‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 15 sur 29 · UN FILS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

UN FILS DE FAMILLE

Auguste Bernard avait à cette époque de vingt-cinq à vingt-six ans. C'était, il faut bien le dire, un esprit sans portée^ dans lequel on voyait réunis, tout à la foi3, une Vanité puérile, le goût de paraître et un penchant très-marqué à l'économie, pour ne rien dire de plu^. Ses meilleurs amis ne se rappelaient pas qu'il leur eût offert à dîner, bien que le geste de mettre la main à la poche lui fût familier; il est vrai qu'il n'en lirait jamais rien. En revanche,

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pas de course et de spectacle, point de fête où on ne le vit, faisant le glorieux. Il avait, à l'année, une stalle à rOpéra, et parlait volontiers, le soir, dans les coulisses ou dans le monde, de la vie folle qu*il menait. Cette vie n'avait d'extravagant que l'étiquette. Elle était fort régulière dans sa sottise, et ne frayait avec la prodigalité gentilhommière que le fils du millionnaire afflchait que par le côté du sport. Auguste avait une écurie, Auguste avait des jockeys à sa solde ; c'était la seule chose qui l'induisit en dépense, mais la seule aussi par laquelle sa plate vanité eût satisfaction. A l'époque des courses, lorsque la plaine de Satory et la pelouse aristocratique de Chantilly reçoivent la visite de la jeunesse oisive de Paris, mêlée aux chevaux fameux et aux jockeys illustres, Auguste avait une façon de frapper, du talon de ses bottes, l'herbe de la prairie, d'assurer son lorgnon sous le sourcil gauche, d'enfoncer ses mains, armées d'une canne légère, dans les poches d'un paletot venu de Londres, de saisir par le bridon un cheval de sang et de le conduire sur la piste, d'entrer dans l'enceinte du pesage, de grimper au plus haut de la tribune officielle, au moment où le signal du départ était donné, de circuler parmi les voitures rangées le long du champ de course, de saluer do la main les personnes équivoques qu'on voyait debout sur les coussins des calèches découvertes, et de parler anglais à tout venant qui témoignait d'une joie sans

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égale et d'uu bonheur parfait. Il parlait anglais dès le matin, il parlait encore anglais le soir, il parlait anglais aux gendarmes, .il poussait mille acclamalions en anglais, il riait et soupirait en anglais. Il aurait touIu que l'univers entier le vit inscrivant ses paris sur un calepin, et tournait la télé avec Tac- « tivité d*un oiseau qui cherche un moucheron, pour découvrir si on le regardait. C'était l'heure triomphante de sa vie, le' moment suprême où, de bonne foi, il se croyait quelque chose. Dans ces circonstances solennelles, Auguste commençait volontiers ses discours par cette formule qu'il trouvait du meilleur goût: c Nous autres gentilshommes!... » . Le reste était à l'avenant.

L'écurie d'Auguste perdait toujours; mais Auguste s'obstinait à s'entourer de chevaux qu'il élevait à grands frais. Le plus clair des bénéfices qu'il tirait de la part d'intérêts que son père lui avait réservée dans sa maison de banque, y passait, mais il y trouvait un prétexte de se rendre chaque année à Epsom et à Ascott. C'était pour lui une félicité à nulle autre pareille que de parler de ses voyages d'outre-Manche. Il n'allait en Angleterre que pour en revenirn Mais en cela Auguste obéissait à une mode plus répandue qu'on ne le croit généralement. Que de gens qui ne font les choses que pour en parler! Combien qui acceptent avec un empressement merveilleux les plus pénibles déplacements, les plus inutiles

corvées, celles qui répondent le moins à leurs instincts, que pour avoir le droit de les raconter! Ainsi, dans une mesure, ^tait Auguste. Sur le fin gazon des terrains de courses d'Angleterre, il pensait aux récits qu'il ferait en France. De retour sur le boulevard, ou dans le foyer de la danse à l'Opéra, il prenait des altitudes pour dire à un attaché d'ambassade ou à quelque danseuse maigre :

« Mon ami, lord G..., me disait l'autre jour à New*

Market.... »

Cela luiremplissaît la boucbc. Le monde pouvait crouler, Auguste avait accompli son œuvre.

Hors de son écurie, et rentré dans les conditions ordinaires de la vie, Auguste fermait les cordons de sa bourse; il ne voyageait pas, il ne lisait pas, il n'aimait pas ; il était de la léte aux pieds un pauvre garçon qui aurait été fort en peine de gagner mille écus, bon an mal an, sur le pavé de Paris. Livré à luimême, une place dé commis eût été son bâton de maréchal. Il avait pour tout mérlte.celui de calculer vite et bien et d'additionner les larges colonnes d'un grand-livre avec une certitude et une rapidité qui défiaient les plus experts; mais on aurait vainement fouillé dans son cerveau pour y trouver une idée juste ou pratique. De ce côté-là rien, ni invention, ni entendement ; Jacques Bernard avait, à diflérenles reprises, tenté de lui confier la direction de certaines affaires qu'il avaitd'abord lancées et que le nombre et

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la variété de ses occupations ne lui permettaient pas (le suivre personnellement;. Auguste avait fait preuve d'une si radicale incapacité que Jacques dut se résigner à Lui confier seulen^ent un travail qui n'avait d'importance qu'à la surface et dont il se réservait encore la surveillance. Auguste était donc dans la maison comme un paon ; il faisait la roue et ne rendait point de services.

On comprendra aisément que le nom qu'il portait et cette réputation justement méritée de richesses qui entourait la maison de Jacques Bernard fissent d'Auguste, jeune et très-répandu dans le monde remuant de Paris, le but et en quelque sorte le point de mire des attaques intéressées d'une foule de personnes dont l'existence aventureuse et les appétits voraces rappellent ces fameux flibustiers qui, jadis, levaient tribut sur les mers. On ne lui épargnait ni les assauts jii les embuscades ; on lui livrait bataille dans son cabinet et à l'Opéra, sur les champs dé courses et au bal ; mais on peut dire que les belles

personnes, si promptes à tenter la conquête ou le pil- Idge des fils de famille, en avsiient été jusqu'alors pour ous les frais de la guerre.

Sur le chapitre des séductions, Auguste était invulnérable, non pas t|u'il fût insensible aux grâces des Parisiennes qui entreprenaient une campagne contre la liberté de son cœur, mais il avait fait deux |)arts de sa vie; dans l'une, il mettait sa personne ;

dans Taulre, son portefeuille; la capture de Tune n'entraînait pas, tant s*en fout, la capitulation de J'abtre. Telle autrefois une garnison» forcée de quitter une citadelle battue en brèche, se retirait bannières hautes dans un donjon dont elle défendait victorieusement les approches.

La défaite des aventurières les plus fameuses n'avait pas découragé leurs rivales; bien plus même, l'amour-propre venant en aide à leur bonne volonté , un échec bien avéré était le point de départ et la cause déterminante de dix nouvelles tentatives. Quelle femme, en se mirant dans une glace qui lui renvoie son image savamment préparée pour la lutte, ne se croit pas appelée à triompher des résistances les plus obstinées? Celles-là même qui n*ont pas encore été vaincues sont les plus menacées. Elles ont la dangereuse conviction de leur infaillibililé. Quelle fille d*Ève n*cst pas d*aillem's assurée de sa supériorité sur ses compagnes et ne tente pas avec orgueil d*asseoir son empire sur un cœur libre encore de toute domination? Beaucoup de femmes, les Parisiennes surtout, s'imaginent volontiers que le monde tourne autour d'elles, et que le soleil attend, pour briller, que leurs paupières se soient ouvertes.

Auguste profitait sans peut* et stms relâche des bénéfices galants que lui offraient ces tendances de Fcsprit féminin. Il n*en avait aucun soupçon, n'ayant jamais pris la peine de réfléchir; il lui suf-

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fisait d*en sayoorer les effets sans remonter aux causes.

Jamais voyageur ne parcourut à moins de frais ce royaume de Tendre, dont les plus habiles proclament ruineuse la visite. Il en traversait les provinces en monarque, et oc rencontrait pas de frontières qui pussent le retenir. On ne demandait rien à qui pouvait tout'donner. Si la conquête de Vénus coûtât dit-on, une pomme au berger de rOiympe, la conquête des héroïnes les plus e?ipérimentées et les plus célèbres de Paris ne coula qu'une promesse, c!e8t-à-dire moins que rien, au jeune capitaliste de la rue Taitbout. La grande affaire était de s'emparer de lui, Texploitation viendrait après. Quel navigateur demande tout d'abord aux peuplades chez lesquelles il veut planter son drapeau de lui donner et les fruits de leurs forêts, et la chair de leurs troupeaux, et les richesses qui parent leurs idoles? il est doux, il est facile, il attend, et quand il est le roattre, il prend tour. Ainsi voulait-on faire avec Auguste. G*est pourquoi, Auguste n^avait pas la peine de poursuivre et de chercher. On venait à lui, mais doucement, avec la voix mielleuse, le sourire tendre, la main carîessante ; les sœurs de Ualila se faisaient pareilles à ces belles chattes blanches qui se couchent toutes soyeuses sur les genoux de l'ami de la maison, et ne demandent qu'un petit coin pour dormir; point de griffes, point de dents aigui^s non plus, mais des

reins assouplis, une patte de velours et des lèvres roses d*où s'échappait un doux murmure. Augusle ouvrait toute grande sa porte aux chattes blanches de la grande ville» et si, lasses de ne trouver ni lait, ni crème, elles se retiraient, il les saluait galam^ ment, sans rien faire pour les retenir, bien sûr qae d'autre^, ni moins jeunes ni moins belles, bs rem* placeraient bientôt.

Mais en revanche, quelle litière royale promise à celle qui l'emporterait! quelle toison d*or! quel nouveau monde ! Il ne fallait donc pas effaroucher le propriétaire de tant de belles choses; et quand une coureuse d'aventures avait échoué dans cette entreprise éblouissante, une autre se présentait aussitôt, ^pareille au flot qui suit le flot dans sa lutte contre le rocher* Sait<*on combien de pilotes ont disparu dans les profondeurs de l'Océan avant qu'un Christophe Colomb se soit rencontré pour découmr l'Amérique?

Auguste avait, d'ailleurs^ un art inflni pour attirer, sans perte aucune, les belles^ curieuses qui lou* voyaient à portée de sa main. On entendait, dans les confidences & l'aide desquelles il bravait leur implatience, je ne sais quel bruissement d'or qui faisait palpiter les plus rebelles : un jour il venait de jeter les fondements d'une affaire considérable qui devait donner des résultats extraordinaires dans un délai prochain;il attendait que cette affaîrefâtarrivée à matu-

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rite pour y intéresser sa clierue. Et comme il savait prononcer ce mot magique! quelles modulations savantes dans ces trois syllabes! quel désir d*effacer même Tàpparencé d'un don! il offrait* la fortune sous le manteau de Tassociation.

Le lendemain, nouvelle histoire : une compagnie allait se former pour l'exploitation d'une mine dont les richesses rappelaient les mines chimériques de Golconde; quiconque voudrait coopérer à cette œuvre, étudiée par des homipcs spéciaux, était assuré de retirer douze capitaux pour un. Auguste réservait des actions au pair pour tous ses amis. Un regard éloquent accompagnait ce substantif masculin pluriel. La cliente comprenait à demi-mot, souriait, acceptait et rentrait chez elle avec la conviction natve gue sa fortune était faite. '

Plus tard, les amis et les clientes se partageaient les actions ; plus tard aussi , le vent de la Bourse emportait la fortune; et Auguste s'endormait comme un sage.

La grande préoccupation d'Auguste était de n'être pas pris pour dupe. l\ avait l'idée, assez juste d'ailleurs, que tout homme qui s'approche d'un millionnaire est son ennemi ; à son sens, le fils du millionnaire avait droit à cette triste prérogative. Aussitôt qa'on Tabordait, son premier sentiment était donc de se mettre en garde contre un piège. < Je ne veux pas être pris pour dupe, » répétait il à tout propos.

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Et cet argument sans réplique lui permettait d'éloi* gner les importuns et de réaliser de grosses ëcono*

mies dont profitait son budget particulier. S'il q*hvait pas eu d'écurie, Auguste aurait fait foilune rien que par Taccumulation des intérêts capitalisés.

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