pas voulu qu'un grain de poussière souillât cette jieige sans tache !
— Je vous remercie, lui dit Pierre, qui déjà subissait le charme qu'Hortense exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.
— Oh! ne me remerciez pas. Moi aussi j'aurais pu être honorée sinon heureuse. Uu homme s'est trouvé qui ne l'a pas permis ! »
Alors, sans nommer personne, et en omettant certains détails qui auraient pu désigner Jacques Bernard, Hortense raconta tout ce qui s'était passé rue Laval, quelle misère et quelles luttes avaient suivi l'abandon qui l'avait frappée. Une pâleur mortelle couvrait ses traits, tandis qu'elle évoquait ces fantômes des anciens jours. Il n'y avait plus de yie que dans ses yeux, mais qu'ils étaient effrayants !
« Certes, dit-elle, j'aurais pu, en m'avilissant jusqu'à tendre la main à ce lâche qui m'a perdue, vivre dans l'aisance, peut-être môme le luxe. Une implacable lierté m'a poussée à la révolte. Il m'a tout enlevé; je lui ai enlevé son enfant.... Il ne le reverra qu'au jour des pleurs. Délaissée, j'ai cherché un refuge dans le travail ;le travail s'est éloigné de moi. Le désespoir m'a prise et j'ai plié.... J'éprouve je ûe sais quel soulagement amer h vous parler ainsi. Quand vous saurez que j'ai pu tomber et que je ne suis pas heureuse dans ma chute, que le chagrin et les larmes me purifient encore dans cette honte où je vis, il me semble que vous ne me refuserez pas votre main.
— La voilà , > dit Pierre.
On frappa un coup à la porte de l'appartement où tous deux étaient renfermés et un domestique parut. Il avait l'air insolemment embarrassé.
« Qu'est-ce ? dit Horlense.
— Madame, répondit ce domestique, monsieur est là.... J'ai dit à monsieur que madame était en aOaires.... monsieur insiste pour entrer. »
Pierre fit le mouvement de se lever, Horlense lui saisit la main.
« Dites à M. Saponnière que je désire ôlre seule, dît-elle; qu'il attende ou qu'il se relire.... Allez.
— Ah! M. Saponnière! dit Pierre quand* le domestique se fut éloigné.
— Vous le connaissez?
— Oui, un peu; j'ai eu occasion d'écliànger quelques paroles avec lui, à Autcuil.
— Alors un mol vous fera tout comprendre : je travaillais pour lui.
— Xh\ pauvre femme! » dit Pierre, qui se souvint d'Alice.
Deux ou trois minutes s'étaient & peine écoulées, lorsqu'on entendit un bruit de pas dans l'antichambre ; la porte s'ouvrit avec fracas et M. Saponnière entra brusquement. -
« Ah ! M. de Maurs ! dit-il, de quel droit ici? »
Hortensc s'était levée.
« Parce qu'il est chez moi , dit-elle.
— Chez vous? allons donc 1 » s'écria le marchand. M. de Maurs fit un. pas, Hortense se plaça devant lui.
« Donnez -moi celte preuve que vous m'estimez assez pour rester, » reprit-elje.
Pierre salua.
Hortense se tourna vers M. Saponnière.
« Vous venez de passer le sciiil de cette maison pour la dernière fois, dit-elle le visage en feu; et le meilleur témoignage que je puisse vous donner que je' suis chez moi , ici , c'est que je vous prie d'en sortir. »
Les yeux de M. Saponnière s'injectèrent de sang.
* Ah! toujours M. de Maurs! reprit-il, toujours lui qui me prend tout! .
— Madarael s'écria Pierre, faut-il que je fasse sauler cet homme par la fenêtre ? »
U. (le Maurs avait un air de telle résolution que M. Saponnîère recula.
Hortense marcha froidement vers la porte, et, l'ouvrant toute grande, la montra du doigt au marchand.
^ « Vous m'avez entendue , reprit-elle ; s'il vous plaît de me revoir encore une fois, une dernière fois, parlez. »
Les toux de M. de Maurs ne quittaient pas M. Saponnièrc, ceux d'Hortense le foudroyaient. Comme un loup blessé, il marcha vers la porle à reculons. Il élait livide.
« Ah! dit-il au moment d'en sortir, monsieur de Maurs, nous nous reverrons !
— Comme irvous plaira, » répondit Pierre.
La porte se referma, Hortense et Pierre rcslèrcnl fculs.
« Vous me feriez regretter d'ôlre venu, dit M. de Maurs, si dorénavant vous ne preniez pas le droi^ de me4rdiler en ami.
— Ne regrettez rien ... j'ai le coîur assez haut pour que quelque chose qui s'agite là ne uicure jamais! dit Hortense en appuyant la main sur sa poitrine.... Votre visite ne fera que hûter une détermination que j'avais prise depuis quelques jours. Je veux quitter la France.... Il y a quel-
qu'un qui devrait prier Dieu pour que je n'y rentre jamais! »
Pierre lui prit la main.
^ Où que vous alliez, ajouta-t-il, souvenez-vous toujours que je suis le mari d'une femme à qui vous devez quelque chose.... Ne vous adressez donc jamais qu'à moi. »
Horfense le regarda longtemps; tout le feu sombre de ses yeux était tombé pour faire place à une expression de douceur et de mélancolie indicible.
« Ah î si un autre vous eftt ressemblé , que dîfférenle eût été ma vie! » dit-elle.
Mais cctle renconlre de M. de Maurs et d'Horlense devait avoir d'autres et plus Icrribles conséquences qu'il n'élait donné ni à l'un ni à l'aulre de prévoir.
Sans confier à Mme de Maurs la suite immédiate qu'avait eue sa visite à Montmorency, Pierre ne lui cacha pas que la personne qui se trouvait dans la villa était bien celle qu'ils avaient recueillie à Auteuil.
• « Les choses sont dans un état, pQursuivit-il en finissant, qui ne nous permet plus d'intervenir directement. Si Ilortense a besoin d'une main amie, j'espère qu'elle pensera à nous. »
Le nom de M. Saponnière n'avait pas été prononcé dans cette conversation , mais pendant huit jours Pierre attendit, croyant qu'à toute heure il recevrait de^^ses nouvelles. II n'en eut point. Au bout
de quinze jours il y pensa moins; une aiTaire de famille le contraignit, sur ces entrefaites, à partir pour TAngleterre; il s'éloigna sans songer à lliomme de Montmorency.
Cependant Hortense élait partie aussi. On sait que le lendemain du jour où M. de Maurs s'était présenté à Montmorency, elle devait avoir une explication avec H« Saponnière. Les instincts grossiers du marchand révoltèrent ce qu'il y avait de fier et de délicat en elle. Malheureusement, celle passion que M. Spponnière ressentait pour Hortense n'avait pas été assouvie par le temps et la possession; elle était, après un an, plus âpre et plus violente qu'au début.
Le marchand arriva chez elle avec la pensée que la résolution d'Hortense n'était pas sérieuse. Il prit des airs badins.
«r Je ne vous croyais pas si bien avec mon rival , dit-il en arrangeant ses cheveux devant un miroir; mais je suis de la bonne école ; si vous voulez, nous l'inviterons à dtner. »
La réponse de Mlle Frimond lui fit voir qu'il se trompait; il changea de ton. Le langage du fat fit place à la prière; le prodigue se montra bientôt. Hortense fut inflexible , le sang monta à la tôte de M. Saponnière; il menaça.
« Vous me connaissez bien peu, reprit Hortense; vos regrets auraient pu me toucher.... vos cm«
portcmenls et voire colère me laissent indifférente. »
Le visage dô M. Saponnière se décomposa ; on le voyait rougir et pâlir coup sur coup.
«Vous voulez donc un imalhcur? s'écria-t-il.... que M. de Maurs prenne garde à lui !
— Ne jouez pasce jeu-lft, vous pourriez vous faire du mal , » reparlit Hortense d'un ton railleur.
M. Saponnière essaya *dc répliquer; les paroles n'arrivaient pas à ses lèvres. 11 tomba sur un fauteuil comme un homme qui va «être frappé d'un coup de sang. Hortense agita le cordon d'une sonnette.
« Allez chercher un médecin , dit-elle au domestique. M. Saponnière est malade. »
Elle prépara un verre d'eau sucrée, le posa sur le coin d'un meuble, auprès du marchand, et se relira. Pas un muscle de son visage n'avait iressailli. Un moment après, on entendit le roulement d'une voiture. M. Saponnière sauta sur ses pieds. Il n'y voyait plus et s'appuya contre le mur. D'une main défaillante, il arracha sa cravate.
« Ah! j'étouffe! » dit-il; et il tomba évanoui.
Quand Hortense fut partie, M. Saponnière resla quelques jours errant et farouche comme une bêle fauve à laquelle on vient de ravir sa proie. Un hasard lui apprit que M. de Maurs était à Londres, où la fugitive s'élait rendue de son côté. î\ ne douta
plus de leur accord. Il eut un accès de colère effravauL »
« Ils me (rompaient tous deux.... oh! je me Vengerai ! * répélail-il sans cesse.
Poursuivre M. de Maurs, TaUeindrc, le provoquer, c'était s*exposerlui-inêmc, et le manchand ne faisait pas profession d'être brave. La vue d'un fer nu lui donnait de petits frissons dont il n'était pas assez sot pour méconnaître la signification philosophique. Perdre la vie , ce n'était pas d'ailleurs se venger, li se souvint alors d'Alice et se rappela qu'elle lui avait paru jolie. •
« Dent pour dent, œil pour œil, dit-il, l'une payera pour l'autre! »
La chose l'ésolue, M. Saponnièrc alla rôder autour d'Auteuil.
Un soir, il avisa une femme de chambre qui marchandait un bijou chez un orfèvre du pays. Il y avait des circonslances où l'argent ne coûtait rien à M. Saponnière. Il s'approcha de la femtyie de chambre et lui offrit le bijou qui la tentait. La caraérisle dont les yeux brillaient, hésita; elle reconnaissait à demi M. Saponnière ; mais le bijou était entre ses mains ;' Tor et les pierres lançaient des éclairs.
« Que m'en eoûtera-t-il ? dit-elle en coquetlant.
— Peu de chose , une ou deux conversations , à l'heure qui vous plaira et où vous voudrez. Si vous
234 LES MISKRES
avez le goût de ces bagatelles, on pourra s'entendre. »
La soubrette réfléchit. Elle avait la pratique de la philosophie comme Clovis en avait la théorie.
« Bahl se dit-elle, qui ne risque rien n'a rien! '>
Le résultat 4p cette réflexion fut. que Mlle Félicité consentit à une enlrevue le soir môme, sur la lisière du bois. M. Saponnière, qui fut exact au rendezvous, reconnut l'endroit où Hortense l'avait attendu. Ce n'était pas un souvenir de nature à l'attendrir.
Mlle Félicité, qui baissait les .yeux, leva le nez quand elle entendit prononcer le nom de sa maitresse. La pensée qu'elle ne serait plus coupable que d'indiscrétion rassura sa pudeur effarouchée, et elle babilla comme une jeune fauvette au printemps.
Quelques entretiens, émaillés de menus objets choisis chez l'orfèvre, mirent M. Saponnière au courant des habitudes de la maison. Il apprit que Mme de Maurs restait souvent seule le soir; le séjour de M. de Maurs à Londres se prolongeait ; Mme Falconney, affaiblie, se retirait de borine heure. Un corps de logis séparait son appartement de celui de sa flllc. Quand il fut bien au courant de toutes ces particularités, le marchand profita d'un jour où le jardinier et sa femme étaient à un bal de noces, et se présenta au chalet d'Auteuil. La femme de chambre, que la vue d'une bague d'un nou-
veau modèle avail subitement attendrie, introduisit M. Saponnicre.
< Madame^ quelqu'un est là qui demande madame, dit'-elle.
— Cctld personne vous a-t-elle dH son nom?» répondit Alice qui lisait.
Mais, avant que Mlle Féliciié eût répliqué, M. Saponnière était devant Alice.
« Monsieur, que demandez-vous?» s'écria Mme de Maurs, qui s'était levée.
La femme de chambre, obéissant à un coup d'œil du marchand, s'esquiva. M. Saponnière joignit les mains, et de l'accent d'un homme qui supplie :
<Ah! madame, daignez m'entendre, dit-il; je suis si malheureux après avoir été si coupable ! »
M. Saponnière avait sur le visage une telle expression d'humilité et de désolation que Mme de Maurs se sentit touchée. Le marchand devina son hésitation, et sans lui donner le temps de se remettre :
• Vous ne savez pas ce que mon cœur repentant éprouve de confusion, reprit-il; je ne puis me souvenir du langage insolent que je vous ai tenu sans être saisi de remords.... Daignerez- vous me pardonner?... Dieu m'a puni cruellement; dans ma détresse, j'ai pensé à vous, et c'est à vous que je m'adresse pour venir en aide à mon intolérable situation.... Vous êtes indulgente et bonne; vous me tencjrez la main parce que je vous ai offensée.
— Eh bien, parlez, répondit Alice, qui déjà ne tremblait plus.
— Hélas! madame, ma confession. sera longue, pénible, douloureuse.... Aucune autre oreille que la vôtre ne peut, ne doit Tentendrc, et si vous deviez être dérangée ce soir, j'aimorais mieux la remettre à demain; etcependani, un jour encore, c'est beaucoup. »
Mme de Maurs fut saisie de compassion. Elle appela Mlle Félicité .
« Qui que ce soît qui vienne, je n'y suis pour personne, » dit-elle.
Alice ne vit pas le sourire de M. Saponnièrc.
Quand elle se retourna, il avait la même attitude de profonde humilité.
« A présent, je vous écoule, j'ai tout oublié.... parlez sans crainte, » reprit-elle.
Le marchand débita lentement et avec des inflexions de voix savantes, une histoire qu'il avait arrangée h loisir et qui devait provoquer la pitié de Mme de Maurs. Il regardait l'infortune imaginaire, dont il se disait la victime, comme un juste châtiment des fautes qu'il avait commises, mais il avait la confiance que Mme de Maurs le secourrait malgré son indignité. Ce qu'il lui fallait, c'était l'appui d'une personne honorable. Il était sCtr alors d'obtenir un emploi après lequel il courait depuis un an.
< Eh bien, dit Alice, il n'est point de démarches
que Dous ne fassions, mon mari et moi ; dès ce soir, j'écrirai pour vous. »
M. Saponnière se leva,
>Ne vous dérangez pas, madame.... Hélas! je connais les ôtres de la maison, je me retirerai seul, dit-il; j'emporte ^u bonheur pour le reste de ma vie. »
Il salim bien bas et sortit. Mais à i)cinc eut-il franchi la porte que, tournant à gauche, au lieu de pousser tout droit vers la grille qui fernlail le jardin, il rentra dans la maison, suivit un corridor et se dirigea vers un cabinet de toilette attenant à la chambre de Mme de Maurs. Mlle Félicité, qui Yai^ tendait, essaya quelques timides observations. M. Saponnière mit un doigt sur ses lèvres et une bourse dans la main de la caméristc.
« Es-tu sotte! dit-il ; tu n'as donc rien compris?... je vais à mes affaires, cours chez Torfévre. Si tu parles, je raconte tout, et tu quitteras cette maison plus vite que tu n'y es entrée; si tu te tais, lu n'auras plus besoin de personne. »
Mlle Félicité lutta contre l'ombre d'un remprds, ferma les doigts sur la bourse, la trouva ronde et disparut.
«Bon! dit M. Saponnière, à présent je suis tranquille. Toutes les sonnettes de la maison peuvent linter.... Mlle Félicité est sourde et muette ! »
Et il entra dans le cabinet de toilette.
Cependant, après le départ de M. Saponnière, Alice avait commencé sa toilette de nuit.
Mile Félicité, qui parut sur la pointe du pied, se mit en devoir de Taider.
< II est tard, je n*ai besoin de personne,» dit Alice.
Les yeux de la soubrette glissèrent du côté du cabinet de toilette.
« Par hasard, pensa-t-elle, serais-jc encore plus innocente que je ne crois? »
Elle n'insista pas, et se retirant :
c Bonne nuit, madame, » dit-elle.
Mme de Maurs dénoua ses cheveux.
« Le pauvre homme, il m'a fait pitié J » murmural-elle en soupirant.
Lorsqu'elle fut prête, et les rideaux abattus sur les fenêtres, elle se plaça devant un petit bureau et trempa sa plume dans l'encre. Elle écrivait quand un léger bruit lui fit tourner la tête.
M. Saponnière était devant elle sans paletot.
Mme de Maurs se leva ; mais le cri qu'elle poussait expira dans.sa gorge. Le marchand l'avait saisie par le I^as.
« Ce n'est pas la peine de crier, dit-il, personne ne viendra. »
La terreur paralysait Mme de Maurs; les yeux tout grands ouverts, elle regardait M. Saponnière. Ce n'était plus le môme visage, ce n'était plus la même voix.
c Monsieur^ par pitié !... Oh ! vous me faites peur! Làchez-moi, dit-elle.
— Volontiers.... mais n'appelez pas, répondit froidement H. Saponnière. Si, par impossible, on venait, vous seriez perdue.... Regardez votre costume. >
Alice , qui était blèrae , devint pourpre. Elle jeta d'une main convulsive un mouchoir sur ses épaules.
« Vous avez pris soin vous-même de renvoyer votre femme de chambre, poursuivit le marchand. X'esl-ce pas, pour tout le monde, comme si vous m'aviez donné un rendez-vous?... J'en profite.... »
H. Rémy Saponnière s'assit dans un fauteuil avec Taisànce d'un homme habitué à ces sortes d'aventures.
« Ah ! je suis folle ! s'écria Mme de Maurs ; vous allez vous en aller, n'est-ce pas?... Vous avez voulu m'efiùrayer; peut-être vous ai-je blessé, je vous en demande pardon.... Voyez, je tremble! ayez pitié de moi, je me tairai, on ne sauta rien/mais partez. Que vous ai-je fait?... Songez que mon fils est là.... Pourquoi me faire tant de mal? Vous n'êtes pas méchant à ce point.... Je vous en prie à genoux, laissez-moi.... Je vous pardonnerai.... Je vous aimerai.... je vous bénirai!... Ah! monsieur, j'ai un mari, j'ai un enfant.... Vous ne voulez pas me perdre, me tuer ! »
M. Saponnièrc lui prit les deux mains.
c Vous êtes charmante ainsi, dit-il. La peur vous embellit. «
Et comme elle tentait d'échapper à son étreinte :
« Écoutez-moi, reprit-il avec l'accent de la colère; comment avcz-vous pu croire que j'oublierais jamais que M. de Maurs m'a fait sortir de cette maison?... J'ai juré d'y rentrer, j'y suis.... Vous ne savez pas tout. M. de Maurs, voire mari, m'a chassé d'une autre maison où j'étais heureux, où il y avait une femme comme ici.... celle-là était à moi.... Il est parti, il est à Londres avec elle, il m'a humilié, blessé. .<. et vous ne voulez pas que je me venge!... allons donc! »
Alice écoutait sans comprendre. Les mots bourdonnaient à ses oreilles comme un v^gue son ; elle n'en saisissait pas le sens.
« Une femme?... Londres f... mon mari?... répétait-elle machinalement.
•— Oui, madame, M. de Maurs!... Vous croyez qu'il vous aime? Il vous trompe aussi. Quand je vous dis qu'il est parti avec une femme que j'aimais, et qu'ils sont tous deux en Angleterre à présent.... Je l'ai surpris avec elle.... Maintenant il est loin. Je me venge.... Vengez-vous !
— Ah! vous mentez !... » s'écria Mme de Maurs.
Elle voulut sauter sur le cordon d'une sonnette ; M. Saponnière la prévint et coupa le cordon.
«Eh! ne faites donc pas d'imprudence! dil-il ■ avec violence; si quelqu'un entrait ici, personne ne vous croirait innocente. Comprenez donc bien.... Il est lard, une heure va sonner.... nous sommes seuls depuis longtemps, et vous êtes en robe de nui!.... Allez, j'ai pris toutes mes précautions ! »
Alice s'affaissa sur un fauteuil. M. Rémy Saponniera s'approcha d'elle.
< Écoutez-mjoi plutôt, dil-il d'une voix qui voulait être onctueuse et caressante, ne me repoussez pas.... Dans quelquies Heures avant le jour, je serai tïarti.... personne ne m'aura vu. »
Son bras se glissait sous la taille d'Alice lorsqu'on entendit marcher précipitamment dans le jardin.
Mme de Maurs se leva d'un bond.
« Eh ! madame I madame! criait-on du dehors.
— Dieu soit béni î... quelqu'un ! » s'écria Mme de Maars qui voulut s'élancer vers la fenêtre.
Mais avant qu'elle eût fait un pas, M. Saponnière l'avait retenue par le poignet.
. < Mais taisez-vous donc ! » dit-il en la repoussant avec une violence que la terreur rendait irrésistible.
.Mme de Maurs tomba comme une masse Inerte sur le tapis,
« Eh ! madame! criait-on du jardin, si vous ne dormez pas, ouvrez! c'est une lettre de M. de Maurs, une lettre pressée.... ouvrez vile! »
On cogna contre la fenêtre. M. Saponnière pâKt. Cej)*était pas un homme à braver de face un danger, quel qu1I fût. Il remit à la bâte son paletot et se précipita dans le cabinet de toilette; le corridor était devant lui, il TenQla, sortit par une porte de derrière, gagna le mur tout au fond du jardin , l'escalada et sauta dans la campagne tout essoufflé.
Cinq minutes ajprès, il avait disparu dans la nuit.
Cependant le jardinier frappait toujours et appelait à haute voix. Un domestique se réveilla. Mlle Félicité^ qui n'avait garde de dormir, craignit qu'un trop long sommeil ne la compromit, et, passant une robe à la hÀte, descendit précipitamment; elle se frottait les yeux d'un air innocent.
« He voilà! me voilà 1 > dit-elle en courant à la porte, qu'elle ouvrit.
Le jardinier se jeta dans la maison, une lettre à la main.
« Bonté du ciel! dort-on ici! » dit4I.
Puis regardant autour de lui :
« C'est une dépêche pour madame, reprit-il. L'homme qui l'a apportée m'a dit que M. le comte serait ici dans la matinée.... Pourvu qu'il n'y ait pas quelque malheur!... Il m'a semblé qu'on parlait chez madame.... J'ai prêté l'oreille, et je n'ai plus rien entendu.
•- Madame étail seule, » dit Mlle Félicilé, qui élait fort pâle.
On appela de nouveau; Mme Falconuey, tirée de son repos par tout ce bruits arriva, et le jardinier fit sauter la porte, qui était fermée endcdans.
Lne lampe brûlait sur un petit bureau, une autre renversée sur le tapis avait mis le feu à un meuble ; la chambre était pleine de fumée: Mme de^Maurs, roachée parterre, était comme morte.
cDieu! on l'a tuée! s'écria Mme Falconney, qui tomba à genoux.
— Eh ! non, madame, elle n'a rien!... c'est un évanouissement, > répondit le jardinier, qui avait soulevé Alice dans ses bras.
On la déshabilla et on la coucha sur un lit sans qu'elle ftt aucun mouvement ; le pouls ne bntiiu't pas, elle avait le visage rigide. On ne voyait sur son corps aucune trace de violence, si ce n'est autour du poignet une légère meurtrissure ; les tiroirs n*étalent pas ouverts.
Mme Falconney, qui avait tout vu d'un coup d'œil, Rejeta sur sa fille en pleurant. Un effroyable soupçon venait de lui traverser l'esprit. La femme de chambre s'était glissée dans le cabinet de loilctle. « Yide ! » dit-elle tout bas.
Et elle soupira profondément comme une personne tirée d'inquiétude.
Quelques heures après, M* de Maurs arriva. Alice
n'avait pas encore repris connaissance. Deux médecins étaient auprès d'elle. Ils ne dissiinulèrenl pas au comie qu'ils avaient les plus grandes inquiétudes. Un transport au cerveau était à craindre. Vne émotion, quelque chose d'inexplicable, une surprise, un accident épouvantable sans doute, avaient amené un tel bouleversement dans tout son être, que la vie était en dangcK. Si la jeunesse l'emporlail, Mme de Maurs était menacée de perdre la raison.
On ne cacha pas non plus à M. de Maurs l'état de désordre dans lequel on avait trouvé la chambre d'Alice. Quelqu'un s'y était certainement introduit; il avait fui par le cabinet de toilelle. On avait suivi ses traces jusqu'au mur du jardin. Cependant on n'avait rien vu, rien entendu. La femme de chambre, interrogée, répondit que sa maîlresse s'était retirée vers dix heures. Une lettre commencée, la plume qui était par terre, le bureau ouvert, la bougie renversée, indiquaient assez que Mme de Maurs avait été surprise pendant qu'elle écrivait.
Le petit Pernand, qui couchait dans une pièce dont la porte communiquait avec la chambre de sa mère, n'avait rien entendu.
* Un instant il m'a bien semblé que maman causait..,. Sa voix était comme cassée en morceaux, el je me suis rendormi, dit-il.
—•Ah! quel est le misl^rable?... Celui-là je le tuerai! n s'écria M. de Maurs qui étouflait.
Alice resta quarante-huit heures sans faire aucun mouvement. Au bout de ce temps, elle ouvrit à demi les yeux, la bouche renaun faiblement ; quelques sons voilés en sortirent, le cœur battit un peu ; elle regarda sa mère qui la soutenait, fil un effort * comme pour se soulever, jeta un de ses bras autour du cou de M. de Maurs, qui pleurait, voulut parler, se débattit, agita ses mains et retomba sur Torciller.
Quelques contractions nerveuses passèrent sur son visage, et dans la nuit elle expira.
M. de Maurs tomba à genoux, le front collé contre les mains d'Alice.
« La perdre et ne rien savoir! ;» dit-il en sanglotant.
Lorsque Jacques accourut dans la soirée, le comte avait, en quelques heures, vieilli de dix ans. Il ne pleurait plus.
<Si elle ne m'avait pas laissé un lien sacré qui m'attache à la vie, je la suivrais, » dit-il.
Jacques, pendant un mois, quitta son bureau tous les jours, à quatre heures, pour se rendre auprès de M. de Maurs, auquel il prodiguait les consolations
Tic sa présence et de sa vieille amitié. Une comprenait pas bien seulement qu'on pût aimer à ce point; mais cette douleur sans borne le touchait; il ne cessait pas de s'entretenir d'Alice avec son ami. Un soir, longtemps après, et à propos de Fernand, il
parla du vide que l'absence d'une mère faisait auprès d'un enfant. Ou pouvait trouver une femme inlelligcnlG et bonne, qui se dévouerait à lui et l'aimerait. M. de Maurs devina sa pensée et rinterrorapit :
« Moi! s'écria-t-il, donner à une autre cette place qu'Alice a occupée?... souffrir qu'une femme qui ne serait pas elle cnlràt dans celte chambre qu'elle a sanclifiée ?... jamais !
— Mon Dieu! comment l'aimais-tu donc? dit Jacques naïvement.
— De toutes les forces de mon âme. La Providence m'avait pris par la main quand je l'ai rencontrée.... Elle morte, je suis brisé! »
On dut transporter le petit lit de Fernand dans la chambre de M. de Maurs. Sa vue seule raffermissait le père et lui donnait la force de lutter contre le désespoir.
Quelque temps, M. de Maurs vécut à Auteuil entre Fernand et Mme Falconney. Il n'épargna rien pour savoir par qui le crime avait été commis, et ne découvrit rien. M. Rémy Saponnière n'avait point laissé de trace de son passage dans le chalet d'Auleuil ; Mlle Félicité se gardait bien de parler ; à bout . de recherches, M. de Maurs comprit qu'un hasard seul pouvait lui faire découvrir l'auteur du crime. Il se résigna à attendre. Mme Falconney, déjà malade et profondément affaiblie par des souffrances que le
D'UN MILLIONNAIKE. 247
bonheur n*ayait pas pu cicatriser, sufvit bientôt sa fille au tombeau. Dès lors M. de Maurs se dévoua toat entier à son flls. Aussitôt que Fernand fut en âge de voyager sans trop de fatigue, il prit la résolution de quitter Paris. La veille de son départ, il passa quelques heures avec Jacques Bernard.
< Je ne sais pas quand nous nous reverrons, lui dit-il en l'embrassant, tuas une femme, des enfants.... aime-les.... et pense quelquefois à ton vieil ami!... Si je viens à mourir, je te confierai Pernand.»
Jacques Bernard avait des larmes dans les yeux.
« Il me semble que sans toi je vais être bien seul, dit-il.
— Toi? et ta famille? » répondit M. de Maurs étonné.
Jacques soupira. Déjà il sentait que le vide se faisait autour de son cœur.
Quelques heures après, M. de Maurs et Fernand étaient sur la route du Havre.
Jacques rentra dans son cabinet et passa la soirée à rédiger les statuts d'une nouvelle compagnie de chemin de fer.
On sait qu'Hortense avait quitté Montmorency et passé la Manche pour se rendre à Londres, malgré les supplications de M. Saponnière. A cette époque, elle ne voulait plus de luttes pour elle ni de misère
poirr son fils. Elle avait le cœur saignant comme une plaie. Toula frémissante de honte et d'indignation, elle avait franchi la limite qui sépare une vie honnête du désordre. Horlense n'essaya plus d'y rentrer. La neige souillée retrouve-t-elle jamais sa blancheur et son éclat? Elle vécut donc d'une existence orageuse et pleine de hasards , soutenue par un désir violent de donner au petit Guillaume cette éducation et ce brillant qui lui permettraient un jour d'entrer de plain-pied dans le monde où Jacques marchait environné de tout -l'éclat de la fortune.
Là s'était concentrée toute la force de sa volonté. A ce but tendaient tous ses efforts. Elle ne voyait que son fils, et, pour ce fils né dans les larmes, elle marchait sur toutes les choses qu'elle avait le plus aimées, le plus respectées.
Si le hasard de ses longues pérégrinations eût plus tard conduit M. de Maurs dans le West-End, il aurait peut-être rencontré une femme qu'on voyait tous les jours, à la même heure, sortant d'un hôtel gardé par deux grands laquais poudrés, et montant dans une calèche magnifique que deux chevaux superbes entraînaient vers Hydc-Park. Un reg.ird lui aurait suffi pour reconnaître Horlense. Auprès d'elle s'asseyait Mri homme qui paraissait avoir quarante' ans. Un poney sur lequel se tenait Guillaume galopait à la portière.
Le compagnon d'Hortense, sir Archihald Lindseer, a?ail été longtemps commfssaire civil de la Compagnie des Indes, dans la présidence de Madras. Il passait pour un homme singulier; son intelligence n'était mise en doute par personne, et il en avait doDné des preuves nombreuses dans les didérents postes qu'il avait occupés. Sa fortune était considérable; il avait malheureusement contracté dans son séjour aux Indos les germes d*unc maladie de foie ((ui le rendait par intervalfcs atrabilaire. On ne lui connaissait point de famille, si ce n*cst un clan de collatéraux, cousins, petits-cousins et arrière-cousins, qui vivotaient en Ecosse et lui rendaient, à tour de rùle, visite à Londres, où ils {ennuyaient de leur^ sottises et de leur surveillance.
Aussitôt que le nabab avait un rhume, les chers cousins Tentouraient de médecins par douzaines. SirArchibaldappelailcela appliquer des cataplasmes sur sa succession. Il ne savait pas lequel de tous SCS parents il détestait le plus. Un soir, le nabab vit Hortense au théâtre 'dc1a Reine et se fit présenter chez elle. Elle lui parut plus séduisante encore de près que de loin. L'originalité de son esprit dissipa la tristesse vague dans laquelle il s*assoupissait. Il lui fut reconnaissant de cette distraction et s'habitua à passer quelques heures dans son boudoir presque chaque jour. •
Au bout d'un certain temps, un soir, au moment de se retirer, il s'arrêta devant elle :
« Regardez-moi bien, dit-il, voulez-vous de moi à tout jamais? »
Horlense le regarda.
« J'accepte, » répondit-elle.
Le lendemain Hortense et sir Archibald habitaient le même hôtel.
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