LES CANDIDATS AU MARIAGE
Le même jour, et peu d'instanls après, Jacques faisait prier sa 611e de descendre dans le jardin,, où elle avait rencontré Fernand. Quand elle y parut, elle avait encore quelque chose de cette animation où son explication avec le fils de M. de Maurs Favait laissée. Jacques regarda Léonie en silence; une émotion , jdont il n'était pas le maître, remuait ses entrailles.
< J'ai à te parier d'une affaire sérieuse, la plus importante de la vie d'une femme, lui dit-il , de ton mariagpe. »
Les yeux de Léonie étincelèrent.
« Je vous écoule, mon père, répondit-elle.
— Mon choix n'est pas encore arrêté , poursuivit Jacques ; il dépendra de toi de le fixer ; j'ai con-
fiance dans ton jugement.... Tu n*es pas de ces jeunes iiUes timides qui ont grandi à Tombre (l*un couvent, qui ne savent rien du monde et qui attendent qu'on leur présente un mari pour donner docilement leur main à un inconnu , quel qu*il soit ; tu as pu réfléchir et comparer.... Tu n'es pas romanesque et perdue dans les songes..,. Nous examinerons ensemble et froidement lequel, parmi les jeunes gens qui t'entourent, assurera le mieux , je ne dis pas ton bonheur, — mot sonore et creux , — mais ta position, et t'offrira les meilleures garanties d'avenir. Je te parlerai dans toute la sincérité de mon alfeclion. A ton tour, me promets-lu la plus entière franchise?
-« N'auriez-vous pas tous les droits à cette franchise que mon intérêt la commanderait. Je ne suis pas assez maladroite ni assez vaine pour me passer du secours de votre expérience. Parlez donc sans crainte.... je suis votre fille.
— Hélas! murmura Jacques, mais si bas que Léonie ne put l'entendre.
< Le fib de mon ami d'enfance; de M. de Maurs, ne t'a-l-il pas ouvert son cœur? reprit-il presque aussitôt.
— Oui, ce matin, répondit Mlle Bernard ; je n'éprouve même aucun embarras à vous avouer que dans les premiers temps sa présence et l'amour qu'il paraissait avoir pour moi m'avaient émue..., La
pensée d*une union avec lui s*£(ait présentée & mon esprit.... Il a des qualités que je ne conteste pas et que vous-ménie semblez appréciei*.
— C'est vrai.
— Seulement je n*ai pas trouvé dans cet aimable jeune homme celles qui me paraissaient indîspens»» bles pour faire de celte association, qu'on appelle un mariage, une chose profilabje pour la communautés Je l'ai écouté attentivement lorsque, pour me servir de votre langage , il m'a ouvert son cioeur. Déjà , jo le confesse, j'étais en garde contre moi-même et par cela seulement qu'un trouble intérieur m'agi-» tait. On m'a appris à me méHer de ces premiers mouvetments si fertiles en sottises. J'exigeais donc et d'autant plus de Fcrnand, que j'étais mieux disposée en sa faveuif S'il m'avait dit : « Pour vous « je tenterai l'impossible; faut-il découvrir une mine, « improviser un chemin de fer, défricher une forêt, « conquérir un portefeuille, équiper une flotte, as*» « socier ma vie à quelque grande idée, d'où la for- « tune puisse couler romme le sang d'une veine «généreuse; faut-il être riche ou puissant, oom- < mandez!... > Sans croire à l'exagération de ces paroles, peut-être aurais-je été entraînée.... Mais non, Texprcssion d'un amour passionné seulement, rien de positif et de réel; des rêves, des chimères, un élan sincère, je le veux bien, mais vague ; toute l'ardeur d'un esprit jeune, et pas un mot qui piftt
me faire comprendre clairement quels étaient ses projets..- Ce que j'ai vu de plus net dans celle explication,—f allais presque dire une tirade, — c'est une confuse envie de m'emmener au loin, je ne sais où , à la campagne , pour y vivre à deux. Bref, le langage de M. le vicomte de- Maurs m'a rappelé certaines paroles de ces livres qu'on feuillette au hasard entre deux bals, qui passent pour des œuvres impérissables de l'imagination, mais qui, pour ma part, m'ont toujours paru tout pleins d'extravagances et diclés par la folie. Il m'a pressée de m'expliquer.... J'ai répondu que je réfléchirais;
— Et tu as réfléchi?
— Oui , mon père.
— Ainsi, tu renonces à Pernand?
— Tout à fait. •
— Sans regret?
— Le regret ne fait rien à l'affaire. Me blâmezvous de celle résolution?
— Non. Je l'avais même prévue.... car je ne te cacherai pas que M. de Maurs m'avait parlé des intentions de son fils.... Je crois, cependant, que personne ne l'aimera plus que lui. »
Léonie regarda son père avec l'expression d'un profond étonnement. Il lui semblait que M.Bernard s'était exprimé tout à- coup dans une langue étrangère.
« Eb bien! dit-elle» l'amour a-t-il jamais figuré dans les clauses d'un contrat?
D'UN MILIilONNAIRE. 329
— Alors, reprit Jacques , parlons des personnes qai m'ont demandé ou fait demander ta main. Il y en a plusieurs. Je t'en épargnerai la nomenclature. Elle flatterait certainement ton amour-propre, mais pourrait aussi te paraître longue et fastidieuse. »
Léonie sourit.
« Quelle dot m'accordez-vous, mon père? dit-elle.
— Deux millions*
— Passons la nomenclature..», elle serait trop longue.... et arrivons aux seuls candidats dont nous pouvons causer sérieusefnent.
— Volontiers; mais d'abord n'as-tu, toi-même, aucune préférence? N'as-tu fait aucun choix?
— Il y avait Fernand ; il n'y a plus personne.
— Bien. Trois noms figurent en tète de la liste que je veux te soumettre.... Ta décision entraînera la mienne. Il y a d'abord, pour suivre l'ordre alphabétique , M. de Bréhal.
— Le neveu du ministre?
— Lui-même. Il a les manières élégantes, le ton du monde, l'esprit alerte et prompt, l'humeur accommodante , ce poli des choses et des êtres que le frottement a usés. Tu connais ses relations avec les hommes du jour; son influence peut être réelle, quoiqu'il ne s'en serve pas. Il aurait vite, s'il le voulait bien , un pied dans les grandes affaires dont la direction appartient au gouvernement. iM. do Bréhal est un instrument qui n'a pas encore été ai-
guisé, laais le métal et la trempe y sont. La fortune n*est pas considérable.... une vingtaine de aille francs de rente au plos.
— Une bagatelle.... en somme, fépovserai une influence ?
— Précisément.
•— Continuons , mon père.
— Le second, toujours dans Tordre alphabétique, est M. Golombey. Tu Tas vu souvent à nos récepticms du mardi. Ce n'est pas tout à fait un gentil* homme, mais il est facile et souple dans ses relations, clairvoyant et résolu en affaires. Les richesses qu'il a amassées en quelques années prouvent plus en faveur de son intelligence que vingt discours. C'est l'homme de France qui a le coup d'œil le plus sûr ; mais les plus habiles se trompent quelquefois, et 41 est téméraire. En deux bonds il peut se ruiner.'... Un jour aussi il peut être le maître de la Bourse. Son nom se trouve mêlé à toutes les grandes entreprises financières.... Il aime le plaisir et ne compte pas. Sa caisse sera la tienne.
— Bien! cette fois j'épouserai une position, — non, je me trompe, — un coffre-fort. Et le troisième •candidat à présent?
— Le troisième est M. le marquis de Mootalais.
— Un homme charmant.
^ Sa famille occupe le premier rang parmi les plus considérables du faubourg Saint- Germain;
D'UN MILUONNAIRE. 331
avec loi ta entreras dans le inonde le plos brillant de Paris , les salons tes phis aristocratiques te se* roDl OOTerts. Tu passeras six mois de Tannée dans une terre dont ta feras les honneurs ^ux gentils* iMMomes de la province; Thiver, ta donneras des 'bais dans ton bôlel de la me Saint* Dominique. H. le marquis de Montalais , que j'ai sondé » ne me parait pas de ces hommes indomptables qui disent : périssent les cèlontes plutôt qu*un principe ! Il courberait la tète galammait pour passer sons les fourches caudines d'une ambassade.... On peut y soDger. Donc arec lui tu serais marquise et ambassadrice.
-~En résumé, c'est un nom que vous m'offrez.... et en sus, en espérance, un habit brodé?
— Un beau nom, j'ajouterai un nom bcmo^ nble. «
Léouie croisa les mains sur ses genoux. « A présent, dit-elle, il faut conclure.
— Tai ajourné ma réponse à la 6n de la semaine ; tu as trois jours pour te décider,
— A quoi bon trois jours ? »
Mlle Bernard garda le silence quelques ii^tanfs
comme une personne qui rassemble $es idées. Jacques se taisait. Relevant enfin la tète et jetant sur son père un regard froid et profond :
« Chacun des prétendants qui recherchent votre ailiafnce a des avantages particuliers, dit Léonie,
à32 LES MISÈRES
mais ils ne les ont pas égaux. H. de Bréhal est un homme répanda partout. Un jour il parie aux courses, le lendemain il dépose son vote dans l'urne du Corps légi^alif.... un temps viendra où il sera peut-être sénateur, ministre même.... c*est quelque chose.... Mais les racines où sont-elles? Que son oncle apprenne un matin que le portefeuille rouge qui fait sa toute-puissance est donné à un autre , que devient le neveu? Adieu l'influence.... l'homme politique disparaît, et il reste un oisif dont vous au^ riez grand'peine à tirer parti.... à moins que vous ne l'employiez à diriger votre écurie!... Ce n'est pas tout. Les quelque vingt mille francs de rentes qu'il peut avoir, et on exagère toujours tout, pèsent d'un poids bien léger dans la balance de la vie mondaine. Sans être magicienne , on peut assurer que le budget de M. de Bréhal est obéré. Il doit avoir des fms de mois difficiles. Il me semble que ma main n'est pas faite pour payer des dettes.
— Il faut donc rayer le nom de M. de Bréhal de la liste?
— Je le crois.
— Il n'y a plus, maintenant, que M. le marquis de Montalais et M. Golombey.
— M. de Montalais est un parfait galant homme qui porte avec distinction un nom considérable. Je ne sais personne gui mieux que lui sache offrir un
louqucl, tourner avec grâce un compliment, se présenter, s'asseoir, causer et sortir ; il est hrave
et fort recherché dans le meilleur monde Il y a
quelque vingt ans , je n'aurais pas hésité', et c'eût été avec joie, avec ivresse que je me serais appelée 3(fflela marquise de Montalais; j'aurais trouvé la pairie dans ma corbeille de noces!... Gomprenez* vous? la pairie!... Mais, mon père, combien n'ai-je pas rencontré de gentilshommes, et je parle des plus huppés , faisant antîchambce chez vous ? Combien n'ai-je pas vu de noms illustres, plus fameux cent fois que celui qui m'est proposé, solliciter la faveur d'être compris dans un conseil d'administration dont la présidence était réservée à des financiers? Le parchemin, l'épée , le blason s'inclinaient devant le billet de banque! Je ne suis plus disposée àl'éblouissement. Marquise tant qu'il vous plaira; mais le marquis mon mari pourrait fort bien, comme tant d'autres qui sont comtes ou barons, passer ses journées à glaner péniblement dans le çbamp où vos pareils moissonnent. Pourquoi donc ramasser des épis lorsqu'on peut faucher des gerbes ?... Il est une autre considération qui me décide, et celle-ci je la puise dans les notions du plus vulgaire bon sens. Il peut se faire que M. le marquis de Montalais ait la pensée que l'ofiFre qu'on m'a iaite de l'épouser soit un grand honneur pour moi. Peut-être sa famille voudra-t-elle me le faire sentir
et me traiter avec des airs de hauteur et de protection.... je Q*ai pas un caraclëre à le supporter. L'honneur, à mon sens, et s*il n'y a pas honneur, le profit vietrt de moi. J'apporte le moyen. Tinstrument , la cl<?f d'or qui ouvre tout ; que me donne-t-on en échange T un titre creux, un titre qui n'apporte plus de privilège , sans effet , sans autre conséquence qu'une vaine hérédité qui ne mène à rien. A quoi bon t*éfléchirl Avec M. de tfontalais, je serai marquise > rien que marquise. C'est joli, mais ce n'est pas assez.
— Donc, tu choisis M. Golombey ?
•^ C'est le plus sage, et j'ajouterai le plus solide « si vous avez la précaution d'immobiliser une portion considérable de sa fortune et de placer ma dot en immeubles inaliénables. C'est un moyen de con* solider le terrain mouvant de la spéculation sur le* . quel marche M. Colombey.
— Le régime-dotal que lu me conseilles n'est pas dans les habitudes de Paris; je dirai plus,- il n'est pas dans les usages , dans les nécessités du monde où nous vivons. M. Colombey, tu semUes rouhlier, n'est pas un propriétaire.... il est en plein dans les affaires.... il ne vit pas de son revenu.... il lui £iut une fortune liquide pour qu'il puisse la manier à sa guise.
— J'entends bien; cependant nous reparlerons de tout cela.
-r Ainsi je pnis congédier M. de Bréfaal et M. le marquis de Montalais, et agréer M. Colombey?
— Aujourd'hui même si vous voulez* » - Jacques embrassa sa liUe et ils se séparèrent. Quelques heures après, Léonie faisait appeler
Marcelle dans sa chambré.
< Qu'est-ce? demanda Marcelle, qui trouva la fille de Jacques Bernard debout devant un grand miroir, essayant de longs voiles de dentelles qu'elle allaebait sur sa tète et drapait autour de ses épaules.
— Je t*ai Tait venir pour Rapprendre une grande nouvelle, dit Léonie; je me marie. »
Marcelle devint toute blanche.
« Ah! murraura4-ellc, et l'ouvrage qu'elle tenait à la main s'échappa de ses doigts.
— Tu as vu vingt fois l'homme que je dois épouser, devines-tu qui ça peut être? » reprit Léonie.
Marcelle n'avait qu'un nom sur les lèvres, un nom dans le cœur, mais rien au monde n'aurait pu te lui faire prononcer.
« Non , répondit-elle d'une voix faible, je ne devine rien.
-* Je me suis décidée aujourd'hui, poursuivit Léonie, et c'est après avoir vu Fernand.... »
Marcelle se traîna vers un fauteuil ; ses jambes la portaient à peine. Si Mlle Bernard avait été moins' occupée de ses voiles et de Teflet que celte coiffure produisait sur sa tôle, elle aurait certainement rc-
marqué la* décomposition des traits de sa compagne. Marcelle avait des bourdonnements dans les oreilles et comme un nuage devant les yeux.
« Tu ne dis rien? ajouta Mlle Bernard en s'enveloppant dans les plis de la dentelle.
— Si lu dois être heureuse, répondit Marcelle, je me réjouirai avec toi de ce mariage.
— Heureuse y je ne sais pas.... je serai riche. » Marcelle se dressa d'un bond.
« Mais ce n'est donc pas M. Fernand de Maurs que tu épouses? s'écria-t-elle.
— Fernand?... Ehl non!
— Ah ! Dieu 1 il t'aime et tu ne l'épouses pas i
— Bon ! voilà que tu parles comme un roman !... Ëh! ma chère, s'il fallait épouser tous les gens qui nous aiment, que de pauvres diables on aurait pour maris 1 »
Marcelle ne répondit pas à Léonie ; elle appuyait la main sur sou cœur pour en comprimer les battements; son visage rayonnait d'une joie sans égale; mais, craignant que Mlle Bernard ne s'en aperçût, elle se rassit, le front dans la main.
« Eh bien, continua Léonie, tu ne me demandes plus le nom de mon fiancé ?
— J'y songeais, répondit Marcelle, dont la pensée heureuse se perdait dans mille rêves; ainsi ton Qancê s'appelle?...
— M. Golombey ; il a des millions. »
Une sorte de réaction se produisit dans l'esprit de Marcelle en apprenant le nom de la personne à laquelle Fernand était sacrifié ; quelque chose de généreux, qui avait sa source dans la partie la plus haute de son être, se révolta; par ce qu*ellc venait de souffrir, elle comprit ce que Fernand souffrait, et de quels déchirements sans nom il serait la victime, fille étouffa la joie qui bouillonnait dans son cœur, et, indignée contre elle-même d'avoir cédé à ce sentiment d'égoîsme qui avait été le plus fort et l'avait dominée un instant :
« As-tu bien réfléchi? s'écria-t-elle, s'il en est
tenops encore, songe à Fernand.... tu sais s'il l'aime!
depuis qu'il te connaît, n'es-tu pas tout pour lui?...
Fais un geste» dis un mot et il t'aimera toute sa vie!
~ Tu es folle, » répondit Léonie.
Elle regarda la pendule.
« Six heures! reprit-elle, et je n'ai pas encore commencé ma toilette pour le dîner!... Tu sais que nous avons du monde, aide-moi donc. >
Marcelle ne répondit plus, mais tandis qu'elle apprêtait la robe et les bijoux de Léonie» ses joues étaient en feu et ses mains tremblaient.
Le soir même, M. Colombey et Fernand se rencontrèrent dans les salons de Jacques. M.Golomuey, debout à l'angle de la cheminée, causait avec Léonie. Fernand salua Mlle Bernard. Elle lui répondit par un léger mouvement de la tète.
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• Tout est conclu, dit Jacques à M. de Maurs. Vois-tu là bas, ce monsieur blond, tirant sur le roux, un peu chauve, qui est auprès de ma fille?...
— Ce monsieur dont un habit bleu à superbes boulons d'or comprime, sans la dissimuler, la taille un peu replète?
— Précisément. Eh bien ! M. Golombey sera mon gendre.
— Paut-il que je t'en fasse mon compliment?
— Ce n'est pas la peine.... Le mariage de Léonie n'est dans ma vie qu'une affaire de plus ; tout ce que je puis dire pour décharger ma conscience du reproche que tu pourrais m'adresser, c'est que je n'ai pas tyrannisé ma fille; seule elle a décidé. ••
M. de Maurs chercha des yeux Fernand ; il était à l'écart, causant avec un ingénieur, les yeux tournés du côté de la cheminée, près de laquelle deux ou trois personnes s'entretenaient avec Léonie et M. Golombey. Le comte prit son fils par le bras.
« J'ai cédé à ton désir en venant ce soir ici, dit-il ; à toi de me prouver que je n'ai pas eu tort. Tu ne peux pas détacher tes yeux d'un groupe que je vois là-bas. As-tu bien tout compris? »
Fernand, qui était fort pâle, devint blême.
« C'est donc vrai? murmura-t-il.
— Très-vrai.
— Ce matin elle m'écoutait encore, et ce soir !...i Un soupir qui semblait venir du fond des en-
trailles souleva la poitrine de JPernaiid, mais, les narines gonflées, et assurant sa voix :
« Son inflexible dureté me donnera du courage, reprit-il. Je ne vous dirai pas que je ne l'aime plus. . . . pourquoi mentir? mais je vaincrai cet amour, et fallùl-il broyer mou cœur, un jour il n'en restera que des cendres ! »
Bientôt après, le mariage de Mlle Bernard et de M. Colombey fut annoncé publiquement. Tout le monde entoura les deux fiancés , et on commença la longue série des compliments. Fernand, que son père observait, se présenta l'un des premiers devant Léonie.
« Personne plus que moi ne fait des vœux sincères pour votre bonheur, » dit-il d'une voix claire.
Et, saluant M. Colombey :
< L* homme que vous avez choisi est tout à fait digne de vous, ajouta- t-il.
— Ahî monsieur, murmura M. Colombey en s'inclinant, c'est trop d'éloges ! »
Mlle Bernard comprit le sens ironique de ces qucN ques mois et devint pourpre.
« L'insolent ! » murmura-t-«lle eu mordant ses lèvres.
Puis, le suivant du regard pendant que Fernand s'éloignait :
« Il a du moins du caraclère, » pensa-t-elle.
Marcelle n'avait pas quitté Fernand des yeux de-
puis son entrée dans le salon. Aucune des émotions que trahissait le visage du jeune homme n'avait échappé à son attention.
« Comme il l'aime! > pensait-elle quelquefois.
Un instant elle le vit si p&le, si déchiré, avec tant de fièvre dans le regard que, s'approchant' de lui malgré elle et entraînée par un mouvement impétueux, elle s'empara de sa main.
« Il vous reste une amie ! » dit-elle.
Des larmes que le désespoir n'avait pu Taire couler brillèrent dans les yeux de Fernand. Il serra la petite main qui tremblait dans la sienne.
(^ Âh! dit-il, j'en guérirai, puisque je n'en suis pas mort ! »
Ce premier mouvement, qui suit une déclaration, terminé, et lorsque déjà les salons commençaient à se vider, Auguste prit à part M. Golombey :
<c A ce que je vois, dit-il, vous êtes mon beaufrère, à présent?
— Certainement, répondit le spéculateur.
— Alors, je puis vous parler à cœur ouvert,
comme à un membre de la fiimille ?
— Sans contredit.
— Eh bien ! mon cher, prêtez-moi deux mille écus.
— Demain, ils seront chez vous, » répondit le fiancé de Léonie.
M. Golombey, pris à Timproviste, s'était exécuté;
d'un millionnaire. 341
mais le iinancier n'était pas homme à tirer six billets de mille Trancs de sa poche sans quelques précautions. Sil devait les perdre, au moins voulait-il savoir pourquoi. A son tour il attira Jacques Bernard dans Tembrasure d'une fenêtre et lui raconta Tentretien fort court, mais très-clair, qu'il venait d'avoir avec Auguste.
« Nous avons échangé dix paroles et ça m'a coûté six mille francs, dit M. Colombev.
—Déjà ! Eh ! eh ! mon flls ne perd pas son temps ! » . repondit Jacques.
H. Colombey se mit à rire.
^ Ces petits emprunts sont-ils donc dans les habitudes de*mon futur beau-frère? reprit-il.
— Un peu.
— Et vous êtes son père ! » répliqua le spéculateur avec l'expression d'un étonnement naïf.
Jacques Bernard haussa les épaules.
« Perdre de l'argent, ça peut n'être rien; toute la question est de savoir comment on le perd!... Mon nisala monomanie des chevaux.... il fait courir.... et se fait battre sur tous les champs de course de l'Europe.... Si ce n'était que coûteux, ce ne serait pas grand'chose.... mais c'est bétc et ridicule. Je fais semblant de cr^erbien haut quand Auguste puise dans la caisse, après une promenade malheureuse à Chantilly. Il n'est pas très-brave, et cela lui fait peur. Ma colère feinte se traduit eu économies, et
c'est autant de gagné. Quelquefois, pressé par le besoin d'argent et retenu paria peur que je lui iaspire, il contracte de légers emprunts.... on me prévient toujours.... et je rembourse en secret.... Donc, prètez-lui dans l'occasion, vous ne perdrez rien.... mais ne lui épargnez pas les remontrances et les sermons.
— C'est dit.... peu d'argent et beaucoup de paroles. »