‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 17 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

elle avait une longue habitude et aussi un besoîD effréné de luxe et de gaspillage auquel il lui aurait été impossible de renoncer.

Auguste ne régnait pas tellement en despote dans le pavillon de la rue Pigale qu'on o*y vit, à intervalles inégaux, des figures nouvelles qu*il avait l'adresse ou la platitude de ne pas remarquer. Jamais fllsdefamille à court d'argent n'accepta mieux que cet aimable jeune homme, les raisons banales qu'on lui donnait avec un embarras feint ou une hardiessecalculée, pour expliquer la présence d'inconnus dont la Madone murmurait les noms à ses oreilles. La transparence des motifs ne l'effarouchait pas. fie superbe dédain, qui faisait dire À un grand seigneur d'autrefois qu'il ne trouvait pas mauvais que les hobereaux ramassassent les miettes qui tombaient de sa table, n'entrait pour rien dans la conduite d'Auguste. La prudence y avait plus de part.

Faire le jaloux et trancher du monarque qui veut ûlre, comme le charbonnier, maître chez lui» c'était accepter une responsabilité dont le fils de Jacques Bernard, passé maître en fait d'addition, ne voulait pas se charger. La Madone, de son côté, s'efforçait dépiquer la jalousie d'Auguste et de l'amener à faire acte d'aûtorilé. Le fer engagé, ils combattaient ainsi que deux duellistes.

Un jour que le fils du millionnaire avait fait semblant de ne pas* comprendre une insinuation lancée

par la Madone qu'un baccarat orageux trouvait au dépourvu :

< Ah! dit-elle avec colère, on trouverait du jus d'orange dans une pierre-ponce avant d'arracher un billet de banque de votre portefeuille ! »

Auguste avait une pointe de vin de Champagne dans la tële. Il prit des airs de sultan, et, se renversant dans un fauteuil :

« Ingrate I répondit-il, afGchez-moi, et quand on sera bien convaincu que vou^ êtes toute à moi, ce sera dans la rue Pigale une queue dorée de gros banquiers, de petits princes et de pairs d'Angleterre.... Tant vaut la cocarde, tant vaut le soldat. ».

L'expression d'un tel cynisme désarma la Madone ; elle salua et avec un air d'admiration :

« Bonté du ciel! s'écria-t-elle, faut«-il que vous soyez riche ! >

Auguste éclata de rire ; l'esprit qu'il avait montré le charmait ; mais, à partir de ce moment, la Madone changea de tactique. Quelque chose qui res« semblait à de la haine l'anima contre l'homme qui vivait près d'elle, faisait 1^ roue et ne laissait jamais entamer son cœur et sa bourse. Ce sentiment nouveau, qu'elle n'avait jamais ressenti, mêla un élément plus vif à son existence qui lui parut un peu moins monotone ; il y eut comme un eqtr'acte dans son éternel ennui. De plus» ses amies la plaisan-

talent. Le flls de Jacques Bernard lui devait compte de son insensibilité.

Le désintéressement que la Madone avait fait voir dans les premiers temps de leurs relations, elle s'en para avec une affectation nouvelle ; mais on put remarquer que le pavillon de la rue Pigale recevait plus fréquemment la visite de per3onnages brillants qui laissaient le long du trottoir des coupés, des landaus, des américaines, dont les panneaux armoriés ou les chevaux de sang attiraient les regards. Bientôt Auguste fut en relations intimes avec les maîtres de ces voitures, tous chamarrés de rubans et ornés de titres qui faisaient assister ^es oreilles à une lecture du nobiliaire de Erance ou cb Talmanach de Gotha. Les barons et les chevaliers tenaient dans, cette armée éclatante l'humble emploi de caporaux. Il y avait des marquis et des comtes ; on y découvrait des ducs, des grands d'Espagne et des princes du Saint-Empire. *Geux-là arrivaient du fond de la Russie, et ceux-ci du royaume de Naples. Parmi ces personnages, on pouvait soupçonner que quelquesuns n'étaient pas de bon aioi, mais qui songe, à Paris, à demander leurs parchemins aux étrangers qui tratnent après eux des laquais en livrée? Auguste acceptait les uns et les autres sans examen. L'accueil qu'il recevait de cette brillante compagnie aurait fait croi|*c à de plus habiles qu'on voyait en lui la mailre de la maison. Jamais il n'attendait, on le

consultait -toujours, et quelles chaudes poignées, de mains! On espérait bien reconnaître, à Vienne ou à Madrid, si jannais il y passait, celte aimable et fastueuse hospitalité qu'il offrait à Paris. En attendant, on ne se faisait aucun scrupule d'accepter la sienne. Accepter n'est même pas le mot.

Parmi les personnes qu!on voyait le plus fréquemment chez la Madone, ^e trouvait un gentleman dont Auguste avait fait la connaissance aux courses d'Epsom.Sir William Lindseer passait, dansun pays où le moindre cockney aime les chevaux et peut en parler savamment, pour un sporlman de premier ordre. Personne mieux que lui ne savait la généalogie des héros qui brillent sur le gazon dûs pistes; on pouvait le consulter à toute heure, jamais sa mémoire n'était mi.se en défaut. Un coup d'œil jeté sur Tescadron des rivaux, au moment du départ, lui faisait reconnaître le favori. Il avait un art singulièrement heureux de masser ses paris et d'en combiner les chances. A ces itiérites précieux appréciés des jockeys, sir .William, en ajoutait de plus réels : un véritable esprit d'à-propos, de la bravoure, de l'audace et une générosité qui semblait ignorer le prix de l'argent. Ceux qui le voyaient en passant lui reprochaient un penchant trop marqué à l'ironie. On aurait pu ajouterqu'il y avait au fond de son esprit un certain attrait pour le mal qui brillait par intervalles comme ces lueurs qui voltigent

la nuit sur les marais et en éclairent ht sinistre étendue.

k certaines heures, sir William avait tout à fait les manières d'un grand seigneur, un mélange éclalant de hauteur et de politesse, une galanterie exquise avec un grain d'impertinence qui en relevait le tour. D'autres fois, il était aisé de croire qu'il ne sortait d'une écurie que pour entrer dans une taverne. Auprès de certaines personnes nhédiocrement amies de la régularité, ce contraste n'était pas une des moindres séductions de l'Anglais. Son caractère leur faisait l'effet d'un paysage pittoresque au milieu duquel on découvre sans cesse des aspects nouveaux. On n'était jamais bien sûr de connaître à fond sir William; c'était un piment pour les cœurs blasés.

La Madone avait remarqué sir William. Naturellement Auguste l'attirait dans le pavillon de la rue Pigale et l'y retenait. On ne s'enquiert pas beaucoup, à Paris, de l'origine des gens avec qui on se rencontre à souper; ce serait une bien trop grosse affaire, la vie ayant les allures d'un bal masqué au travers duquel tourbillonne une walse. Auguste ne savait donc rien de son ami, sinon qu'il s'appelait sir William Lindscer; que sir William causait avec un baronnet, membre de la Chambre des communes, la première fois qu'il lui avait été présenté; que sir William avait une mère quelque part ; qu'il voya-

gcaik en France pour son plaisir, et qu*il mangeait lestement des sommes assez rondes. On ajoutait vaguement qu'il avait une grande fortune. C'était plus qu'il n'en fallait pour Faccueillir etTinlroduire partout. Personne, d'ailleurs, ne donnait mieux et plus fréquemment à dîner.

Sir William ne passait pas une semaine sans paraître au moins deux ou trois fois chez la Madone, qu'il régalait des histoires véridiques ou menteuses qui circulent journellement dans Paris. Il en savait toujours de nouvelles.il était la seule personne pour laquelle la Madone consentit à interrompre les interminables partiels de cartes où elle cherchait à endormir son ennui. L'Anglais avait une façon particulière de sonner. Quand on entendait le tintement de la sonnette, la servante qui étalait les figures sur le tapis se levait.

, « Bon, disait-elle, voici le valet de cœur! bonsoir le jeu!»

Le valet de cœur entrait en effet, et la Madone bouleversait les cartes en souriant; l'entretien commençait sur l'heure ; mais on eût été fort en peine d'y découvrir quelque chose qui eût l'apparence de l'amour. Sir William baisait la main*de la Madone, parlait, et c'était tout. La Madone, qui ne pensait guère, s'étonnait cependant de ne pas surprendre un petit mot de galanterie, un . seul, glissant sa pointe au milieu de la conversation. Jamais pareille

aventure ne lui é(ail arrivée. Un jour, presque dépitée, elle lui en témoigna sa surprise.

« Ce n'esl pas que je vous en veuille, dit-elle ; mais, enCm, c*est presque une insulte.... personne encore n*est entré chez moi sans me fatrela cour.... Vous seul manquez à cette tradition; qui est près* que de la politesse.... Est-ce une tactique pour vous faire aimer ? je vous préviens qu'elle est bien usée;

— Usée ou non, elle réussit encore bien souvent ; mais \k n'est pas la question, répondit l'Anglais qui parlait un excellent parisien. J*aurais bien pu penser, comme quelques-uns, que vous avez eu, dit-on, ' l'indulgence de ne pas désespérer, à tout mettre en œuvre pour vous plaire ; mais je n'ai jamais eu aucune prétention \ me faire aimer des vierges de Raphaél : on ne tente pas l'impossible.

— Estrce uncépigramme?

^ Non, c'est un aveu tout simple, la constatation innocente d'un fait dont la vérité éclate à

tous les yeux. Vous est-il arrivé une fois d'aimer?

— Peut-être, mais c'est du plus loin qu'il m'en souvienne.

Alors, j'ai raison; ne parlons donc plus d'un

verbe que vous avez l'esprit de ne pas conjuguer, et

résumons-nous : je viens ici comme on va au spectacle.

D'UN MIUJOîîNAIRE. 25

— Au spectacle? répéta la Madone.

— Oui; c'est plus amusant et ce n*est pas plus cher. Il se joue, dans ce petit pavillon coquet, une comédie à deux personnages qui me paratt la plus divertissante du monde. Vous n'obtenez rien du' rnattrc de céans à qui vous donnez tout. Vous pourriez lui fermer la porte, mais votre amour-propre est engagé d*honneur à le ruiner un peu. Malheureusement, vos jolies dents n'ont pas encore fait de l^rèche à ce portefeuille d*airain. Le jeune homme lient à vous, de son côté, par un sentiment où la ^nité a la part que lui laisse l'avarice . Un beau meuble, un cheval de sang, un objet de luxe àmelr Ire sur l'étagère d'un roi et qui ne coûte rien, c'est rare! S'il menaçait de rompre, que feriez-vous? Si vous parliez de disparaître, que ferait-il? Le duel est engagé.... Je suis entre vous comcpe autrefois les juges d'un tournoi en face de deux paladins.... et je me tiens prêt à saluer le vainqueur. En attendant, baltez-vous. »

La Madone repoussa les cartes qu'elle mêlait du bout des doigts et regarda sir William.

• Tiens! liens l fit-elle... vous avez de bons jeux !

— Voilà une exclamation qui me prouve que je ne tne trompe pas, reprit sir William ; quant à moi qui examine îes coups, je ne parierais ni pour l'un ni pour l'autre des deux combattants. Il y aura forcément

un vaincu, mais sera-ce lui ? sera-ce vous? Là est la question, et c'est là justement ce qui piqoe ma curiosité. Or, vous comprenez que si je vous faisais la cour, je n'y verrais plus clair; je m'abstiens donc, avec regret sans doute, mais avec entêtement.

— Eh bien ! s'écria la Madone piquée, Auguste est banquier, c'est trop vrai, mais je suis femme! Nous verrons qui l'emportera, et malheur alors au vaincu !

— Dieu vous bénisse ! » répliqua sir William en lui baisant la main.

Un temps se passa pendant lequel Auguste sentit que son amitié pour sir William prenait de plos fortes proportions. Il faut dire aussi que l'Anglais l'écoutait imperturbablement et déclarait avec un grand sérieux que jftmais homme de France ne fut plus versé dans la science du sport.

« Nous nous valons, » lui dit-il un jour d'an air tranquille.

Ui fatuité de cet éloge porta le Gis de Jacques aux nues, et eut pour première conséquence une série de paris qu'Auguste perdit tous, sauf un que sir William lui laissa gagner comme une prime d*encouragement. Auguste oublia qu'iLavait perdu dix avant de gagner un, et tomba dans le ravissement. Il avait celle fois la ferme espérance de vaincre son^ mattre. Égal déjà dans la théorie, pourquoi ne seraitil pas, plus tard, supérieur dans la pratique? Sir

D'ÇN MILLIONNAIRE. 27

William Tenracina dans cette pensée par un mot

qui sembla lui échapper :

« Sur le champ de course, je ne crains qu*un homnie, et c'est vous! » dit-il un soir où la conversation galopait sur le terrain favori de ses ébats.

Pompée complimenté par César ne se fût pas montré plus heureux et plus reconnaissant.

« L'avez-vous entendu î disait le lendemain Auguste à la Madone, sir William me craint! Parbleu !

je lui prouverai qu'il n'a pas tort ! »

A cette époque, vers la fin de l'hiver, la Madone resta subitement enfermée chez elle pendant plusieurs jours sans recevoir personne. On savait cependant qu'elle n'était pas malade. Celte espèce de retraite, dont personne ne connaissait la. causé, concordait avec la déconfiture d'une affaire que le fib de Jacques Bernard avait patronnée, et qui, lancée avec grand fracas, avait eu les plus tristes résultats. Sir William força la porte du pavillon de la rue Pigale. Il trouva la fille du métayer berrichon dans son boudoir, les pieds dans des pantoufles, étalant des cartes sur un tapis, et tout de son long étendue sar une peau d'ours.

« Le valet de cœur!.., je m'en vais! » s'écria la femme de chambre qui brouilla le jeu.

La Madone souleva la tète sur son coude.

« Si j'étais en humeur de me fâcher, dit*elle, quel

bruit ne ferâfs-jc pas?... mais les cartes annonçaient . une visite... je vous pardonne. »

Sir William s*assit à la turque sur la peau d'ours.

« Ainsi, dit-il, vous avez perdu la première manche !

— Qui vous Ta dit ? s'écria la- Madone qui se redressa.

— Et vous êles en train de renoncer à la partie? poursuivit l'Angbis.

— Qu'en savez-vous ? » répliqua la Madone.

Sir William appuya ses deux coudes sur ses genoux, la tète dans ses mains, et riant à demi :

« Nos petites dents blanches se sont cassées, en voulant mordre au portefeuille que vous savez, rcprit-il, et notre ennemi intime en emporte les morceaux.

— Vous êles insupportable ! dit la Madone, qui sauta sur un canapé, mais je serai franche avec vous. Que vous a-t-on appris? »

Sir William resta assis aux pieds de la Ma« done.

« On ne m'a rien appris, dil-il> mais je sais tout.

— Phrase surannée..,. Passons. »

Sir William pirouetta sur ses talons et appup le menton sur les genoux de la Madone qui le laissa faire.

« Eh bien! reprit-il, je vais donc ôlre forcé de vous prouver que les phrases surannées sont les plus vraies- Procédons, s'il vous plaît, par ordre. Vous ayez pris goût à la lutte et avez voulu votre part du g&leau. C'était légitime. En conséquence, vous avez naïvement, comme une bergère des temps antiques, confié votre argent mignon à un jeune banquier dont le nom ne fait rien à l'afTaire. Dieu sait quelle éloquence il a mise au service des çonlldeoces à Taide desquelles il vous a embobinée ! 11 ne vous a rien conseillé, mais quels horizons dorés faisaient entrevoir ses doux 'propos! Oh! nous ne sommes pas hommes à nous compromettre, même : quand nous pensons à' payer nos dettes.... nous I avons du sang de millionnaire dans les veines ! Lu ciiose faite, le jeune banquier s est conduit comme le fameux loup du vieux conte : il a croqué le |ielit chaperon rouge et la galette. On devait rendre à notre innocente dix chiiTons de papier pour un ; le vent de la spéculation a tout pris. Et l'aimable roué se frotte les mains. Oh ! tout est en règle, et tous les tribunaux de commerce du monde n'y trouveraient |)as une virgule à reprendre. Vous avez souscrit, vous avez perdu, vous avez payé. Tout est bien. Il vous reste h compter vos morts.

-* Après? dit la Madone.

— Les grands génies seuls transforment une dér faite en victoire! Un accès de modestie vous a saisie,

et maintenant une voix timide vous conseitte de déserter le champ de bataille. Il vous paraît que M. Auguste Bernard est trop fort. Vous avez agi envers lui comme autrefois, dit^n. Alcmène envers Amphitryon, et il ne s'est pas rendu. Cet homme

est invincible. » .

La Madona se pencha en avant pour regarder

l'Anglais jusqu'au fond des yeux.

. Quel miracle vous a révélé tout cela? Ot-eUe.

- Il n'y a point de miracle, il y a un peu.d observation ; j'ai étudié, j'ai écouté, j'ai regardé. On

• ne sait pas combien la découverte de la vérité est facile quand on est sans passion. Vous n'êtes pas une énigme pour moi, vous êtes comme la page toute ouverte d'un livre charmant. Il n'y a point de natterie à ajeuter que j'aime à y lire. Malheureusement, le duel auquel j'assistais il y a quelque temps a eu son dénoûment logique. Après dix-huit mois de luttes, vous êtes vaincue.

— Oui, vaincue, . répéta la Madone avec accablement.

Sir William lui prit les deux mains, et, les serrant

avec force :

« Eh bien l non, vous ne l'êtes pas, à vous voulei ! dit-iJ.

—.Que faut-il faire?

-* Laisser votre main comme elle est à présent dans lamieime, v«us associer à moi. «

La Madone redeyint femme et sourit coquettement:

« Eh ! reprit-elle, voici mattre loup qui montre le bout de l'oreille l

— Saisissez-le!... il vous aidera à dévorer notre

petit millionnaire.... Le loup qu*bn vous offre, ma belle, a les dents longues. »

Si peu femme qu'on soit, on Test toujours par certains côtés. Les plus désabusées par les agitations les plus décevantes et les plus corrosives, gardent dans un petit coin du cœur quelque chose de féinioia qui les fait encore sourire ou soupii^r. C'est l'amour-propre qui s'irrite, ou l'espérance qui s'éreille, ou la coquetterie qui bat de l'aile. On naît femme, on meurt femme.

« Mais si vous ne m'aimez pas^ pourquoi cette association ? dit la Madone.

— Parce que, si je ne vous aime {)as, je hais le fils de Jacques Bernard. »

Surprise de l'accent nerveux de sir William , la Madone frissonna. Jamais elle n'avait vu une expression si profonde et si vraie de méchanceté et de résolution froide dans les yeux d'un homme.

< Mon Dieu! que vous s^-t-il fait? dit-elle.

— A moi, rien.

— Je ne vous comprends pas.

^ Qu'importe que vous me cômprenioi, si je vous

viens e« aide! Un ou deux millions sont bonsà brouler, ma chôrc brebis. Sortir d'un pré brcngras sans en avoir Ullé Vherbe lendre ! Ah! fi! Ma« vpus seriez déshonerée ! Votre réputation, sans lâche jo^ qu'à présent, exige flue M. Auguste »'=;••'«"» ^'; honnêtement rainé de fond on comblç.... W serez libre après de le congédier brutalement. Jt dirai plus.... ce sera votre premier devoir.... ^ï

manquez pas !

— Tranauillisez-vous, dit la Madone.

-•- C'est donc convenu. Un traité d'alliance est . arrêté entre nons. et nous reprenons les armes pour continuer la campagne If »

La Madone caressa les touffes de cheveux roulées

autour de ses tempes.

. Paut-il signer le traité t » reprit-elle d'uii ait

modeste.

Sir William lui baisa lentement les deux mains

l'une, après l'autre.

• En diplomatie, la signature est une fofro«>iK

indispensable, » dit-il.

Le soif môme, un dtner improvisé, dontlaMadone faisait Jes honneurs, réunissait un petit groupe d"'"limes dans le pavillon de la rue Pigalc. .\ugustee» sir William en étaient ; jamais on ne fut plus g»' autour de la table. On but à la lésunedion de 1» Madone.

Les convives ne manquèrent pas de lui demain

les motifs de celte retraite subite qui les avait tous affligés.

La Madone jeta un petit mensonge en avant.

« Le diable m'a tentée sous la figure d'un hospodar, dit-elle, et j'ai failli devenir princesse moldave, mais au moment de partir pour les rives du Danube, le spleen m'a prise, et je suis restée.

— Une trahison! s'écria sir William, et vous l'avouez |... Dorénavant, on fera bonne garde autour ^ du château, et vous serez notre prisonnière.

— Je plains le capitaine de la garnison, répondit la Madone en regardant Auguste, il sera puni pour tout le monde. »

£t, menaçant le fils de Jacques du bout du doigt, elle lui envoya un baiser.

Auguste se renversa sur sa chaise en riant aux éclats ; jamais il n'atvait été plus heureux.

c Je l'ai ensorcelée ! » pensait-il.

Vers minuit, et tandis que la Madone était seule dans sa chambre, un de ces hasards miraculeux, que les philosophes de tous pays constatent tour à tour, y fit spontanément apparaître sir William, que tout le monde avait vu sortir du pavillon.

La Madone n'en témoigna ni surprise ni indignation. Elle avait les nerfs à l'épreuve des saisissements.

< Çà, dit-elle en jetant quelques gouttes de rhum dans une tasse de thé, me ferez-vous l'honneur de

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m'apprendrequel besoin vous avez de capser avec ,„oVà cette heure? Vous paralt-il en outre beo

nécessaire de pousser l'entretien P^^l" «^^ l^""^ ' cette seule fin de mènera bienl-entrepne dont

notre cher Auguste est Vobjectif. ^^^'^^^^J'J^l gage d'un officier d'artillerie qu'autrefois j aiconnu

à Bourges ? . , t ^^«'nn

Eh ! ma colombe, répondit l'Anglais, lorsqo un

auteur dramatique veut régaler le public d une co-

' médie nouvelle, ne faut-il pas qu'il ait ses «itrées

sur le théâtre ? ., -,

• - C'est la coutume, en effet. A votre sens, il faut

donc que je m'y soumette? ^

-Oùrencontrerai.jeAuguste,sicen'estchezvous^

Où sera-t-il plus libre, plus en dehors, plus livré a lui-même qu'ici ? OCi notre intimité deviendra-l-elle plus étroite et plusVimentée par des rapports journaliers? Cette maison est un terrain neutre où l'on désarme : il s'habituera à me voir. Un jour viendra où je serai son ombre, et où il ne pourra pas se mouvoir sans m' avoir à son côté.

— Et alors ?

— Oh! alors comme alors.... A chaque jour suffit son œuvre. Mais j'imagine qu'en ce temps-là vous n'aurez pas lieu de vous affliger beaucoup de m'avoir rencontré.

— Je l'espère, » dit la Madone qui nattait ses cheveux.

En ce moment» les yeux de la Madone tombèrent sur un écrin de velours qu'on voyait sur un coin de la cheminée.

» Qu'esl-ci5 que cela ? • dit-elle.

Sir William, qui s*était approchjê de la Madone, prit entre ses doigts le poignet délicat et blanc de la courtisane.

< J'ai trouvé tantôt chez un joaillier cette bagatellOi reprit-il; permettez-moi de l'essayer à votre bras, »

Il ouvrit l'écrip, en tira un bracelet qu| resplendissait des mille feux du diamant et du rubis, et le passa autour du poignet de îa Madone.

< Dieu ! que c'est beau ! » dit^lle en levant son bras à la hauteur d'nne lampe.

li'éclair de la convoitise avait brillé dans ses yeux. Jamais joyau plus éclatant n'avait étipoelé au bras (l'une rivale.

< Quand un ministre plépipotentiaire signe un traité d'alliance, ajouta sir William, il est d'usage qu'on reconnaisse ses bons services par un souvenir* Si vous daignez accepter celui-ci, j'aurai l'espoir que vous permettrez plus tard à sir William de réparer les sottises d'Auguste. »

La Madone tressaillit.

« J'aurais donc joué h qui perd gagne sans le savoir ?

— Ten ai ,1a douce conviction, répondit sir William. .

— Ah! reprit la Madone, qui regardait l'effet da bracelet dans une glace, voilà donc enfin un grand seigneur, le premier.

— Eh ! non ma chère, les grands seigneurs sont morts avec les fermiers généraux qui se minaient dans les boudoirs.... Nos banquiers se ruinent à la Bourse I... Je suis tout simplement un politique. Tai besoin de renseignements, je donne des arrhes...* Que de choses que seule vous pouvez savoir et qac tout bas vous me soufflerez à Toreille ! Un homme n'a pas de secret pour TiDreiller sur lequel sa tète repose. Je demande que Toreiller écoute et retienne; rindiscrétion sera le premier de ses devoirs.... Le bracelet que vous admirez, et qui semble vous remercier de lui accorder Thospitalité, a des cousins qu'on appelle des colliers et des cousines qu'on appelle des broches.... Toute la famille attend une occasion de se réunir à l'émigrant ; vous la lui fournirez ; êl chaque fois que, grâce à votre dévouement, notre ennemi perdra une des plumes qui le font semblable à un paon, vous aurez le droit de vous en parer, et je vous y aiderai.

— Je vois bien ce que je gagnerai à celte collaboration ; mais vous ?

— El comptez-vous pour rien le plaisir du spectacle ? C'est de l'art pour l'art. »

La conversation engagée, sir William fît comprendre à la Madone que l'impassible Auguste, cui-

rassé dans sa méfiance et son égoïsme, avait encore des côtés par lesquels il était vulnérable. On a dit que Thomme tombe du côté où il penche ; or, Auguste penchait du côté de la vanité. C'était donc une sottise à caresser; il fallait s'employer à lui ménager la pente. Si le pied ne lui avait jamais .glissé sur le terrain scabreux de la galanterie, le terrain des courses lui présenterait des pièges qu'il n'éviterait pas. On gagnerait avec le sportman ce qu'on avait perdu avec l'amoureux. Le bilan serait encore au profit de la Madone.

Quant à sir William, il se livrait tout entier à son alliée.

« Faites de moi un patito, si bon vous semble, aucune situation ne m'offusque. Si Auguste vous interroge, en hésitant laissez-vous arracher cet aveu que j'ai mis à vos pieds ma fortune, que je me meurs d'amour pour vous.... et que certainement j*expirerai l'an prochain. Mon attitude, mon assiduité confirmeront vos paroles.... Un homme, quel qu'il soit, un homme du caractère de notre ennemi surtout, est sensible à ces* sortes de succès, et d'autant plus sensible, qu'il ne les mérite pas. Je ne serai pour lui qu'un vaincu.... Or, on ne se méfie pas de ces pelifes gens.

— C'est plaisir de causer avec vous, dit la Madone ; je me croyais instruite, et m'aperçois que je n'étais qu'une écolière.

— Le professeur est à vos pieds, marchez dessus,» répondit l'Anglais .

C'était bien ce que se proposait la Madone. Elle comprenait vaguement que quelque chose qu'elle ne savait pas guidait sir William. De son côté, ce que sir William ne disait' pas, c*est qu'il voulait, à l*aide de cette intimité habilement cultivée, pénétrer dans la maison de Jacques Bernard, et qu*il visait moins au flls qu'au père.

Le lendemain malin, comme il passait devant l'hôtel du banquier, rue Tailbout, il regarda la porte à demi ouverte et les fenêtres encore fermées. Clovis s'agitait dans la cour, sir William s'arrêta.

« J'ai prêté le serment d*Annibal, dit-il ; je crois que Je ie tietidrai. >

ORESTB ET PYLADK.

Depuis que la Madone avait échangé des consciences avec sir William, elle éprouvait quelque chose de singulier qui né laissait pas de rélotifier. Il y avait des heures où elle he s'ennuyait pas. Il lui ^ arrivait parfois de restet* plusieurs jours sans battre un jeu de cartes. Certes, ce n'était paôencd^e qu'elle trouvât la vie pleine de délices et fertile en ^muse-^ ments, mais elle y découvrait du moins quelque chose qui ressemblait à de Tintérêt. Ses jours n'étaient plus vides ; une idée. Une espérance, un désir en coupaient la longue et désolante monotonie. Elle savait presque à présent pourquoi elle sdupait, pourquoi elle jouait, pourquoi elle s'habillait et se déshabillait 9 pourquoi elle ouvrait ou fermait sa

porte. Si elle n'aimait pas, elle haïssait à demi. C'était déjà un progrès.

«Vousôtesunsorcier,»dit-elle à sir William un jour qu'elle était restée six heures de suite sans bâiller.

La Madone raconta ce phénomène à ses plus vieilles connaissances ; toutes crièrent à l'exagération.

Aussitôt que sir William eut pris en main le gouvernement du pavillon de la rue Pigale» il mit une activité extrême à relier ensemble les éléments qui pouvaient donner à l'intérieur de la Madone plus de vie et plus d'agrément. Auguste en éprouva les effets sans en deviner la cause. Il commençait à jie se plaire que là où étaient sir William et la fille du métayer berrichon. On lui fournissait «si fréquemment l'occasion de briller à si peu de frais ! on relevait par tant d'applaudissements ses moindres mots! sir William était amoureux de si bonne foi de la Madone, et la Madone le lui rendait si peu !

Les deux jeunes gens avaient eu une explication sur ce sujet délicat, explication provoquée par sir William, qui s'était servi, à ce pfopos, de la locution si chère au fils de Jacques Bernard. C'était une nuit, après une partie de baccarat.

< Nous autres gentilshommes, lui avait dit sir William, nous ne devons ni feindre ni mentir..- J'adore la Madone.... Après avoir tout fait pour déraciner cet amour inutile, je dois vous avertir que je n'épargnerai rien pour triompher.

— Essayez, répondit Auguste, qui alluma un cigare au cigare de sir William.

— Ainsi, la Madone vous a fait des confidences? reprit l'Anglais en affectant une grande surprise.

— Je Tavoue.

-« Çà, vous avez donc un charme, une amulette, uo grigri^ comme disent les nègres? »

Auguste sourit d'un air fat.

« On a ce qu'on peut, murmura-t-il.

— Alors, je n'ai plus qu'à battre en retraite.

— Non pasi non pas! restez et combattez.... Ce serait vous dérober, et des gentilshommes comme nous ne quittent jamais le terrain. >

Cette réplique, empruntée au langage du sport, parut vaincre les scrupules de sir William, « Allons ! dit-il modestement, je me ferai battre ! » Pour cimenter entre eux cette alliance offensive, sir William inaugura chez lui des dthers fins pour lesquels il prit un jour. Le choix des convives et Tordonnance du menu montraient qu'il était véritablement l'un des mattrcs de la science. Un Parisien rompu aux délicatesses de la vie civilisée avouait qu'on ne riait et qu'on ne mangeait que chez cet Anglais. Sir William avait un appartement rue de La Rochefoucauld , où l'on retrouvait fondus et galamment embellis par leur association le confortable britannique et l'élégance française. Peu de pièces, mais commodes et habilement distribuées, un feu

clair dans les cheminées pour les yeux, et une chaleur égale partout pour le corps, des meubles qui invitaient au repos, un grand jardin sous les fenêtres, des portes qui tournaient sans bmit, entre les divers salons , des glaces sans tain qui ne brisaient pas le regard, des tentures sur tous les murs, 'des jardinières dans tous les coins. La Madone avait consenti à faire les honneurs de ces réunions, où Fon n'était pas admis facilement.

La première fois qu'elle parut à table, sir William porta un toast à sa beauté.

« J'ai fait comme l'homme du proverbe, dit-il hardiment : j'avais si grand* peur d'être brûlé, que j*ai mis le feu à la maison. >

Auguste rit beaucoup. Sir William démasqué accepta bravement la grêle de plaisanteries qui l'as* saillit. Les traits les plus lourds, ce fut Auguste qui les jeta.

Mais, si la Madone était chez sir William comme chez elle, Auguste ne remarquait pas que chez la Madone sir William était comme chez lui. C'était sir William qui avait l'initiative des fêtes et des soupers, sir William qui menait le jeu, sir William qui lan* çait les invitations. A petits pas, et tout doucement, sir William le supplantait en toutes choses; et quand Auguste le bombardait de railleries plus pesantes que le plomb , et qu'il trouvait les plus délicates du monde, si Ton riait aux éclats, Auguste, heureux.

ne se doutait pas de qui et de quoi Ton riait. La franc-maçonnerie du monde protégeait sir William.

La comédie qui se jouait dans le pavillon de la rue Pigale, entre ces trois personnages, avait presque une centaine de spectateurs plus ou moins intéressés. L'Anglais, qui avait un temps vécu à Paris, après avoir beaucoup voyagé, ne s'était pas fait faute de présenter à la Madone un grand nombre d'étrangers qui contribuaient au mouvement et à la gaieté delà maison.

Auguste retrouvait dans cette cohue aux noms soDores quelques-uns des hôtes assidus des champs de courses de la Marche et de Chantilly. Ces vieilles connaissances, parmi lesquelles il pouvait faire étalage de sa science hippique, lé portèrent complaisamment sur le terrain favori de ses conversations. 0 s'y laissa glisser doucement et s'habitua à île se plaire que dans les salons de la Madone. Là seulement il était à l'aise, là seulement on le comprenait.

Le nombre est grand dans le monde de ces complices que la vanité, l'amour, l'intérêt, mille sentiments plus minces, le hasard même ou l^indifférence, prêtent aux plus mauvais desseins. On entre sans le vouloir dans des ruses savamment ourdies, et quand on en découvre les fils, on y persiste par indolence ; au besoin même on accepte un rôle dans des trahisons et des perfidies que la lâcheté des mœurs tolère. On ii*y voit point de mal, on en plaisante, on

ca rit, el, le cas échéant, on traite lestemeùt la viclime qu'on aide à faire tomber dans le piège. Auguste avait un fonds de sottises, solide et large, qui ne lui permettait pas de voir sur quelle dangereuse pente ia vanité bête qui le tenait en laisse pouvait le conduire. Quand on Fécoutait, il croyait que la force de ses arguments commandait Tattention ; si un adversaire se rendait, après une discussion durant laquelle il avait pesamment parcouru le terrain glissant de l'économie politique, il faisait les bon-, neurs de cette victoire à son mérite. On le prenait pour arbitre chaque fois que l'entretien effleurait les matières qu'il avait la prétention de connaître, et l'arrêt rendu, on s'inclinait. Trois lords, un prince polonais, un secrétaire de l'ambassade turque avaient voulu rendre visite à son écurie et le complimenter sur le choix des animaux qui la composaient. On avait seulement paru surpris que M. Auguste Bernard n'eût pas songé à l'augmenter d'un fameux étalon, Rainbow, que le Tatersall de Londres allait mettre en vente. Auguste acheta Rainbow et le paya 500 livres sterling. Il ignorait que le propriétaire du cheval se trouvait parmi ceux qui lui en avaient conseillé l'achat, et qui le félicitaient hautement d'en être devenu le possesseur.

« Sir William avait raison ; j'ai trouvé le défaut de la cuirasse, » pensa la Madone.

Le même soir, en furetant sur sa toilette, elle mil

la main sur un nouvel écrin dans lequel elle découvrit une bague qu'elle avait remarquée chez un bijoutier.

Un papier accompagnait l'écrin, elle l'ouvrit et lut ces mots :

« Du même à la même. »

< Ah ! murmura la Madone, voilà un homme que j'aimerai s'il ne m'aime pas ! >

Dès lors elle persista avec plus d'ardeur dans son projet, et s'y appliqua avec une suite dont elle n'avait jamais donné l'exemple. Ses amies remarquaient qu'elle ne s'enfermait plus avec sa camériste. 1 Quant à Auguste, il pensait de bonne foi qu'il était I Tune des étoiles du sport et l'un des flambeaux de I la science économique.

Un jour qu'il avait longuement parlé de chevaux anglais et du croisement des races, un des oisifs ; qu'il rencontrait chez la Madone lui demanda pour- ! quoi il ne condensait pas, dans une brochure, des vérités qu'il était bon de faire connaître au gouvernement et au public.

' J'y penserai, » répliqua sérieusement Auguste. Le lendemain il consacra deux ou trois heures à la rédaction d'un mémoire sur la science cultivée • au Jockey-Club. En attendant que ce travail parrtt, les paris ne cessaient pas ; il perdait toujours, et son écurie devenait un hôtel des Invalides ouvert aux chevaux dont personne ne voulait plus.

Sir William avait un art singulier d'entraîner son ami. Lorsque par hasard il lui laissait emporter une poignée de louis, l'Anglais ne manquait ^as de prendre des airs où le dépit le disputait à la mélancolie.

« Vous me battrez donc toujours! s'écrîail-il, à la rue Pigale et à Longchamp.... C'est trop! »

Quand on avait dîné chez la Madone ou dans l'appartement de sir Williami le lansquenet et le baccarat prenaient les heures qui n'étaient pas données aux discussions. Pendant de longs jours Auguste était resté impassible au milieu des joueurs, sans jeter un louis sur la table. Les éloges de l'Anglais le firent changer de conduite.

« Ah ! vous êtes la prudence faite homme ! avait dit sir William; ne jouez pas! Le tapis vert est un terrain nouveau ; la fortune pourrait ne pas voas suivre !.•. Laissez respirer les vaincus ! »

Pour toute réponse, Auguste tira un billet de banque de sa poche et Texposa sur \e tapis. Il avait joué, il continua. Il perdit et trouva facilement à emprunter en dehors de sa famille. Un premier coup de pioche venait d'ouvrir le gouffre des dettes. Sir William et la Madone se chargeaient de l'élargir.

Cette réplique audacieuse d'Auguste, que la Madone n'avait pas oubliée, avait été pour elle un trait de lumière. Elle comprit en une seconde le parti qu'elle pouvait tirer de cette situation esquissée par

on mot et s*y dévoua. Elle afficha discrètement le fils du banquier et le compromit avec une habileté prudente qui procédait par sourires, par des aveux maladroits et par insinuations. Il fut bientôt avéré que le jeune millionnaire aimait éperdùment la Madone, qu*il était soupçonnepx et jaloux, qu'il s'abandonnait pour elle à mille folies, et que le fameux jardin des Hespérides, gardé par i}n dragon, était d'un accès plus facile que le boudoir de la rue Pigale. Il était aisé de franchir la porte du salon^ mais on n'allait pas plus loin. De nouvelles confidences apprirent bientôt que cette adoration était . partagée par sir )Villiam. L'un des héros gardait la pomme d'or; l'autre la voulait cueillir. Jusqu'à présent, la victoire était restée au Français. Cependant l'Anglais ne se décourageait pas. Celte double réputation bien établie produisit l'effet qu'en attendait la Berrichonne. Tout le monde voulut goûter au fruit si bien défendu. La Madone, déjà célèbre, devint illustre entre toutes ses pareilles. Sa beauté attirait moins que le plaisir de la difficulté vaincue. Elle accueillit l'un, puis Tautre, puis un troisième, osant de cent précautions pour déjouer ce qu'elle appelait la surveillance ombrageuse d'Auguste, qu'elle poussait en avant aux heures décisives, et ajoutant par ce stratagème à la saveur de ce qu'elle accordait. Les étrangers, qui brûlent aux flammes de Paris des lambeaux formidables de leur fortune,

prenaient le fils de Jacques au sérieux, et ce métier de séducteur qu'on leur offrait les émoustiilait ; les malins comprenaient à demi-mot et profilaient de leurs avantages. Auguste avait pour le public la réputation et la position d*un Jupiter. Pour la Madone, c'était une tète de Méduse avec laquelle elle terrifiait les importuns, et souvent aussi un appât qui lui servait à prendre les vaniteux.

Le succès qu'elle obtint et la compagnie qu'elle vit se presser dans son boudoir étonnèrent la Madone ; mais, ce qui l'étonna le plus, ce fut la vérité de cette prophétie que lui avait faite Auguste. C'était comme un coup de sonde jeté au plus profond du cœur humain.

« Se peut-il qu'un sot ait l'esprit si clair? » se dit-elle.

Malheureusement pour lui, le maitre-sot s'était pris au piège qu'il avait tendu. Il lui arrivait de se caresser le menton quand il se regardait dans un miroir; rien ne lui paraissait plus impossible. Il aspirait à succédera ce fameux lord Derby qui avait fait école eh Angleterre. Dans cette atinosphèrc d'éloges au milieu de laquelle il vivait, la tète lui tournait. Il était le roi du sport, il était l'homme à la mode. Mais souvent déjà il était àcourl d'argent.

Un matin, sir William attacha une broche de perles roses au corsage de la Madone.

D'UN MILUONNAIRE. 49

« Qu'y a-t-il encore ? dil-elle en laissant faire la main de TAnglais.

— Hier, pour la première fois, le fils du millionjiaire mJa emprunté une somme ronde, répondit-il, n'est-il pas juste que vous ayez votre part de cette bonne aubaine ?

— Ehl dit la Madone d'un air doux, prèlez-lui donc la Banque de France I »

Cet emprunt ouvrit la porte de l'hôtel de la rue Taitbout à sir William. Déjà, depuis longtemps, le nom du jeune insulaire avait été prononcé dans la famille de Jacques Bernard. Auguste en parlait comme d'un homme charmant et profond tout ensemble. Jacques, qui se méfiait des jugements de son fils y demanda à voir celte merveille envoyée en cadeau par Londres à Paris. Auguste, enchanté, profita d'une soirée dansante pour présenter sir William. L'habile comédien changea de langage et d'attitude en changeant de terrain. Il avait une longue habitude du monde et savait écouter à propos. L'élégance des manières ne lui manquait pas. Jacques, qui s'attendait à voir quelque écervelé, fut agréablement surpris. Il causa avec sir William^ auquel il trouva du sens et une grande rectitude d'esprit.

La première impression était bonne. Jacques voulut savoir si ce n'était pas un vernis qui passerail avec le temps; mais sir William n'était pas

homme à commettre d'imprudence. Il avait la ferme résolution de plaire. Il se montra sobre de paroles, et sut, dans une discussion soulevée habilement, céder à temps et se rendre, non pas qu'il fût à court d^arguments, mais comme un homme vainca par l'autorité d'une expérience supérieure.

« Ton ami est un homme, » dit Jacques à son fils.

Vers la fin de la soirée, entraîné par un mourement spontané, il tendit la main à sir William.

« Touchez là, dif-il, vous êtes de la maison. »

La voix de l'Anglais avait des sons qui l'émouvaient; il lui semblait que ce n'était pas la première fois qu'il enentendait les caressantes vibrations, mais sa mémoire ne lui rappelait pas à quelle époque et en quels lieux ces sons l'avaient frappé. Joséphine ne fut pas moins séduite que Jacques. Sir William avait dans l'air du visage quelque chose de hautain qui lui plaisait. Gela sentait le fils de bonne maison.

Huit jours après, FAnglais dîna chez le banquier. Plus tard , il lui rendit visite dans son cabinet. Le langage des affaires lui paraissait familier. Il en parla en homme qui les a traversées; Jacques, encore plus charmé, lui demanda s'il les avait pratiquées.

« Quand on a vu Liverpool , Manchester^ Anisterdam, Hambourg, il en reste toujours quelque chose, répondit sir William; mais qu'est-Kîe auprès de ce que vous savez ! »

De nouveaux entretiens suivirent celte conversation; ils étaient ménagés avec un grand art. Sir William prouva, sans en faire parade, qu*il parlait Tallemand, l'espagnol, Titalien.

« Que de choses gaspillées f s*écria Jacques, qui, malgré fui, pensait à la nullité d'Auguste.

— Si je ne les perdais pas, qu'en ferais-jefdit sir William. '

— Les chevaux, les paris, les courses vous amusent donc bien? reprît Jacques.

— Tout cela m'ennuie à périr, maïs si je renonçais à cette oisiveté, par quoi la remplaceraî-je? »

Jacques pressa sir William de questions. L'Anglais avait une somme disponible, quatre ou cinq cent mille francs peut-être, une bagatelle enfin ; il ne ' demandait pas mieux que de les utiliser en les jetanif dans une affaire qui lui fournirait les moyens d'employer son intelligehce. Mais où trouver une personne qui voudrait l'intéresser dans une entreprise sérieuse? On ne pouvait pas accuser les banquiers d'avoir une confiance entière dans les sportmen, et il était impossible de leur faire un crime de celte réserve -

« Vous plalt-il que cette personne soit devant vous ? » dit Jacques.

Une grande surprise se peignit sur le visage de sir William.

« Quoi 1 vous consentiriez à faire quelque chose

de bon d'un être qui n'a jamais rien fail de bien? s'écria- l-il.

— Alors vous acceptez ?

— Sans hésiter.

— Eh bien ! dès demain vous serez mon associé. Il me fallait un homme à la tète d'une entreprise qui va sortir de l'étude pour entrer dans le domaine des faits.... je vous remercie de me l'avoir fait ren*contrer. »

Jacques et sir William échangèrent une poignée de main cordiale.

« Dorénavant, regardez-moi comme votre honuuelige, » dit l'Anglais en se levant.

Gomme il passait le seuil de la porte, un soupir de joie orgueilleuse gonfla la poitrine de sir William.

« Enfin ! dit-il, je suis donc au cœur de la place ! »

CRésUS MARIÉ.

Sur ces entrefaites, le mariage de Léonie et de M. Gustave Colombey, propriétaire et rentier, fut célébré avec une pbmpe extraordinaire à la Madeleine. Joséphine avait parcouru tous les magasins de Paris pour composer la corbeille de noces.. Elle ne trouvait rien d'assez beau, ni d*assez brillant. Elle y glissa par douzaines des robes qu'on ne porte pas, des ch&les qui fatiguent les yeux par l'éclat de leurs nuances, des pièces d'étoffes qui semblaient faites d'un rayon de soleil. Une aventurière aurait battu des mains ; une femme honnête aurait vidé la corbeille sans y toucher du doigt. Léonie fut dans le ravissement. M. Colombey avait prié sa belle-mère de ne rien épargner.

•Il

ce Tirez sur moi comme sur une cible ! » avait-il dit.

Ou le prit au mot, il ne sourcilla pas, et Mlle Bernard, éblouie, estima que sou mari avait du tact et de l'esprit. Â ce moment de sa vie, et tandis que Léonie avait les mains plongées jusqu'au coude dans les écrins et les dentelles, Fernand était pour elle comme s'il n'avait jamais exi^é. Elle ne se faisait même pas une parure de sa douleur, elle ne la voyait pas.

Fernand tenait la parole qu'il avait donnée à son père. Terrassé un instant par la violence du choc il « s'était relevé et luttait contre son amour avec une résolution et une opiniâtreté qui devaient en triompher. Il n'évitait ni ne recherchait la présence de Léonie; ii était avec e)ie simple et grave. Quelques tressaillements dont Marcelle s'apercevait et qui la faisaient frissonner par contre-coup indiquaient seuls ce qu'il éprouvait. M. de Maurs encourageait son flls dans celte conduite. C'était sa coutume de dire qu'on ne devait reculer devant l'ennemi que lorsqu'on ne pouvait pas le vaincre.

« L'épreuve sera plus dure, disait-il à Fernand le soir qù ils avaient assisté ensemble à la bénédiction nuptiale, mais la guérison en sera plus radicale. »

Léonie, devenue Mme Colombey, s'établit dans un hôtel que son mari venait d'acheter, et qui était

DlJN MILLIONNAIRE. 55

situé rue Blanche. Elle en ouvrit les portes à deux battants. Au bout de quelques semaines, sa vie fut comme un tourbillon. M. Golombey la poussait dans cette voie dangereuse plus qu'il ne la retenait. £'était un homme qui ne pouvait vivre qu'au milieu du bruit ; son bonheur était de voir passer cinquante personnes dans son salon en un qu^rt d'heure; s'il trouvait dix voitures devant la porte de son hôtel ou dans la cour, lorsqu'il revenait de la Bourse, il

se frottait les mains. Il s'était fait de la vie un idéal

qui consistait & remuer sans cesse et à gagner beau< coup d'argent afin d'en dépenser, sinon plus, du moins autant. Sa santé robuste lui permettait de résister & toutes les fatigues et de s'asseoir dans son cabinet à la pointe du jour, après être resté au bal jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. S'il fallait assister aux courses de Chantilly ou de Dieppe, essayer une paire de chevaux au bois de Boulogne, passer la soirée au théâtre et finir la nuit dans uu souper, M. Golombey était toujours prêt. A ces qualités de tempérament, le spéculateur ajoutait une humeur également bruyante à toute heure. Le tapage lui semblait proche parent de la gaieté. Quand dix violons faisaient rage dans son hôtel, quand le vin de Champagne coulait dans sa salle à manger où s'escrimaient dix laquais autour de vingt convives; quand une table de baccarat réunissait trente joueurs dans un coin de son salon, M. Golombey

ne se tenait pas d'aise. Il aurait voulu du bruit encore pour s'endormir.

« Si la métempsycose est une vérité, disait un philosophe, l'âme de M. Golorabey passera certainement dans la caisse d'un tambour. »

Son éducation première et la rapidité de sa for' tune, en quelque sorte improvisée, ne lui avaient pas permis d'épurer ses goûts. Il ne les avait pas très-délicats. Dans l'économie de la vie, telle qu'il la concevait, la première place appartenait à l'amusement; la dignité ne venait qu'après. Sans méchanceté aucune, et seulement parce que telle était la pente de son caractère et de l'habitude, il faisait suivre à sa femme une route qui côtoyait cette frontière douteuse où le monde effleure la galanterie. Le tact lui manquait pour lui en indiquer les justes bornes. S'il trouvait du plaisir ^ souper, que lui importait que Mme Colombey fût aperçue, vers minuit, montant l'escalier dérobé de cabinets abandonnés tout à l'heure par des filles perdues? Il aimait les premières représentations, moins pour le mérite de l'œuvre et les saveurs d'une fête réservée aux esprits d'élite, que pour le mouvement et l'agitation qui accompagnent ces sortes de solennités ; mais il n'éprouvait aucun froissement si Léonie, assise dans une loge d'avantscène, frôlait du bout de ses manches le bras d'une voisine dont chacun savait le nom, et qui croquait

des pralines pendant les entr'actes. Il ne trouvait pas mauvais qu'elle eilt des toilettes d*nne recherche excessive, et de ces ajustements, tout nouvellement inventés par les princesses de la mode, qui forcent les passants à retourner la tète. Il lui donnait le goût malsain des choses exagérées, du tumulte, du luxe éclatant, de la vie en dehors, tapageuse et bruyante, et Taccoutumnit, sans y prendre garde, à des rivalités extérieures où la chasteté du mariage se corrompt. Malheureusement Léonie n'était pas d'un caractère à résister à de tels entraînements; tout, au contraire, la conviait à les suivre. Elle était alors comme un cheval fougueux qui voit*devant lui une carrière ouverte. ;Un coup d'éperon précipite son élan : il allait courir, il vole.

Avant son mariage, M. Colombey, qui n'appartenait pas à Técole âpre, silencieuse et dure de Jacques Bernard, avait une relation intime dont jamais il n'avait pris la peine de se défendre et. qui Fattirait souv,ent dans un appartement somptueux delà rue Chaptal. Au moment d'engager sa parole à Jacques, il eut la bonne volonté de rompre et rompit en effet. Il lui en coûta un portefeuille assez bien garni qu'il ne regretta pas, et dont l'acceptation tut suivie d'un déluge de larmes.

En quittant la rue Chaptal, où il ne croyait plus remettre le pied, M. Colombey, qui n'était cependant

pas très-facile à ratteudrissement » se frottait les veux,

c La pauvre fille m'aimait-elle! » disait-il.

Hais la pauvre fille n*avail aucune envie de renoncer à une si riche proie. Elle parut bien se résigner un temps, sûre qu'elle était qu'une lutte intempestive n'amènerait point de résultat, mais s'arrangea pour rencontrer plus tard H. Colombey dans la rue. Ella nB se montra ni mécontente ni jalouse, et lui demanda gaiement si on ne le verrait plus. M. Colombey se caressa le menton. '

« Eh! dit-il, vous avez affaire à un homme marié, et il n'y a pas loin de la rue Blanche à la rue Chaptal!

— Tant mieux.... c'est plus commode, » reprit la belle Ariane.

Et comme M. Colombey hésitait, Pulchérie,— c'était le nom de la demoiselle, — haussâtes épaules.

« Avez-vous peur qu'on vous dévore î repritelle.... On vous rendra intact et frais comme une rose à Mme Colombey. .. Ce n'est pas d'ailleurs à vous que j'en veux, c'est au banquier que je désire parler. J'ai quelque argent à placer et il me donnera bien un conseil.

— Un conseil! Je n'en refuse jamais, s'écria M. Colombey, qui avait une envie folle de céder et qui saisit au vol le prétexte offert par Pulchéçie.

— Alors, demain à cinq heures, vous me trouverez seule. »

Le lendeinain à cinq heures , M. Colombcy sonna à la porte d'un appartement dont il connaissait les moindres détails.

Il regarda les meubles ; rien n'était changé dans la chambre et le salon. M. Colombey se jeta dans \kn fauteuil dans lequel il a?ait soninieillé vingt fois.

« Ingrat! lui dit Pulchérie, n*étiez-yous pas bi^n ici?>

H. Colombey soupira. Il ne fut pas question de conseil entre eux. Un coup de sonnette retentit.

«Six heures! » dit Pulchérie, qui s'était levée d'un air efiaré.

M. Colombey la regarda.

«Eh! reprit-elle, i) y a des nids qui ne chôment pas! >

Un petit serpent frétilla dans le cœur de M. Colombey qui jamais n'avait été chassé d'un appartement où il avait passé de si bonnes heures.

« Et le conseil dit-il.

— Encore? Êtes-vous gourmand! » «'écria la maltresse du logis.

H. Colombey insista.

< Eh bien ! venez me le donner demain, » murmura Pulchérie qui s'esquiva.

H. Colombey retourna donc rue Chaptal une fois, deux fois, trois fois, puis souvent, puis régulièrement, puis enfln presque tous les jours. Et il se

trouva bientôt que rien n'élait changé dans ses habitudes.

Léonie ne s*en aperçut pas. Son budget particulier n'avait souffert aucune réduction, et cela lui suffisait.

Parmi les personnes qu'on voyait le plus fré-' quemment à cette époque dans Thôtel de la rue Blanche, il convient de citer M. de Bréhal.

Après la détermination prise par Jacques Bernard, l'un des prétendants à la main de Léonie, M. le marquis de Montallais avait retiré quelques fonds placés dans la maison de banque de la nie Taitbout, et on ne le vit plus.

« Il se fâche, il a tort, » dit Jacques.

L'autre, au contraire,. M. de Bréhal, s'était bravement présenté dans le cabinet du banquier, et lui tendant la main :

« Je ne puis pas être votre gendre, lui dît-il; mais je peux bien rester votre ami.

— C'est mon vœu le plus cher, répondit Jacques.

— Il ne faut pas que ma philosophie vous fasse croire que je ne regrette pas votre charmante fille, continua M. de Bréhal. Jamais je ne la remplacerai. Mais , puisque M. Colombey lui a paru plus digne que moi d'assurer son bonheur, je me résigne par

la pensée qu'elle sera plus heureuse. >.

Jacques prit à son tour le main de M. de Bréhal cl la serrn.

^ Il me semble cependant que la demande que je vous ai adressée, poursuivit M. de Bréhal, a créé entre nous une sorte de parenté morale. C'est un lien que je ne veux pas briser.... Me permettez vousmême d'en resserrer le nœud?

— Je vous en prie, répliqua Jacques.

— Eh bien! j'agirai sans détour comme j'ai le droit de le faire avec un homme que j'estime et auquel il n'a pas dépendu de moi de tenir par les liens du sang.... Vous avez une grande expérience des affaires, j'en ai une médiocre, mais je suis en- • core jeune, et j'ai bonne envie d'entrer dans la voie où tout le monde marche. Voulez-vous me servir de parrain? »

Jacques s'inclina.

« J'ai idée, ajouta M. Bréhal, que vous n'aurez pas lieu de le regretter. Il y a des choses en moi et autour de moi dont je n'use pas; vous m*apprendrez à m'en servir. Nous associerons dans une mesure votre sagacité et mes relations, et la fortune aidant , je prétends bien vous faire voir qu'on peut être homme du monde et n'être point sot.

— Je n'en ai jamais douté, répondit Jacques qui pensait à sir William.

— Alors, je me trouve encouragé à vous présenter une requête.... Vous souriez; oh! vous en verrez bien d'autres ! Quand une idée me parait bonne, je ne la laisse pas chômer.... Vous avez

lancé le prospecUis d'une grande aflaire de mines dont vous avez obtenu la concession en Espagne.... Une formalité a retardé la signature ministérielle.... Ce retard vous inquiète par l'occasion qu'il fournil à vos rivaux de se remuer. Nommez-moi du conseil d'administration et je vous apporte Tappui de ma famille.

— C'est dil! s'écria Jacques.

— Dois-je considérer cette bonne volonté que vous me faites voir comme un début, ou n^est-ce

' qu'un hasard ? reprit M. de Brébal en posant la main sur les genoux de Jacques.

— C'est le premier anneau d'une chaîne , » répondit le banquier.

Il y avait dans la manière dont M. de Brébal venait d'aborder la question, dans son geste, dans son accent, dans ces mille riens presque indéfinis^ sables qui constituent la valeur morale d'une conversation, un mélange de franchise et de finesse, de bonhomie et de résolution, quelque chose de sous-entendu où l'on sentait l'habileté et l'audace, qui donnaient de son caractère une opinion pins précise et plus haute. Un autre homme, que Ton soupçonnait à peine, venait de se révéler en pleio sous le masque du désœuvré» Jacques se rencontrait avec, un esprit alerte et robuste, au service d'une volonté nette et ferme. Il ne regretta peut-être pas le choix que sa fille avait fait, mais il ne put pas

d'un millionnaire. 63

s'empêcher de penser à son fils en quittant M. de Bréhal, comme il Tavail fait une première fois, après avoir causé avec sir William .

De grand cœur Jl aurait donné un million pour qn*Auguste ressemblât à Tun d'eux.

<Ah! murmura-t-il, mon sentiment intime ne me trompait pas!... la trempe et le métal y sont; llostrument deviendra parfait. »

Jacques ne songea pas à chercher les motifs qui avaient engagé M. de Bréhal à changer tout à coup d'attitude et de langage. Ces motifs étaient de plusieurs sortes. En affirmant que M. de Bréhal deyait avoir des dettes, Léonie ne s'était pas trompée. ÎS'il n'était pas inquiet, il était quelquefois gêné. Depuis quelque temps déjà il avait franchi le cap redoutable de la trentième année; après un hiver désastreux, H. de Bréhal jeta sur sa vie ce regard sérieux de rhomme décidé à changer de route. Les circonstances le servaient à merveille, et si son patrimoine était grevé, il avait autour de lui les éléments les plus magnifiques pour sortir d'embarras; mais c'é^ (ait à la condition d'en user et de ne pas laisser au hasard le temps de les disperser. On peut suivre, aux jours heureux de la jeunesse, et sans périls, des sentiers qui deviennent pénibles quand Tâge mûr a sonné; les choses les plus faciles et les plus aimables sont voisines de Timprudence et du ridicule aussitôt qu'elles n'ont plus la séduction du prin-»

temps pour parure et pour excuse. M. de Brëhal le sentit. Il souleva sur son front deux ou trois -mèches de cheveux oùdesiils d'argent brillaieDt çà et là, et avec le sourire amer d*un homme qui salue le passé :

« Adieu le plaisir 1 » dit-il.

Le neveu du ministre éprouvait en outre, pour Mlle Bernard, non pas précisément de Tamour, il n'était plus d'un Age et n*était pas d'un monde où ces frivolités sont tolérées, mais un attrait qui avait eu ses moroçnts de vivacité. Le refus qu'elle fit de sa main n'alla pas jusqu'à le désespérer, mais le piqua dans sa vanité. Quelques succès de salon l'obligeaient à penser qu'il valait mieux qu'un M. Golombey enrichi pur quelques liquidations heureuses; la comparaison qu^il faisait de leurs personnes, lorsqu'ils se rencontraient dans les mêmes maisons, ne diminuait pas cette opinion complaisante. Ëvincé dans sa recherche, alors qu'il s'était bercé de Tespoir de réussir, il ne chercha pas l'oubli dans la fuite, et la guérison dans des dissipations nouvelles; il trouva plus simple et plus spirituel de faire payer par Mme Golombey les dédains dont l'avait accablé Mlle Bernard. Quant aux ressources nécessaires pour combler son passif, il les demanderait à son industrie et non pas à une dot.

« Moi aussi je. serai millionnaire, se dit-il, puisque c'est la mode de l'être, et l'on me verra uu

jour rami le plus intime et Thôtc le plus assidu de rhôtel de la rue Blanche ! >

Sa résolution prise, il ne perdit pas un jour pour en amener le succès.

Gomme on le voit, M. de Br^hal était de ces hommes qu'une secousse peut seule tirer du repos ; heu-> reux, ils sommeillent et descendent la vie comme nn bouchon de liège le fil de Tean ; frappés, ils se réveillent et montrent ce qu'ils peuvent. C'est le feu qu'un choc fait jaillir de la pierre inerte.

Peu de temps après le mariage de Léonie avec H. Colombey, un jeune homme que Jacques avait assisté de quelque argent se présenta chez le banquier de grand matin. Glovis, quî l'avait vu dans la maison autrefois, le fit entrer sans façon.

< Passez, monsieur Guillardin, passez, dit-il ; si M. Bernard se fâche, vous mettrez la chose sur le compte de mon étourderie. Elle a bon dos. »

Jacques, qui se pinçait l'oreille, sauta sur sa chaise quand la porte s'ouvrit.

• Il est bien heureux que ce soit vous, mon cher Guillardin, dit-il en apercevant son ancien commis, je m'apprêtais à gronder Glovis. »

Clovis sourit d'un air malin.

« Quand je vous le disais! murmura-t-il à l'oreille du jeune homme.... j'aurai la scène, mais vous n'am-ez pas perdu voire temps. C'était écrit, comme dit Socrate.

— Çà, reprit Jacques en faisant signe à M. GuiU lardin de s'asseoir, avez-vous besoin d'un crédit? Ma caisse est à votre disposition.

-—Non, merci, répondit le visiteur matinal; gr&ce à votre appui, notre maison d'exportation marche bien. Nous gagnerons cette année trente mille francs tout net.... Si je vous dérange de si bonne heure, c'est pour un motif où l'argent n'a que faire.

— Ah ! diable^ mon cabinet n'est pas accoutumé à de semblables réponses! Parlez, mon ami.,.* la cl^ose est si extraordinaire, que je ne gronderai pas Glovis.

— J'ai idée de me marier, poursuivit M. Guillar* din ; vous comprenez que, dans ma position, il me faut une femme simple, économe, active, intclligente, bonne, laborieuse, qui ne pense pas au bal et qui soit & la besogne au point du jour.

^ Et riche peut-être aussi?... Bref, un phénix.... Vous êtes modeste, mon garçon.

— Non pas riche» monsieur Bernard, Quant au phénix, il existe; je l'ai trouvé.

— Ah bah!

— Et c'est ici même qu'il habite. »

Jacques se frappa le front.

c Marcelle ! s'écria^t-il.

— Oui, monsieur Bernard, Marcelle, c'est-à-dire Mlle Ducoudray. Si elle voulait de moi, je m'imagine

qaeje ne ferais pas une mauvaise aflaire, bien qu'elle n'ait pas de dot.

— Bl moi donc, à votre avis je ne si^is rient reprit Jacques... « Pensez-vous que je sois homme à laisser marier cette chère enfant sans chercher au fond de ma caisse pourvoir s'il, n'y a pas quel* qoes billets de mille francs à mettre dans sa cor« beille?

— - Je n'avais jamais rien vu au crédit de Mlle Ou* coudray du temps que je tenais les écritures dans V06 bureaux, voilà pourquoi j'avais pensé h elle; mais si vous fouillez dans votre caisse» je n'ai plus qu'à me rethrer.

— Non pas! Je parlerai de vos projets à Mme Bernard, et la chargerai de voir Marcelle* Si Mlle Ducoudray répond oui.... je serai son .témoin.... mais si elle hésite, bien que je vous tienne pour un brave garçon, je ne fierai rien pour la contraindre.

— Je ne la voudrais pas à ce prix, » dit le négociant.

Une heure après, Jacques avait instruit sa femme du projet conçu par M. Guillardin.

c C'est une bonne fortune pour Marcelle, une flUe qui n'a rienl Je lui parlerai, répondit Joséphine.... Va-t-elle sauter de joie 1... »

Certaines personnes riches ont une façon particulière de présenter les événements les plus simples ou les plus heureux qui rend les meilleurs tout à coup

' difliciles et déplaisants. Au momeiU où Ton serait tenté de remercier ces obligeantes personnes, on n'éprouve plus, grâce à leur intervention maladroite, qu'une sorte de gêne mêlée d'irritation. Si elles ont à vous apprendre une bonne nouvelle, on les voit se répandre en sottes phrases et en exclamations pompeuses qui font prendre la fuite à la reconnaissance. Il semble, à les entendre, qu'on n'ait aucun droit aux bienfaits de la Providence ; elles s'exclament si haut et si complaisamment sur le bonheur qui vous arrive que, malgré soi, on n'en sent plus le prix. Mais, par exemple, il leur parait naturel que toutes les félicités métalliques et autres soient leur apanage exclusif; l'étonnement perce dans leurs discours si une parcelle de ces biens terrestres s'égare sur une tôle yoisine; c'est alors comme un vol qu'on leur fait. On voudrait se réjouir, mais la surprise même et la jt)ie exaltée que manifestent ces honnêtes personnes arrêtent l'élan d'une satisfaction intérieure, et par un retour de l'esprit on en vient à se demander s'il n'y a pas un peu d'insolence cachée sous tant de compliments exagérés. Elles vous font entendre tout doucement que le bonheiir, qui les oublie, est un déserteur, que c'est un aventurier qui s'adresse à un intrus, et le malheureux intrus, atteint par un coup fortuné du sort, montre d'autant plus de froideur qu'on exige plus d'enthousiasme.

La communication que Mme Bernard était chargée de faire à Marcelle au nom de M. Guillardin était une trop bonne occj^ion d*agir. selon ces anciens préceptes pour qu'elle négligeât de s'en saisir. Elle prépara même quelques phrases pour disposer Tâme do sa protégée à la. béatitude et à la stupéfaction. Aussitôt donc que Mlle Ducoudray, qu'elle avait fait appeler, eut paru devant elle, Mme Bernard composa son visage, mais oubliant tout d'un coup le petit discours dont elle avait disposé les éléments :

« Vous allez être bien heureuse, ma chère enfant, s'écria-t-ellc en éclatant, Savez-vous quelle proposition vient d'être faite à M. Bernard ?

— Non, madame, répondit Marcelle; mais si, en eflet, il doit en résulter quelque bonheur pour ce cher proctecteur à qui je dois tout, vous m'en verrez très-heureuse.

— Eh! il n'est pas question de M. Bernard! répliqua la dame en agitant avec un air superbe les fleurs de son bonnet. Quel bonheur sait-on qu'il n'ait pas? Il s'agit de vous!

— De moi! » reprît Marcelle déjà effarouchée. Elle n'avait pas bonne opinion, malgré elle, d'un

bonheur que Mme Bernard prisait si fort.

« Oui, de vous, poursuivit Joséphine. Un jeune homme est venu ce matin dans le cabinet de mon mari, et vous a demandée en mariage.

— Ah I fil Marcelle qui appuya sa main contre'un meuble.

— Je comprends votre émotion, ajouta Mme Bernard du ton d'une princesse parlant à sa vassale; tous ne pouviez pas espérer que cette bonne fortune vous fût réservée.... On se marie rarement quand on n*apas de dot!... Eh bien! quelqu'un que vous connaissez, M. GuiUardin, a l'intention de vous épouser. C'est un brave garçon.... Il paraît qu'il a gagné quelque argent, grâce à M. Bernard, qui, vous le savez, a la manie de protéger les gens.... Sa maison de commerce fructifie.... Vous aérez la femme d'un négociant. . . . c'est une position inespérée. >

Mme Bernard aurait pu longtemps parler ainsi et g'élendre, sans crainte d'être interrompue, sur les avantages considérables de cette union, le saisisse-* ment rendait Marcelle muette.

« Remettez-vous,' dit enfin Joséphine ; je ne doute pas que vous ne reconnaissiez la générosité de M. Ouillardin par un dévcAiement absolu ; on se platt à proclamer partout vos excellentes qualités ; vous êtes soigneuse, diligente, égale, discrète ; vous vous appliquerez à le contenter en toutes choses, et à racheter par votre bonne conduite, l'ordre et Téconomie que vous apporterez dans sa maison et votre 2èle à bien faire ce qui vous manque du côté de la fortune.... Je prierai M. Bernard d'inviter M. Ouillardin à dtner demain^ en petit comité.

D'UN MILUONNAIRE. 71

— Mais, madame, répliqua Marcelle éperdue, je le connais à peine,^ce mari qu*on me destine!

^ M. Guillardin!... Il a été commiis dans la mai* son pendant trois ans;

— C'est vrai, mais j*ai eu si rarement l'occasion de le rencontrer.... Je ne sais rien de son caractère et de ses goûts.. ..

2— Eh bien 1 vous apprendrez tout cela quand vous serez mariée. «

Mme Bernard, qui croyait l'entretien fini et s'étonnait de ne pas être encore assaillie de remerct* menls, leva le bras pour tirer le cordon d'une sonnette.

Harcelle joignit les mains.

c De grâce, madame, > dit-elle.

Joséphine la regarda. Le désordre qu'on voyait sur les traits de Mlle Ducoudray la frappa.

c Par hasard, refuseriez-vous ? » dit-^lle.

Marcelle sentit que ses genoux fléchissaient. '

« Je voudrais, au moins, reprit-elle, qu'on m'ar* cordât le temps de réfléchir.

— Pour quoi faire ? répondit Mme Bernard.

— Mais si je ne l'aime pas? »

Joséphine haussa les épaules.

« Je croyais que nous parlions sérieusement, répliqua-l-elle ; mais songez-y, mademoiselle, si vous repoussez l'offre qui vous est faite, je doute que vous en trouviez jamais de pareille.... Je ne

voudrais pas vous rappeler que vous n*avez rien et que M. Guillardin a déjà quelque chose ; mais enfin, c'est une considération à laquelle votre hésitation me fait craindre que vous ne pensiez pas assez. » *

Marcelle s*était remise lentement de son trouble. La sécheresse de cette réponse lui rendit en partie la force qu'elle avait perdue. Elle insista pour que M. Gruillardin ne lui fût pas encore présenté. Elle voulait, avant de se décider, voir M. Bernard et lui parler.

« Ha main est toute nue, je le sais, dit-elle.en finissant; cependant, je désire, avant de la donner, estimer et aimer celui qui l'acceptera. Je parlerai à M. Bernard.

— A votre aise , » dit Joséphine qui se leva. Marcelle sentait ses yeux se remplir de larmes. « Vous m'en voulez? reprit-elle.

— Moi? répondit Mme Bernard d'un son de voix dédaigneux ; s'il vous plait de mourir vieille fille , que voulez-vous que cela me fasse ? »

Mlle Ducoudray n'osa pas répliquer et rentra chez elle brisée. Elle soulagea son cœur par un flot de larmes. Anéantie et repliée sur elle-même, elle sanglotait. Fallait-il que cette épreuve lui fût réservée! Elle, séparée à tout jamais de Fernand par un lien indestructible!

« Oh! non! jamais! jamais! > répétait-elle avec des mouvements corivulsifs.

Mme Beruardy de son cûlé, élait prorondémenl irritée; elle ne comprenait pas qu'une proposition qu'elle avait pris la peine de présenter ellemême eût été repoussée. Cela l'humiliait et la blés-, sait.

< Une petite impertinente qui n'a ni sou ni maille !... et cela raisonne ! > disait-elle, tandis que Mlle Ducoudray pleurait à quelques pas d'elle.

Dans la soirée, Joséphine raconta à M. Bernard le résultat qu'avait eu l'entretien auquel elle avait « appelé Marcelle.

« Mademoiselle veut vous parler , ajouta-t-elle ; il parait que , moi, je ne parle pas. ... Au lieu de-me remercier et de me baiser les mains, mademoiselle a fait des phrases!... Voilà où cela mène d'être bon.... c'est encore une ingrate que vous aurez faite.... »

Le nombre des ingrats que Joséphine avait faits, depuis qu'elle était la compagne d'un millionnaire, « n'était pas considérable ; mais c'est la mode , chez certaines personnes , de mesiirer la reconnaissance qu'on leur doit aux efforts que leur coûtent les plus minces bienfaits. Elles exigent d'autant plus de ferveur et de durée qu'elles y mettent plus de parcimonie. Telle fut Joséphine, qui se croyait tout à fait grande dame quand elle .abandonnait une vieille robe à sa femme de chambre, et pareille à une sœur de charité quand elle quêtait, par aven-

74 LES MISÈEIES

ture, et en pompeux attirail, le dimanche. Madeleine.

Jacques n'était pas si prompt à récrimmer et à maudire, n écouta sa femme sans répondre et se réserva de causer avec Marcelle.

L'occasion ne s'en fit pas attendre. Marcelle avait passé la nuit en longues méditations. L*examen de conscience auquel elle s'était livrée lui avait dé* montré que le mariage qu'on lui proposait était

* au-dessus de ses forces. Ce n'était pas chez elle un premier mouvement auquel la jeunesse avait pins de part que la réflexion. Cette révolte qui s'était emparée de son cœur aussitôt qu'il avait été question de M. Guillardin, elle en éprouvait la puissance avec non moins d'étendue, à présent qu'elle était loin de Mme Bernard. Marcelle était de cette race exceptionnelle de créatures qu'un dieu jaloux â marquée de son sceau. Appelées, par l'intensité de

* eurs sentiments, à connaître, dans sa plus exquise expression, la félicité la plus haute, parce qu'elle est la plus idéale, elles sont condamnées, du même coup, à subir, dans leur plus extrême rigueur, le désespoir et les déchirements de l'âme; ces élues, ou peut-être bien ces victimes, ne savent rien ressentir à demi; si une parcelle de leur cœur s'est donnée, le reste suit. Elles ont des délicatesses infinies qui leur permettent de trouver des délices dans des choses où d'autres ne voient riei^ mais les

D'UN MILUONNAIRE. 75

impressions se gravent dans leur cœur en caractères ineffaçables, et bien des épines les déchirent où, pour la foule, il n'y a que des brins d'herbe et des feuilles mortes".

Sûre d'elle-même comme un praticien qui vient de sonder une blessure , Marcelle courut au-devant des explications que Jacques était en droit de lui demander.

< J'ai à vous parler, dit-elle au banquier le soir même.

— Je lé sais, j'ai vu Mme Bernard, répondit Jacques. Dois-je conclure de ce qu'elle m'a rapporté de votre entretien que tu es disposée, ma chère enfant, à ne pas vouloir de Guillardin pour mari 7 »

Marcelle leva les yeux sur M. Bernard et lui prenant les mains qu'elle baisa :

« Vous ne vous fâcherez pas, mon parrain, si je vous dis bien tout ce que j'éprouve? répondit-elle.

— Non, je te le promets; mais, si j'entends bien, cela veut dire que mon protégé doit renoncer à l'espoir de t'appeler Mme Guillardin? reprit Jacques.

— Eh bien ! c'est vrai, laissez-moi près de vous.

— Tu sais bien , ma petite Cendrillon % qu'aussi longtemps que Jacques Bernard aura un toit, tu auras ta place sous ce toit ; mais je ne serai pas toujours là.... et tu es bien jeune, Marcelle. Permets-

moi donc d'insister. ...

— Ah ! si quelque chose pouvait me décider, ce serait bien la tendresse de vos paroles !

— Je ne voudrais pas contraindre ton cœur à on sacrifice.... Ne crains donc pas que je fasse appel à cette obéissance, à ce dévouement que tu m'as toujours fait voir.... C'est dans ton intérêt seuleraeul que je parlerai. Toute ta famille, c'est moi.... La destinée d'une fille n'est pas de s'attacher à un vieillard qui peut disparaître et la laisser sans appui.... L'homme qui m'a demandé ta main est honnête , bon , laborieux ; je l'ai mis à l'épreuve et je le connais. La femme qu'il aura choisie sera tout pour lui. Avec les qualités d'ordre et de prévoyance que je lui sais, sa fortune est assurée.... Tu la partageras. Sans le présent, une existence active animée par le travail ; dans l'avenir, une maison embellie par une abondance honnête , égayée par des enfants. »

La poitrine de Marcelle se soulevait par longues aspirations. Elle était oppressée.

« Non, c'est impossible, dit-elle avec effort.

— Un mot que m'a répété Mme Bernard, continua Jacques, me fait croire que tu ne consentiras à te marier qu'à la condition d'aimer la personne que tu épouseras.... Ce n'est pas un langage auquel nous soyons habitués dans le monde où nous vivons; les millions y sont plus nombreux que les sentiments. Cependant, je comprends "ceux que tu éprouves et

D'UN MTLLIONNAIBE. 77

les admets.... une jeune fille ne raisonne pas toujours comme un banquier. . . . Mais lu peux recevoir M. Gnillardin dans ton intimité.... causer avec lui..,, le voir souvent. Étudie son caraclère,'et tu apprécieras bientôt, j'en suis sûr, ce qu'il y a de bon et d'aimable en lui.... On peut donner à la sympathie le ieuips (le mi^rir entre vous. Et deux jours après avoir dit oui, tu me remercieras. »

Marcelle ne répondait rien; elle marchait à côté (le Jacques la lète baissée. M. Bernard ne se découragea pas.

« Dois-je prendre ton silence pour un consenteincnt? » reprit-il avec un demi-sourire.

Marcelle secoua la tête vivement.

« Il faut qu'il y ait quelque chose que tu me caches pour motiver une telle obstination, poursuivit Jacques avec plus de chaleur.... Guillardin aurait-il, à mon insu, comtois quelque sottise?

— Oh! non, répondit Marcelle vivement.... seule je suis responsable de mon refus.

— Alors, mon devoir est de le combattre. Consulte qui tu voudras, personne ne sera de ton avis; les meilleurs amis, j'en ai la conviction, te presseront (l'accepter le mari que je te propose. »

En ce moment, la porte du jardin s'ouvrit, et Fernîïud parut sur le perron.

« Tiens! s'écria Jacques, voilà quelqu'un en qui lu parais avoir toute conflance et qui la mérite....

Il â une grande amilié pour toi. . . . Veux-lu que nons l'interrogions î »

Marcelle leva les yeux et aperçut Femand ; elle devint pourpre.

c Non! nonl pas lui, jamais lui! dit-elle.

— £t pourquoi donc? » reprit Jacques , qui fit un pas.

Marcelle se suspendit à ses mains.

c Par pitié l je vous en prie!... ne lui parlez pas! > s'écria-t-elle.

Jacques la regarda. La rougeur brûlante qui coa" vrait les joue^ de Marcelle, les larmes qui gonflaient ses paupières^ ce cri qu'elle venait de faire entendre, son trouble, le tremblement de tout son être, lui firent comprendre enfin la vérité. II entoura Marcelle de ses bras.

« Ah 1 pauvre enfant 1... « dit-il.

Et comme elle sanglotait le visage caché entre ses mains :

« Sois tranquille, reprit Jacques, nous ne parierons jamais plus de Guillardin ! •

Cependant, Mme Bernard avait hâte de revoir son mari. Curieuse, et mettant un grand intérêt aux petites choses comme toutes les femmes inoccupées, elle l'interrogea dès le premier instant où elle l'aperçut.

« Eh bien, dit-elle, avez-vous fait entendre raison à Mlle Ducoudray ? »

Lorsque Joséphine était mécontente , et il faut

dire qu'elle Tétait souvent, grftce à une susceptibilité excessive qui ne lui laissait guère de repos, elle a?ait une façon de prononcer ce nom de Ducoudray qui donnait aux trois syllabes dont il était composé des proportions gigantesques. C'était absolument comme si Marcelle se fût appelée Bragance ou Plan* tagenet*

« Non, répondit Jacques ; dans toute celle af^ faire, je crois bien que c'est moi qui ai eu tort.

— Ce mariage est donc rompu î s'écria José-r ^phine,

— Tout à fait, et j'ai promis à Marcelle qu'il n'en serait plus question. >

Le bout du nez de Joséphine devint tout blanc.

> Vous verrez, reprit-elle, qu'il faudra un prince dn sang à cette mijaurée ! »

Mme Bernard n'avait jamais beaucoup aimé Marcelle. L'orpheline lui servait bien à faire étalage de sa bonté devant le public; c'était comme un piédes* tal vivant qui la rehaussait. Mais ce petit avantage dont elle tirait tout le parti possible ne compensait pas l'irritation que lui causait la présence conti* Quelle d'une charmante fille, qu'on remarquait d'autant 'plus qu'elle se mettait moins en évidence, * Marcelle avait une grâce silencieuse, une gaieté fine, l)ienveillante et continue, un désir d'être agréable à tous, une égalité d'humeur, un esprit aimable et curieux d'obliger, qui produisaient à la longue, sur les

hôtes un peu secs, un peu gourmés, un peu jaloux de l'hOtel de la rue Taitbout, l'efTel d'une flamme sur le mêlai. On s^échaufl'ait en sa présence. On ne l'apercevait peut-être pas beaucoup quand elle était dans son doin occupée à broder, ous'employant çàet là à rendre mille petits services; mais aussitôt qu'elle n'était pas dans le salon, on sentait comme delà gène et du froid ; quelque chose y manquait dont tout à coup on avait besoin; on était dans ces grandes pièces magnifiquement meublées comme si le vide venait de se Taire ou le feu de s'éteindre. Les visiteurs, et les plus jeunes aussi bien que les plus glacés par Tâge ou l'avidité, ne manquaient jamais de demander, au bout d'un instant, des nouvelles.de Mlle Ducoudray. Mlle Ducoudray était-elle à l'hôtel? Mlle Ducoudray ne rentrerait-elle pas bientôt? Aurait-on Je chagrin de ne pas voir Mlle Ducoudray? Par hasard, n'était-elle pas indisposée?

Cette affection que tout le monde témoignait à Marcelle^ et la place qu'elle tenait dans le salon de Mme Bernard, offusquaient la femme du millionnaire. Elle y voyait comme une usurpation des droits qu'elle tenait de sa fortune, un empiétement sur ses domaines. Elle en éprouva d'abord un cerlaio malaise, puis un déplaisir qui s'augmenta de jour en jour et prit enfin les proportions de l'aniniosité; qu'avait-on besoin de s'entourer de créatures besogneuses qui errent dans la maison avec les allures

de Tcspionnage et qui se croient tout permis» sous prétexte qu'un hasard maladroit a voulu qu'elles fussent de la famille! Joséphine» négligée parfois pour Marcelle, ne lui épargnait pas les rebuffades et les insolences. Mlle Ducoudray pensait à Jacques et oubliait tout. Depuis le mariage deLéonie, cet antagonisme que Marcelle n'avait ni provoqué niaccepté, se manifestait plus clairement et plus fréquemment. Léonie, protégée par son orgueil et par le sentiment d'une beauté à laquelle elle ne supposait pas de rivale, n'en éprouvait pas les atteintes. Gomme une reine assise sur son trône, elle ne voyait dans sa cousine qu'une pauvre fille perdue dans son ombre, et ne lui faisait pas les honneurs de la redouter.

Les quelques mots de Mme Bernard confirmèrent Jacques dans une pensée à laquelle il s'était deux ou trois fois arrêté. Si la mort venait à le surprendre, il ne fallait pas que Marcelle en souffrit. Joséphine, dans aucun cas; ne la garderait auprès d'elle ; il était au moins douteux que Mme Golombey voulût la recueillir dans un intérieur traversé par tous les bruits de la ville, et plus douteux encore que Marcelle acceptât cette hospitalité, lui fût-elle offerte. Une de ces bonnes inspirations auxquelles Jacques cédait quelquefois s'empara de son esprit.

« Eh bien ! pensa-t-il, si le sort veut^u'elle né soit jamais heureuse, elle sera du moins à Tabri du besoin. » •

8â , LES MISÈRES D'UN MILLIONNAIRE.

Dès le lendemain, Jacques donna ordre qu*une inscription de rentes de six mine francs fui transfé* rée au nom de Mlle Ducoudray et déposée dans sa caisse. .

UN BOHÉlflSN OU BOULEVARD.

Il y a dans la vie des hommes de ces heures de calme où tout semble s'apaiser. L'œil le plus clair<- Toyant ne saurait rien découvrir qui puisse en altérer la paix profonde. Toutes les difficultés ont été surmontées, TaYenir se présente aux regards sous Taspect tranquille d'une plaine immense où d'abondantes moissons ondulent sous le vent qui les caresse; point de fossé jusqu'à l'horizon, nul mar<^ cage, nul ravin. On n'a plus qu'à marcher; la récolte attend la faucille. Ainsi était la maison de Jacques Bernard après le mariage de Léonie. L'intelligence de M. Golombey, unie à celle de Jacques, dirigeait, vers les plus magnifiques résultats, des entreprises pouriesquelles des multitudes de clients leur apportaient des montagnes de capitaux. Le cabinet de Jac«

ques était comme ranlichambre d*un ministre, tout plein d*nn monde de solliciteurs. Pour répondre au développement toujours croissant de ses afTaires, il avait dû Taire bâtir une aile dans la cour de son hùlel et la consacrer à de nouveaux bureaux, sur la porte desquels on lisait, gravés dans une large plaque de cuivre, ces mots : Chemins de fernapolilains. SïrWil-^ liam, qu'on voyait rue Taitbout non moins souvent que rue Pigale, et qui était un des familiers de l'hôtel , en avait obtenu la direction. Jamais on ne vit homme d'un esprit plus alerte et d'une activité plus égale. Il suffisait à tout, aux conseils^ aux dîners, aux courses, au travail et aux plaisirs. Le moment était proche où il allait devenir indispensable. On parlait de lui dans les bureaux comme de Marcelle dans la maison. Une part de ces succès semblait rejaillir sur Auguste, qui s*en montrait tout fier. N'était-ce pas lui qui avait découvert, en quelque sorte inventé sir William? Cette supériorité qu'on se plaisait à reconnaître chez l'Anglais n'ajoutait-elle pas aux douceurs de le vaincre dans le pavillon de la Madone? Auguste marchait en triomphateur et prodiguait l'argent comme un Jupiter. A côté de sir William, et sur le même pied, M. de Bréhal, transformé en administrateur de plusieurs compagnies industrielles, était en relations constantes avec Jacques, qu'il étonnait par la clarté de son esprit. Il parlait un autre langage dans l'hôtel de la rue Blanche. Plus

(le chiffres alors ; l'araignée qui tendait sa toile disparaissait et faisait place au bel oiseau bleu des contes de fée. Jamais homme ne se montra plus aimable et plus discret. Il ne respirait, disait-il, que dans Tair de Léonic. M. de Bréhal avait Tamour gai et spirituel. Mme Golombey, qui ne se piquait pas de mélancolie et de beaux sentiments élhérés, se plaisait à voir à ses côtés un sigisbé d'une humeur si vive et si galante. Point de soupirs et point de rêveries, mais une complaisance inépuisable et une admiration constante mêlées à une charmante audace et à une rare présence d'esprit. Il faisait les choses à propos. M. Colombey avait sur M. de Bréhal l'opinion de Mme Colombey. S'il passait vingtquatre heures sans voir le député, il lui semblait que le Corps législatif avait commis un crime. Pulcbérie proGtait en outre du temps que M. de Bréhal consacrait à Léonie.

On se retrouvait le lendemain dans le cabinet de Jacques, où sir William, M. €olombey et M. de Bréhal s'entendaient à merveille pour ' faire la chasse aux dividendes. L'heure fortunée avait sonné où Jacques, au plus haut de la colline, ne voyait autour de lui ni menaces ni périls. Tout, dans ce monde où l'argent était le maître, glissait comme des rouages d'acier poli, dans des rainures imbibées d'huile. On n'y prévoyait pas ce grain de sable qui fait voler en éclats le

* ^ bronze et le fer. Point d'embarras et point de cra-

gaement.

M, de MaurSy qui savait combien Toisivelé prédispose aux exagérations de la fantaisie et de la pas* sion, avait voulu que Fernand s'associât à la publi- ' cation d'une revue de sciences et d'arts. Son fils possédait assez de connaissances acquises pour y tenir sa place, et si, dans les premiers temps, il ne s'y dévouait pas avec une ardeur constante, il était tout au moins forcé de s'en occuper avec suite. M. de Maurs, qui avait eu le loisir de voir Fernand à l'œuvre pendant les longs voyages accomplis ensemble, savait qu'il était de cette race d'hommes qui veulent toujours bien faire c^ qu'ils font. Il comptait donc sur l'avenir. Marcelle, repliée en elle-même, ne laissait plus rien paraître de ce qu'elle éprouvait depuis l'instant où Jacques avait surpris son secret. Peut-être était-elle occupée à se vaincre, peut-être aussi voulait-elle s'accoutumer à la résignation par le silence. Léonie était entrée en plein dans l'existence bruyante et brillante que ses songes caressaient, comme un navire pénètre à toutes voiles dans les mers souhaitées vers lesquelles un pilote heureui a dirigé sa course. M. Colombey ne trouvait jamais qu'elle donnât assez de bals ni qu'çlle dépensât trop d'argent. Le soir, la femme et le mari se rencontraient dans leurs salons.

Depuis le jour où M. de Maurs avait enlratoé

Jacques dans la forôt de Saint-Germain, le banquier avait pris l'habitude de ravir par hasard quelques heures à ses affaires nour les employer en promenades dans la campagne. Il appelait cela faire provision d'air. M. Colombey, qui n'avait jamais été sensible aux beautés de la nature, riait aux éclats quand il voyait son beau-père s'échapper comme un écolier pour courir à Ville-d'Ayray ou à Bougival»

« M. Bernard se dérange! disait-il.... c'est M. de Maurs qui le perd. >

Quelquefois il hochait la tète, et, se touchant le front :

« Mon beau-père a quelque chose là, ajoutait-il; voilà qu'il aime la paresse! »

Ce n'était pas M. Colombey qu'on aurait surpris cherchant Tombre des bois ! Pour se reposer des conseils et des assemblées, il avait l'ombre de la brocatelle et du lampas, et dans cette ombre civilisée, Pulchérie qui fredonnait.

M. de Maurs était toujours des rares excursions auxquelles Jacques Bernard demandait une diver- .sion à des travaux écrasants. Un jour qu'ils étaient enfoncés dans les bois de Marly :

« Te souviens-lu de celte histoire de Polycrate, tyran de Samos, qu'on nous racontait chez le bonhomme Forlhi 7 dit tout à coup le banquier à son ami.

— Un peu ; mais pourquoi ce souvenir classique répondit Pierre.

— C'est que le succès de toutes les aflaires auxquelles je mets la main me fait penser au poisson et à la bague de la légende grecque. Tu sais si k philosophe qui assistait au banquet du tyran eut peur. Eh bien ! mon bonheur m'épouvante.

— Toi?

— Oui, je n'ai jamais su si j'étais superstitieux.... le temps m'a manqué pour faire cette étude.... mais la simple logique me conduit à penser que celle chance inouïe qui me protège ne peut pas éternellement durer. On a vu au trente -quarante la rouge passer vingt-sept fois, on ne l'a pas vue passer toujours. M. Colombey gagne des sommes insensées à chaque liquidation; il a, en matière de spéculation, le flair de la hausse et de la baisse ; c'esl un baromètre vivant qui sait toujours d'où soufflera le vent de la Bourse. M. de Bréhal, que j*ai failli regretter, est mon ami, il navigue de conserve avec moi comme un brick dans les eaux d'une frégate. Sir William me prêle l'appui d'une expérience alerlc et d'une intelligence prime-sautière qu'aucune circonstance ne prend au dépourvu; ma compagnie des chemins de fer napolitains fait son chemin dans le monde,'le vent la pousse. Si les lois de l'équilibre sont une vérité, une catastrophe sera la conséquence inévitable et le dénoûment de toutes ces prospérités.

— Ce serait possible, si ces mêmes prospérités étaient le (ruit du hasard, répondit M. de Maurs;

mais n'en es-lu pas le guide, Tinventeurî N'est-ce pas ton activité, ton industrie qui les ont menées à celle hauteur qui t'effraye?

— Et voilà justement ce qui cause ma terreur! reprit Jacques; quel général d'armée n'a point perdu de bataille ? Le prince Eugène a eu Denain et Napoléon Waterloo ! Quand on est tout en haut, sans obstacle et sans contrôle, l'heure du vertige commence. On a, malgré soi, moins de prudence et de circonspection.... t)n a l'éblouissement de l'or-

gueii.... on croit tout possible parce que tout a réussi, puis vient un jour où l'on trébuche.... on était sur la pyramide, on est par terre. Dans la position exceptionnelle où je suis arrivé; mon plus mortel ennemi, c'est moi.

— Ce qui m'étonne, permets-moi de te le dire, c'est que le sachant, tu ne t'arrêtes pas.

— Eh ! s'écria Jacques, si je m'arrêtais, je serais un sage, et je suis un banquier ! » •

M.' de Maurs alluma un cigare.

« Alors, bonne chance, » reprit-il.

> Jacques se mit à rire.

< Je ne vois qu'une ombre à ce tableau dont la splendeur m'épouvante, dit-il, c'est mon fils Auguste. Le malheureux vient de gagner un grand prix à jene sais quelles courses.. . . son cheval s'est trompé, à moins qu'il n'y ait eu coalition de jockeys.... Cent défaites auraient peut-être fini par lasser ^a palience

et engourdir sa sottise ; sa victoire ?a rencourager. ... il est perdu. Auguste ne sait pas ce que va lui coftter ce triomphe d'un instant!

— Rassure-toi donc, répondit Pierre gaiement. Si ta maison de banque est une chaudière, ton fils en est la soupape. >

Ce jour-^là même» et comme si le sort eût voulu donner gain de cause aux pressentiments de Jacquesyun article où les insinuations les plus perfides étaient habilement mêlées à la calomnie, paraissait dans les colonnes d'un petit journal qui traitait les questions économiques, auxquelles il mélangeait agréablement l'anecdote du jour, la chronique des théâtres et la revue des salons. Cet article fit grand bruit. Les amis de Jacques, et sa fortune lui en avait donné beaucoup, le colportèrent secrètement et avec toutes les marques de la plus vive indignation^ dans tous les quartiers de la ville; ceux qu'il avait obligés se firent les trompettes du scandale, sous prétexte d'en combattre les effets, et tous ces'bons apôtres avaient des formules toutes faites pour parler de cette prose envenimée.

< Eh quoi! disaient les uns, vous n'avez pas lu l'article infâme qui a paru ce matin dans VÉcho du Monde ! C'est un tissu d'abominations présentées, il faut l'avouer, avec un art qui pourrait entacher la réputation de Jacques, s'il n'éUiit, par ^n caraclère, À Tabri dc^tout soupçon. Lisez donc cela.

D*UN MII4J0NNAIRE. 91

— Çroiriez-vous que M. Bernard a été attaqué delà plus odieuse façon? disaient les autres.... Il y a des journaux qui se permettent tout!... On a fouillé dans la vie privée de notre ami, et, à Taide de faits groupés avec un art infernal, on essaye de tromper l'opinion publique.... J'ai pu me procurer un numéro de ce journal.... le voilà.

— Vous savez la nouvelle 1 reprenait un troisième, il n'est bruit que de cela sur le boulevard ; YÉcïio du Monde a laneé contre Jacques un de ces articles perfides qui mêlent habilement le vrai au faux, et qui laissent«leur traces si on n'y répond pas.... Il y a surtout un paragraphe que je vous recommande; j'y ai fait une marque au crayon. Si l'on ne connaissait pas notre ami, ce serait à ne plus le voir. *•

Les intimes de l'hôtel de la rue Taitbout récitaient l'article à voix basse dans les cercles et les cafés ; d'autres s'approchaient mystérieusement d'un groupe, et prenant des airs lugubres, demandaient si l'on n'avait rien appris qui motivât une si farieuse diatribe.

« Certainement, reprenaient-ils, nos convictions ne sont pas ébranlées, mais c'est f&cheux, bien fâcheux !

"—Très-fâcheux ! » reprenait le chœur des affidés.

Et, à l'envi, les uns et les autres répétaient le sot proverbe :

« Il n'y a pas de fumée sans feu ! »

Grâce à cette défense ingénieuse et à cette coalition d*amiliés dévouées, il n'y eut pas une maison dans Paris, ayatit eu quelque relation avec Jacques Bernard, où n'eût pénétré un exemplaire de YEehô du Monde. On lançait bien haut les plus sonores malédictions contre les auteurs de pareilles turpitudes, et on se frottait les mains dans le .«silence du cabinet.

Le malheur d'un homme heureux, n'est-ce pas souvent le bonheur de tout le monde?.

Les habiles passaient la main dans l'échancrure de leur gilet, et secouant la tète d'un air docte :

« C'est une infamie d'autant plus grave, disaientils , que les faits articulés contre Jacques Bernard fussent-ils vrais, il n'en faudrait pas parler.... La vie privée doit êlre murée! »

Cette plaidoirie consciencieuse produisait un effet certain : il en restait dans l'esprit des indifférents cette conviction que l'accusation si bien rcpoossée était au moins probable dans la plupart des faits qu'elle mettait en lumière.

Jacques, qui ne cherchait dans les journaux que les dépêches télégraphiques et les nouvelles dont la publication pouvait agir sur la Bourse, n'aurait jamais pris garde à l'article de YÊdw du Monde^ si M. Pournciron n'eût poussé la précaution jusqu'à le lui apporter en double exemplaire.

Le bon cousin était de passage à Paris. Vn ami lui présenta l'article, il le lut et le relut.

« Quelle indigniié! quelle horreur! » dit-il en le savourant.

L'occasion était bonne pour faire du zèle. Il mit le journal dans sa poche.

< Jacques ne le connaît peut-être pas, reprit-il, je cours chez lui ! »

Il se rencontra dans l'antichambre de Jacques avec deux personnes qui avaient eu la même bonne idée. Glovis rangeait en ce moment sur le bureau du banquier une liasse de grandes lettres sous enveloppes et de journaux sous bandes; parmi lesquels s'étaient glissés dix ou douze exemplaires du fatal numéro de YÉcho du Monde.

Jacques ouvrit au hasard un des journaux étalés devant lui. Une légère contraction nerveuse autour, de la bouche fut le seul témoignage extérieur du sentiment que lui faisait éprouver la lecture de l'article qui le concernait. Cette lecture achevée, il posa la feuille imprimée sur le bureau.

< Eh bien? dit-il en s'adressant aux personnes qoi l'entouraient.

— Comment, eh bien! s'écria M. Fourneiron.... Voilà la seule marque de colère que vous inspire ce tissu d'abominations?

— Eh! que voulez-vous que j'y fasse ? J'ai obligé on jour un pauvre diable qui n'avait pas une croûte de pain à mettre sous la dent.... C'était un misérable.... il se venge et fait son métier. >

M. de Maiirs parnt sur ces entrefaites. Il connaissait l'attaque dirigée par YÉcho du Monde contre Jacques» et ne lui en avait pas parié ; mais h peine eut-il passé la porte que Forateur de la bande Fioterpella.

^ Vous qu*on sait le plus vieil ami de Bernard, jois:ne2-Yous donc à nous pour lui faire comprendre que Tindifiérence n'est pas ici de saison ! s'écria riflipétueux cicérone. Les réputations les mieux établies cèdent à de pareilles insinuations. II y a quelque chose à faire.... se taire c'est presque avouer qu'on recule devant la lutte. 11 faut queJacques se montre.»

M. de Maurs inclinait vers la même opinion.

Un homme entra comme un coup de vent, toat en sueur. Jacques reconnut le rédacteur en chef du Ytr^ Luisant y son ancien condisciple, Sylvain Coppemel.

« Ahl dit-il, fêtais à la campagne, nous pendions une crémaillère entre amis, dans Petit-Coin.." Petit-Coin est une cahane, un trou, ma villa à moi.'.* On m'expédie l'article de VÉcho du Monde. Mon confrère, Victor Lejarier, est un gueux....

— Un misérable! un homme à pendre! s'écria Fourneiron.

— Un drôle qu'il faudrait bâtonncr !

— Un coquin !

— Un bandit !.

— Un scélérat ! »

D'UN MILUONNAIRE. 95

Les épithètes partaient en feu de file. M. Fourneiron ne voulut pas avoir le dernier mot. « Il manie la plume comme un poign<ird , rcpril-iL

— C'est vrai , mais Victor a du talent, répondit Sylvain Copperner. ILn'a pas signé Tarticle, quoique j'aie reconnu sa main. J'ai quitté ma crémaillère et n'ai fait qu'un saut jusqu'ici. Ah ! VÉcho du Monde le turlupine. Je mels le Ver-Luisant à ta disposition.... C'est mon devoir.... Réponds.... on répondra.... je répoudrai, et bigre!... on n'est pas de Béziers, pour avoir le dernier mot. Quel tintamare nous allons faire! Une polémique à jet continu! Trois colonnes de réplique par numéro! Et les invectives donc !... S'il y a un duel à coups de . plume, je m'en charge.... Ce sera une réclame pour le Ver-Luisant. Je ne suis pas un ingrat, moi.... La France retentira du bruit de ta défense ; je veux qu'on en' parle dépuis les cafés du boulevard jusqu'aux chaumières de la Sologne.

— Et naturellement on parlera de l'attaque aussi, dit Jacques.

-- Boni ce sera de la publicité pour ta maison.... Fie-toi à moi pour le tapage. Ah ! Y Écho du Monde égralignc Jacques, le Ver^Luisant mordra Victor.

— Bravo l s'écria M. Fourneiron.

— A présent, donne-moi des notes, » reprit Sylvain CoppçrneL

Il se mettait en devoir d*écrire, Jacques lui loucha le bras.

« Ton 'dévouement m'allendrity dit-il, mais laissemoi réfléchir jusqu'à demain.... Tu sais : la nuit porte conseil.

— Hum ! murmura le petit Cbppemel. J*aurâis vendu dix mille numéros ! Affaire manquée ! >

Jacques rompit l'entretien et congédia bientôt après ses amis.

« Maintenez-lé dans ses bonnes dispositions, ^ cria M. Fourneiron à M. de Haurs, avant de fermer la porte.

Quand il fut seul avec Pierre, Jacques haussa les épaules.

ff Que vous seriez contents, mes bons amis, dit-il, si , par un grand tapage , je donnais à cet article la publicité qu'il n'a pas encore!... Oh! quenenni, je ne suis pas si sot !

— Quoi I vraiment , tu ne feras rien ? dît Pierre.

— Rien, et c'est tout juste assez! Tu arrives du fond des prairies américaines, mon vieux Pierre, tu ne sais rien des choses delà civilisation.... Mais il f a moins à redouter des Peaux-Rouges qui marchent, le tomahav^ à la main, sur le sentier de la guerre, que des Parisiens qu'on voit en bottes Ternies sur le boulevard. J'ai fait la sottise de tendre la main à un pirate du journalisme —tu te souviens dans quelles circonstances!— je paye ma sottise> notre

compte est réglé. Ce même monsieur est venu Tautre jour me demander je ne sais quelle somme pour une entreprise douteuse à laquelle son morceau de papier devait servir de cadre et de chanterelle; j'ai reTusé, et voilà la guerre allumée.... Je ne me plains pas ; j'aurais dû y penser en temps opportun.

— Et les tribunaux?

— Ah I mon pauvre savant, que tu es bon homme ! Les tribunaux , dis-tu? ils me rendront justice certainement, et j'obtiendrai peut-être contre mon calomniateur trois jours de prison et cent francs de dommages-Intérêts, si le délit est reconnu.... mais j'tturaî l'agrément d'enlendre, pendant une heure et plus, l'avocat de la partie adverse démontrer éloquemment que je suis un peu filou, un peu coquin, un peu voleur; que j'ai escroqué l'un et ruiné l'autre , que j'ai doucettement étranglé mon prochain et peut-être même un peu assassiné moif père. La boue de l'article m'avait fait gris, le fumier de la plaidoirie me rendra noir.... Remarque, en passant, que la médisance s'enveloppe de mille précautions oratoires.... L'assignation partie, on na plus rien à ménager.... Ma vie appartient aux robes noires , et quel beau thème à une vertueuse indignation que la fortune d'un millionnaire! N'estil pas clair que je l'ai gagnée en volant? Va, va, mieux vaut se taire !... Le silence appelle l'oubli.,..

3o7 — II 7

— Mais ton ami, M. Sylvain Goppernel, le rédac* leur en chef du Ver-Luisant ?

— J'allais t'en parler 1 Es-tu naïf, bon Dieu! Mais il n'a pas pris la peine de déguiser sa pensée, ce bon pelit Coppernel de Béziers î Ce qu'il cherche, c'est une'réclarae. Comprends donc bien : si le Ver- Luisant répond, Y Écho du Monde répondra. Ma réclâmation sera précédée de remarques , suivie de commentaires, accompagnée d'observations, passée au laminoir, épluchée ligne à ligne , tamisée mot à mot, et Dieu sait ce qu'il en restera ! Beaucoup de gens n'auront peut-être pas- fait attention à la prose de YÈcho du Monde, on voudra lire la mienne, et je ne me pique pas d'être écrivain.... La polémique engagée, au lieu d'un coupr, j'en recevrai cent.... et on finira par trouver que j'ai tort....

— Diable! murmura Pierre, ta philosophie a l'épiderme dur!... Quant à moi, la main me démange !

— Eh! bon Dieu ! qui donc a jamais vu un banquier se battre!... Exposer une douzaine de millions contre trois douzaines de lignes.... ce serait un duel de dupes.... Non pas ! je calcule trop bien pour eu rien faire. »

Jacques ne fit rien en effet, mais Ferp'and n'avait pas les mêmes raisons de rester tranquille. Depuis le mariage de Léonie, il était dans une

D'UN MILUONNAIRE. 99

situation d'esprit violente. Les efforts qu'il faisait pour calmer le trouble profond de tout son être el les bouillonnements sourds d'une colère intérieure qui l'agitait , ne réussissaient qu'à en augmenter l'irritation. Il cherchait dans le travail un apaise* ment et s'y acharnait avec une Âpreté dont son père avait le secret; quand il ne l'y trouvait pas, il pour* suivait cet apaisement dans la dissipation. Sa jeunesse,- sa bonne mine, son esprit, une générosité innée dont M. de Maurs n'avait jamais contrarié les élans et qu'il rendait plus aimable par la grâce avec laquelle il en. multipliait les preuves, comme un* joaillier relève, par la monture, l'éclat d'un diamant, lui rendaient les succès faciles. Fernand n'était pas homme à reculer devant l'énergie d'aucun remède , quelle que fût d'abord la répugqance que son cœur en ressentit. Ce qu'il voulait, c'était la ruine d'un amour qu'il détestait, et pour l'arracher de son souvenir endolori , rien ne lui semblait ni trop difficile ni trop dur; tel un bûcheron vigoureux emploie la pioche et le pic pour déraciner la souche enfouie au creux d'un rocher. Mais il en résultait une fièvre dont l'éclair brillait dans les yeux de Fernand.

Le jour même où M. de Maurs avait eu avec Jacques cet entretien, dont on a vu les résultats négatifs, Fernand se trouvait au foyer d'un théâtre, pendant l'entr'acte d'une comédie qu'on donnait pour

la première fois. Mme Colombey était dans une loge d'avant-scène auprès de M. de Bréhal ; derrière elle s'épanouissait la gaieté bruyante de M. Colombey. La plupart des lorgnelteç se tournaient vers celle loge, qui disputait à la pièce nouvelle rattention du public. On admirait Léonie et sa loiletle: Oa la nommait tout haut, et ceux qui ia connaissaient ne manquaient pas de la désigner à ceux qui ne la connaissaient pas.

« Mais c'est Mme Colombey, la fille de Jacques Bernard le millionnaire! regardez-la donc! » disaient les officieux.

Et deux ou trois lambeaux de phr^ises cités au hasard montraient que la plupart des spectateurs avaient lu le fameux article de YÉcho du Monde, Fcrnand était sur les épines; quand le rideau tomba, après le premier acte, un instant il eut la pensée de quitter le théâtre. Un voisin l'entraîna du côté du foyer. Jamais Léonie ne lui avait paru plus belle. Il exécrait M, de Bréhal. Il exécrait tout le monde.

Un groupe de jeunes gens, au milieu desquels une poignée de main de son ami le poussa par aventure, causaient et riaient dans un coin. Tous félicitaient hautement de son récent succès un jeune homme blond qui avait le sourire fin, la parole rapide, les yeux intelligents et bons, le teint pâle, l'air fatigué. On ourait pu le prendre pour un iils

D'UN MCLLIONNAIRE. 101

do famille si quelque chose de débraillé dans la mise et dans le geste n*eût trahi un fils de la bohëoie. < Mon bon homme, ton article est charmant, dit nn des interlocuteurs.

— Acéré comme une flèche et leste comme un oiseau, dit un autre.

— Encore deux ou trois de celte forme nette, vive, aiguë, et tu passeras de la feuille volante au rez-de-chaussée d'un grand journal.

— Lh chronique te réclame.

— Et si lu continues , tu empêcheras tous les millionnaires de Paris de dormir. >

Fernand, jusqu'ici inaltentif, prêta Toreille.

Un grand jeune homme barbu survint.

« Par hasard, dit-il, le Jacques Bernard aurait-il refusé de te comprendre dans la dernière répartition des actions napolitaines? La vertueuse indigna-tion de ton article me le fait craindre. »

Le jeune homme blond rougit.

« Non, dit-il, je n'ai même jamais vu M. Jacques Bernard , pas plu$ que je'^ne lui ai écrit. »

L'homme à la barbe sourit.

« Tu as eu tort, mon cher Louis, reprit-il , un peu de prime fait grand bien!... ce qui n'empêche pas que ton article : Profil d'un millicmnaire^ ne soit un Qetit chef-d'œuvre-

— Ce petit chef-d'œuvre est un coup d'escopelte, » dit Feniand tout à coup.

102 LES mSÈtlËS

Tous les yeux se tournèrent vers lui.

«Monsieur, s'écria le journaliste, qu'enlendezvous par là ?

— C'est bien clair, répondit Fernand dont la colère trouvait à s'épancher, je tiens l'article pour une lâcheté et celui qui Ta écrit pour....

— Assez! » reprit le jeune homme blond, qui Tinterrorapit.

Il était fort pâle; sahiant alors son adversaire avec une aisance et une politesse exquises :

« Monsieur, poursuivit-il d'une voix nerveuse, je n'avais pas tout à l'heure l'avantage de vous connallre'j j^cspère bien à présent que vous jue fournirez une occasion prochaine de vous rencontrer?... Rien de plus ici. »

Fernand s'inclina , et ils échangèrent leurs caries.

Les témoins de Fernand et ceux de Louis Perrol se rencontrèrent dans la soirée. Il fut décidé qu'on se battrait le lendemain, à l'épée, dans les bois de Ville-d'Avray, à neuf heures du malin.

La renconlçe eut lieu derrière un massif de vieux arbres, à quelques pas des étangs; à la troisième passe , Fernand fut atteint au bras d'un coup assez vigoureux pour que le fer s'échappât de sa main. En un instant la manche de sa chemise fut imbibée de sang. Les témoins l'entourèrent Louis Ferrol jeta son arme à ses pieds.

« Maudite épée 1 * s'écria-t-il.

Ce mouvement surprit. Fernand, qui regarda son adversaire.

« Ah! monsieur, s'écria Louis Perrol , que je regrette tout ce qui s'est passé! En vous voyant prendre si courageusement la défense d*un homme que je ne connais pas, j'ai regretté d'avoir écrit l'article qui a été la cause de votre provocation ; ce que j'ai appris dans la soirée a confirmé cette première impression, etjlai compris que j'avais eu tort. Si vous consentiez maintenant à faire une différence entre la plume et Técrivain, je serais hien heureux de TOUS serrer la main.

— Voici la mienne, » répondit le blessé, qui ne put pas résister à la sincérité de cet élan.

La blessure de Fernand n'était pas grave ; le repos suflisait à la guérison. On promit donc de ne parler à personne de cette rencontre, et chacun regagna Paris. Louis Ferrol voulut accompagner Fernand, auprès duquel il revint dans la soirée. Celui qui avait fait la blessure en souffrait plus que celui qui l'avait reçue. Fernand regarda le journaliste d'un air curieux.

« Vous avez eu ce matin en me tendant la main, dit-il, un accent qui m'a donné la conviction que vous n'étiez pas un méchant homme ; me permettez-vous à présent de vous dire toute ma pensée?

— Je fais plus , je vous la demande.

— Comment donc, alors, avez-vous pu vous dé-

cider à écrire contre une personne qde vous ne connaissez pas rarlicle malheureux qui a fait tant de bruit ?

— Eh ! le sais-je ! Si je vous disais qu'il n'y a eu dans celte action si déplorable, pour ne rien dire de plus, ni parti pris de mal faire, ni haine, ni animosité d'aucune sorte, ni envie, ni vengeance préméditée, de ma part tout au moins, me croiriez-vous ?

— Je le croirais si vous raffirmiez, mais alors pourquoi? dans quel but?

— Eh! mou Dieu, pour écrire cent lignes, pour gagner vingt francs !

— Pour vingt francs ! s'écria Fernand.

— Que vos paroles n'aillent pas au delà de ma pensée, se hâta de répondre Louis Ferrol. Je ne suis pas entrepreneur de calomnies.... croyez-le bien.... mais il m'arrive parfois d'écrire des choses qui peuvent amener les plus fatals résultats cl cela, peut-être, sans en avoir conscience!... Je lis dans vos yeux l'étonnemcnt.. . presque l'indignation....

— Dites le mot.... il est vrai.

— Et cependant je ne suis pas un malhonntlle homme.... je le sens.... j'en suis sûr.... Mais le sens moral est peut-être aflaibli, obscurci. C'est là une des conditions les plus cruelles du métier que nous faisons nous autres écrivains inconnus de la presse

militante; et je dis métier, parce que le nom de profession ne convient pas à cet éternel barbouiU lage de papier auquel mille circonstances nous ont condamnés. >

Louis se leva et fit quelques pas dans la chambre.

« Comprenez-moi bien , reprit-il en, passant la main sur son front; si Ton m'avait offert cent francs, mille francs, plus même pour lancer froidement un article plein d'outrages contre un. inconnu, je ne l'aurais certainement pas écrit. Bien que dans le monde singulier où nous vivons, on ait Tliabitude, par amour du paradoxe, de traiter lestement les choses les plus hautes et les plus respectées, un sentiment de pudeur se serait peut-être réveillé en ilioi , et la proposition eût été repoussée avec dédain; mais on est petit journaliste, on est attachée la glèbe ; car qu'est-ce donc, si ce n'est un servage et le plus dur, que cette nécessité absolue, implacable, quotidienne , d'écrire, aujourd'hui , demain, toujours, popr gagner une pauvre vie semée de soupers qui vous endettentet de bals masqués qui vous épuisent! On est sur le coin d'une table, on mord sa plume ; elle a donné hier cent lignes et avanthier autant; ce matin il faut qu'elle recommence.... le cerveau pressuré* est à court d'idées.... Cependant l'espri* est une loi du métier.... On cherche.... le public attend et veut rire.... bien plus, le directeur du journal est là.... si votre verve faiblit, vous êtes

remercié, renvoyé, perdu.... Alors' une anecdote vous est racontée, un nom est prononcé.... une voix perfide vous crie : « Voilà le sujet.... allez! > et on vai Le mot vient, l'ironie s'aiguise, Tesprit s'allume, l'article est broché.... on a gagné le pain de tous les jours.... S'il se trouve après qu'un homme est déshonoré et que le sang coule.... c'est un désastre, et le. cœur se soulève à cette pensée.... Mais oserat-on bien jurer -que jamais on ne remettra le pied dans ce même sentier boueux?... Oh! non! la pente est là et le besoin vous y pousse !

— Mais c'est abominable ! s'écria Pernand.

— Et qui vous dit le contraire? »

Pernand réfléchit pendant quelques minutes; il n'avait eu, jusqu'alors, aucune idée de ce qu'il venait d'entendre. Louis Perrol se taisait.

« Cependant ce mol qui a précipité votre plume, reprit Fernand, quelqu'un vous Ta dit, et ce quelqu'un avait un but?

— Oh ! pour cela , oui. Et même , en y songeant plus tard , je me suis rappelé que c'est le directeur de VÈcho du Monde qui m'a fourni ce mot qui me manquait ; ce fut l'étincelle qui fit partir l'article. Une conversation, dont un vague souvenir m'est resté, m'a fait comprendre qu'il y avait eu entre lui et M. Jacques Bernard je ne sais quelles relations, qui avaient laissé à l'un d'eux des sentiments excessifs d'animôsité.

— Si bien que vous étiez un iiistrament entre les mains de votre directeur ?

— Ahl vous ne connaissez pas certains basfonds de la littérature I... Toutes les impuissances et toutes les jalousies s'y donnent rendez-vous, mêlées, hélas ! à bien des infortunes, à bien des misères, celles-ci exploitées par celles-là ! L'honnêteté s'y corrompt, la pudeur d'âme s'y flétrit, la dignité de soi-même s'y perd. On ne sait plus où finit l'esprit, où commence la médisance, ce que permet la plaisanterie , ce que défend la délicatesse : on parie d'ui) inconnu comme d'un cabotin , on entre dans un salon comme dans les coulisses.... On s'habitue à ne rien respecter et à faire Utière de tout! Il faut des articles.... à tout prix, il en faut, et' on lève, tribut sur le boudoir et sur l'alcôve, et Tbomme du monde paye comme la courtisane. Combien parmi nous qui ont l'âme bonne, le cœur droit, les iu- ^lincts les meilleurs et les plus généreux, et qui font un vilain métier !... Je ne vous dis pas qu'un jour, s'ils continuent, ils ne soient pas gangrenés 1 Mais un rien les sauverait.

— Eh bien , si vous sentez vraiment la dureté et les périls d'une telle situation, pourquoi ne la changez-vous* pas?

— Éh ! le puis-je?

— Avez-vous essayé ?

.-- Une fois ou deux , mais en écrivant toujours*

Le restaurateur n*attend pas et mon propriétaire non plus !

— Si cependant une occasion vous était offerte , accepteriez-vous?

— Sur-le*^bamp.

— Alors comptez sur moi. »

Fernand se rendit le lendemain chez Jacques Bernard. Un certain clignement. d*yeux par lequel Clovis l'accueillit lui donna à penser que le vieux serviteur avait eu vent de son duel avec Louis Perrol.

« C'était écrit, monsieur, c'était écrit! comme dit Sénèque, » murmura Clovis à l'oreille du jeune homme en ouvrant la porte du cabinet de Jacques.

Fernand sourit et passa.

A sa vue, Jacques se leva et courut au-devant de lui.

« J'allais me rendre chez vous ! s'écria le banquier;

— Chez moi, et pourquoi faire?

— Pour vous gronder. »

Fernand rougit.

« Ah! on a parlé! reprit «il, on avait pourtant bien promis de ne rien dire!

— Le joli 'secret qu'a La Châtre! un secret misa la garde de sept ou huit personnes! Deux douzaines d'indiscrétions m'en ont informé ce matin.... Jeteur dds un des meilleurs moments que j'aie passés de-

puis longues années.... Vous êtes bon et brave, mon ami Fernand, et vous prenez ma défense sans qu*ll vous en doive rien revenir.... merci....

— Ne me remerciez pas si vite.... je viens en solliciteur.

•— Vous ? alors il s'agit d'un autre.

— Hélas ! oui» d'un autre que vous ne connaissez guère, bien que vous le connaissiez beaucoup !

— Voyons le mot de celle énigme.

— Si vous avez un emploi vacant dans Tune- des nombreuses entreprises que vous commanditez, donnez-le moi; si vous n'en avez pas, créez-en un. Je le demande pour un bomme qui vous a attaqué, plus que cela'même, calomnié, difiamé....

— £h ! voilà beaucoup de titres à ma bienveillance! El le nom, s'il vous platt, de ce héros?

— Oh ! le nom ne .fait rien à la place. Mon adversaire s'appelle Louis FerrbI, el c'est pour lui que je la demande. «

Jacques se pinça le bout de l'oreille.

« C'est-à-dire qu'après avoir fait une sottise , hier^ pour mon compte, vous me priez d'en commeltre une, aujourd'hui, pour le vôtre, repril-il en riant.

— Franchement, oui, » répondit Fernand. Jacques Bernard se pinçait toujours l'oreille.

« Eh bien! soit, dit-il enfin, ce sera un paradoxe en action ... J'ai besoin d'un secrétaire.... Envoyez-

moi pion ennemi, le rédacteur de Y Écho du Hof^ et s'il rédige les rapports aussi bien que les articles, iL n'aura pas à regretter d'avoir quitté la littérature pour la banque. »

Une heure après cette conversation, Louis Fenrol était assis dans une pièce voisine du cabinet de Jacques, devant une table couverte de papiers. Jacques avait coupé court aux explications que le journaliste voulait lui donner,

« Xe passé est mort, lui dit-il, à présent la route est toute tracée, vous n'avez qu'à marcher, la fortune est au bout.... Soyez probe et intelligent.... Le reste me regarde. »

Et comme Louis allait répondre :

« Ne promettez rien, reprit Jacques, ce sont deux choses difficiles que je vous demande.... je vous verrai à l'œuvre.... »

La présentation 6nie, et au moment où Femand se retirait,* il entendit son nom prononcé à demivoix. Marcelle, prévenue par Clovis, l'attendait dans la pièce qui précédait le jardin. Elle lui fit signe de Ja main; quand il approcha, elle paraissait trèséraue.

« CVst donc vrai? dit-elle en lui prenant la main.

— Quoi donc?

— Ce duel?

— Ah! vous savez aussi?... Que de bavards pour im rien !

D'UN MILLIONNAIRE. Ul

— Ne parlez pas ainsi!... Vous auriez pu être tué. • '

— Eh bien ! je serais mort , répondit Fernand d'un air gai.

— Ah! Dieu! et moi, que seràis-je devenue? »

Ce dernier mot sortait à peine des lèvres de Marcelle que son visage se couvrit de rougeur.

« Que dites- vous? » s'écria Fernand.

Une angoisse inexprimable se peignit sur les traits de la jeune fille ; mais, raffermissant sa voix :

« J'ai dit.la vérité, reprit-elle.... Tôt ou tard, vous Tauriez devinée : mieux vaut à présent que ce secret se soit échappé de mon cœur.... je l'ai confié à un ami qui a souffert et qui m'épargnera.... Il sait'que je lui suis toute dévouée, et qu'en toute occasion il me trouvera prête à le servir, à l'aimer.... Je ne réclame que le droit de le consoler s'il est malheureux.... Qu'il sache bien seulement qu'il y a ici une pauvre créature qui ne survivrait pas au coup qui vous frapperait.... Pensez-y quelquefois, et, cela faif, soyez tel avec moi, toujours, que vous l'étiez liier. •

Toute l'âme de Marcelle semblait être passée dans ses yeux; l'expression de pureté qui s'y mêlait à la tendresse était si haute et si fière, que Fernand ne put que prendre sa main et la baiser avec l'expression de la reconnaissance et du respect.

« Oui, toujours! » murmura-t-il.

Il2 LES MISÈRES D'UN MILLIONNAIRE.

Remise à demi de son trouble, mais encore rougissante, Marcelle passa doucement son bras soQs celui de Fernand.

< Merci y poursuivit-elle avec un abandon charmant; mais prenez-y bien garde, vous ne savez pas à quoi celle promesse vous engage. Il ne vous sera plus permis d'avoir un secret sans me le confier, pas un chagrin sans m* en parler. Si vous souffriez seul, ce serait une trahison, et la plus coupable» parce que je n'exige rien en retour de ce que vous me donnez.... Si vous ôtes heureux, tant mieux, ce n'est pas mon affaire; mais si un jour vous ne Tètes pas, n'oubliez jamais qu'alors vous m'apparlenez. C'est entre nous Une association.... Je réclame ma parL

— Quel cœur avez -vous donc? s'écria Fernand ' touché jusqu'au fond de l'âme.

— Le cœur d'une femme qui aime, et ce n'est pas ma faute. »

Marcelle fit quelques pas encore au bras de Fernand.

« A présent que je vous ai tout dit, poursuivit-elle, n'y pensez plus et ne vous en souvenez que si vous êtes malheureux.

— Ah! dit Fernand quand elle se fut éloignée, pourquoi l'autre n'est-elle pas Marcelle ? »

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