‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 18 sur 29 · DEUX REVENANTS · texte numérisé non relu

DEUX REVENANTS

U y avait à cette époque, dans une petite maison de Neuilly, au bord de la Seine, une femme qui devait avoir été fort belle et qui chaque matin se pro-^ menait solitairement le long du fleuve ou dans la partie la moins fréquentée du bois de Boulogne. Elle paraissait avoir une cinquantaine d'années; des bandeaux épais de cheveux grisonnants encadraient un visage dont le temps et la souffrance avaient altéré la fraîcheur sans lui rien faire perdre de sa grâce et de son caractère de rare distinction. Tout . le feu de la jeunesse brillait dans les yeux de Tinconnue, qui les avait grands et superbes ; on la voyait rarement sourire; l'expression de ses traits était ordinairement grave et mélancolique, mais si Tin-

iluence d'un souvenir ou d'un sentiment plus doux 367 - i . « '

enlr'ouvrail ses lèvres, sa physionomie expressive s'éclairait toul à coup comme un paysage où tombe un rayon de soleil ; le charme en devenait irrésistible. La maison qu'elle habitait était située un peu à l'écart ; un grand jardin Tentomrait, planté d'arbres touffus. Aucun bruit n'en sortait jamais.

Si M. Saponnière, entraîné du côté de Madrid par une dé ces galanteries dont il n'avait pas encore, malgré le temps, perdu l'usage, eût rencontré face à face l'inconnue errant sous les ombrages de ce lieu profaue, il eût eu grand'peine à reconnaître, dans celte femme toujours vêtue de noir, et pâle comme une morte, cette Hortense qu'il avait tant aimée.

Elle était arrivée un soir et s'était installée dans la petite maison, louée d'avance par un homme d'affaires. On la connaissait dans le pays sous le nom de mistress Archibald. La régularité de ses habitudes avait effacé lentement le sentiment de curiosité éveillé d'abord par le mystère de sa vie. Lassés delà voir recommencer sans cesse et aux mêmes heures des promenades qui lui faisaient lentement parcourir les mêmes campagnes, les voisins qui, pendant les premiers jours, l'avaient innocemment espionnée, étaient alors convaincus que mistress Archibald était une veuve éloignée du commerce du monde par on malheur irréparable. Après quelques mois de séjour à Neuilly, on la regardait à peine et on n'y pensait plus. Les enfants du pays qui la surprenaient assise

pendant de longues heures au bord de Teau, ou suN vaut les avenues d'un pas égal et silencieux, la surnommaient entre eux la dame noire. Mistress Archibald était servie par une femme qui répondait au nom de miss Anna, et qui parlait également le français et Tanglais. Quand on la pressait de questions,

miss Anna feignait de ne pas comprendre. Le plus pur anglais, celui-là seul qui a cours à Régent- Street , était alors le seul idiome qu'elle pût ententendre. Aussitôt qu'on cessait de Tinterroger, un miracle se produisait, et les mystères les plus raffinés de la langue française lui étaient dévoilés. Gependant on avait obtenu de miss Anna cet aveu, que le mari de mistress Archibald était mort.

« C'est donc cela qui la rend si triste? s'écria naïvement un indiscret.

— Oh! yes! » répondit le sphinx de la petite maison.

Bien que cette douleur inconso^ble qui survivait à la perte d'un mari, parût invraisemblable, on Tac* cepta pour authentique, et personne ne chercha plus d'autres renseignements.

La ménagère de la dame noire n'avait pas trompé SCS voisins de Neuillv. Sir Archibald Lindseer était mort, après trois ou quatre ans de mariage, des suites d'une pleurésie qu'il avait gagnée en chassant le cerf rouge eu Ecosse. Toute sa fortune, un peu ébréchée déjà, mais considérable encore, ap-

partenait à sa veuve, qui resta quelque temps à Lon* dres, puis voyagea, se consacrant tout entière à Tédu» cation de son fils, p6ur lequel elle n*épargna rien.

A seize ans^ sir William était Tdn des meilleurs chasseurs de renard de la vieille Angleterre; à vingt ans, personne ne maniait Tépée mieux qnc lui. A ces qualités physiques, il joignait une «ludace sans égale,' une force de volonté extraordinaire, et un esprit porté aux entreprises aventureuses, dont il avait fait voir les germes hardis dès sa plus tendre enfance. Mistrcss Archibald ne combattit jamais ces tendances redoutables.

A répoqueoù les événements avaient porté la fortune de Jacques Bernard à ce haut point de pro* spérité où nous Tavons laissée, Hortense, réfugiée dans sa solitude de Neuilly, promenait ses souvenirs toujours vivaces dans le bois de Boulogne. Elle n'avait plus désormais la crainte d*étre reconnue.

Un matin, au détour d'une allée, elle vît venir une calèche que deux chevaux emportaient rapidement au grand trot. Elle se jeta de côté pour laisser le passage libre et leva les yeux. Un frisson la pVittout entière; devant elle, au fond de la calèche, Jacques Bernard était assis à côté de Joséphine. Ce n*élait . plus le même visage sur lequel elle s'était si souvent penchée quand la mort s'était approchée de rtiôlel inconnu de là rue Laval! Mais son cœur, plein de ressentiments, ne pouvait pas se tromper.

Elle flt lin pas en arrière et^ plus pâle qu'une slatue, elle suivit des yeux, la voiture* qui déjà s'enfuyait. Une ligne rouge venait de s'étendre sur le front livide d'Horlense.

« Il a tout oublié ! > dit-elle.

Ce jour-là, Hortense ne se promena pas longtemps dans le bois.

La porte de la petite maison de Neuilly, plus muette qu'un tombeau, s'ouvrait quelquefois le soir, et la veuve recevait alors la visite de sir William. Souvent aussi ils s'enfermaient dans une pièce écartée, et miss Anna elle-même ne pénétrait pas le secret de leurs enlï-etiens. Hortense en sortait toujours avec la pâleur du marbre sur le front, le visage altier, les lèvres menaçantes. Que de cendres encore brûlantes remuées dans le silence de son cœur! Que de fantômes évoqués ! Ces conversations n'avaient jamais lieu à époques fixes. Quelquefois un assez long temps s'écoulait avant que sir William parût à Neuilly ; quelquefois il s'y montrait presque chaque jour. Le jour môme où elle avait rencontré Jacques Bernard et Joséphine, Hortense vit entrer chez elle le fils qu'autrefois elle appelait Guillaume. Il avait dans la physionomie quelque chose de triomphant et de hautain.

« Embrassez-moi, dit-il , j'ai réussi !

— Ah! répondit Hortense, dont le regard s'illumina.

— Le pavillon de la rae Pigale était à moi, j*ai maintenant Thôtel de la rue Taitbout. J'avais le fils, j'aurai le père. »

Hortense lui saisit la main.

« Tu as commencé, reprît-elle, continue et que rien ne t'arrête. Il ne m'a pas épargnée, ne l'épargne pas. »

Sir William raconta à sa mère que Jacques Bernard venait de le mettre à la tête des chemins de fer napolitains.

« Je ne me suis pas pressé, ajouta-t-il, j'ai attendu : l'heure propice est venue enfin ; .ce que je ne demandais pas on me l'a offert, et me voilà au c(£ur même de la place. »

Hortense Técoutait avec l'expression anxieuse du chasseur qui guette le passage du gibier dans une forêt ; elle voulait connaître tous les détails de ce travail de sape auquel sir William se livrait ; rien ne lui paraissait odieux ; elle approuvait tout; il fallait réussir ; là étaient le but et la loi suprême.

« Je n'ai plus devant moi aucun obstacle, dit sir William en finissant, ma signature décide tout...* faites un signe et le navire aura sa voie d'eau !

— Attends ! répondit Hortense, ce n'est pas urie brèche qu'il faut, c'est la ruine, »

Si quelque témoin invisible eût assisté à l'entretien de la mère et du fils, il eût été frappé de l'altitude de sir William. Cet homme, qu'on voyait si

hautain et si dédaigneux partout, était tendre et respectueux; sa voix même avait un accent doux et pénétrant : c'était comme une métamorphose. On n'aurait pas hésilé à penser qu'il adorait sa mère, eton ne se serait pas trompé. C'était moins un amour inaltérable qu'un culte. Ce qu'elle voulait, il le voulait. N'avait-*il pas toujours vécu auprès d'elle? N'était-ce pas à lui qu'elle s'était dévouée sans re* lâche?

« Vous le haïssez donc bien, ce Jacques Bernard? reprit-il tout à coup en baisant la main de sa mère.

— Si je le hais! reprit-elle. J'étais heureuse, il m'a jetée dans la misère ; j'étajs tranquille, il m'a repoussée dans la tempête!... Un jour, égarée par . la faim, je lui ai tendu une main défaillante, un de ses valets m'a frappée au visage.... Ne me demande rien de plus; fais ce que je te dis seulement!... Un jour peut-être tu sauras tout.

— Je ferai ce que vous voudrez, » dit sir William. Un long soupir souleva la poitrme d'Hortense.Elle

accompagna sir William jusqu'à la porte du jardin, où son cheval l'attendait ; il sauta en selle et disparut dans la nuit.

Hortense r.esta immobile un instant, regardant au loin la silhouette noire du cavalier qui s'effaçait.

«Enfin! murmura-t-elle, j'aurai donc mon heure, moi aussi.... et Jacques me reverra face à face I »

En ce moment cette prospérité dont l'éclat et \a.

durée effrayaienlJacques semblait s'étendre et grandir encore. Le public, alléché par d'habiles prospectus cl un torrent d'annonces, se ruait sur les aclions des chemins de fer napolitains. On ne pensait pas, à la Bourse, que ceux qui en demandaient cent pussent en obtenir dix. Jacques, aidé de son gendre,' de M. de Bréhàl et de sir William, ne suffisait ptus à l'étude et à la direction des afifaires. Auguste luimômc s'en occupait, il avait la surveillance du carnet dans ses attributions; c'était lui qui donnait les ordres pour la vente et l'achat des valeurs.

Jacques se multipliait ; il ne s'apercevait pas, dans le feu de sa fièvre,. qu'il ne dormait plus. Qu'avait- 'il besoin de sommeil sur ce monceau de billets de banque et d'actions et de titres qui lui servait d'oreiller? Il en sortait comme des essaims de projets, des vols de combinaisons qui lui semblaient les meilleurs des rêves. Un jour, il prit à part M. de Maurs.

« Je suis au cœur d'une mine d'or, lurdil-il, donnemoi ton fils; avant un an, il sei:û sur la route iJes millions.

— Et qu'en ferait-il? bon Dieu! » s'écria Pierre. Jacques hésita, pris au dépourvu par roriginalllé

paradoxale de cette réponse. Use pinça Toreille.

« Eh! mais, reprît-il, on n'est jamais embarrassé de ces choses-là! il fera des millions ce que j'en fais moi-môme.

— Et qu'en fais-tu ? «

D'UN MILUONNAIRE.. 121

Cette fois, Jacques resta muet ; sa main ne quittait pas son oreille quil tourmentait énergiquement. « Ce que j'en fais? répéta- t-iK

— Oui.»

Jacques regarda son interlocuteur, remua les lèvres sans parler; puis, jelatit ses bras en l'air : « J'en gagne d'autres^ dit-il.

— Et après? répliqua M. de Maurs.

— Ma foi, je n'en sais rien ! s'écria le banquier.

— Eh bien! poursTui^vit M. de Maurs en riant, cet aveu me dispense d'une plus longue explication. Fernand gardera ce qu'il a.... ayant peu, il aura du moins le temps de vivre. »

Jacques devint sérieux.

« Peut-être as-tu raison, reprit-il.

— Eh! mon pauvre Jacques, s'écria M. de Maurs, il en est des millions comme de certains aliments; totisles estomacs peuvent les avaler; il en est peu qui puissent les digérer. On les rend ou Ton en étoufl'e.»

Si M. de Maurs ne voulait pas pour F^rnand de la mine d'or que Jacques lui offrait, il ne s'opposait pas à ce que son fils traversât Paris dans tout le mouvement d'une jeunesse emportée. C'était, à son sens, une expérience qui lui restait à ftûre. En retour de sa complaisance, il ne lui demandait qu'une franchise absolue. L'ardeur que Fernand mettait à poursuivre les plaisirs ne l'épouvantait pas ; il savait que l'attrait de la dissipation l'entraînait moins que

le désir d'échapper à une idée fixe, et que le jour où il ne se souviendrait plus de Léonie serait celai où il retournerait au recueillement et au travail. On voyait doiic le vicomte de Maurs partout, et il ne pouvait pas faire un tour sur le boulevard sans rencontrer vingt jeunes gens auxquels il serrait la ,main. Quand il rentrait dans l.e chalet d'Âuteuil, après un jour ou deux d'absence, M. de Maurs le questionnait doucement.

« L*étourdissement vient en attendant l'ouby, > répondait Fernand.

Les heures, qu'il dérobait à cette existence vagabonde et creuse, il les donnait à Marcelle. Il ne quittait jamais Mlle Ducoudray sans être rafraîchi et reposé. Elle avait sur son cœur Tinfluence d'une brise caressante sur un voyageur harassé par la chaleur d'une longue course à l'heure de midi. Lorsqu'il était resté quelque temps sans lavoir, Fernand n'était pas heureux. Après une soirée passée à son côté^il était plus calme ; mais au contraire, s'il rencontrait Léonie, le lendemain appartenait à la dissipation la plus violente. Par l'emploi de sa journée on savait laquelle des deux cousines Fernand avait vue la veille.

Parmi les personnes que Fernand hantait le plus volontiers à cette époque, il en était plusieurs qui appartenaient au monde le plus bruyant de Paris. On dînait en grande compagnie presque tous les

jours, on soupait souvent. Les convives avaient ]a moustache blonde ou la tète chauve, des noms sonores ou des noms inconnus. Ceux-là arrivaient du Mexique et ceux-ci de la Ghaussée-d*Ântin ; les uns avaient porté la toge ou Tépée, d'autres manié Faune ou le crayon. Les fils de famille et les parvenus se coudoyaient. Plusieurs avaient leurs entrées chez la Madone et chez Pulchéne. Fernand allait partout. Da pavillon de la rue Pigale il passait quelquefois à riiôlel de la rue Blanche après avoir traversé le boudoir de la rue'Chaptal. Les meubles, la décoration, le luxe se ressemblaient ; presque aussi le langage, la toilette, les habitudes. On avait les mêmes distractions et le même carrossier. Mme Colombey, Pulchérie et la Madone se rencontraient dans des avant-scènes voisines. Leurs dentelles et leurs bijoux se valaient. Quelquefois leurs robes se touchaient par la manche. Il était impossible de savoir chez laquelle on \oyait le plus de monde, laquelle avait la vie la plus dissipée. Il fallait regarder.au fond pour découvrir une différence.

Lorsqu'il avait séjourné une heure dans l'appartement de la Madone, tout rempli de tumulte, et gouverné par sir William sous les couleurs d'Auguste, comme un ministre gouverne sous l'autorité nominale d'un roi, s'il s'aventurait dans le iDoudoir de Léonie, Fernand ne manquait pas d'y trouver M. de Bréhal, auquel M. Colombey demandait con-

seil en présence de dix personnes. Bientôt FerDaod se relirait le cœur gonflé par un levain de colère d d'indignation.

« Tel frère, telle sœur! » disait-il alors.

Ces visites fréquemment renouvelées lui faisaient mal ; mais il s*v acharnait comme un soldat retourne »\ la bataille pour s'aguen'ir au bruit du canon. H voulait que la cicatrice se fît sur la blessure parle contact mùme de ce qui Tirritait le plus, comme on cherche à cautériser une plaie par Tapplicalion du fer chaud. Alors il comptait les pulsations de son cœur et analysait avec une sorte de volupté farouche les diverses sensations qui le tourmentaient. Il constatait les progrès de la guérison par rindifférencc, et les reclHites par les accès de mélancolie; mais il travaillait sans relâche à déraciner de son cœur ce souvenir qui en précipitait les battements.

Un soir, au plus fort de cette lutte, il avait surpris Léouie seule avec le député ; la conversation, qui tombait à chaque mot, était morte, et le vicomte de Maurs s*était retiré.

Un quart d'heure après, Femand rencontra snr le boulevard un jeune homme, qui l'arrêta.

« Vonez-vouç souper? » lui dit ce jeune homme.

On aurait proposé à Fernand de fournir une course à fond de train, par la nuit noire, tout droit dans la campagne, sur un cheval enragé, qu'il aurait accepté.

« Allez, je vous suis, > répondit-jL

Cinq minutes après, il était chez la Madone, dont les fidèles s'étaient réunis à Toccasion d'un pari perdu par sir William ; Auguste qui l'avait gagné se frottait les mains. De grands applaudissements accueillirent l'arrivée de Fernand. Par une de ces anomalies si fréquentes dans le monde, il était le bienvenu et le bien désiré au milieu d'une compagnie à laquelle iPétait étranger par toutes les teur dances de son caractère.

Parmi les personnes qu'on voyait le plus souvent alors dans le pavillon cosmopolite de la ruoPigale» il en était une pour laquelle Fernand. éprouvait une sorte de répulsion instinctive. C'était un homme dont l'âge était un problème. Avait-il trente ans, en avait-il cinquante? On ne le savait pas. Dans ses heures de gaieté, sir William appelait ce personnage M. le comte de Saint-Germain.

A distance, et vu tout à coup dans la lumière do cent bougies, au bout d'une table,*on pouvait croire qo'il était jeune ou à peu près. Le matin, regarde de près, à la lueur blafarde de l'aube éclairant un tapis vert semé de cartes froissées, il avait cent ans. ^ moustache einte et cirée, les cheveux domptés et travestis par le cosmétique, fardé comme une comédienne, sanglé dans un gilet trop étroit, gras et dodu, imprégné d'eau de senteur, vêtu à la mode du lendemain, le petit doigt armé d'un énorme

solitaire qui brillait insolemment, le faux comte de Saint-Germain n'aurait été que laid s*il était reslé tel que le temps ravaitfait; ainsi maquillé il était horrible.

En toute occasion il affichait des prétentions aux belles manières; il avait un langage fleuri où Timage abondait, avec un mélange pittoresque d*exclamations cavalières empruntées à une autre époque. Les palsambleu/ les parbleu, les maugrebleu, voltigeaient coquettement sur ses lèvres ; mais quelque chose dont il ne pouvait se défaire indiquait qu'il avait, par ses ancêtres et par lui-même, une parenté étroite avec le calicot et la percale.

Quand Auguste lançait son fameux « nous autres gentilshommes, > l'homme à la moustache peinte se redressait, cambrait sa taille ronde et vidait son verre (J'un seul trait. Ses yeux à fleur de tète se tournaient incessamment vers la Madone, comme l'aiguille aimantée vers le pôle. S'il saisissait sa main au passage, il la portait sournoisenient à ses lèvres avec un soupir de faune altéré. On le savait riche; mais, s'il glissait volontiers deux ou trois louis dans la main d'une soubrette qui avait le gouvernement de la porte, il donnait invariablement un sou de pourboire au cocher qui le promenait quatre heures dans Paris.

« C'est un de ces prodigues qui s'enrichissent

D'UN MILUONNAIRE. 127

quand même, » disait la Madone en pariant de son adorateur.

Le comte de Saint-Germain s'appelait* de son vrai nom Rémy Saponnière ; mais, depuis qu'il s'était retiré du commerce, le négociant avait ajouté au nom bourgeois de Saponnière le nom plus sonore de Blévans ; il signait S. de Blévans. On lie connaissait pas Torigine de ces deux dernières et "j^rétentleuses syllabes.

« C'est une famille qui se perd dans la nuit du madapolam , » disait sir William en parlant des Blévans.

Les plaisirs improvisés sont quelquefois les plus vifs. Arrangé le matin, le souper de la Madone eut la gaieté fraîche et vermeille d'une journée d'avril. Femand était assis en face de M. Saponnière de* Blévans. Le vin de Champagne pétillait dans les Terres ; la conversation allait grand train. Un caprice de la' Madone en avait tourné le cours vers les coafi* dences; bientôt après elle voulut que chacun des convives racontât à son tour l'épisode galant de sa Tie qui l'avait le plus ému ou le plus égayé.

M. Saponnière de Blévans riait beaucoup en écou tant la bizarre série des aveux qui faisaient le tour ûe la table ; chaque histoire semblait donner une saveur plus exquise au vin du Rhin qu'il buvait à longs traits. Ses yeux se mouillaient en regardant 1^ Madone ; il était dans ces heures où les secrets

s*échappcnt du cœur comme la vapeur d'un vase en ébullifion. Son tour de parler vint enfin. Il remplit son verre et le vida (i*un jàk galant.

« Parbleu ! dit-il, réinolion et ihoi, nous n'avons jamais été fort intimes.... cependant il m'est arrivé d'avoir peur une nuit que j'étais amoureux ou que du moins je croyais Télrc.

— On n'est pas plus spirituel, » dit sir Williaui-

M. Saponnière sourit et but à la santé de l'Anglais. Ce premier succès l'encourageait, et, mis en verve, il prit le parti modeste d'être tout à la fois vif, badin et tout pétillant d'esprit.

« Permettez-moi, reprit-il d'un air coquet, de parler le langage d'un auteur dramatique.

« La scène représente une petite maison d'Anteuil rchambre meublée élégamment, portes laléralfes, une alcôve au fond, deux bougies et, comme on dit en style de comédie, un petit bureau avec tout ce qu'il faut pour écrire. Deux personnes occupent la scène : un homme, celui que vous avez devaril vous, et une jeune femme. L'héroïne est en peignoir. Je ne vous dirai pas si elle était jolie; elle ïne paraissait charmante, et, en pareille matière, on sait que la conviction suRil.

— Il n'est pas de physiologiste de la force de M. Saponnière de Blévans, reprit sir William.

— Palsambleu ! on a vécu ! continua l'orateur. Ici» je dois confesser que j'ai toujours eu un faible

* IVUN MILLIONNAIRE. 129

pour les peignoirs. Je ne sais pas de vêtement qui ait une apparence plus coquette. Il a quelque chose de provoquant et de badin qui pousse à la galanterie; or, je vous Tai dit, la belle était en peignoir.... un peignoir de mousseline ! On me demandera peutêtre coipment le personnage qui vous parle pouvait lui tenir compagnie à Theure avancée que marquait la gendule.... Eh! morbleu ! on à lu ses maîtres!

— Cela se voit! réphqua Fimperturbable sir William.

— Les moralistes assurent qu'il est une foule de circonstances où il Tant brusquer les dénoûments. J'avais aimé la belle; elle m'avait repoussé; je vou-. lais avoir ma revanche. Tn soir donc, deux ou trois louis perdus adroitement dans la main d'une camérisle m'ouvrirent la porte du boudoir de la petite maison d'Auteuil. >

Depuis quelques minutes, Fernand, qui buvait à Itclils coups, l'esprit voyageant du côté de la rue Blanche, avait reposé son verre sur la table. La télé iippuyée sur la main, et penchée en avunt, il écoulait. Au dernier mot de M. Saponniére, il ne le quitta plus des yeux.

«. Il était presque minuit et nous étions seuls, poursuivit M. Remy Saponnièrc de Blévans, et si bien seuls que je n'avais aucune crainte d'élre dérangé. Les hostilités venaient de commencer. J'avais pour moi l'heure, le silenco, la situation, une inir

placable résolution de triompher de tout, et celte ardeur que fait naître l'audace.

— Eh ! eh ! dit la Madone, la. situation se dessine! r- Le moment me parut propice pour battre en

brèche le cœur de la rebelle, et, sans m'arrèlerà un feu de file de reproches et de supplications, je tombai aux genoux de l'infante.... Vous savez que c'est notre manière de monter à l'assaut.

— Je gage que huit jours après la malheureuse vous adorait? interrompit sir William.

— Huit jours? vous voulez dire une heure après! » poursuivit la Madone.

M: Saponnière de Blévans lui jeta un regard fascinateur.

« Eh bien non! s*écria-t-il.

— Comment non ! vous avez échoué, vous?

— Oui, moi.... vous ne le croirez peut-èlre pas, mais cette bataille, qui me promettait la plus désirée de toutes les victoires, se termina par un échec.

— C'est invraisemblable ! s'écria sir William.

— Et c'est vrai! répondit M. Saponnière.

— Quoi ! un de Blévans battu à minuit ! quand il est seul, face à face avec un ennemi vêtu de mousseline?

— Eh ! monsieur, l'étoffe n'y fait rien ; jl n'y a jamais eu, je le gage, qu'un seul dragon à Auteuil, et la fatalité a voulu que j'eusse affaire à lui. U m*oussc]ino faisait une cuirasse à ce ^rugon vêtu

d'un peignoir! Cependant, Tlieure des cheveux épars . venait de sonner; j'avais repoussé l'escadron des prières, résisté à rartilleric des larmes; je voulais vaincre bon gré, mal gré, et j'aurais vaincu, palsambleu ! lorsqu'une voix retentit....

— Ah ! diable ! murmura l'un des convives.

— Je croyais que la garnison élait gagnée? dit la Madone.

— La garnison, oui; mais la fatalité! répondit gravement sir William.

— Hélas ! contînuu M. Rémy Saponnière de Blévans, j'avais tout prévu, tout combiné, tout arrangé: le destin ne permît pas que mes srfvantes combinaisons eussent leur dénoûmént logique et galant. Déjà l'espoir venait en aide à mon éloquence lorsque tout à coup la voix d'un jardinier éclate sous la fenêtre, et quelle voix! non point une voix enrouée comme l'heure et l'humidité l'exigeaient, mais une voix retentissante, sonore, entêtée et toute pleine de notes aigués. Elle ne se taisait une seconde, cette voix maudile, que pour crier plus haut et plus longtemps un moment après. Bientôt toute la maison fut en Tair.

— C'était, pour employer le style du narrateur, l'heure de la péripétie, dit la Madone.

— Ah ! j'aurais voulu vous voir dans ce moment difficile, ajouta sir William. Vous deviez être superbe... l'œil en feu.... le geste fier.... le front haut,

prôt à lo^il.... Pauvre jardinier!... vous l'avez fait voler par la fenéire ? »

M. Rémy Saponnière de Blévans porla un verre de vin de Champagne à la hauteur de ses lèvres el en dcgusla lentement la liqueur dorée.

' Pas tout à fait! reprii-il, la prudence nie conseillait la temporisation.

-~^ Quoi ! de tels conseils ont arrêté un homme tel que vous!

— On cognait à la porte et on frappait à la fenêtre! On faisait rage partout. Que diahle, un gentilhomme ne se commet pas contre des rustres! Je me coulai donc fers un cabinet de toilette, et, bravement, je pris la tuile. Le jardinier criait toujours; la soubrette, qui avait cueilli mes trois louis, criait plus fort; jamais concert plus formidable n'ébranla les échos d'une maison; mais quand la porte de la b^gerie s ouvrit, le loup avait disparu.

— Bravo! s'écria la Madone; je vois d'ici raailre loup se glissant sous la coudrette et riant, le sournois, aux dépens du berger; car,'enlin, notre loup n'est pas homme, non, n'est pas bête à renoncera la brebis. »

M. Saponnière toussa.

" Et puis? demanda sir William..,. Il y a bien certainement un dernier chapitre à ce roman?

— Ma foi, reprit M. Rémy Sa|)onnière do Tair d'un homme qui prend un grand parti, je serai

franc jusqu'au bout. J'aurais certainement poussé plus loin cette entreprise, interrompue au plus bel endroit par la sotte intervention d'un belitre, si toute revanche n'éfait devenue impossible.

— Impossible est donc un mot français pour vous? s'écria sir William. ' '

— Ah ! monsieur de Biévans, vous me faites de la peine, dit la Madone.

— C'est un dénoûment gâlé, » ajouta Auguste. Pernand n'avait plus la tête appuyée sur sa mqin.

Si quelqu'un des convives eût tourné les yeux vers lui, il eût été épouvanté de l'expression de son

visage.

* Eh ! messieurs , attendez ! poursuivit l'orateur en remplissant son verre d'une main, tremblante.

— Attendons ! reprit la Madone.

— Un Frontin qui portait ma livrée, s'élant rendu par mon ordre à Auteuil, peu de jours après mon ^iventure, trouva close la petite maison. Il interrogea un voisin, et apprit que l'héroïne avait déserté le champ de bataille.

— Elle était partie?

-— Non, elle était morte. »

Fernand se leva, il avait la pâleur du marbre. « Mon Dieu ! qu'est-ce donc ? >» s'écria la Madone qui l'observait à la dérobée depuis une minute. Mais, sans répondre, Fernand s'approcha de

M Saponnièrc, et posant lourdement la main sur l'épaule du narialeur :

« Je vous connais donc enfin? dit-il d'une voix creuse.

Quoi? qu'y a t il? que me voulez-vous? répondit M. Saponnière, qui fit un effort pour se tenir debout.

— On vous a dit la vérité, poursuivit Femand, cette personne que vous aviez insultée elle était morte; elle s'appelait Mme la comtesse de HaurSiCl je suis son fils. »

Les quelques mots de Fernand avaient fait passer le frisson de la terreur dans le cercle des convives; M. Saponnière trembla de tout son corps et. retomba sur le fauteuil.

Pareil à une statue, Fernand restait immobile devant lui. Du bout du doigt, il effleura le front de M. Saponnière. *

« Je crois, sir William, reprit-il, que vous demandiez un dénoûment à la comédie infâme doot ce misérable nous racontait tout à l'heure les lâchetés. Demain, je tuerai cet liomme.

— Fernand! » s'écria la Madone.

Sir William fronça légèrement le sourcil , et saisissant sa voisine par le bras avec un mélange de prière et d'autorité :

«c Laissez, dit-il, les hommes ont à causer. > Des gouttes de sueur perlaient sur le front de

M. Saponnière, Tous les yeux étaient sur lui. L'horrible terreur qui le tenait cloué sur son faufeuilcéda sous la révolte de Tamour-propre. Il parvint à se relever.

« Demain? dit-il en s'efforçanl de ricaner, monsieur a la prétention de me tuer demain?... Eh bien ! nous verrons demain. »

Et il fil un pas vers la porte pour sortir, mais Fernand lui barra le passage.

« Non pas, s*écria-t-il ; vous m'êtes apparu, vous pourriez disparaître!... Vous ne savez donc pas que mon père vous a cherché pendant trois ans? »

Il regarda la pendule, et se tournant vers sir William :

« Monsieur, reprit-il, il est trois heures.... à huit heures, il fera jour ; je vous confie cet homme,, que j'attendrai au bois de Boulogne, sur la route des fortifications, devant la mare d'Autcuil. Vous m'en n^pondez sur votre léle.... Quelles que soient les conditions qu'il propose pour le duel, je les accepte. »

Sir William s'inclina , et remplissant une coupe de vin de Champagne, il la présenta à M. Saponnîère.

« La coupe est remplie, il faut la boire, » dit-il.

M. Saponnière prit lu coupe machinalement; il regardait Fernand qui s'éloignait; ses dents claquaient. H voulut boire, le vin s'échappa de la coupe et se répandit sur son gilet.

136 LES MISKRES

« C'est impossible!... Vousallez me laisser partir! s'ccria-l-il, rendu tout à coup à sa làchelé première.

— Sans aucun doule, répondit l'Anglais, ma voiture est à la porte, vouspouvez y prendre place. Où vous irez, j'irai. Ne craignez pas* de fatiguer mes chevaux, ils sont excellents.... et à huit heures, eussent-ils fait dix lieues, nous arriverons à la marc d'Autcuil. Diable! mon cher monsieur, je r(^ponds de vous sur ma tête, et vous êtes un trop galant homme pour m'exposer à la perdre. »

M. Saponnière passa la main sur son front.

« Mais ce n'est pas sérieux ! reprit-il en s'cITorçant de rire, il y a si longtemps de cela!... J'étiis si. jeune!... J'ai peut-être exagéré.... Il y a une foule de détails dont je ne me rappelle plus. »

La terreur folle de cet homme inspirait un dégoût profond à la Madone.

« Eh ! dit-elle avec l'accent du mépris, quand on tue, on se bal! »

M. Saponnière vit que tout le monde le regardait. Un peu de sang lui revint au cœur.

« Bien, dit-il, nous nous battrons au pistolet. »

Cependant Fernand était retourné au chalet d'Auteuil.II voulait voir M. de Maurs et l'embrasser, sans lui rien dire de la scène qui venait d'avoir lieu; peut-être aussi éprouvait-il le besoin d'écrire à Léonic et à Marcelle. Le souvenir de l'une l'obsé-

D'.UN AULLIONNAIRE. 137.

dair, mais Timage tharmante de Mlle Ducoiidray passait devant ses yeux. II voyait son triste et doux sourire.

« J'aurais loiil donné pour qu'elle ffit heureuse ! » pensa- t-il.

Femand comprenait que le duel dont quelques heures le séparaient à peine serait falal pour l'un des deux adversaires. Il le voulait terrible^ implacable.

Son père dormait encore lorsqu'il arriva au chalet d'Aulcuil. Il entra dans sa chambre.

M. de Maurs sauta à bas de san lit.

« Qu'est-ce? » dit-il.

Fernand ne savait que répondre. Il commença l'entretien par des paroles en l'air. Il ne croyait pas qu'il fût encore de si bonne heure; il n'avait pas sommeil. *.

« Embrassez-moi, je me retire, dit-il.

— Ce n'est pas cela, répondit M. de Maurs, parle.... il y a quelque chose. »

I^ longue habitude qu'il avait de .tout dire à son père ne permît pas à Fernand de garder plus longtemps le sile.nce sur ce qui venait de se passer. Lentement et cédant malgré lui à l'ascendant de Taulorilé paternelle, il livra d'abord le secret de la provocation, puis enfin le nom du meurtrier. Au nom de M. Saponnière, M. de Maurs leva les mains au ciel.

« C'était lui! s'écria-t-il.... Ah! je pourrai donc venger Alice! »

Ce cri d'une douleur depuis vingt ans contenue fit tressaillir Fernand.

« Vous? dit-il.... Mais j*ai provoqué M. Saponnière.... je l'attends, il est à moi!

— M. Saponnière me trouvera devant lui.

— Mon père ! »

M. de Maurs s'empara de la main de Fernaod. L'expression d'une volonté absolue se lisait sur son visage.

« Jamais, tu le sais, reprit-il, je n'ai fait usage, dans toute sa rigueur, de l'autorité que me doniiece nom que tu viens de prononcer..*.. Mais, s'il en était besoin, je l'invoquerais aujourd'hui.... Je me battrai avec le misérable que tu as rencontré. Tu me remplaceras s'il vient à me tuer. »

* Fernand comprit que la résistance était impossible.

a Voici la première fois, dit-il, que je cède avec angoisse à l'appel de votre voix; cependant, puisque vous le voulez, j'obéirai. >

A huit heures, M. de Maurs et Fernand se rendirent ensemble à la mare d'Aifleuil; un jour livide filtrait entre les arbres dépouillés. On était au cœur de l'hiver. La neige durcie craquait sous les pieds; on n'entendait pas d'autre bruit que le froissement des branches que le vent du matin agitait. Quelque temps le père et le fils marchèrent en silence dans l'épaisseur du bois. Bientôt cependant un bruit

sourd de roues courant sur le verglas arriva jusqu'à eux. Une voilure s^arrôla nou loin de là, sur la roule, et trois hommes s'engagèrent dans un sentier.

« C'est lui, « dit M. de Maurs, dont le sang ne fit qu'un tour.

M. Saponnière était d'une pâleur mortelle. Un instant les yeux de M. de Maurs et les siens se rencontrèrent. Jamais ils ne s'étaient vus depuis le jour où tout à coup M. Saponnière avait paru dans la villa de Montmorency, entre le comte et Mlle Primond ; il voulut d'abord affecter une assurance qu'il n'avait pas; mais bienlôt ses paupières s'abaissèrent ^ un frisson glacial le parcourut tout entier et il s'éloigna de quelques pas.

Sir William s'gipprocha de Pernand.

« Eh! eh! dit-il en ricanant, les gens que vous donnez à garder à vos amis ne sont pas commodes. '. . j'ai eu grand'peine à ne pas perdre celui-ci de vue.... Le pauvre homme avait des velléités surprenantes de se promener au loin.... Je crois môme qu'un voyage dans les pays les plus sauvages ne lui aurait pas été désagréable. Le nom seul d'Auteuil lui donnait de petites attaques de nerfs fort divertissantes, et deux fois, saisi d'un besoin inexprimable de locomotion, il a failli sauter par la portière.

— Toutes les conditions de cotre rencontre sontelles réglées? » demanda Pernand.

Sir William devint grave. Il comprenait, à l'air de

Fernand, que ce n'était pas l'heure de plaisanler, mais depuis le cri poussé par la Madone, sir William le détestait presque.

« M. Saponnière a fait choix du pistolet, » dit-il.

Fernand fit un signe de tête approbatir.

« De plus, ajouta sir William, mon aimable convive a voulu que chacun des combattants eût deux coups à sa disposition.

— C'est bien, reprit Fernand.

— Une distance de quarante pas vous séparera; aussitôt que j'aurai frappé des mains, vous marc!l^ rez l'un sur l'autre, aussi longtemps et aussi rapidement que vous le voudrez; le signal du départ donné, le feu commencera à volonté. Si personne ne tombe après les quatre coups, on rechargera les armes ; acceptez-vous ces conditions ?

— Oui. »

Fernand fit un pas vers M. Saponnière.

« Monsieur, dit-il, les conditions de ce duel sont . telles que je n'en aurais pas choisi d'autres; un seul point cependant reste à régler entre nous ; mais celui-là, je le pense, vous importera peu. Votre ad- . versaire, ce n'est plus moi : mon père me remplace »•

M. Saponnière lit un pas en arrière. Il s'était trouvé une fois en présence de M. le comte de Maurs, et il s'en souvenait.

« Je ne connais pas M. le comte de Maurs, dil-il

I)récipilammcnl;seulvoqs in*avez provoqué, je n'ai . afftiire qu'à vous; je ne me ballrai qu'avec vous: » . Fcrnand rclourua auprès de M. deMaurs et lui fit part de la réponse de M. Saponnière.

« Je ne dis pas que cet homme qui est là, près de • sir William, ail raison, «ijouta-t-il, mais l'heure n'est pas propre aux explications.... Laissez-moi reprendre la |)lace que le hasard m'avait donnée, c'est le moyen lie plus simple d'éviter tout retard.

— Tu crois? » répondit M. de Maurs.

Il fit quelques pas du côté de M. Saponnière , et tirant sa montre :

« Monsieur, dil-il, vbus avez trois minutes pour vous décider; si vous hésitez encore, quand cette aiguille marquera huit heures et demie , aussi vrai que je m'appelle .Pierre de Maurs, je vous ferai sauter la cervelle. »

Sir William, qui était auprès de M. Saponnière, salua gravement.

<' J'ai l'honneur de connaître M. le comte de Maurs, dit-il, et je puis affirmer que jamais il n'a manqué à sa promesse. »

Cn tremblement nerveux agita le visage de M. Rémy Saponnière de Blévans.

«'Faites charger les armes, » dit-il tout à coup.

M. Saponnière, qui fidsait partie d'une société d'amateurs habitués à fréquenter les tirs, avait lui-même choisi les armes dont on devait 3e servir; il les

connaissait de longue date et passait pour un tireur de première force. Son adresse à briser des poupées pouvait tenir lieu de bravoure.

« Allons ! pensa-t-il, je tirerai avant même qu'il ait levé le bras.... Quand on fait mouche à tout coup, on est sûr de frapper un homme au cœur. »

Les préparatifs du combatne furent pas longs. Sir William chargea les quatre pistolets, tandis qu'un autre témoin mesurait les pas. On présenta les armes par la crosse aux deux adversaires, qui furent conduits aux extrémités de la distance parcourue parle témoin. M. de Maurs et M. Saponnière tenaient un pistolet de chaque main.

« Qu'avez-vous donc? demanda sir William à M. Saponnière, qu'il venait d'arrêter à sa place.

— Moi, rien.... c'est le froid.. ^ cette matinée esl glaciale! répondit l'ancien marchand.

— Il est certain qu'on a tort de ne pas orner le bois de Boulogne de quelques calorifères, » répliqua sir William.

M. Saponnière voulut sourire; il ne put pas. H avait (juclque chose de hagard dans les yeux, ^ paupières battaient convulsivement; la prunelle était horriblement dilatée, on y voyait comme des points rouges.

« Hum ! pensa sir William, si une balle ne le met pas hors d'affaire, voilà un pauvre homme qui sera bien malade. ^

Et faisant quelques pas pour s'éloigner de la ligne de lir :

« Pour qui pariez-vous ? » demanda-t-îl à l'un des léraoins avec l'aisance d'un homme qui se promène sur la pelouse d'un champ de course.

Femand avait suivi son père, qui l'embrassa.

« Si la Providence était pour cet homme, prends ma place et venge ta mère, » (Jit M. de Maurs, qui lui serra la main une dernière fois.

Les témoins venaient de s'écarter.

En ce moment, un coup de feu partit, et la balle enleva une mèche de cheveux sur le front de TVI. de Maurs.

Les témoins poussèrent un grand cri.

« Le misérable ! s'écria Fernand.

— C'est une étourderie,jc vous le jure, dit M. Saponnière; mon doigt a pressé la détente malgré moi.... »

Sir William rechargeait déjà le pistolet du marchand.

« Prenez garde, dit-il, je suis votre parrain; si vous commetliez de nouveau une pareille maladresse, je me verrais dans la cruelle nécessité de vous luer sur place.

— Vous aussi ! » murmura M. Saponnière, dont, les dents claquaient.

Il remonta le col de sa redingote noire étroitement boulonnée. On ne voyait plus un point blanc sur

toute sa personne. Il était blême, ses yeux semblaienl injeclés de sang.

c Êtes-vous prêts, messieurs? demanda sir William.

— Je le suis, » répondit M. de Maurs.

M. Sapounièrc fit un léger mouvement de lêlt- Déjà il avait levé un de ses pistolets à la hauteur du visage.

«"Allez, messieurs, » reprit sir William en frappant des mains.

M. Saponnière fit quelques pas en avant, cotnnic un homme poussé par un ressort; il abaissa le canon du pistolet qu'il tenait de la main droite, visa mic seconde et fit l'eu.

M. le comte de Maurs, qui n'avait pas quille sa place, resla immobile.

Un soupir de joie souleva la poitrine Je Fernand.

' Notre ami le comte de Saint-Germain a mal tiré, murmura sir William. C'est à peine si Thal*'^ de M. de Maurs est égratigné. »

Cependant, M. Rémy Saponnière venait de jelpr l)récipilammcnt le pistolet déchargé et s'était arin« du second ; il fit encore cinq ou six pas rapidciiienl, sans que M. de Maurs changeât de position ou fit «» geste ; ses deux bras immobiles pendaient lelong du corps.

« M^ de Maurs est superbe, reprit sir William tout bas, mais peut-être imprudent; il me scm-

bleque si je Tavais au bout de mon bras, impassible comme une cibic, il serait bienlôr.... »

Un nouveau coup de feu Tinterrompil. M. Saponnière Ycnailde tirer son second coup.

M. de Maurs n'avait pas bougé.

Femand joignit les mains et regarda le ciel avec l'expression d'une reconnaissance ineffable. A présent, il n'étoufTait plus.

Cette fois, M. de Maurs marcha à la rencontre de son adversaire.

M. Saponnière porta les deux mains à son front. Quelque chose d'effrayant passa sur son visage. Sa bouche grimaçait horrihlemenl, ses yeux rouges, fixés sur M. de Maurs qui s'approchait lenlemeni, sablaient vouloir sortir de leur orbite; sa penu avait des tons verdûlrcs.

Sir William lui-même devint sérieux; M. de Maurs avançait toujours; la distance qui le séparait de son adversaire diminuait insensiblement; un silence de plomb les enveloppait tous.

Quand il ne fut plus qu'à deux pas de son ennemi, M. de Maurs leva lentement le bras. •

•^ Souvenez -vous d'Alice! » dit-il.

Mais il n'eut pas le temps de tirer.

En ce moment, les genoux de M. Saponnière fléchirent , et il tomba comme une masse. Il avait la face bleue.

Le médecin amené par sir William accourut.

Tandis que M. de Maiirs abaissait son arme, il souleva le corps inerte de M. Saponnière, glissa la main sous sa redingote et chercha la place du cœur.

« Bal-il encore? » demanda sir William. • Sans répondre, le médecin tira une lancelle de ^on étui et piqua la veine de M. Saponnière; le sang ne vint pas. Il renouvela, sans plus de succès, Tépreuve sur l'autre bras.

« Cet homme est mort 1 dit-il, et il étendit M. Saponnière sur la neige.

— Justice est faite, » répondit M. de Maurs, qui tendit ses pistolets à sir William.

Page 1