‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 21 sur 29 · IX PREMIER COUP DE TONNERRE · texte numérisé non relu

IX PREMIER COUP DE TONNERRE

Cependant une lettre de Gh&teau -Thierry, qui annonçait que Mme Antoine Bernard était alitée, força Jacques à s'éloigner inopinément de la rue Taitbout. La maladie paraissait avoir un caractère grave. Mme Bernard manifestait le désir de voir son fils. Jacques ne calcula rien et partit sur-le-champ. Il avait encore cela de bon que sa mère passait avant tout. Il laissa la direction de sa maison de banque à Auguste et à M. Golombey. MaissiTun était perdu dans les écuries et les paris, Tautre spéculait. Les sottises et le jeu se partageaient leur double vie. Sir William, mordu par une passion furieuse, était plus souvent chez la Madone que dans les bureaux des chemins de fer napolitains. La dissipation, Ic^

désordre et la ruine entraient donc par une triple brèche dans l'édifice du millionnaire.

Jacques trouva Mme Antoine Bernard plus malade encore qù*il ne le craignait ; il dut proloDger son séjour à Château-Thierry. Une correspondance suivie le tenait au courant de ce qui se passait à Paris; mais Auguste ne lui disait pas tout, et M. Golombey non plus. En apparence, tout était pour le mieux ; cependant le gouffre se creusait, et sir Wlliam n'épargnait rien pour en augmenter la profondeur. Il n*élait plus alors besoin des suggestions de sa mère; sa passion forcenée surfîsait; il haïssait moins Auguste et Jacques qu*il n'aimait la Madone, si on peut donner le nom d'amour à ce sentiment âpre, violent, furieux, insatiable, qui connaît et méprise l'objet de sa rage et en subit l'empire. Quand il touchait la main de la Madone, le cohlact de cette peau satinée allumait un feu dévorant dans ses veines ; on aurait dit que de cet épiderme velouté se dégageait un fluide qui, par mille fibres,sc répandait dans son cœur et son cerveau. Sir William ne s'appartenait plus. Il se débattait contre une influence magnétique et s'y soumettait. La Madone l'aurait fait passer à travers le feu. Un flot d'or coulait dans le pavillon de la rue Pigale.

Cependant, Jacques put enfin quitter Château* Thierry. Aussi longtemps que dura la crise où sa mère avait failli succomber, le banquier s'était effacé

devant le fils. Il parcourait d*un coup d*œiï presque indifférent les lettres que la vieille Gerlrude lui re« mettait chaque, matin, et oubliait cette bataille des millions à laquelle il avait consacré sa vie. Mais, à peine de retour à Paris, il voulut se rendre compte de la situation générale des afliiires. Le sentiment d'une vague inquiétude le poursuivait. Il rassembla donc M. Colombey, Auguste, M. de Bréhal et'sir William.

La chose capitale qui ressortit de cette conversalion fut que sa maison de banque avait dans ses caisses la presque totalité des actions des chemins de fer napolitains. Auguste avait cru bien faire en les rachetant toutes pour les faire monter; il avait gagné un million à ce jeu, et, la première heure, d'engouement passée, le public qui avait souscrit les actions les lui avait.rendues. Jacques possédait en portefeuille moins de billets de banque que des valeurs d'une défaite incertaine. Il pensa que si une crise politique survenait, il était perdu. Jamais, depuis dix années, un si grand péril ne l'avait menacé.

« II faut tout vendre ! » s*écria-t-il.

Auguste, épouvanté des regards que son père lui jetait, avoua que personne ne demandait plus les actions qu'il offrait à tout le monde; puis se rassu* ranl et prenant les airs convaincus d'un sot :

« C'est un moment à passer, dit-il; achetons

le peu qui reste de ces aclions sur la place, et dans 9ix mois la hausse se jettera sur nos petits napolitains.

— La question est de savoir si nous avons les reins assez forts pour porter un chemin de fer tout eutier pendant six mois, » répondit Jacques.

Il fit porter sur-le-champ les livres delà maison dans son cabinet et déclara qu'il passerait la nuit à les examiner.

En sortaTit de la rue Taitbout, M. deBréhal, qui avait su tirer à temps de la fournaise la plus grosse part de ce qu'il avait gagné , alluma un cigare.

< C'est un homme à la mer, » dit-il philosophiquement.

A six heures du matin, Jacques n'avait pas encore quitté son cabinet ; Clovîs dormait à la porte. Un désordre effrayant régnait dans les affaires de la maison ; les livres faisaient foi d'un esprit d'incurie poussé aux plus extrêmes limites; des crédits imprudents et considérables avaient été ouverts, les opérations les plus dangereuses tentées. On ne voyait nulle part la trace de la prévoyance, mais partout celle d'engagements onéreux. En feuilletant les actes et les traités, Jacques remarqua que presque tous portaient la signature de son Gis. M. Colombey s'était donc abstenu? et pourquoi? Ëtait-ce négligence ou complicité silencieuse? Pouiquoi un homme qui avait le coup d'œil aussi sûr

n'avait-il pas regardé au fond des choses? C'éla'U h n'y rien comprendre. M. de Bréhal, de son côte*, n'était plus engagé dans la maison que pour une faible somme. Celait plus que la prudence.

« Il a senti que l'édifice craquait, » murmura Jacques.

Le banquier se leva; la lampe s'éteignait; il fit quelques pas de long en large, s'approcha de la fenêtre qui ouvrait sur le jardin et appuya soa front brûlant contre la vitre.

« Ea réunissant toutes mes ressources, je puis encore faire face à l'orage, dit-il, mais le succès dépend d'un grain de sable ! »

Il se souvint du jour où M. de Maurs était entré dans son cabinet, et de cette promenade où il avait fait allusion à la légende grecque du banquet de Polycrate, tyran de Samos.

« On Ile sait rien encore, murmura-1-il, et je suis Jacques Bernard ! » .

Il se redressa avec orgueil et se dirigea vers ses bureaux. Clovis entra en se frottant les yeux. * « M. Sébastien Brunel est là qui demande à parler à monsieur, » dit-il.

Jacques tira sa montre. ' '

« II n'est pas Imit heures, et M. Sébastien Brunel est déjà là! reprit-il.

— Et même M. l'agent de change me semble fort pressé, poursuivit Clovis.

— Eh^bien ! faites enirer. »

L*agent de change donna une poignée de main au banquier et se tint debout devant la chemioée sans parler.

« Y a-t-il quelque chose au Moniteur^ ce malin? demanda Jacques, qui ne comprenait rien à ce silence.

— Non, répondit M. Brunel.

— Ah ! alors pourquoi cetle visilc matinale?

— Vous ne le savez pas?

-r Non.

— Votre fils ne vous a donc rien dit ?

— Rien.

— Ma foi, tant pis ; il m'avait demandé trois jours, je les lui ai donnés; il s'eet tu, je parlerai. »

M. Sébastien Brunel lira à lui un fauteuil et s*assi(. tt Serait-ce le grain de sable? pensa Jacques.

— Ma charge est solide, reprît M. Sébastien Branel ; mais enfin un million ne. sort pas d'une caisse sans y faire un trou.

— C'est y rai.

— Or, ce million, votre fils Auguste me le doit.

— Auguste? s'écria Jacques, qui sauta sur ses pieds.

— Oui. »

Jacques Bernard s'appuya contre la cheminée; il venait de pâlir.

«Ah! !e grain de sable! le grain de sable! » murmura-l-il.

M. Sébastien Hrunel, qui l'avait observé, se leva.

« Mais rassurez- vous ;' il ne s'agit que d'un million ! reprit-il.

— J'entends bien.... un million!... Mais enfin, comment l'a-t-il perdu, ce million? où? quand? Pourquoi vous le doit-il ? »

L'agent de change prit dans sa poche un portefeuille, et en tira huit ou dix feuilles de papier qu'il présenta au banquier.

« Voilà le bilan des différentes opérations que j'ai exécutées pour le (fompte et d'après les ordres de votre fils, les bordereaux mensuels y sont joints. Je dois reconnaître qu'il a presque constamment perdu* La chance n'était pas pour lui. Dans les commencements, j'ai cm qu'il opérait pour la maison. Quand il s'est agi de payer, il m'a demandé du temps : je me suis souvenu de ce que je vous devais, et je lui ai accordé tout ce qu'il désirait. Auguste a continué. Je ne puis cependant pas éternellement mé laisser tondre la laine sur le dos, sous prétexte qu'autre* fois vous avez pensé que j'étais bon à quelque chose; la ruine serait au bout. Quand j'ai vu un chiffre assez rondelet s'aligner, j'ai résolu de m'adresser à vous. J'ai prévenu votre fils régulièrement et me voilà. »

Tandis que M. Sébastien Brunel parlait, Jacques

Bernard examinait les bordereaux qu*il avail sous les yeux. Jamais opérations de bourse n'avaient été 'plus mal conçues et plus- déplorablement conduites. Aucun sens, aucun. flair des affaires. Un écolier livré à ses seules inspirations aurait spéculé avec plus de circonspection. En toutes circonstances Auguste avail fait le pire. Les meilleures valeurs étaient celles qu'il vendait de préférence, les plus détestables celles qu*il achetait.

« Ce n'est pas même de raveuglemenl, c'est delà stupidité I murmura Jacques.

— Les chiffres vous paraissent-Us exacts? dcinan*da M. Sébastien Brunel sans s'arrêter à cette observation.

— Très-exacts.

— Nous disons donc, pour le total, on2e cent raille francs et une fraction. Quand voulez-vous que je les envoie toucher à votre caisse? »

Jacques regardait toujours les .bordereaux et dc répondait pas.

« Il y a des circonstances où une leçon vient à propos ; peut-être avçz-vous le droit d'en infliger li^e à Auguste.

— Une leçon î répéta Jacques qui réfléchissait toujours.

— Vous plalt-il, par exemple, que je fasse assigner monsieur votre fils au tribunal de commerce? reprit l\igent de change.

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— Non pas! s'écria Jacques vivement.

• — Alors, indiquez-moi votre heure.

— Préseijtcz-vous demain à la caisse.... les ordres seront donnés. Aujourd'hui, Je veux causer avec Auguste.

— Oh ! si vous voulez deux ou trois jours.... je suis roud en afîaircs.

— C'est inutile.... vingt -quatre heures suffiront.

^ A demain donc. »

M. Sébastien Brunel serra ses papiers, tendit la n:ain à Jacques et sortit. '

« Hum ! dit Fagent de change quand il fut dans la cour, Jacques demande un délai pour payer..,, c'est singulier. Par hasard, serait-il embarrassé?,.. »

Il réfléchit un instant, puis se frottant les mains:

« Ma foi, dit-il, je lui ai offert trois jours.... j'ai donc fait mon devoir.... et on ne m'accusera pas d'être un ingrat.... Maintenant, s'il hésite, je lancerai rnssiçnation. »

Et M. Sébastien Brunel , pareil à l'homme juste, sauta dans son coupé.

Jacques vepait de faire prier Auguste de descendre dans son cabinet. Un moment après Auguste parut en habit de cheval, une légère caime à la main.

«Est-ce pressé? dit-il d'un ton dégagé; si vous avez le temps d'attendre, laissez-moi courir à Ma-

drid.... j'ai à vider un pari. Ce soir nous causerons.

— Clovis, dit Jacques, fermez la porte , el si Ton me demande, répondez que je n'y suis pour personne.

« J'ai vu Sébastien Brunel, » reprit Jacques brusquement.

Auguste pâlit.

« Ali! dit-il d'une voix étranglée, il vous a parlé!

— Les bordereaux spnt là. Oh ! c'est un homme qui a de l'ordre! Il m'a tout laissé ; il m'a même offert deux ou trois jours pour payer.... sa reconnaissance a bonne mémoire. iMais plus j'examine les pièces qui sont là sous mes yeux, moins j'y comprends quelque chose. »

Auguste prit machinalement les bordereaux de M. Sébastien Brunel et les parcourut du regard sans répondre.

« Tu étais donc frappé de folie quand tu as perda ce million? poursuivit Jacques.

— J'ai agi d'après les conseils de sir William, répondit Auguste en balbutiant.

— Sir William?... Un esprit si clair?... Ah! c'est impossiblcj »

Il y eut un silence. Auguste battait ses bottes avec le bout de sa canne. Jacques écrivait des chiffres sur un morceau de papier. Vnc idée lui traversa subilemcnt resprit.

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« Est-ce tout? » reprit-il.

Auguste se troubla.

« Voyons, parle ! s'écria Jacques.

— Eh bien ! non, répondit Auguste, je dois encore différentes petites sommes pour lesquelles j'ai obtenu du temps; les unes proviennent de paris perdus.... ce sont des dettes de courses ou de jeu.... les autres ont pour cause première des opérations de bourse.

— Er^ore ! »

Auguste baissa la télé.

< Résumons-nous, poursuivit Jacques à qui l'attitude de son fils faisait pitié, à quel chiffre se monte le total de ces petites dettes ?

— C'est quelque chose comme cinq cent mille francs à peu près. »

La poitrine de Jacques se gonfla ; mais» sans se fâcher :

« Laisse là Madrid, dit-il, et prépare-moi une note exacte de ce déplorable bilan.... Je veux l'avoir dans une heure.... va. »

Auguste s'échappa comme un écolier.

« Allons ! pensa-t-il , mon père ne s'est pas mis en colère, et ma position sera liquidée.... C'est tout bénéfice! »

Jacques voyait un coin du gouffre ouvert sous ses pieds. Il voulut en sonder la profondeur et ne plus rien kiisser dans l'ombre. Un mot prononcé par Au-

guste olait resté dans un coin de sa mémoire. Il prit une plume et écrivit rapidement un billet à sir William pour le prier de se rendre chez lui au plus tôt. Sir William parut au bout d'une heure et fui mis au courant de ce qui venait de se passer.

a Mon fils vous accuse, dit Jacques en finissant; il prétend que les conseils auxquels il a cédé viennent de vous.

— Je r.en remercie, répondit sir William ; je ne nie pas que je ne lui aie donné des conseils, mais, en«t're nous, Auguste n'entend pas toujo\irs exactement ce qu'on lui dit, et ce qu'il ne comprend pas il l'exécute mal.

— Comment avez-vous pu lui permettre de jouer?

— Auguste est majeur, et je n'étais pas commis à sa garde. »

Cette réponse et Tàpreté de la voix de sir William frappèrent Jacques d'une surprise douloureuse.

« Ah ! pensa le banquier, les grains de sable s'accumulent! »

Parmi les choses qui l'inquiétaient le plus figurait un crédit important ouvert à une personne qu'il ne connaissait pas. Le nom de M. le baron Dufiaut se retrouvait fréquemment dans les livres de la maison. Le trouble dans lequel la visite de M, Sébastien Brunel avait jeté Jacques était la seule cause du silence qu'il venait de garder à ce sujet avec Auguste. Il interrogea sir William.

< Le baron DutTaut, dites«^Y0Us7jcle connais, répliqua sir William ; je crois bien que c*cst moi qui l'ai présenté à votre fils, mais en le présentant je n*ai pas dit à Auguste que ce fût un nabab.

— Pensez-vous du moins qu'il y ait avec ce baron des risques à courir ? »

Sir William avança les lèvres d'un air railleur. « On en court avec tout le monde ! reprit-il.

— Je m'en aperçois, » répondit Jacques.

Il releva la lôle, et avec une dignité froide :

« En ma qualité de président du conseil d'administration des chemins de fer napolitains, reprit-il^ je vous prierai de me rendre compte de votre direction. Veuillez tenir prêts tous les papiers qui la concernent. Dans huit jours j'assemblerai le conseil. »

Sir William salua et sorlit la tête haute.

Jamais Jacques n'avait vu sur ce visage l'exprès- . sion de tant* de passions faroucheâ. Il entrevit la vérité comme dans un éclair.

«Ah! Judas! » murmura-t-il à voix basse.

L'argent c'était quelque chose, mais si les appuis sur lesquels il comptait le plus lui manquaient, Jacques était peut-être perdu.

On sait avec quelle rapidité funeste les mauvaises nouvelles se répandent. On dirait que des milliers d'agents invisibles, armés des ailes de l'oiseau, les sèment dans l'air; le télégraphe n*a pas parlé, aucune lettre n'est arrivée ; on n'a vu passer

aucun courrier, et déjà une rumeur sourde circule dans la foule ; la vérité qu'on ignore est presque aussitôt une vérité qu'on aftirme. Rien n'avait encore menacé l'existence de la maison de Jacques Bernard, et cependant mille bruits couraient dans la ville ; on n'en savait ni la nature ni Torigine, on ne précisait rien, et chacun redoutait une catastrophe.

Un danger, que la longue expérience de Jacques Bernard lui avait bientôt fait prévoir, ne tarda pas à se manifester. Les personnes un peu craintives qui avaient des fonds dans la maison de la rue Tailbout, et qui jusqu'alors remerciaient l'heureux banquier d'avoir bien voulu les accepter, se présentèrent, les unes après les autres, à la caisse pour en exiger le remboursement. Rien n'est plus contagieux que l'exemple. Ce que ceux-là faisaient par timidité, ceux-ci le firent par imitation. La précaution parut bonne à tout le monde. Si on s'était trompé en accueillant favorablement les rumeurs que cent bouches colportaient de la Banque à la Bourse, on en serait quitte pour rapporter l'argent; mille prétextes en expliqueraient le retrait; si au contraire on avait obéi aux conseils d'une sage prévoyance, on n'aurait rien perdu et on se passerait bien d'explication.

Jacques fit d'abord face à tout avec les ressources considérables dont il disposait ; ces ressources épuisées, et ne voulant pas jeter sur la place la masse

des actions des chemins de fer napolitains pour ne pas en déprécier la valeur, il fit rentrer toutes les sommes qui lui étaient dues dans sa clientèle. Il espérait à la longue rassurer les esprits et ramener * l'argent avec la confiance. Il n'en fut rien Les mêmes bruits propagés avec une activité nouvelle circulaient partout. C'était à croire que des lèvres intéressées en fatiguaient les oreilles du public.

Il était impossible qu'il n'en revint pas quelque chose à celles de M. de Maurs. Un malin, le comte entra chez Jacques, et lui parla de ces bruits fâcheux.

« Tu es le premier, lu es le seul à qui je ferai un pareil aveu, répondit Jacques. Ces appréhensions, qui sont dans l'esprit de tous, je les partage.

— ^Toiî lu es donc véritablement menacé? s'écria Pierre.

— Oui, plus que cela même.

■— Compromis peut-être ?

— Non, pas encore, mais demain, qui sait? »

M. de Maurs rapprocha son fauteuil de celui de - Jacques.

< Si deux ou trois cent mille francs peuvent te tirer d'embarras, dispose de moi, reprit-il.

— Merci, répondit Jacques ; voici la première bonne parole que j'entends depuis quinze jours.... je n'accepterai ton offre que si elle peut me sauver sans te compromettre, sinon, non. Pourquoi jeter cet argent dans le gouffre I »

Jacques tisonna le feu. Clovis vint le prévenir que deux personnes qui avaient des comptes, courants dans sa maison demandaient à être remboursées sur-le-champ, bien qu'elles n'eussent pas donné avis de leur intention quinze jours à l'avance, comme l'importance de la somme réclamée et les usages le voulaient.

« Ces personnes parlent haut, continua Clovis. Oji les entend de la cour.... voici leurs noms. »

Jacques jeta les yeux sur les cartes que lui présentait le fidèle Clovis.

< Il n'y a pas un mois que ces bons messieurs me suppliaient de prendre leur fortune entière et de les intéresser dans tout ce que j'entreprenais, dilil ; j'ai même eu roccasion de sauver l'un d'eux.

— Faut-il que je les jette à la porte ?... ce ne sera pas long! s'écria Clovis, qui déjà retroussait les manches de son habit.

— Pailes-les taire d'abord et dites au caissier de payer, » répondit Jacques.

Il se tourna vers M. de Maurs, qui n'avait pas perdu un seul mot de cette courte conversation. . « Il ne faut pas me le dissimuler, reprit le banquier, c'est ma campagne de 1814 qui commence. Arcis-sur-Aube et Montrairail ne me sauveront pas!

— Oh! tu as des amis.

— Oui, comme l'empereur avait des maréchaux!... La con (lance n'y est plus. »

Jacques resta deux minutes absorbé dans ses réflexions.

M II faudrait un miracle pour me sauver! rejprit-il, et le temps des miracles est passé. J*ai grand*^)cur que cette déplorable campagne ne finisse aux portes de ma caisse, comnîe l'autre a fini aux portes de Paris.

— Mais c'est impossible! Tu étais, il y a six mois, Tomme un vaisseau chargé d'or naviguant sur une mer tranquille!

— C'est vrai, mais la bourrasque est venue. »

M. de Maurs, hors de lui, se promenait à grands pas dans le cabinet. Jacques compulsait (les papiers. De petites et sourdes exclamations lui échappaient de temps à autre.

« Tiens, poursuivît-il en souriant, l'explication de ce mystère est facile. J'ai fait comme un homme qui, un temps, s'est tenu au plus haut d'une pyramide; la foule applaudit cl croit qu'il y restera toujours. Un mntin, l.i tùte m'a tourné ; je puis ajouter que c'était à peu près inévitable. »

M. dh Maurs- parut «l'énéchir un instant; puis, rcgurdant Jacques :

« Pour suivre ta première comparaison jusqu'au bout, dit-il, et en supposant que ce soit vraiment celte redoutable campagne de 1814 qpi commence, es-tu sûr de les lieutenants ?

— Non. Il en est un surtout dont la défection nVépouvanto. .. le plus intelligent de tous

— Sir William?

— J'ai passé la nuit à prendre des notes sur les papiers quMl in*a remis et qu'il m*a fait attendre. Il y a plus que du désordre et de la négligence dans cette masse énorme de documents embrouillés à plaisir.

— Que. veux-tu dire? ^

— Des traces de malversation sont visibles partout. En qualité de directeur de la compagnie des cher mins de fer napolitains, il a signé des traités dont Textravagance saute aux yeux. La stupidité lapins ridicule n'irait pas jusque-là. De pareils traités ruinent d'avance les actionnaires. Dieu sait à quel prix les constructeurs ont acheté sa signature !

— Ces traités sont nuls de plein droit, s'écria Pierre.... Dénonce-les aux tribunaux. Sir William n'est pas inviolable !

— J'y songe bien.... Mais avant d'intenter celte action contre le directeur d'une compagnie que j'ai fondée, je veux que tous les éléments du procès soient entre mes mains.... La question est de savoir si je durerai jusque-là. •

— Vois-tu toujours sir William ?

— Toujours, mais plus rarement. Il parle et agit comme un homme dont la pensée est ailleurs. Intelligent et plein d'habileté, il m'a porté lui-même des lettres qui le compromettent effroyablement, si elles ne le perdent pas. C'est inconcevable. Ce que je sais le mieux, c'est qu'il me hait.

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— Lui! et pourquoi?

— Peut-être parce que je lui ai ouvert mon cœur et ma maisoui II est des natures perverses sur lesquelles la confiance et Tamitié produisent Tefl^t du vent sur le feu. Cela les attise et les irrite. »

Au moment où la terrible tempête que Jacques prévoyait allait éclater, Joséphine ne savait rien encore et ne se doutait de rien. Par un sentiment de délicatesse autant que de discrétion, son mari lui cachait, avec des précautions infinies, les angoisses dans lesquelles sa vie nouvelle s*écouIait. Le temps n*était plus où une compagnie, et , pour nous servir de l'expression vraie, une associée, partageait ses espérances et ses labeurs, et lui blTrait le secours d'un bon conseil, l'appui d'un bon exemple, la consolation d'une bonne parole. Une personne qui ne lui aurait tenu par aucun lien n'eût pas été plus étrangère dans la maison. Jamais Joséphine ne recherchait une heure d'épanchemenl ; elle ne faisait plus voir même cette curiosité de la mère de famille qui se réjouit d'apprendre que l'avenir de ses enfants est chaque jour mieux consolidé. II ne lui semblait pas que le fleuve d'or qui traversait l'hôtel pûtêtre jamais tari.

Aux heures des repas, Jacques composait son visage. Gomme un fort b&cheron laisse au cœur de la forêt les lourdes pièces de bois qu'il vient d'abattre, ainsi Jacques laissait dans son cabinet, témoin de

tant de luttes, le fardeau des soucis et des inquiétudes. Il écoulait les conversations frivoles qui bourdonnaient incessamment à son oreille et y répondait, s'associant en apparence aux mille préoccupations creuses qui tourmentaient Tesprit oisif de Joséphine, parures nouvelles, présentations d'apparat, visites et réceptions, concerts soporifiques, bals et dîners, s' enchaînant les uns l^s autres. Il n'était avec lui-même que la nuit.

Auguste s'était bien gardé de rien dire à sa mère des entretiens qu'il avait eus. avec Jacques. Son esprit n'était pas assez large pour saisir Tensemble des choses et lui faire comprendre la gravite de la situation. Il se noyait dans le détail et, où son père prévoyait une catastrophe contre laquelle il s'efforçait de réagir, Auguste n'apercevait que des accidents passagers.

Quant à M. Colombey, il avait l'instinct trop fin pour ne pas flairer un danger; mais le soin des spéculations dans lesquelles il était plonge incessamment, comme un chercheur de perles dans les abîmes de l'océan, ne lui permettait pas d'en étudier retendue et l'imminence. On était dans un moment de crise politique, et il n'était pas homme à manier deux gouvernails à la fois.

Il y avait des jours, cependant, où, malgré lui, il s*inquiétait des rumeurs confuses qui circulaient partout; alors il interrogeait Léonie.

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« Auguste ne vous a rien dil? demandaii-il.

— Rien, » répondait Léonie d'un air indifférent

Une dépêche télégraphique arrivait, et M. Golonibey courait à la Bourse.

Scule^ Marcelle, qui surprenait quelquefois Jacques dans son eahinet, découvrait les nuages qui s'amoncelaient sur son front. Elle n'osait pas le questionner, et l'embrassait silencieusement. Jacques rencontrait ses yeux et y lisait cent choses où la tendresse et l'anxiété se mêlaient. Alors il la retenait un instant auprès de lui, il pensait à Fernand, et lui rendant son baiser :

« Ah ! murmurait-il, que de trésors il ne "voit pas ! >

Marcelle le comprenait à demi-mot et rougissait.

Une nuit qu elle était restée plus longtemps que d'habitude dans le jardin où elle aimait à se réfugier souvent, Marcelle aperçut de la lumière dans le cabinet de Jacques. Elle y entra résolument. Jacques écrivait. Elle fut frappée de la pâleur de son visage et de la fiévreuse rapidité avec laquelle sa plume volait sur le papier. Parfois il s'arrêtait, passait la main sur son front, soupirait et poursuivait la tâche commencée.... Éclairée en plein i)ar une lampe, sa figure détendue laissait voir la marque de soucis dévorants. <

« Ah! dit Marcelle attendrie, vous travaillez plus que le dernier de vos commis! >

Jacques posa sa plume et attira sa ehèrc protégée sur ses genoux.

t C'est que je suis plus riche, » réponditHl.

Enhardie par cet accueil, Marcelle posa ses deux petites mains sur les épaules de Jacques.

c L'ôtcs-vous autant qu'on le croit? » repritelle.

La réserve et la dissimulation du banquier furent vaincues.

<c Ah! s*écria-l-il, je ne te souhaite pas de Têtre au même prix ! un pauvre manœuvre qui vit du pain gagné à la sueur de son front est plus heureux que'moi!... plus tranquille surtout ! »

Marcelle le pressa contre son cœur.

« Ah! pauvre cher parrain, reprit-elle, que vous devez souffrir! »

Et ses yeux se remplirent de larmes.

Jacques eut un de ces mouvements spontanés qui rachètent les longues heures d'un silence obstiné.

Il se leva, et jetant les bras au ciel :

« Souffrir ! s'écria-t-il. Ah ! le mot ne dit pas la moitié de ce que j'éprouve; ma vie est un enfer! Je ne vois autour de moi que visageà qui m'espionnent, que regards qui m'éludient pour surprendre un tressaillement de mes nerfs, un tremblement de mes lèvres, un témoignage, un indice enfin dont tous ceux qui me détestent, mes amis surtout,

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puissent s'armer contre moil Ils m'enveloppent, comme un cercle de curieux avides se presse autour de la charrette qui porte un condamné. Ah! si je venais à succomber dans cette lutte, quelle explosion de rires sauvages, quel triomphe, quelles clameurs de contentement ! Une meute lancée à la poursuite du cerf dont les flancs battent ne hurlerait pas mieux. Combien de parasites qui viennent ici pour entendre sonner l'heure! Je ne suis pas la dupe des poignées de main qu'on m'apporte ; l'envie et la haine suintent par tous les pores de quiconque franchit celle porte! Que de venin dans toutes ces paroles emmiellées! Ceux-ci m'offrent des conseils insolents, ceux-là m'accablent de leur pitié victorieuse. Et il faut que je marche le front haut! Ah ! j'ai voulu être millionnaire, je le suis! »

Marcelle essaya de répondre, elle ne le put pas et se jeta dans les bras de Jacques.

Il la retint quelques instants sur sa poitrine haletante.

« Toi seule es bonne! reprit-il en lui caressant les cheveux ; à quoi cela te servira-t-il ?

— Si je peux vous épargner une heure de tristesse, repril-elle doucement, ma vie n'aura pas été inutile. »

Jacques prit la tôle de Marcelle entre ses deux mains, la regarda et rcinbnissa sur le front.

« Non, dit-il, jamais Léonie, qu'on dit si belle,

n'aura ces yeux, ce sourire, ce visage ! Toi seule as la vraie beauté. »

Il se dégagea lentement de son étreiqte et marcha dans le cabinet d'un pas hàtir. Marcelle pleurait en silence.

« Devant loi je n'ai pas d'orgueil, reprit Jacques.... à quoi bon ici le masque ct4cs oripeaux?... Va, lu l'as deviné, je cours vers la ruine..., Couiinenl est-elle venue? Ce serait Irop long à le raconter.... elle est.... ou du moins elle approche! Une lueur d'espoir me reste encore, mais si Jaible, que j'y pense à peine.... Cependant j'irai jusqu'au bout. Une citadelle qu'on attaque doit tenir aussi longtemps qu'elle a une muraille encore solide, un boulet à jeter à l'ennemi, un bataillon à . mettre en ligne.... Donc, pas un mot. Ce que tu as vu, ouhlie-le, ce que tu as entendu, n'y pense plus. Tu sauras bien toujours comment la bataille tinira ! »

Il sourit tristement, et passant son bras sous celui de Marcelle.

« Va! continua-t-il,leplus malheureux ce ne sera pas moi, la plus malheureuse ce ne sera pas loi! Nous avons tous les deux quelque chose là et là. >

Et du doigt il toucha la poitrine et le front de sa filleule.

« A présent, reprit-il, à l'œuvre et tais-loi.— Chacun de nous a son Qirdeau ! »

D'UN MII.LIONNAIRE. 209

Marcelle ne parla plus de cette soirée h Jacques ; rien non plus ne fut changé dans son attitude. Telle elle était avant de lui avoir arraché le terrible secret de ses angoisses, telle elle fut après. Une pression de main, un regard. plus chaud, un baiser, une façon particulière de s*appuyer sur son bras, et c'était tout.

Pernand n'avait pas été plus aveugle que Marcelle. L'amitié qu'il portait à Jacques lui permit de s'ouvrir de ses appréhensions à la jeune fille. Elle ne lui cacha pas qu'elle les partageait. Une question se posait sur les lèvres de Fernand, il n'osait pas l'exprimer. Que ferait Marcelle si Jacques Bernard perdait sa fortune? Il consultait son cœur et le sen- Uiii encore tressaillir au souvenir d'un autre nom. Cependant il voyait plus souvent Marcelle et lui parlait un langage plus tendre.

« Écoutez, lui dit-il un Jour, je ne sais pas ce qui arrivera, mais, quoi qu'il arrive, promettez-moi de penser à la maison d'Auteuil. Un père vous y attend, un frère vous y appelle. »

Le cœur de Marcelle se gonfla.

« Ah! dit-elle, on y serait bien heureux ! »

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