PROFIL DE FEMME
A répoque où sa sœur Léonie épousa M. Golombey, Auguste passait chaque jour, ou chaque soir, quelques heures dam le boudoir d'une personne aimablif qoi demeurait rue Pigale, au fond d'un pavillon que le caprice d'un architecte avait épargné, et qui dépendait d'un vieil hôtel livré aux démolisseurs. Un petit jardin planté de beaux arbres entourait ce pavillon. IF y avait deux ou trois années déjà que le Sis de Jacques avait rencontré Céleste Or^pin, que tout le monde, à Paris, connaissait sous le nom de . la Madone. Ce sobriquet expressif lui venait d'une pureté 9e lignes extraordinaire dans laquelle . on reconnaissait les types fameux de ces vierges qui ont |K)pularisé l'école italienne. Jamais visage plus idéal
ne cacha cœur plus aride, àme plus favagée. La Madone avait le ciel daus les yeux, la chasteté des anges sur le front; dans le cœur, la satiété avec tous ses caprices ef ses dégoûts; dans Tesprit, les appétits les plus vulgaires mêlés au plus incommensurable ennui.
Fille d*un pauvre métayer du Berri , que la Providence avait gratifié de six enf^mls, Céleste, qui étuit le cinquième par rang d*âge, entra en condition à Paris, où toute jeune elle avait suivi une personne de Bourges en qualité de femme de chaipbre. Belle, comme le jour, et en bulte à mille séductions, il était impossible que Céleste restât longtemps occupée à repriser des chemises et à tenir un balai. Elle quitUi bientôt la maison de sa maîtresse pour suivre un étudiant qui Tavait connue autrefois dans le Berri, «et tomba dans la grande circulation parisienne. Un peintre, chez lequel elle posa et vécut un temps, lui donna le surnom de la Madone, et bientôt après, à peine Âgée de vingt*deux ans, un peu fatiguée, un peu flétrie, mais d'une grAce exquise, la Madone parut en calèche aux Champs-Elysées.
Auguste fit la connaissance de la Madone dans un bal d'artistes. Elle venait d*ètre abandonnée par un ambassadeur qu'un ordre de sa cour rappelait brusquement. Vingt concurrents se disputaienl Théritagc du diplomate. Auguste se mit sur les rangs. La Madone promenait ses diamants dans la foule en at-
tendant de faire un choix. Un mot d'une amie la décida.
« Auguste Bernard te feit donc la cour? lui demanda cette amie.
— Je crois bien que oui, répondit la Madone avec une indolence qui n*étaitpas feinte.
-^ One le diable t'en préseiTe ! > répliqua l'amie.
La Madone leva ses yeux tendres et doux, auxquels de longs cils noirs et de larges prunelles d'un bleu profond donnaient une expression de candeur .céleste.
« Pourquoi cela? reprit-elle. Auguste n'est vrai-* ment pas mal, et son père a, dit-on, des millions.
— Ah! Dieu! s'écria sa compagne, les millions sont aussi purs et aussi vrais que tes diamants! mais lu n'en verras jamais rieii. Le fils est dur comme une lime, sec comme un caillou, impénétrable comme de l'argile. J'ai traversé son cabinet et j'en sais sortie les mains nettes, pareille à un aventurier qui reviendrait de la Californie sans.unc pépite.
— Ah! murmura la Madone, merci du renseignement, je m'en souviendrai. »
Elle s'en souvint pour accueillir Auguste; A son palais blasé, il fallait les épiées de l'impossible. Il lui parut digne de sa merveilleuse beauté de réussir où ses rivales avaient échoué. Au bout do si\ mois, la. Madone s'aperçut que l'entreprise ne laissait pas d'être difficile; elle y persévéra; au bout d'un
an, elle n*avaît pas encore entamé cette résistance qui tenait à la fois de la terre glaise et du granit, et que le fils de Jacques opposait à toutes les séductions; vaincue, elle s*entOta dans son projet. Auguste la laissa faire, liia Madone avait glané çàet là quelques pauvres actjons, et touché par aventure quelques milliers de francs qui l'encourageaient à continuer et qui ne coûtaient rien à Auguste. C'était comme autant de lettres de change tirées sur l'avenir.
« Vous m'avez compris, disait-il alors; vous savez que ceux qui se fientà moi ne perdent rien... .Votre part est faite. »
Si Ton pouvait, à propois de cette pauvre fille du Berri, transformée en courtisane , rappeler un mot célèbre, on dirait que la Madone bftiliait sa vie. Ja-» •mais femme plus entourée de luxe, perdue dans toutes les recherches de l'existence, roulée dans la dentelle et le satin, et qui faisait litière de toutes les prodigalités, ne s'ennuya avec plus de, constance et de continuité. Elle s'ennuyait dès qu'elle avait les yeux ouverts, elle s'ennuyait à table, elle s'ennuyait à la promenade, elle s'ennuyait au bal, elle s'ennuyait sans cesse et partout^ et non pas encore d'on ennui violent, ftpre, plein de révolte et contre lequel la volonté réagit, mais d'un ennui monotone, lent, continu, égal, et semblable à ces pluies fines, pénétrantes, opiniâtres, qui remplissent l'atmosphère d'une poussière d'eau et détrempent les ftmes comme
D'UN MILUONNAIRE. 15
les murs. Rien ne la pouvait tirer de cet engourdissementi ni les fêtes, elle en avait tant ru ! ni les toi* lettes les plus éclatantes, elle en avait tant gaspillé! ni les plaisirs d'aucune sorte , elle en avait tant usé I ni la solitude, elle s'y retrouvait avec elle-même ! ni l'agitation, elle en était lasse I ni la lutte, elle n'y apportait ni passion'ni désir ! La Madone n'était pas méchante, encore moins envieuse; elle était comme une terre labourée, par un .torrent et semée de galets, où rien ne pousse. Elle était aussi incapable (l'une mauvaise action que de dévouement. Ella ne tenait à rien, pas plus à ses bijoux qu'à ses amis; elle donnait les uns comme elle perdait les autres, sans regrets. Son indifférence, qui n'était ni de l'orgueil ni de la philosophie, s'étendait sur toutes cho-» ses. Ses camarades disaient d'elle que c'était une bonne fille. Les Berrichons, & qui elle tenait par les liens du sang et qu'elle avait laissés au pays, décla-
raient qu'elle avait de l'amitié pour sa famille. Le métayer et les cinq enfants qui maniaient le rabot, l'aiguille ou la charrue à Ghangy, acceptaient avec mille remerctments tout ce que la Madone leur en- . voyait. Ils n'avaient point do scrut)ule sur là provenance. L'argent qui arrivait de Paris était transformé en bétail, en bonne toile, en arpents de terre, en provisions de toute* espèce et cela sentait bon; Si, grftce à elle, l'un possédait une boutique et l'autre on troupeau de moutons, on n'avait point de repro-
ches à faire à la brebis échappée du bercaih L'ennui qui dévorait la Madone ne lui permettait pas de penser à riep; elle donnait aux siens, mais si on ne lui avait rien demandé, il est probable qu'elle n'aurait rien offert.
Quand on la voyait passer au bois de Boulogne, à demi couchée dans une calècheque traînaient deux magnifiques chevaux anglais, ou assise dans une • loge d'avant-scène, un soir de première représentation, on ne pouvait pas s'empêcher de penser à ces existences éclatantes et tumultueuses qui ont quelque chose des météores et que tant de compositions menteuses ont poéiisées.Lesprovincialesetles étrangères rêvaient, sur la foi de récits excentriques, de soupers élincelants où pétille l'esprit égayé par le frissonnement du vin de Champagne, de fêtes vénitiennes que l'aventure et la galanterie animent, de folies colorées par roriginalité de l'imprévu. Quelle surprise et quelle chute si elles avaient vu la Madone assise sur un tapis, tout au fond d'une pièce écailéc de son pavillon, absorbée pendant de longues heives par le maniement d'un jeu de cartes auxquelles elle demandait une réussite ! >lors seulement elle se réveillait ! Alors seulement un peu de sang vif rougissait la pâleur étemelle de ses joues. Sa femme de chambre l'assistait dans cette importante affaire, et sa porto avait été bien des fois condamnée pour qiie la Madone pût suivre avec plus d'attention les pro-
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phéties du roi de trèfle et les conseils du yalct de carreau.
Maïs quand venait Theure du souper, l'heure de la promenade, Theure du plaisir, enfin, Tbeure chantée par les rêveurs, quels bâillements et quel insurmontable ennui ! Toujours les mêmes coupés sur. la grande avenue des Champs-Elysées, toujours les mêmes danses sous les mêmes lustres, toujours les mêmes truffes dévorées sans appétit dans les mêmes cabinets particuliers, auprès des mêmes convives et suivies du même lansquenet! Quelquefois, cependant, le bacc^irat remplaçait le lansquenet; quelquefois ou avait pour voisins des princes russes succédant à des fils de famille dont Paris savait moins les noms que les sottises; mais ce qui ne changeait i)as, c'était la fatigue quaifa venait le matin
blafard et le même retour dans la même alcôve dont
le maître seul n'était pas toujours le lendemain celui que là veille on avait vu.
La Madone ne savait peut-être pas qu'elle s'ennuyait; mais ce qu'elle savait pertinemment, c'est qu'elle ne s'amusait pas. Cependant, eût-elle eu la possibilité de changer d'existence, elle ne l'aurait pas essayé. Quelles compensations aurait-elle trouvées ailleurs? A défaut de bonheur, chose à laquelle elle avait tout au moins le bon sens de ne pas prétendre, et du plaisir qu'elle ne goûtait plus par satiëté, en supposant même qu'elle Feût jamais connu,