‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 20 sur 29 · LES JEUX INNOCENTS · texte numérisé non relu

LES JEUX INNOCENTS

Les nouTelles que les indiscrétions du monde faisaient parvenir à Joséphine Bernard sur la conduite et les légèretés dé son fils ne lui inspiraient aucune inquiétude. Il lui semblait de bon goût qu*il fit couiir. Bien plus même, ce qui lui revenait de ses prouesses de tout genre la flattait dans la partie la plus apparente de sa vajjité. Elle estimait que le nom un peu bourgeois de Bernard en acquérait un lustre nouveau. Joséphine était allée un assez grand nombre de fois à Chantilly et à Satory. Elle s'informait alors de la qualité des personnes au milieu desquelles Auguste se pavanait. Ce Ti'étaient que marquis, barons et vicomtes. Que pouvait-elle demander de plus h l'alné de la famille? ne remplissait-il pas toutes les conditions d*une vie éiégaiile t

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S*il dépensait quelque argent, son père en avait assez gagné pour que le fils eût le droit d'en gaspiller iin peu. Gela se faisait d'ailleurs dans le beau monde. Elle le consultait donc sur le choix de ses équipages, sur la coupe et la couleur de sa lin*ée, et le maintenait bravement dans sa sottise. Si , par aventure, ou par des demi-confidences, elle apprenait qu'Auguste avait fait quelque grosse perle au jeu, c'était un accident auquel il fallait parer sans ' en rien*dire à Jacques Bernard, qui ne savait pas les choses du bel air. Pourvu que Joséphine eût un grand chasseur derrière son grand coupé, rien ne lui paraissait compromis, et le monde aurait pu 8'ablmer, sans qu'elle tournât la tète.

Léonie, de son c6té, estimait qu'aucune femme de Paris n'était plus heureuse que Mme Golombey;

elle donnait quatre bals par saison , recevait régulièrement une fois par semaine , le vendredi , ne poi:tait jamais un chapeau plus de huit jours, et savait, à n'en pas douter, que M. de Bréhal se mourait d'amour pour elle. Provisoirement, elle le laissait mourir, ce dont le député profitait pour Tacconipagner galamment au bois de Boulogne et & l'Opéra.

Dans ce tourbillon qui l'emportait avec la rapidité du vent, comment aurait-elle trouvé le loisir de s'occuper de son frère ? Il ne lui semblait pas qu'il lit autre chose que ce que tout le monde faisait.

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Quant à lui donner des conseils, elle ne s'en serait jamais avisée. A quoi bon ! M. son frère n'était-il pas majeur?

Seul, M. Gustave Golombey voyait plus clair dans la yie d'Auf^uste ; mais on n'avait pas d'indiscrétion à redouter de sa part : Pulchérie lui servait de b&illon.

Un jour qu'il avait été surpris par son beau-frère en flagrant délit de petit souper, H. Golombey se pencha à l'oreille d'Auguste^ tandis que la Madone échangeait une poignée de main avec Pulchérie.

c Cache ma rhubarbe, dit-il avec un gros rire, *je cacherai ton séné. >

Sir William, qu'on apercevait toujours sur les pas de la Madone, survint.

« Bon appétit, messieurs 1 > dit-il.

M. Golombey cambra sa taille, se regarda dans la glace, crut y voir la figure du fameux duc de Richelieu, et se frotta les mains joyeusement.

< Pardieu ! dit-il, mêlons les deux menus, et soupons gaienient! >

Cependant les deux femmes s'étalent assises à côté l'une de l'autre.

« Que fais-tu de ce financier gras? dit la Madone à Pulchérie.

— Je le dévalise un peu, par charité. »

La Madone salua des yeux sir William , qui Fui faisait un signe de la main.

c Et tol-mème, reprit Pulchérie» pourquoi marches-tu toujours entre ces deux amis, comme autrefois la chaste Suzanne entre le comte Almayiva et Figaro t

— J*égratigne Fun et j'écorche l'autre.

— Toute seule ?

— Je suis si bonne.

— Pauvre petite! »

M. Golombey soupa ce soir-là grassement et de

manière à prouver aux. plus incrédules qu*il avai Testomac aussi large qu'un coffre-fort. MalheuFeosement, le spéculateur qui tranchait de l'homme à bonnes fortunes avait trop compté sur la discrétion du monde et la complicité du hasard. Ne savait-il pas que les imprudences^ si téméraires qu'elles soient, disparaissent dans le tourbillon de Paris? Le calcul était juste, et l'on n'aurait presque jamais rien à redouter des caprices du sort si l'on n'avait quelquefois des amis.

L'amitié, ainsi qu'on la pratique sur le boulevard, est l'épée de Damofclès des Parisiens; il n'est (ia$: de tour que cette épée ne joue à ses viclimes ; la trahison est le moindre de ses méfaitc, et , comme autrefois les flibustiers naviguant sous le drapeau rouge, quand elle laisse la vie sauve à ceux qu'elle dépouille, on lui doit des remercîments.

Rassuré par le mystère et l'impunité de ses premiers désordres, M. Golombey ne prenait pas grande

précaalion pour cacher les visites quotidiennes qu'il Taisait à sa petite maison de la rue Gbàptal. Les réu* nions d'actionnaires et les conseils d'adminisirattoii loi donnaient toute liberté de s'absenter le soir. II s'ébattait donc plantureusement dans la débauche et y trouvait un sel que» célibataire, il n'y avait jamais goûté. M. de Bréhal ne tarda pas à pénétrer le secret de cette vie à deux faces. M. Colombey lui offrait ainsi une trop bonne occasion de pratiquer une brèche au cœur de Léonie, pour que le député hésitAt à en profiter.

Un soir que M. Colombey avait quitté sa femme après dîner 9 pour se rendre, assurait-il, à un rcndezrvous d'affaires, M. de Bréhal parut céder à un mouvement spontané d'indignation et de chagrin.

« Pauvre amie ! » dit-il en se penchant sur la main de Léonie qu*il baisa langoureusement.

La chose faite, il se mordit les lèvres comme un' novice auquel une étourderic vient d'échapper. , Léonie voulut avoir r-cxplication de ce mouvement. H. de Bréhal se garda bien de parler tout de suite et s'esquiva.

Mais la flèche était lancée. Léonie sentait toujours sur sa main l'impression de ce baiser plaintif que H. de Bréhal y avait déposé; les deux mots qu'il avait alors murmurés ne lui sortaient pas non plus des oreilles. Que s'élait-il donc passé dans sa vie

qu'elle ignor&t î n'était-elle pas toujours la femme qu'on enviait entre toutes? La pensée que son mari était ruiné lui traversa Tesprit sans y rester.

Le mystère dont M. de Bréhal s'entourait, et qu'il savait rendre visible» irritait sa curiosité de plus en plus. Léonie le pressait de question'è qu'il éludait. Quand le député la vit au point où il voulait l'amenef) il fit comme un diplomate aux abois et négocia.

< Il s'agit de moi, parlez, dit-elle tout à coup en l'interrompant dans ses préliminaires.

— Ce n'est rien, répondit M. de Brébal avec un embarras feint.

— Quand il n'y a rien , c'est qu'il y a quelque chose» répliqua Léonie. Expliquez-vous. >

M. de Bréhal se défendit de son mieux ; Léonie insista.

< Mais c'est une trahison que vous me demandez! s'écria-t-il enfin.

— Eh bien! pourquoi pas? » reprit-elle. L'argument était de ceux auxquels on ne répond

qu'en obéissant.

^ Vous souvient-il, poursuivit M. de Bréhal, de ce qui arriva à Mme de Montespan lorsque Louis XIY rencontra Mme de Maintenon ?

•- Un peu.

— Or, j'ai peur que M. Colombey, votre mari, ne soit Louis XIV, et que vous ne soyez, vous, comme la fameuse et belle favorite..,, la première.

— N'est-ce que cela? répondit Léonie cq affectant rindiiîérence la plus aimable.

— Rien de plus, rien de moins.

— Et c'est là celte terrible révélalion que vous n'osiez pas me faire ?

— Et quel crrme plus grand aurais-je eu à vous apprendre?»

Ce madrigal ne déplut pas à Léonie. Elle sourit :

< Eh bien! rassurez-vous, reprit-elle, et pour pousser'jusqu'au bout cette métaphore historique, votre pauvre anrie ne fera pas pour Louis XIV ce qu'a fait Mlle de La Vallière. »

Cependant Léonie ne dormit pas beaucoup cette nuit et entendit rentrer la voiture de M. Colombey. Elle sauta de son lit 'et regarda la pen*dule.

< Trois heures! dit-elle; eh! H. Colombey fait l'école buissonnière. »

Léonie le /]uestionna le lendemain sur l'emploi de sa soirée ; il répondit qu'il avait eu à rédiger un rapport pour la prochaine assemblée des actionnaires des chemins de fer napolitains.

< Je croyais que ce soin rentrait dans les attributions de sir William? > répliqua Léonie.

M. Colombey, qui ne la croyait pas si au courant des choses, se mordit les lèvres.

« C'est qu'il était indisposé, reprit-il ; on doit bien s'aider-entre amis.

— Vous méritez le prix Mon Lyon , » réponâil Léonie.

Cette pensée qae M. Golombey avait une maîtresse ne la quittait pas.

< Qui l'aurait cru ! disait-elle quelquefois, il est si gras ! »

Elle voulut voir face à face cette inconnue que M. de Bréhal appelait Mme de Maintenou.

« Pauvre femme ! ce n*est pas que je lui en veuille! peut-être même suis-je disposée à la plaindre, dilclle à son confident, mais si M. Golombey est libre de me tromper, il me déplaît qu'il se moque de moi..:.

— C'est un scandale 1 » répondit M. de Bréhal gravement.

Trois jours après, M. de Bréhal, qui dînait chez Léonie avec Auguste, regarda la pendule du coin de l'œil.

c Neuf heures 1 Eh ! eh ! dit-ii tout Ms & Léonie, je sais un financier qu'on pourrait surprendre jdans une petite loge du Palais-Royal , comme un renard dans son terrier. »

. Léonie sauta sur le cordon d'une sonnette. Une minute après, elle avait noué les brides de son cjiapeau et mis un chàle sur ses épaules.

c Tu ne vas donc plus aux Italiens? dit Auguste qui se retourna.

— Non.

■^ Tu sais cependant qu'on donne la Sonnmbula, avec une chanteuse inédite que tu tenais fort à en* tendre.

— Je n'y tiens plus.

— Il n'y a pas que la Madone qui ait des caprices, k murnoura tout bas M. de Bréhal.

Auguste jeta le cigare qu'il avait allumé et suivit * innocemment sa sœur.

Ils étaient tous trois depuis un quart d'heure dans leur baignoire, lorsque M. de Bréhal se pencha à Foreille de sa voisine. *

«.Faut-il commettre le crime jusqu'au bout»? dit-il tout bas.

— Sans hésiter.

— Alors, regardez dans cette loge d'avant-scène, adroite, au rez-de-chaussée. Voyez-vous le profiF d'une femme en chapeau blanc?

— Oui. •

— Eh bien ! Louis XIV est derrière le chapeau. «

Léonie prit sa lorgnette et en braqua les deux verres sur l'avant-scène.

« Ah! murmura M. de Bréhal, M. Golombey est le premier homme que j'aie vu marcher sur les brisées d'Adam ; il troque son paradis contre un désert, et cela pour une pomme maquillée! »

Un sourire de Léonie récompensa ce nouveau madrigal.

« Maquillée ou non, la pomme n'est pas trop mal, » dit-elle de Tair d*un amateur qui examine un portrait.

Puis reprenant sa lorgnette et d'un son de voix qui ne trahissait aucune émotion :

« Comment la nommez- vous? reprit-elle.*

— C'est le fruit défendu, je ne m*y connais par, répondit M. de Brélial.

— Hypocrite r » murmura Léonie.

Mais à Tair de son visage, M. de Bréhal corapril qu'elle ne trouvait pas la réponse malséante.

« Eh ! vile, dii-elle tout à coup en se levant, partons ! La favorite sort de sa loge.

— La toUe ne tombe pas encore , attendez Tcntr'acle ! s'écria Auguste.

— Encore un caprice.... toujours comme la Madone! » murmura M. de Bréhal à demi-voix.

Mme Colombey était déjà dans le couloir. Au bout de quelques pas, Léonie, qui donnait le bnis à M. de Bréhal, flanqué d'Auguste, rencontra faco à face la dame au chapeau blanc, que M. Colombi'y accompagnait d'un air vainqueur. A la vue de sa femme, le financier, qui faisait la roue, devint pourpre. Léonie sourit et le salua des yeux. Le saisissement avait rendu Auguste muet.

' Pulchérie, qui avait tout compris d'un coup d'œil» porta un mouchoir à, ses lèvres pour étouffer un éclat de rire et passa. M. Colombey marchait comme

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s'il ayail eu des milliers d*épines dans ses bottes. Il trébuchait à chaque pas.

c Eh bien , quoi ! dit Pulchérie en voyant que M. Colombey ne se remettait pas, Mme Golombcy est une femme, j'imagine, et il* y a des bijoutiers sous les galeries du Palais-Royal!... Tout s'arrange, que diable ! »

Quand on examine attentivement ce qui se passe dans le monde, on est épouvanté de l'effroyable quantité de comédies que les hommes, aussi bien que les femmes, jouent non-seulement vis-à-vis les uns des autres, mais encore vis-à-vis d'eux-mêmes. Ces pauvres créatures humaines, à qui le droit chemin semble impossible, acceptent avec un consciencieux empressement toutes les occasions de remplir un rôle non moins embarrassant qu'inutile. On ne veut pas être soi ; on se drape dans un costume d'emprunt, on farde son langage , on travestit ses sentiments, son caractère, ses idées, et toute cette peine on la prend pour le mince plaisir de parader dans la vie comme sur un théâtre. Léonie, qui était de tous points une nature faussée, et qui n'avait ni dans la parole, ni dans les habitudes, ni dans les 'sentiments, rien de simple et rien de vrai, obéit, à son insu peut-être , mai? complaisamment , à cette loi bizarre. Elle n'avait pas une existence assez modeste, assez bourgeoise pour s'affliger sérieusement; et rien dans ce qu'elle venait d'apprendre

n'était de nature à blesser son cœur. Quelles pr£-

tentions avait-elle jamais eues à Famour de M. Golombey ? Était-elle de ces personnes modestes qui cherchent dans le mariage des conditions de sympathie et de mutuelle tendresse ? C*cût été lui faire injure de le supposer. La vérité voulait donc qu'elle no s^émût pas des incartades de son mari et conti* nuât à vivre comme elle avait toujours vécu; mais elle voyait Texistence et le monde au travers d'un prisme menteur, et Theure lui parut opportune pour se composer une attitude où le bon goût d'une grande dame se ftt voir.

En conséquence, un domestique- reçut ordre de prévenir M. Colombey, aussitôt qu'il rentrerait, que sa femme l'attendait chez elle.

M. Colombey se glissait furtivement vers sa chambre, lorsque le domestique, qui. le guettait au passage, s'acquitta de sa commission.

c Mais il est près de minuit? dit le banquier co tirant sa montre.

— Madame attend , ajouta le laquais froidement.

— J'y cours, » répondit Gustave un peu étourdi. Et il traversa deux ou trois salons, fort en peine

de ce qu'il allait répondre#

Il trouva Mme Colombey assise au coin du feu, un livre & la main, dans la plus élégante toilette de nuit.

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« Faites servir le thé, p dit-elle à une femme de chambre qui venait d'annoncer M. Cobmbey.

M. Colombey heurta deux ou trois meubles en entrant, toussa, posa et reprit son chapeau, badina avec la pomme de sa canne et s'assit gauchement sur le bord d*un fauteuil. II regarda sa femme, et benoîtement ébaucha un sourire qui finit par une grimace.

« Elle n'a peut-être rien deviné, >• pcnsa-t-il.

Léonie avait la grâce et le maintien d'une femme (In monde qui reçoit un ami.

« Prendrez-vous une tasse de thé? dft-clle à M. CôIombey .

— Volontiers, » répondit Gustave.

Il aurait accepté une tasse de plomb fondu si sa compagne la lui avait offerte.

Léonie but à petits coups deux ou trois gorgées de thé et mordit délicatement une tartine beurrée.

• A propos, dit-elle, j'ai à vous féliciter, vous avez tout à fait le goût bon. Cette personne avec laquelle vous étiez au théâtre du Palais-Royal, ce soir, est charmante. »

La main de M. Colombey trembla et quelques gouttes de thé se répandirent sur sa chemise.

< En désirez-vous une seconde tasse.? poursuivi! Wonie.

-^ Non, merci.... je n'ai plus faim.... » répondil Gustave.

Des fourmillements agitaient ses jambes qu*il croisait et décroisait incessamment.

<r. Elle a quelque chose de gai et de vif dans la physionomie qui plaît tout d'abord, reprit Léonie; aussitôt qu'elle ouvre la bouche on dirait que c'est pour chanter. Elle doit avoir de l'esprit. , — Oui.... C'est-à-dire, non.... »

M. Colombey passa un mouchoir sur son front et se tut.

Si un spéculateur pouvait se trouver mal, M. Colombey se serait évanoui.

< Est-ce une personne que vous connaissez depuis longtemps? ajouta Léonie; appartient-elle au théâtre? ou est-elle de ces bonnes âmes qui ont des liens de parenté avec la cigale' de la fable?

— Vous vous trompez! s'écria Gustave, qui venait de prendre la résolution hardie d'improviser un conte, c'est une personne que je rencontre quelquefois.... une personne que je connais un peu....

— Un peu, beaucoup, passionnément, » murmura sa femme, qui souriait.

L'imagination de M. Colombey n'avait jamais été bien brillante. L'interruption de Léonie lui brisa les ailes au moment où elle prenait lourdement son vol. Il soupira et» s'arrêta.

•« Ah I mon ami , reprit Léonie en joignant les mains d'un air de compassion , vous me faites vraiment de la peine ! Pourquoi vous embrouiller dans

les mensonges? N*ai-je donc plus .votre confiance? Certainement je ne vous aurais pas mis au régime des confidences avant la lettre.... Mais à présent que îe sais tout!... Voyons, faut-it vous encourager? Quoi de plus naturel que ce qui vous arrive? Vous Mes jeune, vous avez traversé les coulisses, vous avez de la fortune.... vous ne pouvez donc pas vivre en petit rentier. Tout le monde sait d'ailleurs que vous protégez les arts^ et la personne avec laquelle je vous ai vu doit leâ cultiver.... elle a dans les yeux un je ne sais quoi qui l'indique.... Comment appelez-voiis cette aimable protégée ?

— Pulchérie, répondit étourdiment M. Colombey.

— Pulchérie? un joli nom.... mais un nom qu'on ne porte plus. »

Gustave était atterré ; Lépnie jouait avec les glands d'une cordelière nouée autour de sa taille. souple. Elle paraissait réfléchir.

« Il faudra lui dire, continua-t-elle, de ne plus mettre autant de poudre de riz.... cela la fait remarquer.... à moins, cependant, que cela ne rentre dans la profession et ne serve d'enseigne.... Je ne iu*y connais pas. >

M. Colombey ne savait que répondre. Ravie de l*efret qu'elle produisait sur son auditeur, Léonie itait contente d'elle-même. Au moins ne l'accuseïiiit-on pas d'avoir pHs les choses en personne senfinienlale. Une dç ces marquises poudrées qu'elle

avait vues dans certains vaudevilles, n'aurait pas mieu}f fait. Elle venait de se prouver à elle-même, comme s'il en était besoin, qu'elle était une femme selon la mode, et qu'elle faisait galamment fi du ménage. Léonie, tout à fait charmée de l'esprit qu'elle montrait, s'écoulait parler elle-même, comme on écoute une actrice ; elle plaisanta et trouvât des mois pour peindre la nouvelle situation que les roueries de son mari lui faisaient. Le spéculateur, à bout de ressources, la suivit dans la voie où elle marchait, et badina lourdement sur ses traces.

« Tenez, dit-il tout à coup, vous êtes adorable, et jamais personne — personne, entendez- vous — n'aura les beaux yeux que voilà ! »

Il passa un bras autour de la taille de Léonie et l'embrassa sur le cou.

Elle se dégagea tranquillement de son étreinte et le menaçant du doigt sans se fâcher :

c Ah ! mon ami, dit-elle, ne faisons pas de peine à Mlle Pulchérie !»

Elle prit un flambeau, le présenta à M. Colombey, ([u'elle conduisit vers la porte, et, le saluant :

c Bonne nuit^ reprit-elle ; il ne faut jamais plus tromper personne à présent. »

La comédie était jouée, et si M. Colombey rentra

dans son appartement tout ahuri, Léonie se coucha avec le sentiment qu'elle avait bien rempli son rôle. Ce premier succès la ravissait, et, la tête doucement

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posée sur l'oreiller, elle répétait encore à demi-voix les mots charmants qu'elle avait aiguisés pour accabler son pauvre mari. C'était certainement une satisfaction pour l'esprit ; mais si le cœur n'avait rien à voir dans l'afEiire, l'amour- propre murmurait. Certes^ Léonic ne demandait pas à M. Colombey les hommages d'une adoration perpétuelle, cependant elle n'avait jamais pensé non plus qu'elle pût être trompée par l'homme qu'elle avait choisi. C'était un crime de lèse-beauté ; et le code des femmes, on le saity ne laisse jamais impunie aucune faute.

Il 7 avait donc de ce côté-là une chose qui criait veugeance.

Mme Colombey s'endormit en pensant à M^. de Bréhal.

Gustave ne remarqua, ni le lendemain ni les jours suivants, aucun changement dans la conduite de sa femme. Elle était avec lui sur le pied d'une amitié paisible où l'on découvrait à peine une nuance d'i-. ronie. Un sourire léger, quelques mois dont seul il avait la clef lui faisaient sentir l'épigramme. Ainsi, par exemple, Léonie lui demandait d'un ton cÂliri comment il avait passé la nuit; s'il n'avait point eu de rapport à rédiger pour une assemblée d'actionnaires; s'il n'était pas fatigué par une trop longue suite de réunions; si la gérance qu'il avait acceptée lui était agréable et productive. Le pauvre homme balbutiait. Ley représailles n'allaient jamais plus

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loin. La question faite, Léonie lissait ses bandeaux avant de sortir, ou prenait un livre et ne pensait plus à son mari.

M. de Bréhal avait une conscience plus nette des changements que la découverte provoquée par sa diplomatie avait amenés dans ses rapports avec Léonie. Avec lui pas plus qu*avec M. CoIombey,elle n'obéissait paisiblement à sa nature, mais pour ce cas particulier elle s'était imposé un langage différent : celui de la mélancolie et de la résignation. Elle avait remarqué que les attitudes penchées et la tristesse du sourire donnaient un caractère original, en quelque sorte inédit, à sa beauté; ce fut donc un nouveau rôlequ'elle étudia, le rôle de la femme incomprise et délaissée, le rôle de la femme dont le cœur est blessé*, qui souffre et gémit. La pauvre créature^ toute pétrie de sentiments de convention où la sincérité n'avait jamais fait pénétrer sa lumière^ ne savait rien faire simplement, même le mal. IL de Bréhal, qui s'aperçut de ce manège, s'en inquiélait peu ; il aurait suivi Léonie sur un sentier plus extra* vagant encore, si ce sentier avait pu abréger la distance qui le séparait du but auquel il tendait.

Entre ces deux natures composées, c'était un as** saut de mensonges qui ne les trompaient ni l'un ni l'autre, mais où ils trouvaient également leur plaisir : c'était comme une passe d'armes.

M. de Bréhal était entré délicatement dans lécha"

grin que Léonie feigntiil de ressentir. En consrqoence, M. Colombey lui faisait horreur, M. Colombey lui semblait le plus coupable des hommes.

« Êlre à vous et ne pas s'enivrer de Tair que vouîj respirez! » disait-il avec l'accent du désespoir et do l'indignation.

Après cebeau mouvement d'éloquence passionnée, il baisait silencieusement la main de Léonie, qui la lui laissait négligemment.

Quelquefois, le soir, quand ils étaient seuls, Léonie levait les yeux et regardait la pendule.

< Voyez^ il est minuit.... Gustave ne rentre pas, el voilà deux ans à peine que je suis mariée ! » disail-elle.

H. de Bréhal avait toujours une improvisaliod toute prête pour répondre à ce" cri du cœur.

Léonie souriait doucement.

« Ne me dites pas que vous m'aimez, reprenaitcllc; je ne croyais pas beaucoup à ces beaux sentiments autrefois.... les (leurs de la poésie ne crois* sent pas dans le jardin d'un millionnaire!... mais enfin j'espérais tout au moins que je serais chez mon mari comme une amie, et non pas comme nne étrangère qu'on loge fastueusement et qu'on oublie. »

Datis ces belles occasions, M. de Bréhal se rapprochait de Léonie comme un chat d'une tasse de lait qu'il cofivoite.dcs yeux et veut effleurer de se»

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moustaches. Que de c&Iineries alors ! que de paroles emmiellées ! comme il savait faire vibrer les cordes de la colère, de Tattendrissement, de Tadoration! comme il s'abaissait aux pieds de Tidole abandonnée 1 qu'il maudissait le prêtre infidèle qui ne brûlait plus d'encens devant Fautel! qu'il le plaignait surtout!* Quelqu'un peut-être aurait un jour l'art de verser le baume sur la plaie dont souffrait le cœur de Léonie. Mais quel était l'homme heureuxi qui la fortune réservait ce bonheur? Léonie qui ne pleurait pas, risquait ses deux oreilles et trouvait que personne ne marchait d'un pas plus souple et plus^ caressant sur le terrain glissant de la consolation.

Dans ce vide profond et sans bornes où s'agite une femme qui n'a que des millions pour remplir sa vie et dont le cœur est inhabile à battre, celle comédie distrayait Mme Colombe;. Elle en mollipliait à loisir les scènes, et si elle n'en ignorait pas le dénoûment inévitable, elle eh prolongeait les situations comme un fin gourmet savoure à petites bouchées les ortolans offerts à sa convoitise. M. de Bréhal n'était plus à l'&ge où l'on perd le sommeil au feu de la galanterie. Il suivait donc, et sans trouble aucun, toutes les chances de sa campagne amoureuse k l'Opéra, au bal, aux Italiens, à la promenade. C'était un coin des mœurs de Florence transporté à Paris, et qui ne lui déplaisait pas.*

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M. le marquis de Montallais, qui ronconlrait assez souvent M. de Brélial, le raillait sur cette con* stance.

« On vous appellera bientôt Philémon et Baucis, lui dit un jour le gentiltidmme d*un ton de voix où perçait Fironie.

— Jusqu'au jour où on nous appellera Jupiter et Léda, » répondit M. de BréhaK

Unsoir que personne ne les avait intei^ompu^ dans leur tète-à-tète, M. de Bréhal s'agenouilla ajuprèsde Léônie» qui rêvait la tète appuyée sur sa main.

« Ah! s'écria-t-il, que n'ai-je eu le droit de veil- 1er sur vous, de ferrôer cette porte et de dire à la face du monde: Elle est à moil [iéonie est ma fenmie ! alors, vous ne pleureriez plus ! alors peutêtre vous m'aimeriez !

— Non, je ne pleurerais plus, répondit téonîc ; mais si je m'étais appelée Mme de Bréhal, me seraisje jamais consolée de votre abandon? >

Qui n'a pas entendu cette phrase magnifique où Meyerbeer a mis toutes les flammes de la passion, ce cri de Raoul aux pieds de Yalentine ! M. de Bréhal ne chanta pas le fameux : Oui^ tu Vas dit!... II le traduisit en prose, et Léonie l'écouta.

Ce soir-là, M. de Bréhal descendit la rue Blanche û'un pas élastique.

« Encore trois soirées semblables, et nous lirons ensemble le dernier chapitre du roman, » dit^il.

A quelque temps de là, M. Golombey rcmarqna i]i\e Léonie ne le raillait plus.

ff Ma femme est un ange ! > dit-il.

Et il poussa la témérité jusqu'à lui baiser la main.

-M. Golombey était donc le plus heureux des spéculateurs, lorsqu'un soir Fernand se présenta à rhôtel de la rue Blanche. On lui répondit que Mme Colombey n'était pas chez elle. Le coupé de M. de Bréhal était à la porte. Fernand, qui le connaissait bien, tira d'un portefeuille une carte de visite, écrivit sous son nom les trois lettres traditionnelles P. P. G., et la remit au concierge.

Le lendemain, Léonie rencontra Fernand à l'hôtel de la rue Taitbout.

« Vous partez donc? dit-elle.

— Moi? mais pas du tout, répondit Fernand.

— Et votre ciirtc, qu'on m'a remise hier soir? » Fernand offrit son bras à Mme Golombey, qui

l'accepta.

< Vous est-il arrivé quelqucCuis de passer devant un jardin dont les magnlGques ombrages vous invitent à la promenade? dit-il ; les eaux jaillissent dans des bassins de marbre, le vent caresse les fleurs des parterres, de mystérieuses avenues se prolongent au loin ; tout est parfum, harmonie, fraîcheur et lumière dans ce beau séjour ; mais un écriteau est à la porte, et sur cet écriteau noir, en gros carac-

tères blancs 9 on lit ces vilains mots : On rVmtre pas!

— Eh bien ! quel rappoct y a-t-il entre cet écriteau et votre caile ?

— Un très-grand. Il m'a semblé longtemps, bien longtemps, que votre hôtel était comme un palais enchanté où dormait la plus séduisante des fées; je m'aventurais parfois à lui rendre visite; malheureusement un coupé était à la porte du palais l'autre soir. Il remplaçait l'écriteaû que vous savez, et lui aussi disait : On n'entre pas. »

Malgré son habitude du monde et son audace, Mme Golombey rougit.

< Et voilà pourquoi, ajouta Fernand, vous avez reçu ma carte; ce nlest pas un départ, c'est un adieu.

— Alors je vous dis au revoir, » répondit Léonic, qiii ne voulut pas avoir le dernier mot de cette convcrsajion, et qui se dirigea veis une galerie, à l'entrée de laquelle on voyait M. dcBréhal.

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