A QUOI RÊVENT LES JEUNES FILLES
Un mois après son retour h Paris, M. de Maurs avait pénétré au plus profond de cet intérieur doré. Il en avait tu Téclat, et en connaissait le vide. Joséphine raccueillait de son mieux et prenait prétexte des anciennes relations de Pierre avec son mari pour l'appeler « cKer comte » devant les étrangers qui mangeaient ses dîners et passaient en revue ses fauteuils. Si la fortune de H. de Maurs était mince, le titre était bon; de plus, M. le comte possédait un vieux chAteau situé aux portes du village dont il portait le nom. En conséquence, Joséphine avait la bonté de recevoir Pierre comme s'il eût été gouverneur de la Banque de France.
Fcrnand, son fils, n'était pas moins bien reçu par Léonie. L'impression première qu'il avait ressentie
à l'aspect de celle beauté royale ne s'était pas effacée. Admis bientôt sur ie pied de l'intimilé, il avait lenlemetil, jour k jour, livré son âme tout entière à cette séduction qui l'effrayait, mais contre laquelle il ne luttait pas. Léonie connaissait déjà trop le monde, cl trop de personnes l'avaient approchée pour ne pas deviner bien vile quelle cause produisait ce trouble dont cet aimable jeune homme était saisi en sa présence. Elle en jouissait et ne faisait rien pour en apaiser tes mouvements. Cet hommage qu'elle lisait dans ses yeux, dans l'allilude, dans le langage muet du sourire, dans tout son être, elle ne l'excitait pas peut-être, mats elle ne le repoussait pas non plus. Fcrnand avait une Xèle expressive, jeune,, intelligente; quand il ne parlait pas à Léonie, il avait de l'esprit, du feu, de l'imprévu. Son éloge était dans toutes les bouches. Quelques femmes qui fréquenliiient nssidâment le salon de la rue Taiibout l'avaient même remarqué; pourquoi Léonie l'aurail-elle repoussé?
Fernand, qui n'était pas libre avec Léonie, l'élail entièrement avec Marcelle. Auprès de la jeune orpheline, plus d'embarras; ta gaieté, l'entrain, la verve, tous les dons channanls de la jeunesse lui revenaient en foule. Itlarcelle ne se lassait pas de l'écouler. Avec quelle insistance ne le questionnaitelle pas sur ses voyages, sur les souvenirs qu'il e\i avait gardés, sur le désir qu'il nourrissait peut-
ôlrede revoir tous ces lointains pays, sur les projelsde son père, sur les siens. Une inlimilé singulière qui s'était établie entre eux autorisait ces épancliements que Marcelle provoquait avec vivacité, et que le nom de Léônie interrompait quelquefois, comme le bruit d'un caillou jclé par un enfant dans un buisson arrête tout à coup le ramage d'une troupe d'oiseaux. Ce n'était pas Marcelle qui le prononçait, ce nom; mais Fernand l'avait bien souvent sur les lèvres. Alors, Marcelle devenait sérieuse ou distraite, et l'entretien ne se prolongeait pas toujours.
L'hqnnéte Clovis, qui avait surpris maintes fois Feniand au fond du jardin avec Mlle Ducoudray, croyait, du plus profond de son àmc, que le jeune voyageur venait à l'hôtel pour l'orpheline. Ces visites fréquentes et ces longs entretiens ne pouvaient avoir pour dénoûment .logique qu'un bon mariage. C'était un petit roman dont le serviteur fatidique de Jacques Bernard arrangeait déjà les divers chapitres.
« C'était écrit, comme dilKant, pensait-il : jeunes tous deux, tous deux gentils, aimables, bons; l'un brun avec des moustaches, l'aulrc blonde avec des cheveux fins comme de la soie ; lui, qui monte l'escalier quatre à quatre comme un coup de vent; elle, qui glisse sur les lapis comme une plume.. «. c était écrit, comme dit Condillac. »
AussilAt que Fernand se prësentuil à l'iiùtel de la rue Taitbout, Clovis couniil au-devant de lui d'un air où le mystère le dispulnit à l'empressement.
■ Mademoiselle est dans le petit boudoir, disail<il avant que le jeune homme eût ouvert la bouche.
— Mlle Léonie? > répondait Fernand.
Clovis clignait de l'œil.
* Eh! non, MIlcMarcelIel reprenail-il.
— Ah!... Et Mlle Léonie? répliquait Fernand d'une voix im peu timide.
— Elle est eu course avec Mnie Bernard ; elle ne rentrera pas avant une heure.
— lu vais l'atlendre, si je puis le Taire sans contrarier CCS dames. >
Un sourire spirituel entr'ouvrait la bouche de Clovis.
■ Ohl vous le pouvez! > répondait>il.
Et tandis que Fernand montait l'escaliur, Clovis, qui le suivait des yeux, hochait la tète.
■ C'était écrit, comme dit Mahomet 1 > .murmurait-il.
Si le nom de Léonie revenait souvent à la bouche de Fernauddaus les eiilreliens qu'd avait avec Marcelle, celui de Fernand arrivait quelquefois sur les lèvres de Léonie quand elle causait, le soir, avoc Mlle Ducoudray. Marcelle n'entrait jamais dans la voie des confidences qui lui élait ouverte par Mlle Bernard sans une certaine répugnance qui se
D'UN MILUONNAIRE. 287
irabissait par de continuelles hésitations. Elle répondait par monosyllabes, coupait la conversation, la portait sur d'autres sujets, et finissait par prendre un bougeoir et se retirer quand elle ne parvenait pas à en rompre le fil.
Un soir, Léonie la retint au moment où Marcelle s'éloignait, après une réponse laconique.
« Mon Dieu, que tu es pressée, dit-elle ; asseoistoi là, et causons; tu dormiras demain jusqu'à l'heure du déjeuner.
— Ce n'est pas mon habitude, répondit Marcelle, qui Ht encore un pas vers la porte.
— Ëh bien , tu la prendras, » poursuivit Léonie, qui, pour plus de sûreté, saisit le flambeau des loains de Marcelle et l'éteignit.
Marcelle poussa un fauteuil près du feu et s'assit. «Voyons, que voulez-vous? reprit-elle.
— D'abord, que tu sois moins avare de paroles.... il faut le les arracher une à une. Puis, que tu me dises franchement ce que tu penses de M. le vicomte Fernand de Maurs. »
Cette fois, la question était trop directe pour que Marcelle pût l'éluder. Elle prit le parti de l'aborder
résolument. .
« Je pense, dit- elle d'une voix lente et grave, que M. Fernand de Maurs t'aime. S'il ne t'a pas fait encore et hautement l'aveu de cet amour, tout en parle pour lui. Quel visage cherche- l-il partout,
si ce ii'esl le lien? Quel tremblement n'étncul pas sa voix quand il tC répond? Tu es luiit ce qui le préoccupe, lout ce qu'il Toil. Et s'il Paul le dire toute ma pensée, cet amour n'est pas un feu passager que l'ùloignement peut ùtciudrc....| M. Fernand du Maurs t'aiinc de toutes les forces de son âme. A présent que je t'ai dit ce que je croyais, veux-tu bien me dire, à ton tour, ce que tu penses de luiî >
Léoiùe, la'lèle appuyée sur sa main, se regardait coquettement dans un miroir. Sa pose était tout ensemble étudiée et nonchalante; elle n'avait rien perdu de ce que disait Marcelle; un sourire errant sur ses lèvres pouvait faire croire qu'elle en était heureuse.
* Eh bien, répondit-elle, je pense que lu as raison. *
Elle flaira quelques instants un bouquet dentelle brisait les fleurs une à une, tandis que Marcelle, haletante, dérobait la pâleur de son front derrière un écran.
-Il ne m'a jamais parlé de cet amour, poursuivit Léonie, mais je l'ai deviné du premier jour qu'il m'a vue. »
Marcelle fit un effort pour reprendre haleine.
■ A présent, que comples-lu faire ï.« dit-elle.
Léonie fit un léger mouvement des épaules tout plein d'une extrême indolence. ■
- Et que sais-je! » poursuivil-elle.
Marcelle fronça le sourcil.
«Cependant, répliqua-t-elle, la chose vaut la peine qu'on y réfléchise. M. Fernand'de Maurs est le fils du meilleur ami dp ton père.... Il porte un nom honorable.... II t'aime sincèrement.... profondément.... Ce n'est pas un de ces valseurs qu'on rencontre un soir dans un bal et qui disparaissent
le lendemain Tu l'accueilles.... II peut croire
que tu le vois sans déplaisir, peut-être môme avec une secrète satisfaclion.... Si son cœur s'ouvre à des espérances quu lu repousseras plus tard, ne seras-tu pas coupable dans une mesure, et ta conduite avec lui sera-t-elle exempte de déloyauté? »
Marcelle tutovait rarement sa cousine; l'accent profond de sa voix, une émotion qi!i se faisait jour malgré elle, ne frappèrent pas moins la dédaigneuse héritière, qui, d'une main paresseuse, arrachait toujours les fleurs de son bouquet.
< Voilà de bien gros mots pour une plaisanterie, dit-elle.
— Plaisanterie ! Tamour d'un homme qui est prêt à t'offrir son' nom et sa vie !
— Et voilà justement ce qui m'embarrasse! M. Fernand de Maurs est charmant, j'en conviens ; il a ce quelque chose que n'ont pas habituellement les personnes qui traversent les bals, et sur lesquelles j'ai quelque temps arrêté les yeux; sa présence ne m'est pas indifférente ; ihais du plaisir
SM LES misëhes '
qu'on éprouve & causer a?ec un voyageur qui vienl de loin, à l'idée du mariage, il y a un abtine.... Tu le franchis bien lestemenl!
— Cependant, espères-lu rencontrer un bomoK qui soit plus véritableinent distingué, plus tout entier à ceux qu'il aime, et à qui on soit plus fièiT. d'appartenir?
— Mieux, non....
— Eh bien, alors? > Léonie se mit k rire.
■ Quoi! reprît-elle, de bonne Toi, il le parait que le cœur, la bonté, l'intelligence, la distinction soient les seules qualités désirables et qu'on soit en droit de demander à un mari? Ne vois-tu rien au deli. et pourquoi ne le dirais-je pas, au-dessusî Quelle idée te fais-tu donc de la vie et à quoi te sert d'àvoir vécu chez mon père, où les illusions ne fleurisisenl pas T Toute la science du monde me donnerat-elle un landau, et penses-tu que l'esprit soit une rivière de diamants à mettre au cou, un soir de bal! Oublies-tu que nous sommes à Paris, que je suis la fille d'un banquier, d'un millionnaire; que noblesse oblige, que l'argent aussi a sa noblesse, et que je ne veux pas déchoir du luxe au milieu duquel je suis néeî Or, —je le sais pour l'avoir entendu dire aux amis de mon père, — des revenus ne suflisent pas si on n'y ajoute le supplément des bénéfices. M. le vicomte de Maurs m'uime, dit-
D'UN MILUONNAIRE. 291
tu, et moi j*en suis certaine ; j*a vouerai de plus qu'il me plait, afin d'être franche jusqu'au bout, et plus qu'on ne l'est ordinairement dans nos salons; mais qu'est-ce que cela prouve ? L'amour n'est pas un capital, et il ne m'est pas démontré qu'un ménage mis à ce régime soit parfaitement heureux. Mon ambition va plus loin.
— Prends-y garde I s'écria Marcelle ; le bonheur s'oflre à toi.... ue le repousse pas lorsqu'il te tend la main I » ■ '
Léonie secoua la tète.
» < Je né m'endormirai pas dans les pastorales qui te semblent si belleS; reprit- elle avec dédain.... M. le vicomte Fernand de Maurs esl-il ambassadeur, ministre ou seulement nabab? Que m'offre-t-il ? Où me fait-il monter? Quelles perspectives m'ouvret-il?... Que me fait son amour ?... Et pour tout dire, même les choses qu'on s'avoue à peine, la tête sur Toreiller, seule dans la nuit, je lui en veux parfois de m'avoir émue un instant, moins que cela, troublée et tirée de l'indifférence avec laquelle je traversais le monde, attendant le flot d'or qui doit pie pousser vers le mariage.... J'ai grandi dans des idées qui m'ont été, en quelque sorte, soufflées dès le berceau, je les ai.respirées avec l'air qui m'entoure/... je n'en puis plus changer. Il m'a toujours semblé que la vie était comme une calèche magnifique traînée par quatre chevaux éclatants qui
passent dans un nungc d'or, au milieu des Tan-
fares.... Je veux passer dans ce nuage. -
Marcelle se lcv.i.
• Alors, pourquoi hési(es-tu? dil-elle, monte daus la calèche, et pars!
— Eh ! répondit Léonie, j'hésile parce que M. le vicomle de Uaurs m'a phi....
— PauYrc Femand ! » murmura Harcelle.
Léonie tourna la tstc à demi vers sa compagne.
■ Hais loi qui le plains, reprit-elle d'une voîi singulière, pourquoi donc ne i'épouses-tupas? »
Si le visage de Marcelle n'avait pas èlé dans l'onihre, Léonie aurait pu voir qu'il devenait tout blanc.
■ Oh! moi, dit Marcelle, il ne m'a pas vue.... je ne suis rien. •
Et elle passa dans sa chambre d'un pas tranquille.
Quand elle fut seule, elle tomba à genoux, el la tète cachée dans les draps, les mains levées vers le ciel, elle éclata en sanglots.
c HonDieu! dil-elle, oyez pitié de moi! ■
Les circonstances sont nombreuses oà la femme la plus franche ne dit pas tout à fait, ni entièrement tout ce qu'elle pense. Or, Léonie n'était pas franche tous tes jours. Elle avait à dessein jelé un voile sur un cAté de son cœur, celui où le souvenir de Fernand avait le plus d'empire. Comme son père, au toojps où il avait rencontré Horlense, la jeunesse
D'UN MILUONNAIRE, 293
de Léonie avait eu son matin. Ce qui était plus vrai qoe cet apparent dédain et cet oubli superbe dont elle faisait parade, c'était le sentiment de colère et d'étonneraent qu'elle éprouvait en se sentant troublée. Elle en voulait d'abord, et surtout à Fernand qui l'occupait plus qu'un chÀle ou un bal, au monde qui ue savait pas la distraire, puis encore à son propre cœur qui palpitait comme s'il avait été nourri du miel de la poésie. Mais la révolte n'y faisait rien, el, toujours émuc^ agitée malgré elle, Léonie ne trouvait plus ni belle, ni joyeuse, une fête où elle ne rencontrait pas Fernand.
Ce magnifique renoncement dont elle avait lait étalage aux yeux de Marcelle n'était donc pas sincère. Mlle Bernard songeait à Fernand plus qu'elle ne l'avouait, et si quelqu'un fût venu tout à coup lui apprendre que le fils de M. de Maurs épousait une autre femme, peut-être aurait-on vu son visage superbe se couvrir de larmes brûlantes»
Avec un caractère altier comme celui de Léonie il était impossible de savoir si la blessure se fermerait, ou si, vaincue par l'amour, Mlle Bernard céderait.