DIPLOMATIE DE BOUDOIR
La Madone avait, ce jour-là, quitté de bonne' heure le pavillon de la rue Pigale. Depuis que sir William vivait dans son intimité, il avait perdu beaucoup de cet attrait qui pendant quelques jours l'avait distraite, sinon occupée. Fernand, au contraire, lui plaisait, et si le cœur de la Madone eût encore eu la faculté de battre, peut-être Taurait-elle aimé. Cette histoire de duel et cette provocation à laquelle elle venait d'assister, et qui suspendait une menace de mort sur la tête d*un beau jetinc homme à qui Tindiffércnce de son caractère faisait une originalité, lui communiquèrent une sorte d'impatience nerveuse qui l'empêcha de dormir. Elle s'enveloppa tout d'un coup d'un manteau et se fit conduire au hois de Boulogne.
Jamais la Madone n*avail vu la campagne à cette heure matinale, si ce n'est quelqueloîs en été, quand elle soupait à Madrid. La blancireur et le silence da bois lui donnèrent le frisson. Les rares piétons qu'elle rencontrait lui apparaissaient comme des ombres funèbres. Un certain trouble, qui n'était pas de l'émotion, mais qui en tenait lieu, s'empara d'elle. La M'adone pensait à Fernand. Jamais il n'avait eu sur les lèvres ces mots durs ou railleurs auxquels les hôtes des nuits d'orgie l'avaient trop souvent accoutumée ; après les soupers les plus terribles et les lansquenets les plus orageux, il savait encore être doux et poli.
• * «nn'ajamaisoublié,lui,«queje suis une femme! » murmura-t-elle.
Peut-être, à ce moment même, était-il couché, p&le et sanglant, sur la neige.
Les femmes ont toujours des nerfs, les ParisieDiies surtout; lors même que leur coeur est bronzé, ellc:^ conservent une sensibilité d'esprit qui peut tromper tout le monde en les trompant elles-mêmes. Elles arrivent au trouble, à l'émotion, à l'anxiété, émotion douteuse, anxiété factice certainement, mais qui peuvent duper un observateur inattentif; leurs yeux connaissent les larmes, et pendant queK^ucs jours ou quelques heures il en est qui , sous l'empire de ( irconstances exccplionnelies, inclinent à penser qu'elles aime^il.
. L'UX MILLIONNAIRE. l/p9
Ainsi iit la Madone.
Enfermée dans son coupé, et frissonnant malgré les fourrures qui renveloppaieut, elle penchait la . léte à la portière à toute minute; et interrogeait du regard la route froide et silencieuse qui court vers Auteuil. La voiture avançait lentement; celte solitude morne agissait sur les nerfe de la Madone. Un mot, un rien l'aurait fait'pleurer. Le cocher, mis au fait de tout ce qui se passait, se dressait sur son siège pour voir au loin. Comme elle prûtail l'oreille nu moindre son, la Madone entendit le bruit sourd d'une détonation qui roulait dans l'épaisseur du bois. Elle tressaillit.. Peu d'instants après, une seconde détonation suivie d'une troisième retentirent • dans l'éloignerhent.
La Madone se rejeta dans le fond du coupé, le visage entre les mains.
M Dieu! si on l'avait tué! ». dit-elle.
En ce moment elle aurait donné de bon cœur ses perles, ses diamants, Auguste et sir William luimême pour sentir Fernand à son côté.
« Mais courez vite! courez donc! » cria-t-elle au cocher tout à coup.
La voilure, lancée à fond de train, approchait de la mare d'Auleuil lorsqu'un groupe de cinq ou six personnes sortit du milieu des arbres. Le cocher relint les chevaux. La Madone reconnut Fernand et se jeta hors de la portière ea l'appelant. Fernand,
surpris, se dirigea de son côté suivi de sir William.
La Madone venait de sauter sur la route et marchait à grands pas dans la neige. Sous l'empire de cette excitation nerveuse, qui devait tomber peutêtre aussi vite qu'elle était née, la morne créature, tirée violemment de' son repos, courut vers Fernand et lui jeta les bras autour du cou.
« Enfin ! dit-elle, j'ai cru que j'en mourrais ! »
Le visage de sir William se contracta, et, mordant ses lèvres :
« Eli ! ma chère;, un faiseur de mélodrames ne parlerait pas mieux 1 » s'écria-t-il.^
La Madone, frappée de cet accent, regarda l'Anglais. Sir William était blanc comme la neige qu'il frappait du talon. Quelque chose dont elle avait eu le soupçon entra dans l'esprit de sa voisine et y resta.
<c Vous êtes vivant, et j'imagine que vous n'avez plus besoin de moi, reprit sir William, qui se tourna du côté de Fernand; donc permetlcz-nioi d'offrir mon bras à la Madone.
— Faites, » dit Feniand, qui rejoignit son père et s'éloigna.
La Madone, alors tout entière à une pensée nouvelle, ne fit rien pour retenir le vicomte.
On voyait derrière le groupe, composé de M. de Maurs et de ses témoins, le coupé de sir William, qui sortait lentement du rideau des arbres : il con-
tenait le corps de celui qui avait été M. Rémy Saponnière de Blévans.
« C'est une congestion cérébrale, un cas d'apoplexie foudroyante, disait le médecin qui marchait à côté de M. de Maurs ; une tension excessive de l'esprit, l'excitation des nerfs arrivée à son paroxysme d'intensité produisent quelquefois de ces effets. ... »
Ils passèrent et la Madone n'entendit plus rien.
Un instant après, blottie au fond de sa voilure et tout enveloppée de son épais manteau, elle retournait au pavillon de la rue Pigalc. Un singulier sourire relevait les coins de sa bouche. L'attendrissement avait disparu. D'autres idées l'occupaient. Sir William était à son côté. Il se taisait et mordillait ses moustaches. La Madone l'observait furtivement du coin de l'œil. Il lui semblait qu'elle avait devant elle un homme qu'elle n'avait jamais vu.
Quand elle fut dans son boudoir, douillettement couchée devant le feu, les pieds sur les chenets, elle tourna sa tête eu plein vers sir William.
« Ainsi, dit-elle tout à coup, vous êtes jaloux?
— Moi ! quelle idée ! s'écria sir William , qui tressaillit comme un duelliste atteint par un cou^ savant.
-i Eh ! c'est une idée que d'autres ont eue avant vous.... Je ne vous en remercie pas moins de m'a voir donné cette preuve de jeunesse. »
Sir William essaya de rire et voulut plaisanter.
mais le coup avait porté; il le fit gauchement et sans naturel.
« Vous jaloux ! reprit la Madone en l'interronipîint ; c*esl beaucoup d'honneur que vous mefaites.... Si j'avais encore vingt ans, quelle belle occasion de monlrer un peu de fatuité! Sir AVilliani, un homme invincible, vaincu ! ^
Sir William prit la main que la Madone laissait pendre le long de la causeuse, et, s'agenouillant près d'elle : .
' Eh bien ! dit-il , si par ha»ird j'étais jaloux, où serait le mal?
— Le mal ne serait pas. terrible, mais la maladresse le sérail, » répondit la Madone.
^ir William sauta sur ses pieds.
« Prenez garde, s'écria-t-il, je ne m'appelle pas Auguste ! et je ne suis jamais si bien par terre que je ne puisse me relever! »
lia Madone sentit qu'elle avait été trop loin dans son élan de franchise ; fermant donc à demi les yeux et souriant :
« Là, là ! dit-elle, ne nous fâchons pas !... on na pas tous les jours 'la bonne fortune que, tout à
l'hcuie, au bois de Boulogne, vous m'avez autorisée à deviner. Quelle voix pour un pauvre baiser!... quel accent ! quel regard !... J'avais bien le droit de me monlrer fièrè d'un tel succès et de vous taquiner un peu.... Voilà si longtemps que l'on n'a pu percer
D'UN MlLIJONNAlîlF. 153
celte cuirasse d'insensibililé contre laquelle je n'osais même plus me risquer.... Et c'est au moment où je désespérais de la victoire que vous capitulez!... Je sdis femme, et je me suisvenpée. Mais, rassurezvous, si vous m*aimez.... un peu.... je n*aime pas Fernand du tout. »
La Madone vit Têclair do joie qui brillait dans les yeux de sir William. Elle noua ses deux mains autour du cou de son interlocuteur.
« Voyons, repril-cllo, voulez-vous que je ne le reçoive plus, ce pauvre jeune homme? Dites un mot et celte porte lui sera fermée à tout jamais.
— Ali! vous me rendrez fou! » s'écria sir William, qui tomba à ses pieds.
Lorsque sir William, quiétait attendu chez Jacques Bernard, dut quitter la Madone elle s'appuya tendrement sur son bras et l'accompagna jusqu'à 1^ porte.
« Jamais je ne me suis sentie si heureuse, » ditelle en lui donnant son front à baiser.
Mais quand sir William fut dans la rue, la Madone se releva.
« L'armure est donc brhée ! dit-elle.... Et il croit que je l'aime! »
In sourire amer plissa ses lèvres.
« Autres hommes, mômes sottises! » reprit-eile.
Un sentiment de triomphe où. la joie et la rancune so mêlaient, enfla le cœur de la Madone. Si quelque temps elle s'était préoccupée de sir William, défendu
par son esprit et sou dédain, ce temps n*était plus. Il ne lui était resté de ce trouble passager qu'une sorle d'irritation contre l'homme qui l'avait si bien devinée. Elle était alors en face de lui dans un élat d'infériorité relative qui la froissait. Il lui fallait une . revanche et elle ne savait pas comment elle l'obtiendrait. Sir William, pris à ce piège où les plus habiles sont tombés, sir William amoureux, lui en fournissait l'occasion.
La Madone resta plusieurs minutes couchée dans son fauteuil, regardant la flamme du foyer. Des projets confus s'agitaient dans sa tête. Fallait-il, mattresse de ce cœur si.lopgtcmps indomptable, repousser d'un seul coup sir William et lui faire payer en une heure son insolence d'une année ? Fallail-il, an contraire, s'acharner après lui, l'enlacer, et pour le perdrfe se faire pareille à celte robe de Nessus dont rien ne pouvait éteindre les ardeurs et qui dévorait ceux qu'elle enveloppait de ses plis? Pour qu'il fût tout à elle, elle serait toute à lui, et, son œuvre achevée, elle ferait comme un enfant qui' rejette l'orange dont il vient d'exprimerle jus. -
« Et alors, pensait-elle, je le traiterai comme il m*a conseillé de traiter Auguste ! »
Ce souvenir et ce nom firent prendre un aulrc cours aux réflexions de la Madone.
A cette époque Augusie n'était plus cet homme qu'on avait vu insensible aux séductions les plu^
habiles. Comme une terre ingrate, patiemment amendée par un laboureur intelligent, se couvre d'épis, ainsi le fils du millionnaire perdait de sa sécheresse et de sa stérilité. La taôlique professée par sir William portait ses fruits ; l'avare était alors pareil à une mine abondante qui récompense le travail de l'ouvrier. Une ;ranité aveugle et sotte, exploitée sans relâche et' sans cesse excitée, le poussait à des folies qui l'eussent consterné lui-même s'il avait eu la faculté de réfléchir. Rien ne lui coûtait plus pour montrer qu'il était un parfait gentilhomme et un maître de la mode. D'habiles propos, des rélicences calculées, mille Insinuations adroitement ménagées, lui donnaient cette conviction qu'il était aimé pour lui-môme, et rien n'est plus, périlleux qu'une telle conviction quand on est millionnaire. Quel Crésus pensoà fermer sa bourse, quand les mains blanchesqui le caressent ne songent pas à y puiser ! Mais la sécheresse et Faridité contre lesquelles si longtemps la Madone avait combattu n'étaient pas la seule dette qu'il dût acquitter; l'offense n'était pas oubliée. Fallait-il s*arrêter quand la moitié de la route, et la plus difficile, était franchie ?
Un éclaft de rire argentin termina cette longue série de méditations.
« Allons ! dit la Madone, il ne serait pas juste de sacrifier Auguste au profit de sir William, pas plus que de conserver sir William au détriment d'Auguste ! »
156 LES MISKRE?
La Madone venait àc se rappeler à propos qu'on voîl (ous les jours deux chevaux bien sages, trollanl du même pas et marchant de front, attelés au limon de la même calèche.
La conscience bien rassurée, et tranquilfe comme une personne qui commence liomiôtement sa journée, la Madone tira le cordon duoe sonnette.
« Eh! Victoire, dit-elle à la'caméristc qui parut, vite' un jeu de cartes et viens ici ! »
Tandis que Jacques Bernard donnait toutes, les forces de son esprit et tout son temps au travail, Auguste était entré dans une voie où les ressources d'une industrie régulière ne suffisent plus. Appointements et parts dans les bénéfices, tout tombait dans le gouffre. L'ivresse l'avait saisi, et. tout saturé de flatteries, il ne reculait plus devant aucune sottise. Son écurie, montée sur un pied formidable, rivalisait d'éclat avec les plus célèbres et absorbait des sommes folles. Il n'osait pas tous les jours ix'courir à la caisse paternelle, et des emprunts, tj'op souvent répétés, pouvaient enfin tarir les bourscîî les plus complaisantes. Aux heures d'embarras, sir William était son confident naturel. L'Anglais, qui l'avait poussé dans cette route périlleuse, était U-op de ses ami» pour lili refuser un conseil.
« Vous êtes banquier, fils de banquier; vous connaissez pour l'avoir vu mille fois un grand niomiment orné de colonnes, qui ouvre son fféristyle par
le IraTcrs de la rue Vivienne, et vous ne jouez pas ! à quoi diable pensez- vous donc?
— Mais si je perds! dit Auguste.
— El votre crédit, qu'en faites- vous? On n'a pas toujours la mauvaise chance contre soi. Si deux ou trois liquidations maladroites vous embarrassent, la caisse des chemins dé fer napolitains, dont j*ai la clef, est à votre disposition.... vous me rembourserez sur vos bénéfices. »
La conclusion logique de cet entretien fut que la spéculation entra dans les habitudes journalières (l'Aufîusle. Sir William sj; chargea d'en ôlre le conseiller et le directeur. Il était certain celle fois de n'avoir rien à se reprocher si son ami ne se ruinait pas.
La recluse de la petite maison de Neuilly fut mise au courant de celle nouvelle manœuvre. Il ne lui fut pas difficile d'en comprendre le mécanisme.
« C'est M. Jacques Bernard qui a créé l'aflaire des chemins de fer napohtains, dit sir William; si les actionnaires réclament contre un déficit, je jette en avant Auguste. Gomme père et comme banquier, Jacques Bernard est responsable morafement. S*il ne faut qu'une signature pour l'engager plus avant je l'obtiendrai du fils.
— Sa maison est colossale, elle peut ré^jister au choc, dit Horlense-
^ Sa maison est comme un Jorl taureau que deux
bôles ftiuves déchirent; elle porte, cramponnées à SCS flancs, Taudace insensée de M. Golombev et la vanité folle d'Auguste. Au besoin, je lui porterai le dernier coup de dent. »
Mais ce que sir William se gardait bien de dire à sa mère, c'est que lui-môme, entraîné et comme ébloui par la passion funeste que lui inspirait la * Madone, puisait aux mêmes sources que sa victiffle et descendait rapidement la pente sur laquelle il précipitait Auguste. Un abîme était devant lui, il le voyait et il s'y jetait. Il avait le vertige, et le plus dangereux de tous, celui que Ton connaît et que l'on aime.
La famille de Jacques ne voyait rien et ne savait rien des prodigalités de sir William et des dissipations d'Auguste. Le pavillon de la Madone était le sépulcre muet où tout tombait. Pour la première fois de sa vie, Jacques oubliait cette méfiance inquiète qui est l'essence même de la banque, et Foubliait au profit de sir William. Point de soupçons d'aucune sorte, partant point de surveillance. Un entraînement, dont il ne cherchait pas à combattre rinOuence, le poussait vers cet audacieux jeune homme, si paradoxal quelquefois, si ferme et si hardi dans l'occasion. C'était le phénomène de l'aimant, qui attire le fer et le retient ; et combien de fois n'at-on pas vu les lois mystérieuses de ce miracle que les sciences physiques constatent sans Texpliqueri
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se reproduire avec la môme inlcnsilé dans l'ordre intellectuel? Jacques en subissait le charme.
A cette époque la Madone avait dans ses écuries les plus beaux chevaux et sur ses épaules les plus beaux diamants de Paris. Aux Champs-Elysées, Tes Anglais admiraient l'élégance de ses attelages ; dans les bals par souscription, à l'Opéra et aux Italiens, les étrangères demandaient le nom de cette personne qui répandait sur elle tout l'écrin d'une reine.
La Madone sortait de la foule de ses rivales avec éclat. Après un certain nombre d'années passées dans les brouillards et les incertitudes de la galan- .
tarie, elle brillait comme une étoile radieuse au plus haut du firmament parisien. On la citait pour son luxe effréné.
« Ah ! disait Pulchérîe, qui la. jalousait, elle peut offrir un cierge à la Fortune. Kn s'emparant d'Au- • guste, elle avait découvert la Californie ; voici maintenant qu'elle découvre l'Australie en s'emparant de sir William ! »
Quant aux étrangers, qui sont les plus crédules des hommes, ils ne croyaient pas connaître Paris, s*ils n'avaient traversé, au moins en visite, le pavillon de la rue Pigale.-
Un jour on apprit que la Madone faisait construire un hôtel aux Champs-Elysées.
« Ce sera un petit paradis entre cour et jardin, disait-elle d'un petit air nonchalant.
— Il aura bien deux élages? ajoula railleusenieiU Pulchérie.
— A qui donc, ma charmante, en con(ierez-vous les clefs? » lui demanda Au<çuste,qui n'avait eu garde de'ricn comprendre à Fobservalioii de ]?alchérîe.
Le regard de la Madonô glissa du côté de sir William.
' « Je verrai, dit-elle; saint Pierre sera nommé au
choix. «