LA TERRASSE DE SAINT -GERMAIN
On se souvient de quelques moty échangés entre H. de Maurs et son fils après la première soirée qu'ils avaient passée chez Jacques. Pierre ii*a(tacha pas d*abord une. importance bien grande à l'exalla- ^ion que Fernand faisait voir au sujet de Léonie. Mais cette exaltation, bien loin de diminuer, devenant plus vive de jour en jour, M. de Maurs Tut bien obligé de la' remarquer. Un soir, en regagnant sa maison d'Auteuil, il interrogea Fernand.
< Voilà vingt fois que tu me parles de Mlle Bernard, dit-il. S'il est question de la Cocbinchine, tu trouves moyen, par un procédé merveilleux, d'y faire paraître le nom de Léonie. La conversation passe-t-elle sur le terrain de la chimie, un prodige de la science fait de nouveau sortir du creuset le
296 LES MISËHES
nom de Léonie. Une fois, c'est bon ; toujours, c'est
trop. Expliquons-nous. >
Fernand avait toujours été de la plus entière franchise'avec son père.
■ Ce ne sera, dit-il, ni long, ni difficile : j'aime Mlle Bernard, et mon vœu le plus cher serait d'eu faire ma femme.
— On n'estpas plus clair, moncherFcrnand,répoii* dit M. de Maurs; maintenant, un mot encore. As-tu ■ parlé de cet amour si vif et si soudain àMlle Bernard.
— Jamais!
— Bien.... Je suisheureuxde voir que tu n'as pas outillé que Léonie est la fille de mon plus vieil ami..,, et je te rçmercie de l'empire que tu as su prendre sur toi; le silence était ton devoir. >
Fernand secoua la léte.
> Ne me remerciez pas, mon père, reprit-il, cet empire dont vous faites honneur à ma vertu, je l'ai dû à l'effroi que j'éprouve aussitôt que je m'approche de Mlle Bernard. Je tremble, je frissonne, et ma première pensée est de fuir.
— Toi î
— Mettez-moi devant le canon d'un fusil ou les griffes d'un jaguar, et vous savez si je reculerai. £n présence de Mlle Bernard, une sorte de terreur me saisit.
— Ah ! diable I >lil M. de Maurs involontairemcnl. Cette (erreur dont Fernand lui faisait l'aveu était
D'UN MILUONNAIRE. 297
pour le comte l'indice le plas certain et le plus redoutable d'un amour sincère. Joyeux, téméraire» il l'aurait cru passager; tremblant et comme effrayé^ méjugeait tenace et profond.
« Écoute» reprit M. de Maûrs , la timidité passe ; il suffît» pour qu'elle s'éyanouisse, d'une matinée de printemps. Ta parole me rassurera mieux. Promets-moi de ne rien dire de ce que tu éprouves à Mlle Bernard. Tu me connais assez pour bien savoir que je ne te fais pas cette demande sans motif.
— Je vous le promets. »
M. de Maurs serra la main de Fernand.
. « A présent » ajouta-t-il» nous devons tout prévoir. Je t'avouerai d'abord que je ne connais en rien les projets de mon ami à l'égard de sa fllle ; elle est riche, très^ricbe même.
— Hélas ! dit Fernand.
•— Il peut se faire que Jacques ait engagé sa parole» ou qu'il ait des intentions auxquelles ta posi^ tion ne réponde pas. Ne tente rien alors pour vaincre sa résistance ; si sincère que soit ton amour pour Léonie» le monde y verrait une spéculation. Cours plutôt au-devant d'un sacrifice inévitable» fais-le tout entier» fallût-il écraser ton cœur» fallût-il retourner dans ces solitudes d'où nous venons;. tu m'y trouverais près de toi.
~ Je mettrai tout mon courage à faire ce que vous me demandez.... je vous le jure. >
Aa moment de se séparer, M. de Maurs embrassa Pemand.
« Je compte sur toi, compte sur moi, » ûiiAl.
Le fils répondit par un signe de tète et entra dans sa chambre.
< Premières émotions, premières larmes! «mur* mura le père.
Depuis qu'il était de retour de ses longs voyages M. de Maurs avait de nouveau fixé sa résidence dans cette maison d'Auteuil, où quelque temps il avait connu le bonheur dans ce qu'il a de plus doui et de plus rare, la tendresse d'une compagne aimée. Avec quelle émotion, quel tremblement intérieur n'avait-il pas revu ces lieux tout pleins encore d'un souvenir cher et sacré ! que de pleurs versés dans celle chambre où Alice était morte! quels frissons dans tout son être en parcourant ce jardin où il l'avait rencontrée? Le flot du passé Tavait tout à 'coup envahi comme une eau qui rompt les digues où sa masse est contenue ; mais à présent Pierre, avait un fils. Il retrouvait dans ses traits quelque chose d'Alice et chaque regard, en lui rappelant celle qu'il avait perdue, lui rappelait aussi qu'il devait à Fernand tout son amour, toute sa sollicitude. L'ientretien qu'il venait d'avoir avec ce fils bicnaimé lui indiquait quels devoirs il avait à remplir. Une conversation avec Jacques devenait indispensable. Il prit la résolution d'eu presser le moment.
D»aN MILUONNAIRE. 299
Le lendemain, en effet, M. de Maiirs se rendit chez Jacques, qu'il trouva travaillant dans son cabînet. C'était un dimanche, quelques employés étaient devant leurs pupitres, dans la pièce voisine. On entendait le bruit de leur plume courant sur le papier. Glofis veillait à la porte. Sans se déranger, Jacques salua de la main M. de Maurs, et lui montra un siège près de lui.
« Tu es fort occupé, à ce que je vois? dit Pierre.
— Pas plus aujourd'hui que je ne Tétais hier, pas plus que je ne le serai demain, répondit Jacques.
-— Alors on peut, sans craindre de te déranger trop, te prier de me donner quelques parcelles de ton temps? ■
— Parle, répliqua Jacques, sans quitter la plume.
— Non, pas ici, reprit M. de Maurs; je connais Ion cabinet et quelle sorte de solitude on y Iroyve, même le dimanche ; elle ressemble & la mer, toujours agitée.... même au repos. Ferme ton bureau, jette ta plume et suis -moi.
— Où donc?
— Où tu voudras.... tiens, à la campagne... Je tinvîte à déjeuner.... nous causerons plus librement.
— A la campagne? un déjeuner? Mais c'est une débauche! s'écria Jacques.
— Viens toujours, » répondit Pierre en souriant.
300 LES MISÈHE5 "
Jacques mordillait sa ptumc.
« C'est que tu me prends dans mes mauvais jours, dit-il; n'as-tu pas rencontré un escogriffe, grand comme tm peuplier, blond comme du clian- Tre, et le nez au vent comme un blaireau?
— Je crois bien que oui; j'ai heurté ce monsieur- U dans la cour.
— Cet imbécile s'appelle Oscar FourDaîron. Il prétend <ju'il est mon parent, cdté des hommes; il paraît que c'est vrai. Ah ! voilà encore une petite misère de la vie des millionnaires I Sous prétexte que jadis l'oncle de mon père a épousé sa grand'tante, il me harcelle.... Or il est stupide et gros de fatuité. Ce n'est pas sa faute, je le sais, mais, enfin, il ne devrait pas en abuser.
— Que veut-il donc, ton Oscar Fournairon T
— Tout ! Je l'ai mis à l'œuvre ; il n'est bon à rien.-, mais il s'acharne! Tu comprends.... l'oncle et ta
' grand'tiinlc, cela constitue des droits. Le cousin est
I à clieval sur les principes. U me bombarde anoona
t ' sacré de la famille ! La famille ! il en a plein la bou-
\t che ! De guerre lasse, je viens de lui proposer la di-
rection d'une exploitation de forêts en Auvei^e..-, rien à faire, si ce n'est une promenade à cheval pour surveiller les travailleurs... ; cl, comme d6dommagemenl, dix mille fnmcs d'émoluments.... . Je nourris leclicval et je loge le cavalier.
I — 11 t'a remercié ï
D»UN MILUONNAIRE. 301
— InnocenS va! J'ai cru qu'il allait me battre. • Je comprends, m'a-t-il dit, vous voulez m'exiler.... TOUS rougissez de votre famille.... vous m'offrez un morceau de pain! »
— El lu ne l'a pas fait jeter à la porte?
— A quoi bon ! le Foumairon rentrerait par la fenêtre.... Cependant il a fini par accepter d'un air rogue, et il part pour l'Auvergne. Sois tranquille, il reviendra.... Encore, s'il était seul! mais j'ai remarqué que les Fournairon croissaient et multipliaient avec les millions. ... Chaque spéculation nouvelle en fait surgir une bande.... Avant dix ans, et €i ma veine dure, tous les Picards seront mes cousins! H'a-t-il agacé les nerfs le coquin que tu as rencontré!... Tu es prévenu. Veux-tu toujours de moi?
— Certainement.... Un Fournairon par jour, c'est assez.
— C'est trop. »
Jacques s'était levé. Il regarda dans la pièce voU sine où l'on entendait toujours le grattement des plumes sur le papier.
« Mais si je m'en vais, dit-il, on ne fera plus rien ici.... Mon départ est d'un mauvais exemple.
— Donne congé à tout ton monde. > Jacques soupira.
< Je transige avec les principes, mais c'est pour toil . diWl.
302' LES MISERAS
Et se lournant vers les commis silencieux :
> Messieurs, ajouta-t-ril, vous pouvez vous retirer; nous ne ferons plus rien aujourd'hui. >
Clovis regarda sortir son maître avec stupéfaclion. "
« A dix heures! inurmura-t-il; et M. Jacquesa dit qu'il ne rentrerait pas.... Uu'est-ce qui se passe, mon Dieu ! «
Une heure après, Pierre et Jacques posaient le pied sur la terrasse do Saint-Germain. Le banquier regardait autour de lui.
« Cela më parait tout singulier de voir une forêt cl des arbres de si bonne heure ! ■ dil-il.
Pierre lui proposa d'entrer au pavillon d'HenrilV.
' Non pAs ! répondit Jacques. J'ai de la liberté.... Je veux en profiler.... Nous déjeunerons chez un garde. >
Les deux amis suivirent la terrasse jusqu'au Val, marchant à petits pas. Jacques aspirait l'air vif i pleins poumons. Quand on fut devant la petite maison qui s'élève h l'extrémité de la Terrasse, sur la lisière même de la forêt, Jacques fit dresser une table en plein air. En trois minutes, le couvert fut 'prêt; sur la nappe blanche, la femme du garde servit une omelette, un lapin sauté el une salade, qu'arrosait une bouteille de vin Apre et suret. La marche avait aiguisé l'appétit des deux amis. Ils attaquèrent vigoureusement le menu de ce repas champêtre.
■ Ah I s'écria Jacques, voilà cinq ans ei plus que
je n'ai mangé d'aussi bon cœur! Les meilleures (ruiïes ne valent pas ces œurs!... et jamais liqueur dorée, venant des coteaux du Rhin ou de Madère, ne m'a fait le plaisir d'un verre de ce vin terrible qui m'écorche le gosier ! »
A quelques pas d'eux, sur un banc de pierre, le garde fumait une pipe et nettoyait son fusil. Un chien dormait à ses pieds. Jacques jeta les yeux sur le garde.
< Cet homme, qui n'a pas dix écus dans son armoire, est peut-être plus heureux que moi, dit-il; qui sait l
— Pourquoi ajouter : qui sait! répondit Pierre en souriant. •
— Tu as raison, reprit Jacques, il va, il vient, il est libre, il vit au grand air, il gagne honnêtement chaque jour le pain de chaque jour; la nuit, il dort. Moi, qui l'imite aujourd'hui et fais l'école buissonnière, il me semble que je suis comme un oiseau dont on a brisé la cage.... mais si la porte de cette cage où ma vie s'épuise ne se rouvrait pas demain, quedeviendrais-je? »
Il vida gaiement son verre.
< A chacun sa voie ! dit-il ; l'heure n'est plus de regretter 1 »
Puis appuyant les deux coudes sur la table :
< Çà, reprit-il, nous ne sommes pas ici pour philosopher, j'imagine ; si j'ai bonne mémoire, tu
90k LES MISÈRES
m'as lire de mon anlre pour me parler.... Nous
avons déjeuné, parle-moi donc.
.— Ce que j'ai à te dire esl Tort grave, répondit Pierre.
— Dans ime autre bouche que la tienne, un par reil début m'épouvanlerail, j'en devinerais trop bien les conclusions, dit Jacques en riant ; mais je suis aguerri.... va toujours.
— Eh bien ! j'irai droit au but, et tu comprendras pourquoi j'ai tenu à ne pas rester chez toi.... Mon tils aime ta tille. >
Le front de Jacques s'obscurcit. .
■ Et son désir le plus cher serait de l'épouser, continua Pierre.
— Ah ! c'est une folie ! • s'écria Jacques. Pierre fit un mouvement.
« Comment l'entends-lu! > reprit-il.
Jacques lendit la main par-dessusia table h H. de Maurs.
• Comprçnds-moi bien et ne le fâche pas, -dit-ij. Je le parlerai h cœur ouvert. »
11 se leva de table et entraîna Pierre du cAté de la forfit.
' Voilà toute la gaieté de ma promenade envolée, reprit-il. Il est écrit, comme dirait ce pauvre Clovis, que je n'aurai jamais la liberté de m'amuser. Entre le plaisir et moi, il y a incompalibilité d'humeur. >
Jacques mAchalt les mots en parlant ; puis se rc-
toarnant yevs son ami avec une sorte de brusquerie comique :
c Quelle singulière Idée ton fils a-t-il eue de devenir amoureux de Léonie?
— Singulière ou non, répondit M. de Maurs avec un peu de hauteur, je vois clairement que celte idée n'a pas le don de te plaire. »
Jacques fit un geste d'impatience.
c Tu ne me comprends pas ! s'écria-t-il ; on dit que ma fille eBt belle, mais ton fils est charmant.... et ce mot encore rend mal ma pensée.... Il est tel que la femme la mieux douée devrait s'estimer heu* rcuse de l'épouser.... Malheureusement, ma fille n'est pas ma fille, comme ton fils est ton fils.... Tu as vu assez clair dans ma vie de chaque jour pour quer je te dise tout.... Ce n'est pas un mari qu'il faut à liéonie.... c'est un capital, un litre, une position.... Que ferait-elle, bon Dieu! d'un homme qui l'aimerait? C'est peut-être ma faute et celle de su mère.... c'est aussi celle des événements.... Nous sommes moins une famille qu'une maison de banque.... chacun doit y servir à la fortune de tous... Dans de telles conditions, ma fille doit me créer des alliances utiles, des appuis solides.... On n'est pas fille de miN lionnaire pour rien! »
M. de Haurs l'urréta court.
« Mais c'est abominable, ce que tu me dis là ! y penses-tu bien seulement? »
306 LBS MISÈRES
Jacques lui saisit le bras et l'cntratoa dans un ■ senlicr.
■ Çà! repril-il avec une certaine vivacité, à quoi le sert donc là profonde science? quel parti tires-tu de ton amour des découvertes? Voilà plus de six mois que tu vis dans notre Intimité de tous les itt> stanis, tu as conduit ma femme et ma fille au bal, aux courses, à l'Opéra.... Tu as causé avpc elles; elles ne t'ont rien caché de ce qu'elles pensent, de ce qu'elles aimeut, de ce qu'elles désirent, et tu lombes dans des élonnenienls d'écolier, et du premier coup tu te cabres! Regarde bien autour de moi et ta surprise cessera. Que ma profession de foi ne soit pas gaie, jele veux bien, mais qu'elle soit abominable, hon ! Elle est triste, mais elle est sincère, elle est ftitale suriout. En parlant de ma Hlle comme je viens de le faire, en cherchant dans son mariage un moyen, un instrument de succès, je ne suis ni féroce, ni fou. J'obéis à une loi que je n'ai pas faile, mais que j'ai acceptée. ... Au fond du cœur, et sans que personne en sache rien, je puis en souffrir, je n'ai pas le temps de me révolter.... ma vie esl ailleurs. ■
Jacques fit quelques pas ; ses joues étaient uu peu pAles ; il paraissait oppressé.
« Cependant, répliqua Pierre, Léonie est de chair et de sang comme nous ; elle a un cœur; c'est ta fille, le fruit de tes entrailles, le soin de son bonheur t'appartient.... Tu l'aimes, «ifinî »
Jacques réprima un geste d'impatience.
» El qui en doulet » reprit-if.
Pierre comprenait que quelque chose dont Jacques n*osait pas parkr se débattait dans le cœur de son ami. Tout à coup, marchant â*un pas moins rapide, mais avec une grande véhémence d'action:
« Té plait-il que nous raisonnions phrlosophlqaement? ajouta le banquier. Rnisonnons doticl Au sein des familles où la fortune et te luxe sont héréditaires, de droit traditionnel en quelque sorte, le luxe et la fortune ne tiennent pas la première place dnhs les préoccupations de la* vie. On en jouit, oti n'y pense pas; le cœur n'en est pas étouflé» en^hf ^ oblHéré ; c'est un fait, rien dé plus. Mais dans les femilles où tout à coup ces richesses ont fait irrup* tion et porté des flots d'or dans un lit creusé par lii médiocrité^ rien ne résiste plusà leur influence désastreuse. C'est comme une lave ai'dente qui passe sur une prairie en fleurs. Où sont les pâquerettes te lendemain? La pierre dure, et brûlante encore» est partout. Rien ne les a préparées, ces familles, à eedébordement du fleuve étincelant, niTéducation, ni les habitudes, ni le langage.... Le métal les saisit et les voilà pétrifiées. La fortune, cette fortune inespérée, est alors le but, le constant mobile de toutes les peu* Bées «t de toutes les actions, le rêve et le.désir de la vie, que dis-je, la vie elle-même. Cela est ainsi chez nous...* Tu me pariais tout à l'heure du cœur de ma
dllel Hélas! eu cœur a été, dés te berceau, oojé dans les plis de la denlelte et des cacbemires. Elle a pu croire qu'elle élail née pour s'habiller.... Si son cœur a ballu, c'est pour une rivière de diamants, si des songes l'ont tenue éveillée pendant la solitude des nuits, c'est pour un tikre de ducbcssc, pour les vanités d'une posilion officielle!... X)uel sentiment doux et tendre aurait pénétré cette cuirasse de soie et de velours dans laquelle on l'a garrottée?... It y a des fleurs qui ne s'ouvrent que dans les linceuls de la neige. Qu'importe à ces fleurs glacées les tiëdes baleines du printemps, les douces influences d'une matinée d'avril 1... Tel est, je le crains, le cœur de Liéooie : lelangagcde l'amourn'en précipitera pasles pulsations; d'autres besoins le dominent.... Tu sais dans quelles conditions j'ai voulu la fortune et dans quelle gêne mes yeux se sont ouverts à la lumière implacable de la vie. ... Cette fortune, je l'ai poursuivie sansrel&chcje l'ai pue, je m'y suis crampanné, et quand des ëlres chers m'ont entouré, je n'ai pas détourné ma vue. pour les regarderï... J'étais tout entier, corps et'&me, k ce but atteint déjà, et après lequel je m'acharnais, tout plein d'une lièvre qui me dévorait, et que rien à présent n'éleindra plus.... Glle est dans le sang des miens comme dans celui de mes veines. Hélas! n'est-elle pas dans l'air? ne plane-t-elte pas au-dessus de nous, et cette foule qui s'agUe dans Paris n'en est-elle pas tout impré-
(![née?... J'ai conquis la richesse au prix de mille efforts, et c'est la richesse qui s'est emparée de moi! .. . Saîs-je heureux, ne le suis-je pas ! Qui le sait! Ai-je le temps de m'interroger ? je vis et les jours passent.... El près de moi et autour de moi, les mêmes conditions ont produit les mêmes ravages.... On n'a plus la noflon du bonheur, on ne connaît même pas de nom ce que c'est que les joies intimes du cœur et du foyer; on ne les regrette pas, on n'y aspire pas, on les ignore.... comme j'en ai perdu moi-même le souvenir!... On dépense, on dépense encore, on brille un jour, on brille le lendemain, on veut brillefr toujours.... le luxe est tout.... Et chose fatale, chose maudite! on s'est plié à ce joug depuis tant d'années, que la liberté de le secouer, fût-elle permise, on n'en voudrait pas. On a comme un gouffre dans respril.... Si la vie tout entière n'est pas bruyante et gonflée de sottises qui s'enchaînent les unes les
autres, on ne la croit pas remplie; on s'entoure de
plaisirs qui n'amusent pas, on n'est jamais avec soi-même, on est dans la fournaise. Cette atmosphère empoisonnée qu'on recherche, on n'en désire point d'autre; et, pareil à ces animaux grossiers que rien n'éloigne des marécages où. ils sont nés, on éprouve une joie malsaine à rester dans cette fange dorée qu'aucun rayon n'éclaire, qu'aucune émotion n'échauffe!... Voilà ce que nous sommes, voilà ce qu'est Léonie. »
Jacques passa la main sur son franl el fit quelques pas on sileacc. Pierre le regardait surpris, attristé surtout.
« Te souviens-tu du lemps où nous échangions des billes et des châteaox de cartes ctiez le bon vieux père Forlinî » dit Pierre loul à coup.
Jacques sourit. '
< Dca années, des abîmes nous séparent de r« l«mps-Ifi... Ah! si j'avais sul peut-être alors ne me serais-je pas engagé dans celle voie où je cours; mais l'homme que les circonstances ont pélii, e£l impérissable I.... Tel je suis^ tel je reslerai. -
Puis reprenant le cours de ses idées.
■ Peut-être aurois-je pu fiire que ma fltle no fût pas telle que je la vois, dit-il. Quund un hasard me l'a révélée dans toute sa vérité, il élail Irop tard * pour agir sur elle. L'œuvre de sécheresse élait accomplie. Il ne dépendait plus de moi de Taire une fitlc simple de cœur de la fille d'un millionnaire.... J'ai continué ma route sans regarder en arrière..'..
A quoi sert le regret! >
Ils avaient traversé la torétet se trouvaient auprès de Maisons. Jacques tressaillit el, s'arrètanl, regarda la grande avenue du parc, les coteaux d'HerhIay, les maisons du village groupées au bord de la Seine.
■ Un jour, dans ces mêmes lieux, il y n longtemps, ma vie a Tailli s'engager dans une autru voro. J'étais, k cette époque, l'hAtc d'une liimillc qu'un
D'UN MILUONNAIRE. 311
lra¥ul honnête conduisait par un chemin lent vei*s une aisance modeste, au delà de laquelle n'allaient pas ses vœux. Une fête, bien rare dans ces heures laborieuses auxquelles j'appartenais, nous avait conduits ici : je vois encore le petit jardin dans lequel nousavons déjeuné sur l'herbe, et les cerisiers autour desquels on échangeait des rires innocents. Il y avait dans celte famille une enfant de seize ans.... j'en avais vingt-trois. Ses yeux étaient bien doux quand ils s'arrêtaient sur moi ! avec quelle confiance n'appuyait-elle pas son bras sur le mien I quelle tendresse dans ce cœur qui s'ignorait luimême 1 quelque chose me disait qu'il pourrait être tout à moi.... Le soir, en marchant sous l'ombre noire des grands marronniers,j*avais saisi sa main.... elle me la laissa. Un flot de pensées jeunes m'enveloppa....je me penchai vers elle pour lui dire: voulez-vous être ma femme?... Je ne sais quelle force sauvage, impérieuse, pareille au souffle de la bise, glaça la parole sur mes lèvres.... Sa main que je ne retenais plus s'échappa de la mienne. Quand la lumière se fit autour de nous, je lus dans ses yeux un étonnement douloureux.... le lendemain je l'évitai.... deux jours après j'étais parti.... Ce n'est pas le seul roman de ma vie, mais c'est le seul, du moins, vers lequel ma pensée se reporte avec un attendrissement qui la remue encore après trente années passées dans la fièvre. Si j'avais écouté la
' Toix timide de mon cœur, de la meilleure partie de moi-même , peut-être aujourd'hui , père heureux , pourrais-je donner à Ion Gie, cette lille que tu me demandes I Hélas I je ne crois pas qu'il (tu dans ma destinée d'nimer dans le sens doux et large da mot!... La science nous enseigne que certains corps repoussent la chaleur et ne veulent pas en être pénétrés. Peut-être ai-je un cœur déshérité de l'amour! Et cependant un jour il a saigné!... Ah! que n'ai-je laissé ma main dans cette bonne petite maÏD qui l'a tenue un soir à Maisons! »
Il y eut un silence, pendant lequel M. de Hanrs n'osa pas questionner Jacques. Cetui-ci l'intcrronipit le premier.
— L'heure des émotions est passée, dit-il ; il s'agit de Fernnnd et de Léonie. Le père et le banquier parleront tout ensemble. Ta demande m'a surpris dans un moment où je cherchais moi-même uo mari pour ma fille dans lo monde ofi nous virons-
— Veux-tu dire par lÀ que Fernand vient trop lardï répondit Pierre.
— Non pas! mon choix n'est pas fait. J'hésite entre le nom, la fortune et la situation.
— Tu as donc'irois prétendants?
— J'ai trois projets.... Léonie n'en sait rien, bien qu'elle connaisse les trois personnes enire lesquelles ma volonté indécise reste en suspens. H. le marquis de Montalais a le titre et m'ouvre un monde
qui fera.de Jacques Bernard le banquier de Tarislocratie.. ; ce n'est rien, si tu yeux, mais les sots se laissent prendre à ces bêtises.... M. de Bréhal, ne- Ten d'un ministre, dépulé lui-même, (lent par toute sa famille à des hommes considénibles et mêlés au mouvement des affaires publiques.... il a l'influence. ... il n'en fait rien. . . . C'est une arme dont je lui apprendrai à se servir aussitôt que ce sera à mon profit.... M. Golombey, administrateur de plusieurs compagnies puissantes, habile, actif, riche déjà, et en passe de l'être encore plus, m'apporte une aide, un concours utile.... Quand on manie l'argent, on n'en a jamais trop.... On n'en a quelqiiefoispas assez, même quand on en a beaucoup.... Voilà donc les gendres qu'il me faut.... Que ferait .. ton fils dan^ cette galère qu'on appelle une maison de banque? Ce qu'il cherche, n'est-ce pas, c'est une femme, une compagne qui l'aime et se dévoue h lui comme il se dévouera à elle...»
— N'est-ce pas toujours ce qu'on cherche en se mariant? répondit Pierre.
— Ah! mou Dieu! que tu es jeune pour un savant!... Eh bien! j'imagine que ce bel idéal de l'épouse, ce n'est pas ma fille qui le réalisera jamais.... Je te parle en ami : Léonie n'est pas la compagne qu'il faut à ton fils. C'est pourquoi ta demande m'a tout d'abord «t si vivement contrarié. Si, maintenant, tu crois que je me trompe, ou si Fernand veut
314 ' LES HtSÈBBS B'Of{ UILLIONNAIRE.
CR courir le risque, parlez l'un et l'autre, ensembU ou séparément, à ma flile, je vous y autorise, et si elle a le moindre désir de s'appeler Mme la Ticomlessc de Maurs, libre à elle, je ne m'opposerai )his k ce mariage; nous ferons deux malheureux de plus. ■
(:::ça^lP
JUUETTE ET ROMEO
Pierre renlra chez lui fort triste et fort soucieux. Quelque chose lui disait que Jacques avait raison et que Fernand se trompait. Gomme un semeur imprudent qui jette le blé sur une terre aride et tapissée de ronces, il avait conOé son amour à un cœur sec, où la tendresse ne pouvait pas germer. Fallait-il, imposant l'autorité paternelle, Tentrainer loin de Paris et mettre l'Océan entre Léonie et Fernand! Fernand se soumettrait, mais Tépine resterait attaôhéo à son'flancet le ^ang coulerait d'une blessure ingué^ rissable. A chaque épreuve nouvelle, à chaque tristesse, à tout mécompte, n*élait-il pas à craindre que fernand ne lournât sa pensée en arrière? Combien de fois ne Fentendrait-il pas dire: a Ahl si vous laviez voulu....» Léonie abandonnée aurait pour Fernand le prestige de l'inconnu , tout le charme
séduisant du rôvc! Il esf, au contraire, de ces expériences au-devant desquelles il faut savoir courir, que rien n'enseigne, que rien ne remplace et qoi portent le fer rouge dans la plaie.
M. de'Maurs fit appeler soii fils.
Leur entretien fut long et sérieux. M. de Haurs ne cacha rien à Fernand de ce que Jacques lui avait dit ; il l'assura que cette conviction énoncée par son vieil ami, il la partageait.
c Vous me déchirez le cœur, répondit Fernand. Cependant, me laissez-vous libre?
— Entièrement, répondit M. de Maurs.
— Alors, je lui parlerai. »
M. de Maurs avait prévu ce dénoûment.
« Tu cours au-devant d'un grand chagrin, repritil, mais il est de ces choses qu'on ne peut pas éviter.... Va donc! Tu sortiras de cette épreuve plus ferme et plus aguerri. Sache bien, seulement, que je verrai d'un œil moins triste tes larmes et ton désespoir que le bonheur empoisonné que tu appelles de tous tes vœux. »
Fernand avait bien le désir de parler h Léonic; mais la certitude que le repos de sa vie dépendait de cet entretien lui enlevait tout courage. Combien de fois ne parut-il pas à l'hôtel de la rué Taitbout avec la résolution de demander à Mlle Bernard ce moment d'explication devant lequel il avait jusqu'alors reculé! Il la regardait, et telle était la fasci-
nation de sa présence, qu*il n*08ail plus lui parler. Un hasard devait amener ce résultat dont la pensée eOrayait sa volonté.
Un jour que Léonic et Fernand se promenaient à cheval, celui que Mlle Bernard montait fit un écart prodigieux, se cabra et parut vouloir s'emporter. Un instant ébranlée, e)lc rameAa ce joune cheval, qui, tout frémissant d'un effort inulile, piaffait et bondissait sous elle.. Deux fois Fernand avait étendu la main pour le saisir par la bride. Quand Léonie se retourna Fernaud était livide.
« Mon Dieu! qu*avez*vous ? dit<elle.
— Et ne le savez-vons pas? s'écria-t-il hors de loi.... J*ai cru que j'allais vous perdre! »
Léonie s'inclina avec une gr&cc hautaine sur l'encolure de son cheval.
« On ne perd que ce qu'on a, dit-elle; par hasard sans le savoir» m'appellerais-je Mme la vicomtesse de Maurs?
—Mademoiselle» répondit Fernand d'une voix que
• la tendresse faisait vibrer, mon cœur a parlé tout
d'an coup, je me croirais indigne de vous si je ne
vous priais de m'accorder un entretien. Le. sort de
ma vie entière est dans vos mains. >
Léonie se sentie touchée, mais se redressant et fronçant le sourcil :
« Ahl suis-je sotte! pensa- t-elle, encore de l'émotion l toujours de rémotion! »
Puis, avec un sourire et un aceenl dont la gaielé semblait forcée :
« Mon cheval n'est pas un fauteuil commode pour causer, dit-elle, il est nerveux, et au plus beau de l'entretien il pourrait bien m'emporter vers la rivière. Vous platt-il que nous rentrions?
— Ah! je suis perdu! » pensa Fernand.
Il répondit par un sourire au sourire de Léonîe et la suivit.
Ils n'échangèrent plus un mot de la chose qui les occupait. Quand ils furent à l'hôtel, Léonie prit le bras de Fernand et passa dans le jardin.
« Je ne vous dirai pas que je ne savais rien, ditelle, vous ne me croiriez point. Pourquoi d'ailleurs ferais-je l'écolière avec vous ! Vous n'avez rien à m'appreudre que je n'aie deviné.... L'attitude que j'ai gardée avec vous est un sûr indice que je suis prête à vous entendre sans irritation. Parlez donc sans crainte. •
— Ahl que vous dirais-je, répondit Fernand, sinon que ma vie est à vous et que la seule félicité que j'ambitionne est de vous la consacrer! »
Léonie s'assit sur un banc, au détour Tone allée.
« Je sais, reprit-elle ; mais c'est un peu là, j'imagine, le langage de quiconque ofiTre sa main à une femme. J'ai fort peu lu de romans, ne sachant rien qui me semble et plus fade et plus faux. Dégageons
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donc de cet entretien les lieux communs, es phrases loutes faites ; n'y mêlons pas surtout la poésie, et toyoDs au ond des choses. Gomment, s'il vous platt, prétendez-vous arranger celte vie que vous avez le désir de me consacrer? »
Ce n'était pas la réponse qu'attendait Fcrnand ; il aurait souhaité ou plus de réserve ou plus d'émotion. Les mots qui tombaient des belles lèvres de Léonie avaient des griffes qui lui déchiraient le cœur.
« Ah ! si tous m'aimiez comme je vous aime, le demanderiez-vousî s'écria-t-il ; vous êtes riche et je ne le suie pas.... Ce n'est donc pas une vie éclatante que je vous offre.... Mais si tout l'amour d'un cœur enivré de votre présence et plein de vous peut entrer pour quelque ctiose dans vos espérances.... prenez le mien, je vous le donne. »
Le bout du pied de Mlle Bernard gratta le sable du sentier avec impatience.
« Très-bien! reprît-elle ; je croîs volontiers que le mien appartiendra à celui que j'épouserai.... Mais enfm, M. Bernard, mon père, qui aime Mme Bernard, ma mère, fait quelque chose; il a un état, une profession.... queferez-vous?
— J'ai une terre que M. de Maurs a achetée dans le Maine; le pays est beau, pittoresque, avec un coin de sauvagerie qui ne déplaît pas ; le domaine est vaste, il y a beaucoup de bien à feire alentour;
je in'adonnerai à ragricullure.... Vous serez aimée et bénie par tous les pauvres gens de l'endroit, dont vous m'aurez aidé à soulager les misères, àdévelop* perle bien-être.*.. Un temps, chaque année, nou3 voyagerons.... Ensemble nous verrons l'Italie, la Suisse, l'Espagne, les plus belles contrées, les plus fameuses, celles que le génie de l'homme a rendues célèbres, celles que la main de Dieu a faites magnifiques. Nous n'oublierons pas la grande ville où je vous ai connue. Ne faut-il pas que l'esprit se retrempe et se fortifie dans ce milieu où rintelligence a son rayonnement? La campagne, les arts, la lecture, les grands spectacles de la nature et du travail qui la féconde rempliront notre vie. Dans la solilude et dans la foule, vous serez près de moi ; que ne puis-je ajouter je serai près de vous! n'est-ce pas ainsi que vous avez compris cette existence à deux qui, pour mon cœur, serait la plus heureuse et la plus idéale ? >
Cette fois, le joli pied de Mlle Bernard ne grattait plus le sable, il le battait.
« Vous êtes poète, monsieur le vicomte, dit-elle d'une voix où perçait l'ironie. On n'a pas, je l'avoue accoutumé mes oreilles à ce langage. Je suis plus faite aux choses mesquines qui ont porté mon père au soimiiet de quelques millions...» Je ne vois pas trace de ces choses dans le tableau que je m'efforce de comprendre, sans trop y réussir cepen-
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dant. Agriculteur, c*cst bien.... banquier ce serait mieux.
— Moi, banquier ? s.'écria Fernand .
— El pourquoi non?
— Eh I mademoiselle^ on ne s*improvise pas millionnaire! reprit-il avec une nuance d'impatience.
— On le devient.... Si la banque vous effraye, on peut être maître de forges, armateur, agent de change, manuraclurier, filateur, que sais-je! Paris est une mine, on creuse.
^ Ah ! Léonie, vous ne m'aimez pas I
—Je n'en sais rien, » répliqua Léonie sèchement.
Elle se leva. Un silence se fit. Ils étaient plus com* plélemenf séparés, après ce court entretien, qu'ils ne l'étaient la veille. Fernand avait le cœur serré. Léonie était debout devant lui, dans une attitude irritée et froide ; plus de sourire sur les lèvres, mais l'éclair dans les yeux. Fernand se redressa.
f Vous me connaissez tout entier, reprit-il ; je n'ajouterai ni ne retrancherai rien à ce que j'ai dit. , Ce que vous avez entendu, c'est moi-même. Quelle pensée, à présent, je ne dis pas quelle espérance, me permettez-vous d'emporter? »
— Je réfléchirai, » dit Léonie.
Fernand saluai Mlle Bernard et se retira lenlement.
An moment où finissait cette conversation , M. de Maurs, qui sortait de chez Jacques , rencontra son fils dansime espèce de galerie qui séparait le jar^^
din des appartements de réception. Fernand était trùs-pdle. Par la grande porte ouverte on voyail Léonie debout sur le perron du jardin. Une lumière dorée Tenveloppail et faisait comme une auréole autour de sa télé nue. Elle avait le teint allumé, les narines frémissantes. Elle caressait des lèvres une fleur qu'elle tenait à la main. Jamais elle n'avait paru plus belle aux yeux attristés de H. de Maurs. Mais quel contraste entre ce visage allier, celte attitude superbe et la douleur- empreinte sur tous les traits de Fernand! Elle était triomphante comme une actrice entourée de fleurs, et dont le regard anflammé domine une foule enivrée; il était aballu comme une victime que des juges implacables vien-^ ncnt de frapper.
îL de Maurs s'empara du bras de Fernand.
« Eh bien? lui dit-il.
— Je lui ai parlé , répondit Fernand.
— A présent?
— Tout à l'heure. »
M. de Maurs serra le bras de sonTils et Tenti^aiiia hors de la galerie. Léonie était toujours à la même place et dans la même attitude. .
« Qu'a-t-elle répondu? continua M. de Maurs avec elfort.
— Ah! soyez heureux, mon père! s'écria Fernand d'une voix sourde.... jamais Mlle Bernard ne sera ma femme.
D'UN IdILUONNAIRE. • S23
- Elle te l'a dit !
— NaD...v elle s'est tue! mais dans un pareil moment ne rien me dire, n'est-ce pas tout médire? Peut-être a-t-elle voulu m'épargner, bêlas! son silence m'a tout appris ! »
Jamais M. de Maurs n'avait vu son fils dans un
pareil état. Il avait la pâleur des spectres. Ses lèvres blanches tremblaient. M. de Maurs lui saisit v la main.
«Es-tu mon filsî s'écria-t-il , t'ai-je habitué à toutes les secousses et à tous les hasards d'une vie errante pour qu'un premier coup t'abatte ? Tu l*ai- • mes ! Et qui n'a pas aimé? et qui n'a pas eu le cœur brisé? et qui, tout saignant, n'a pas frappé la terre du pied en criant : debout 1 comme une sentinelle en présence de l'ennemi? Yal j'ai eu dans mon passé un de ces jours terribles, que rien n'efface plus de la mémoire. J'ai tenu dans mes bras , inerte et froide , une femme — ta mère , Fernand, — que j'aimais de toutes les forces de mon âme.... j'ai cru que mon cœur allait se rompre sous l'étreinte de cette douleur sans nom 1 et cependant je me suis, relevé, et si je pleure encore celle qui n'est plus, je n'ai pas failli du moins aux devoirs austères de la vie.... Cette femme que tu perds est-elle la seule femme au monde , et n'es-tu pas dans l'âge où tout recommence, où rien ne meurt? Regarde devant toi, et marche sur ta douleur comme le pèlerin ro-
buste qui repousse du pied le caillou contre lequel il vient de se heurter.... Debout donc, et en avant! »
Fernand releva son front.
« Je pleure, mais je suis votre fils.... Ne craignez rieQ!»dit*iK