COMÉDIE ET TRAGÉDIE
Un matin, le bruit se répandit que le caissier de Jacques h^ivait pas acquitté à présentation deux lettres de change, échues )a veille. Le caissier n'avait pas d'ordres, disait-il ; il priait le garçon de recettes de repasser à midi. En un instant la ville entière fut informée de cet événement.
Un grand nombre de personnes se réunirent dans une pièce qui touchait au cabinet de Jacques, fermé depuis une heure. On voyait parmi, elles M. Sébastien Bamcl, M. de Brèhal, M. Colombey, Léonie, Auguste, M. Fourneiron et quelques autres qui étaient dans son intimité la plus étroilc. Tous les visages exprimaient bien plusla colère que le chagrin. Tout le monde pariait à la fois. C'était un concert de récriminations et de reproches.
212 LES MiSKRES
« Je le lui avais toujours dit! s*écriait M. Sébastien Brunel; mais Jacques n*écoute rien. Parce qu'il avait réussi une fois ou deux, lise croyait infaillible. Il aurait pu tout sauver.... Mais non ! Son imprudence égalait sa vanité, et voilà qu*il m'emporte sept ou huit bons paquets de dix mille francs. » .
M. Sébastien Brunel oubliait consciencieusement ce petit détail qu'il devait sa charge à Jacques Bernard.
< Il entreprenait trop d'aflaires à la fois ! repre* nait un autre à qui Jacques avait tendu la main dans une circonstance désespérée; aussitôt qu'on le flattait un peu, on obtenait de lui ce qu'on voulait.... J'avais prévu sa ruine depuis longtemps, mais il s*écartait de ses meilleurs amis. »
M. de Bréhal passa la main dans ses cheveus, et d'un air doux :
« Épargnons ceux qui tombent, dit-il; ce n'est pas la faute de M. Jacques Bernard s'il a fait preuve de plus d'audace que d'habileté.... on n'est pas parfait.
— La conduite de mon père est inqualifiable, poursuivit Auguste; ne le défendez pas!... Que veut-il que je devienne, à présent? C'est à croire qu'il ne pensait à rien! Encore s'il avait placé à Londres une centaine de mille francs de rentes en consolidés!... on aurait pu vivre.. .. Mais non! j'ai consulté les livres; je l'ai interrogé.... Ilien ! rien !
— Voilà les hommes, ajouta M. Fom^neiron ; je fui offrais le concours d*unc expérience exercée et d'un dévouement absolu.... il me relègue en provinée ! Je le presse de me rappeler à Paris, j'y viens même, et il m'écarte de son cabinet.... Après les services que je lui ai rendus, c'est pis que de la démence, c'est de l'ingralitude I
— J'avais une dot, cependant, dit Léonic à son tour; où est-elle? qu'en a-t-il fait? sait-on s'il m'en reviendra quelque chose? je ne peux pas tout perdre, ie suis sa fille, j'ai le droit de lui faire un procès.... il m'a dépouillée I
— Il est certain qu'on ne pouvait plus lui parler, continua M. Golombcy; les meilleurs avis, les conseils les plus sages glissaient sur lui comme des billes sur de la glace. Il spéculait! il spéculait! il spéculait !... S'il n'avait entraîné que lui, c'était son affaire,... mais il prend dans nos poches!... Diable, quand on fait de ces sottises, on avertit sa famille !
— Je me suis toujours méfié de cette haute ré-^ putation et de ces grands airs qu'il affectait, reprenait un autre parent ; un homme vraiment supérieur est plus simple.... mais on l'avait surmené d'adulations.... Il se croyait la science infuse, et il tombe au premier choc ! Si chacun avait fait comme moi ; si on lui avait dit carrément son fait, peut-être aurait-il agi avec plus de prudence... mais non, de vils flatteurs l'entouraient ! » .
214 LES MISÈRpS
Cet ami de Titidépendance ne se souvenait plus qu4] avait été devant Jacques pendant cinq ans comme un laquais devant son matirc.
Chaque- fois qu*un nouveau venu se présentait, c'était un redoublement d'accusations, tous les griefs, toutes les rancunes se faisaient jour. Comme autrefois les amis de Job terrassé sur son fumier, ceux de Jacques ne lui épargnaient aucun reproche. Il avait tous les défauts sans la compensation d'aucune qualité. Ceux qu'il avait le plus aidéa se montraient les plus vifs et les plus amers. Encore s*il n'avait été que malhonnête homme ! mais c'était bien pis, il avait été maladroit! Haro sur le baudet !
Il fut résolu séance tenante qu'on déposerait une plainte au tribunal de commerce, et qu'on demanderait la mise en faillite de Jacques Bernard. Les plus modérés proposaient seulement que Taffaire n'allât pas en police correctionnelle, voire même jusqu'en cour d'assises. Un puritain, qui devait sa fortune à des opérations véreuses, prononça le mot de banqueroute frauduleuse.
M. Sébastien Bruncl prit une piume et se mit en devoir de rédiger la requête collective.
Tout A coup Clovis entra.
« Si quelqu'un ici a quelque chose à réclamer, dit-il, on peut se présenter à la caisse : on pa>eà bureau ouvert. »
D'UN MILUONNAIBE. 215
M. Sébastien Bninel jeta la plume et se précipita dehors pour vérifier Texaclitude de ce fait singulier. Il revint deux minutes après tenant une liasse de billets de banque à la itiain.
< Je savais bien que c'était impossible ! s'écriat-ii. Que vous disais-je tout à l'heure, messieurs? Un homme comme Jacques ne périt pas.... millionnaire il a vécu, millionnaire il vivra!
— Ah! j'en étais sûr, exclama M. Fourneiron; j'ai vu mon cousin à l'œuvre. Il a le coup d'œil de l'aigle et la' griffe' du lion! Il a fondé sa maison sur le grantt^ et son crédit est à l'épreuve du temps.
— Qui en a jamais douté? reprit M. Colombey.... Mon beau-père est le financier le plus capable que j'aie jamais rencontré.... Si, par impossible, il avait été momentanément embarrassé, ne suis*je pas là? Or, je m'appelle Colombey et j'ai les reins solides ! >
M. de Bréhal escamota subitement la requête qu'on rédigeait et en jeta les morceaux au feu.
« YcVt-il ici quelqu'un qui pense autrement sur mon honorable ami? qu'il se nomme, dit-il; pour moi, je le déclare hautement, M. Jacques Bernard a toute ma confiance, il l'a toujours eue ; je le tiens pour un homme non moins probe qu'intelligent.... C'est la perfection même !...
— Je suis heureux de vous entendre parler ainsi, ajouta Léonie; ii vous appartenait, à vous, son
216 LES M(SÈR£S
ami, de rendre justice à mon excellent père. Je m'étonne que quelqu*un ait pu l'accuser.
— Ce n'est pas moi, Interrompe Thomme indépendant, je sais trop bien ce qu'est M. Jacques Bernard et ce que chacun de nous lui doit.
— Ni moi, poursuivit un troisième qui avait trouvé des formules inédites pour témoigner de son indignation.
— Blâmer mon père, une étoile 'de la Banque, qui l'oserait? » s'écria Auguste qui prit une attitnde hautaine. #
Gomme on voit une escadre frappée par un coup de vent louvoyer et changer de direction, ainsi la compagnie, lancée tout à Theure dans la voie du blâme, se précipita avec non moins d'élan dans la voie de la louange... Le chœur des parents et des amis entonna l'ode de l'enthousiasme sur le mode pindarique. Seul Jacques était habile ! seul il savait tout deviner! tout prévoir! C'était moins un banquier qu'un ministre d'État.
« Je vais lui seirer la main, dit M. de Brébal.
— Le complimenter et me mettre à ses ordres, continua M. Fournciron.
— Et l'assurer de mon dévouement, reprit M. Sébastien Brunel.
— Et le prier de disposer de moi dans l'occasion, poursuivit M. Golombey.
— Et l'embrasser! s'écria Léonie.
D'UN MILUONNAIRE. .217
— Et lui sauter au cou !> ajouta Taimable Auguste, qui déjà s'était rapidement dirigé vers le cabinet de Jacques, oii l*on entendait naarcher.
Tout le monde le suivit par un mouvement unanime et spontané.
Voici ce qui s*étnit passé : tandis que le caissier, faute de fonds, avait ajourné le payement des deux lettres de change, Jacques était monté chez Joséphine. Il la trouva avec un tapissier occupée à discuter Tameublement et la décoration d'une galerie. Perdue dans mille futilités, Joséphine était-dans sou h^lel comme autrefois les satrapes du vieil Orient dans leurs palais; elle continuait à ne savoir absolument rien de ce qui se passait autour d'elle. La ruine la surprenait dans un rêve qu'elle faisait tout éveillée. Jacques la pria subitement de laisser là son tapissier et de le suivre dans sa chambre. Joséphine fut frappée de l'air sérieux qu'avait Jacques en lui parlant.
< Auguste est-il malade ? s'écria- 1- elle.
— Il ne s'agit ni d'Auguste ni de Léonie, mais de nous, > répondit Jacques.
En quelques mots, il mit sa femme au courant de la situation. Joséphine resta pétrifiée devant Jacques. Elle promenait ses yeux de côté et d'autre, comme si elle eût voulu dire adieu aux objets qui l'entouraient.
• Ah ! vous m'avez ruinée ! > s'écriu-t-elle entin.
Jacques fronça les sourcils légèrement. Il y avait bientôt vingt ans qu'il faisait vivre Joséphine dans un luxe dont elle n*avait jamais eu Tidée. Mais Jacques n*était pas dans des circonstances où un mol pouvait Tarrèter, et Joséphine n'eut pas même le temps de voir le tressaillement de son visage.
rc Si dans une demi-heure je n'ai pas acquitté une somme de cinquante mille francs, dit-il, notre maison de banque est en faillite.
— En faillite? » répéta Joséphine qui semblait ne pas comprendre.
Elle tortillait machinalement les guipures de ses manches.
« Mais enfin, reprit-elle, vous avez des millions.
— Vous vous trompez ; je les avais.... je ne les ai pluï;
— Nous sommes donc ruinés, tout à fait ruinés?* Jacques fit un mouvement de tête affirmatif.
c Et moi qui comptais donner un bal dans quelques jours pour l'anniversaire de la naissance d'Auguste 1... Je ne ic donnerai donc pas, ce bal? •
Quelques larmes coulèrent sur les joues de José* phine.
« Et vous me cachiez tout cela!... et je ne savais rien! poursuivit-elle ; ah ! n)on père avait bien raison.... vous m'avez perdue ! »
Joséphine éclata en sanglots. Jacques la laissa pleurer.
c Mais parlez donc, que faut-il faire? Comment nous tirer de là? s'écria-t-elle atec une extrême violence. Quand on a fait le mal, on doit avoir les moyens de le réparer! »
Le visage de Jacques se rembrunit^ mais sans laisser paraître la moindre irritation :
« Êtes-vous en état de me comprendre? dit-il. Je vous croyais la femme d'un banquier, et vous vous lamentez comme une petite fille qui a perdu sa poupée! »
Le rouge monta au visage de Joséphine ; elle essuya vivement ses yeux.
«Eh bien ! je ne pleure plus et je vous écoute, » dit-elle.
Jacques s'empara de ses mains, et, les serrant avec force :
« Souvenez-vous que vous êtes la fille de M. Lombardel, et avisons ensemble aux moyens de nous sauver; c'est ce qu'il y a de plus pressé, dit-il. Vous avez des diamants? »
Joséphine se redressa. Le vieux sang normand qui coulait dans ses veines bouillonna, et, courant vers un meuble, elle en ouvrit les tiroirs.
« Voilà mes écrins, dit-elle ; prenez tout, vendez tout ! «»
Cette fois, Joséphine avait l'accent ferme, la voix assurée. Oe n'était plus la femme asservie à la vanilé, mais la lille du banquier, sérieuse et résolue.
< Ah ! je vous retrouve enGn ! s'écria Jacques.
— Ce n'est pas tout, reprit-elle, n'ai-je pas en propre des immeubles que vous ne pouvez mettre en vente sans mon consentement?
— Oui; ils représentent une valeur d'à peu près cinq ou six cent mille francs.
— Je cours chez mon notaire et vous en rapporte le prix. »
Jacques fit mentalement un calcul rapide. Les ressources nouvelles mises à sa disposition le timienlrmomenianément d'embarras; si la personne à laquelle Auguste avait ouvert un crédit imprudent payait les lettres de change tirées sm' lui, et Auguste n'allait aucune crainte sur la solvabililé du baron DufTnut, la crise était passée; aucune échéance ne le menaçait plus, et en sacrifiant quelques millions, trois ou quatre, sur les actions des chemins de fer napolitains, Jacques restait debout.
« Allons ! pensa-t-il, je me tirerai de celle effroyable tempête avec quelques a vai'ies seulement.... Le navire flotte encore! »
En apprenant cette bonne nouvelle, M. de Haurs ne put s'empêcher d'embrasser Japques.
V «Ah! je respire, dit-il.
— Il y a bien encore un point noir à l'horizon, reprit Jacques; mais en attendant qu'il se dissiper ou qu'il gros^sisse, demain je déclare la guerre à sir William.
D'UN MIU-ÎONNAÎRE. 221
— Ces preuves que tu cherchais, les as-tu trouvées?
— Toutes celles que je pouvais désirer, je les ai entre les mains.... et plus nombreuses, hélas! que je ne l'espérais!... La loyauté de sir William n'est même plus en cause; et cependant, au moment de m'armer contre lui, je ne sais quel sentiment me pousse à l'épargner.... et ce n'est pas sans effort que j'y résiste. Je l'ai vu hier : il a été roide, cassant, plein de morgue.... Je ne l'écoutais pas, je le regardais.... Il y a dans les traits de son visage un caractère, un charme, quelque chose d'indéfinissable qui me séduit.... J'imagine que celui qui retrouve chez un être vivant l'image d'une personne aimée qu'il a perdue doit éprouver un peu ^e ce trouble, et, le dirai-je, de celte émotion.... Mais quelle que soit ma répugnance, j'irai j usqu'au bout. . .. J ai fait prévenir mon avoué, et demain nous examinerons ensemble les pièces du procès. »
Dans la journée, et peu d'instants après la conversation qu'il avait eue avec Pierre , un billet fut remis à Jacques. Jl l'ouvrit; un nuage passa devant ses yeux ; son cœur avait cessé de battre. Ce billet ne contenait que ces quelques lignes :* « Si M. Jacques Bernard veut prendre la peine de se rendre, ce soir, sur le pont de Neuilly, à neuf heures, il y trouvera quelqu'un qui le conduira auprès d'une personne qu'il n'a pas vue depuis longues années et qui l'attend. »
Au bas de ces lignes , Jacques avait lu le noni d'Horlense Prlmont.
c Que faut-il répondre? demanda Glovis.
— J'irai ! » s'écria Jacques hors de lui.
il compta les heures jusqu'au soir. Longtemps avant celle que lui indiquait le billet, il se dirigea vers Neuilly.
Pour tromper son impatience, il fit une partie de la route à pied. Qu'étajt-elle devenue, cette Horlense qu'il avait aimée? pourquoi se trouvait-elle à Neuilly? dans quelle situation la reverrait-il? misérable ou enrichie? fière encore ou brisée par l'adversité? Il souhajtait presque qu'elle fût malheureuse pour lui prouver qu'il ne l'avait pas oubliée. Ses dernières ressources , il les lui consacrerait ; il aurait une sorte de joie à se dépouiller pour elle. Que de choses n'avait-il pas à réparer? En un instant, et comme si une main invisible eût tiré un rideau , il revit en pensée les moindres événements des jours heureux qu'Hortense lui avait donnés. Il eut tout à coup la mémoire des odeurs, des formes et des sons. Mais pourquoi, après un si long silence, ce souvenir au moment où la ruine le visitait luimême de si près ?
Jacques allait et venait d'un bout du pont à l'autre. Deux ou trois fois les rouliers durent lui frapper sur l'épaule pour l'engager à s'écarter de leurs charrettes; il ne voyait et n'entendait rien.
D'UN MILUONNAIRE. 223
« Ahl disait- il quelquefois , c*est le crime de ma vie ! »
Après les angoisses dans lesquelles il avait vécu depuis quinze jours , il sentait mieux l'égolsme et l'indignité de sa eonduilc. Comme un dur métal pénétré par la flamme devient malléable, son cœur, au contact de l'infortune, s*était amolli. Il s'acharna à compter les lumières qui s'allumaient sur l'autre rive et tremblaient dans l'eau ; c'était un moyen de distraire sa pensée ; mais Hortense était entrée dans son cerveau et y restait enfoncée comme un coin dans du bois vert. Les bruits allaient s'affaiblissant autour de lui. Les enfants ne jouaient plus sur la berge. Quelques omnibus passaient sur le pont à intervalles inégaux. Deux fois déjà il avait entendu sonner neuf heures. Par hasard était-il le jouet d'une plaisanterie? Hortense Frimont n'était-elle pas, n'avait-elle jamais été à Neuilly? Mais personne ne la connaissait, si ce n'est Sébastien Brunel, et dans quel but aurait-il écrit cette lettre ? Jacques courut précipitamment aux deux extrémités du pont Neuf heures sonnèrent encore dans l'éloignement. Une main lui frappa sur l'épaule.
Jacques tressaillit comme si une étincelle éleC' trique lui avait traversé les os. Il se retourna; une femme qu'il n'avait jamais vue était devant lui.
« Suivez-moi, » dit cette femme avec un accent étranger fortement prononcé.
Jacques la suivit. Miss Anna marchait d*un p:is rapide le long du fleuve.... Il voulut rinterroger, elle le regarda et ne répondit pas. .
Au bout de quelques minutes, elle aiTiva devant une petite porte cachée dans Tépaisseur d*uii vieux mur tapissé de lierre, la poussa et entra dans un jardin tout rempli d*arbres de haute futaie* Une lumière brillait au fond. Par un retour inexplicable de sa pensée, Jacques se souvint de ces lumières qu'on voit briller, tout au fond des bois, dans, les contes de fées. Il se hâta sur les pas de son guide et arriva devant une petite maison. Miss Anna monta quelques marches et le précéda dans un salon éclairé par plusieurs bougies.
« Attendez là, > dit-elle: et elle disparut.
Jacques regarda autour de' lui; les objets qu*il voyait ne lui rappelaient aucun souvenir : la maison semblait muette. Une miniature était pendue au mur, à côté de la cheminée; il s'en approcha. G^était le portrait de sir William , mais de sir William à vingt ans : point de rides encore sur le front, point de fatigue autour des yeux. Pourquoi ce portrait était- il là?
« Jacques Bernard ! » dit une voix tout à coup.
Derrière lui, une femme qui venait de soulever une portière sans bruit était debout au milieu du salon, toute vêtue de noir et pâle à faire peur.
« Me reconnaissez- vous? reprit-elle.
— Horlensc ! » s'écria Jacques.
Un tremblement horrible l'avait saisi ; il voulut prendre sa main ; elle lui fit signe de s'asseoir.
« Ah! vous ne m'avez pas encore pardonné? poursuivit-il.
— Je vous pardonne à présent; vous êtes ruiné, » répondit Hortense.
Jacques sauta sur ses pieds.
•c Ah! dit-il, comment le savez-vous? Qui vous l'a dit? «
Hortense lui montra de nouveau le fauteuil qu'il venait de quitter.
< Je ne vous raconterai pas ce que j'ai souffert, reprit-elle. Dieu m'est témoin que je vous aimais de toutes les forces de mon âme et que je vous ai prévenu. Un joui;, ne vous Taî-je pas dit? Je n'oublie jamais rien ! Et cependant peut-être la haine n'aurait-elle jamais pénétré dans ce cœur, tant il vous appartenait, sien un jour de détresse, à bout de force et manquant de pain , tandis que je me traînais à votre porte, un coup de fouet ne m'avait frappée au front.... Hortense Frimont marchait à pied, se soutenant à peine, grelottant, hâve, la poi« trinc creuse, le cœur désespéré, les mains tendues! Jacques passait en voiture!... Le cocher fouetta la mendiante que la terreur, le désespoir, l'abattement paralysaient , et si une main brutale ne m'avait repoussée, je roulais sous les pieds dé vos chevaux \ » 357 — u ' 1 :>
Jacques se couvrit le visage de ses mains. Hortense les écarta d*un geste hardi.
« Regardez-la y sur mon front, cette cicatrice qui court et s'alloiige comme un serpent ! Elle est rouge à présent, n'est-ce pas? et vous en voyez la ligne oblique ! Que de fois ne Tai-je pas vue aussi quand la souffrance pâlissait mon visage , quand le désespoir me torturait, et, plus tard, quand la Coiim m'a fait tomber oCl je suisl... Ah 1 Jacques, qu'avez-vous fait?..
Hortense appuya les deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements: Elle avait le visage livide et les yeux pareils à des flammes.
« J*aurais pu tout vous pardonner» tout ! repritelle avec une sombre violence , la misère , le travail, la soufTrance la plus opini&tre, que sais-je encore, tout! mais la honte, jamais! Comprenez donc bien! vous m'avez dégradée à mes propres yeux! j'ai rougi de moi; vous m'avez fait tomber, vous m'avez avilie, et, grâce à vous, j'ai été pareille à ces créatures que je méprise ! J'ai marché dans la boue, je m'y suis enfoncée jusqu'aux genoux, et à chaque pas nouveau que je faisais dans l'horrible carrière , une voix me criait : c'est Jacques qui t'a poussée! c'est Jacques qui t'a perdue! Ah! votre nom maudit était gravé là en lettres de feu ! Et dans cette abjection où je me traînais, un jour —jour de
misère et de fureur — c'est votre femme qui m'insulte! votre femme! celle-là même pour qui vous m'aviez abandonnée, trahie, rejetée! Et vous ne voulez pas que je me venge I et vous n'avez pas deviné que j'étais devenue votre plus implacable ennemie et que je ne me lasserais pas de vous poursuivre, et que j'étais une femme à ne reculer devant rien ? Maintenant , je puis me reposer : vous êtes ruiné!... »
Hortense se tut : immobile devant elley Jacques la regardait. Au milieu de ces traits tourmentés par la passion la plus farouche^ flétris par la douleur, bouleversés par les plus terribles souvenirs , il retrouvait encore les traces de cette i beauté qui, un temps, avait été maîtresse de son cœur. Il recomposait ligne à ligne raortense d'autrefois. Qu'elle n'était plus la même celle qu'il revoyait!
A deux ou trois reprises , elle pressa un mou- ' choir sur ses lèvres blanches.
« Combien d'années n'ai -je pas vécu pour ce moment! dit-elle encore. Par quels sentiers n'ai-je pas rampé! quelles tortures n'ai-je pas endurées? Mais j'avais un but à atteindre,. et je l'ai atteint. Un homme a été. suscité sous vos pas ; un homme qui avait embrassé ma cause , et que l'ardeur de ma haine inexorable animait. Il a conquis votre fils par ses vices et ses sottises » et par votre fils il a pénétré jusqu'au cœur de votre maison, et cet
228 LES MISEREZ
empire qu'il avait pris sur le fils, un jour il Ta eu sur le père !
— Sir William r
— Oui, sir WilUamdont je suivais les progrès jour à jour, et qui fatalement, à voire insu , mallre de votre confiance, toul-puissant chez vous, a so vous précipiter vers une catastrophe inévitable aujourd'hui. Ces dernières ressources que vous attendiez, un homme qu'il a choisi, qu'il connaissait les emporte, et demain vous périrez.
— Parlez-vous du baron Duffaut ?
— Eh ! vous le savez bien ! Ce qu'il a pris, le baron ne le rendra pas. Demain, de nouvelles lettres de change reviendront, demain, vous ne serez pas en mesure de les rembourser, demain le protêt, demain la faillite ! Et demain , je serai vengée ! Où vous aurais-je frappé plus cruellement que dans cette fortune pour laquelle vous m'avez sacrifiée? Là était votre cœur, là j'ai porté mes coups! »
Jacques se leva froidement.
, « Je plie sous la main qui me frappe , dit-il , c'est la loi du talion ; mais l'instrument infernal dont elle s'est servie, je le briserai.,
— Que voulez-vous dire? demanda Horlcnse les yeux tout grands ouverts.
— Je veux dire que si je péris, je ne périrai pas seul. Sir William m'a ruiné, dites-vous; demain j'enverrai sir William en Cour d'assises. »
Hortense joignit les mains.
< Sir William en Cour d'assises ! c'est impossible ! s'écria-l-elle. Qu'a-t-il fait?
— Des crimes que la loi punit.... il est entre mes mains.... et Cayenne me vengera !
— Ah! taisez-vous! c'est vôtre lilsl »
Jacques s'étiiit emparé des mains d'Hortensc; tous deux pâles, effarés, pleins d'épouvante, restaient l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, sans paroles et tout tremblants.
Hortense tomba sur ses genoux.
« Ah! Jacques, par pitié, épargnez-le! » dit-elle.
Un sanglot déchira sa poitrine , la voix expira sur ses lèvres.
« Eh! que craignez- vous? répondit Jacques, n'est-ce pas assez d'un malheur! »
Hortense se releva d'un bond, et, s'attachant aux mains de Jacques qu'elle couvrit de larmes et de baisers :
« Dieu vous bénisse! » dit-elle.
Puis tout à coup, folle de désespoir et se tordant lés mains, le visage baigné de pleurs : •
« Et c'est moi qui vous ai perdu, et je ne puis pas vous sauver ! » s'écria-t-elle.
Jacques l'embrassa sur le front.
« Jamais catastrophe ne m'a paru plus légère , dit-il; il me semble que la ruine c'est l'expiation. »
Hortense resta couchée dans ses brus.
« Ahl qu'ai-je fait! qu'ai-je fait! » répétait-elle en pleurant.
Un sentiment de douceur extrême pénétrait l'âme de Jacques quand il quitta Hortensc ; plus rien de mauvais n'existait entre elle et lui ; ce souvenir qui l'obsédait à certaines heures s'était dégagé de tout élément pervers ; la rancune et la haine avaient disparu d'un côté; le pardon les avait remplacés. Mais à ce sentiment se mêlait un trouble profond. Comment avait-il retrouvé ce fils qu'il n'avait jamais connu, et quelle pouvait être la fin d'un homme qui suivait une penle si terrible?
Le lendemain , M. de Maurs trouva Jacques occupé à trier dans son cabinet des liasses de papiers. Il en parcourait quelques-unes qu'il déchirait et jetait ensuite dans le feu qui les dévorait.
« Eh. bien ! demanda Pierre, as-tu vu ton avoué? pense-t-il que les actes signés au nom de la compagnie puissent être annulés?
— Qu'ai-je besoin de le savoir, ne les ai-je pas examinés? répondit Jacques. Quant à mon avoué, il ne viendra pas ; je lui ai écrit ce matin.
— Mais le procès?
— Je ne le ferai pas. »
M. de Maurs allait répliquer, lorsque le caissier entra tout effaré.
Les lettres de change fournies sur le baron Duffaut et acceptées par lui, reviennent proleslécs,
D'UN MILUONNAIRE. 231
dit-il ; on s'adresse à nous comme premiers endosseurs.... li y en a pour cent mille francs , et je n'ai pas de fonds ^ et d'autres viendront demain!... et d'autres encore après!
— Déclarez au porteur de ces traites que la caisse est fermée et que la maison suspend ses payements. »
Le caissier porta les maUis à sa tète.
« La maison Jacques Bernard et GieT » dit-il.
Jacques lui prit le bras doucement.
« Allez» mon ami, allez! retprît-il.... j'ai lutté, je suis vaincu. »
Aussitôt qu'ils furent seuls , M. de Maurs s'approcha vivement de Jacques :
« Es- tu fou? s*écria-t-il. Sir William est môle à celte histoire de lettres de change, il était l'ami du baron Duffaut, son complice devrais-je dire, et tu ne vois rien dans cette affaire qui , mêlée à tant d'autres, vaille la peine d*unc poursuite? »
Sans répondre, Jacques continua à déchirer les papiers qu'il avait devant lui et à les jeter au feu. Toute son attention paraissait concentrée sur ce travail. Jamais M. de Maurs ne l'avait vu plus calme et plus indifférent.
<r Vraiment, on l'a ensorcelé! rcprilil.... Si rien ne vient tout à couple sauver, celte catastrophe....
— Je la prévoyais d^'Jà, tu le sais, répondit Jacques sans relever la tète.... Depuis hier jVn ai la
certitude.... Il n'y a que le doute et la lutte qui agitent.
— Soit... mais au moins un sentiment de dignité personnelle doit te conduire à la révolte.... pense au misérable.... »
. Jacques appuya subitement la main sur le bras de M. de Maurs; son œuvre de destruction était accomplie ; des papiers qu*il examinait tout à Theurc il ne restait plus que des cendres.
« Voyons*, dit-il d'une voix grave, que ferais-lu si parmi les fils ténébreux d*une intrigue , dont lu cherches à couper la trame honteuse, tu rencontrais tout à coup le nom de Fernand ?
— :Le nom de mon fils!
— Eh bien! sir William est le mien. >
Le saisissement rendit M. de Maurs muet. Pendant quelques minutes, les deux amis restèrent Tua devant l'autre sans parler.
c Ton fils à toi? reprit enfin M.. de Maurs. Hais comment? Mais où?... A quelle époque?... Je croyais connaître la vie entière....
— Eh! qui connaît jusqu'au fond la vie d'un
homme? »
Jacques raconta à son ami l'histoire .d*Hortcnse. Ce fut un trait de lumière pour M. do Maurs.
• Quelle fatalité! s'écria-t-il.. Pendant six semaines je l'ai vue à Auteuil, tous les jours, et tu venais chez nous !
D'UN MILIJONNAIRK. 233
— Je l'ai su trop lard.... un jour mftme, à la main de ccUcpnuvrq Alice que lu as tant aimée, j*ai vu une bag^ue que longtemps Hortense avait portée.
— Alice l'avait encore à son doigt quand elle est morte.... c'est moi qui la lui ai retirée.
• — Eh bien! celle qui la lui a donnée.... je Tai revue hier.... elle est à Neuilly.
— Ah! reprit M. de Maurs, si près d'Auteuil pendant de si longs jours, et je ne savais rien !
— A présent que tu es au courant de tout, ai-j« eu raison de brûler ces papiers? ai-je raison der laisser libre sir William? »
Pierre serra la main de son ami.
« A présent, lui diras-tu qui tu es? reprit-il.
— Jamais! Nous rougirions Uun devant l'autre. >
Le bruit de la suspension de payement de la mai* son Jacques Bernard et Giesc répandit avec la rapidité de réclair. Cette même scène qui s'était passée une première fois à la porte de son cabinet se renouvela ; la cohue de ses amis et de tous ceux qu'il avait servis, aidés, soutenus, aboya comme une . meute en furie. Léonic ne se montra pas la moins acerbe ; M. Sebastien Brunel ne fut pas le moins violent.
En apprenant la déconfiture de celui dont il avait voulu être le gendre, M. le marquis de Montallais prit uu air suflisant.
« Ces gens-là finissent tous de même ; la caqae sent toujours le hareng I »
Glovis allait et venait dans ranticbanibre comme un loup. Il grinçait des dents et frappait du pied.
« Je les mordrais! disait-il. Des gens qui étaient à plat ventre quand il passait! Des coquins qui ont bu son vin de Champagne A dévoré ses truffeS ^ Des gueux qui mendieraient s'il ne leur avait pas tendu la main ! Ça fait pitié!... Que voilà des épaules qu'on aurait du plaisir à rouer de coups de bâton ! >
Il se rapprocha d'une porte qui séparait Fantichambre de la pièce otrse tenait le conciliabule des révoltés, et prêta l'oreille.
c Bon ! M. de Bréhal à présent! murmura-t-il ; un intrigant qui fait le docteur!... Il prêche, et le bon apôtre jette de l'huile sur le feu! Ah! voici le tour de M. Colombey.... encore un homme vertueux! Il ne comprend pas qu'un père expose le bien de sa fille.... Pourquoi ne pleure-l-il pas, puisqu'il est en train?... Ça ne l'empêchera pas, ce soir, d'offrir quelque bijou à ces demoiselles!... Bon, n'est-ce pas la voix glapissante de M. Sébastien Bruncl que j'entends ! une fouine, celui-là, qui grogne comme un sanglier!... Ils ont tenu à honneur de chanter tous dans ce joli concert.... Eh! eh! Mme Léonie se met de la partiel... Et dire que je lui ai fait manger dos pralines sur mes genoux, quand elle élail loulcpelite!...Oue la peste Télouffe. Ça,uneGHe?...
Allons donc! ça vous a le cœur d'une drôlesse!... Et M. Auguste donc!... un véritable valet d'écurie, quoi !.. . Mais qu'il se mette bien vite dans la casaque d'un de ses jockeys et qu'il aille courir sur le dos de ses bêles!... ça lui fera un métier, et on le louera à l'heure. »
Un coup de sonnette interrompit le monologue de Clovis. Il se précipita chez Jacques, qui lui donna ordre de faire entrer.
* C'est donc bien fini cette fois? dit Clovis qui tortillait sa casquette.
— Tout à fait, répondit Jacques. C'était écrit apparemment.
— Certainement c'était écrit, comme dit Cicéron ; mais c'QSt de la mauvaise écriture!... Et puis, qui gaitl... Les écus, c'est comme le vent, ça va et ça vient, ...»
Les veux de Clovis lui cuisaient, il refnuait effroyablement les paupières pour ne pas pleurer.
La rumeur qu'on entendait derrière la porte augmenta.
« Si monsieur Jacques voulait, rêprit-il, on pourrait, en attendant, casser les os du plus imperti* nent?
.-^Eh! mon pauvre garçon, qu'en ferais-tu?... Ouvre la porte seulement.... Il ne faut jamais faire attendre ses amis. »
Clovis obéit de l'air gracieux d'un boule-dogue.
Le flot de Tétneute passa de la pièce voisine dans le cabinet de Jacques.
Ce fut tout d*abord un tumulte de questions et de reproches qui ^partirent en feu de file. La pantomime se joignait à ce chœur bruyant de paroles et en augmentait Tanimation.
« Messieurs, dit froidement Jacques, ne parlez que six à la fois.
— Ah ! monsieur Jacques Bernard manie la raillei'ie ! dit M. Sébastien Brunel.
— Comme vous la politesse, » répondit Jacques. Il y eut un nouveau tumulte; les protestations suivaient les interpellations.
« Ce qui m'étonne le plus, reprit Jacques, c'est que Mme Colombey, ma fille,, ne me fasse pas un procès. Elle doit peut-être cet exemple à la.corapagnie qui Tentoure. » .
Léonie- voulut répondre et se troubla. Un grand silence se fit.
« Messieurs, poursuivit Jacques, ma femme, ainsi que moi, nous abandonnons tout à nos créanciers.... L'hôtel où vous êtes et mes propriétés vont être mis en vente.... Je ne suis plus rien.... Un liquidateur judiciaire sera nommé demain. >
M. Colombey voulut prendre la parole et présenter des observations.
Jacques l'interrompit.
« Je n'ai rien à ajouter, brisons là. >
Il salua et tout le monde sortit, Léonie la première ; M. (le Bréhal lui ofTrit son bras.
« Pardonnez-lui , dil-il , le malheur rend nerveux.
— Ah ! s'écria Léonie, s'il n'était pas mon père, je ne le reverrais jamais ! »
Dans la soirée, M. de Bréhal trouva Léonie presque en larmes.
« Qu'est-ce? dit- il en lui prenant la main.
— Ce n'est pourtant pas ma faute, si mon père est ruiné ! s'écria-t-elle.
— Oh ! non ! Dieu le sait ! répondit M. de Bréhal, qui leva les yeux au ciel.... Que de sages conseHs ne lui avoz-vous pas donnés !
— Eh bien ! c'est moi que xM. Colombey punit.... • et cela pour une misère ! »
La déconfiture de Jacques Bernard n'était p«is la seule chose qui eût agi sur les nerfs de M. Colombey. C'était beaucoup, certainement; mais, le jour môme, il avait surpris dans sa petite maison de la rue Chaptal, ime cane qu'il ne connaissait pas, et cette cane .sommeillait dans la chambre à coucher de Pulchérie. Il avait eu l'imprudence de se fâcher. Pulchérie, en femme qui a tort, s'était empressée de crier plus haut et avait prononcé le fameux mot de Marinette. La rupture acceptée, ce qui devait arriver était arrivé; M. Colombey sentit son courage faiblir. Que prouve en somme la présence d'une
cane dans un appartement? II y a des canes si étourdies ! On en voit qui se perdent parlout. Fallaitil pour un motif aussi futile renoncer à des relations qui l'égayaient et punir une innocente? M. Colombey attendri retourna rue Ghaptal et voulut- entrer en pourparlers. Pulchérie tint bon. Sa cause était trop mauvaise d'ailleurs pour ne pas essayer d*en tirer parti. Elle avait, depuis six semaines, envie d'une .parure que toutes ses économies ne pouvaient pas payer. Un mot le rappela à M. Colotnbey; il soupira et acquitta les frais de la guerre.
Malheureusement, peu d'heures après la scène qui avait vu sa défaite, et l'esprit encore chiffonné par le souvenir de cette cane qui s'était égarée, on lui remit un mémoire assez considérable de la part du bijoutier de Léonie. M. Colombey pensa que c'était trop de bijoux en un seul jour. Il s'emporta et signifia tout net & sa femme qu'elle eftt à solder ce mémoire avec la pension qu'il lui servait.
M. de Bréhal eut quelque peine à arracher l'aveu de ce refus & Léonie qui en ignorait le principal motif. Il parut indigné.
«Ahl c'est odieux! dit-il d'une voix émue.... Mais il ne vous regarde donc jamais!. Il ne sait pas quel trésor, quel ange la Providence a fait entrer dans sa maison t
— Oh ! un ange, pas tant que ça 1 Un ange qui a des dettes, » répondit Léonie en minaudant.
D UN MILUONNAIRE. 239
Une idée parut tout à coup s'emparer de M. de Bréhal.
• Suis-je véritablement votre ami et me donnezvous tous les droits d*un ami? dit-il d'une voix onctueuse.
— Sans doute, pourquoi? »
H. de Bréhal s'agenouilla devant Léonie.
« Alors ne nous brouillons pas, et permettez-mor d'agir en ami. *»
M. de Bréhal glissa une main discrète vers le mémoire du bijoutier et le mit dans sa poche. .
« On vous vole, reprit-il, j'en suis sûr.... laissezmoi examiner ce vilain compte.
— Ah ! Dieu ! je n'ai pas dix méchantes bagatelles à peine neuves, et il y a là-dessus cinquante articles! »
Le lendemain, le mémoire fut renvoyé tout acquitté à Mme Golombey. Léonie se fâcha. M. de Bréhal tomba à ses pieds.
« Que ih'avez-vous dit hier? s'écria-t-il tout tremblant, ne suis-je pas votre ami? n'ai-je pas le droit de vous éviter un ennui ? Vos yeux s'irritent, vous me repoussez pour quelques chiffons de papier 1 me supposez-vous l'intention de vous en faire cadeau?... Ah ! Léonie ! ne me jugez pas si mal ! vous me rendrez cela.... mais plus tard, et vous serez tranquille, et un fournisseur n'aura pas l'indigne pouvoir de vous fatiguer.... »
240 LES MISfcRES
Il paria longtemps sur ce ton; il plaisanta niAino; il se proposait d*ô(re un créancier très-exigeant; si Mme Golombey ne Tavait pas remboursé dans six mois, il ferait agir les huissiers.
Léonie sourit.
« Si c*est ainsi, je consens, dit-elle, mais h la condition expresse que vous me tourmenterez. * — N'ayez pas peur ! vous irez en prison. »
A quelques jours de là, Léonie présenta à M. de Bréhal une magnifique boUrse de soie rouge.
« Je l'ai brodée moi-môme, dit-elle, et vous n'y trouverez guère que le quart de ce que je vous dois; mais vous savez le proverbe : la plus belle fille du monde.... Donc vous attendrez pour le reste.
— J'attendrai, » répondit M. de Bréhal qui baisa la main de Léonie.
Et mettant la bourse dans sa poche :
« A bon entendeur, salut! murmura -t-il, mon siège est fait ! »
Cependant la catasti'ophe qui avait jeté par terre la maison de banque de la rue Taitbout était accomplie. Le liquidateur judiciaire venait d'être nommé.
Dans cette chute qui fut pour quelque&ams un sujet de récriminations et de reproches, et pour la plupart un sujet de joie — quand une tète orgueilleuse tombe, quel petit ne bat pas des mains? — Jacques ne rencontra que trois cœurs fidèles, que trois êtres dévoués, Marcelle, Glovis et Louis Ferrol.
D*qN MILUONNAIRE. ^ 241
M. le coDile de Maurs était à part; depuis longtemps ii avait fait ses preuves.
On se souvient que le caissier de Jacques avait remis à Mlle Ducoudrny un titre de rentes de six mille francs inscrit en son nom personnel. En présence de la ruine qui frappait son prolecteur, Marcelle ne crut pas que l'honneur 'lui permettait de garder un témoignage si considérable de sa générosité. Elle fit donc vendre en secret son titre de rentes et cacha dans sa jupe le paquet de billets de banque qu'on lui remit en échange.
Le cœur léger, mais toute tremblante, elle se dirigea vers le cabinet de Jacques et en poussa la porte ; elle sentit tout à coup qu'elle devenait rouge comme si elle avait commis une faute. Ce fut sur la pointe du pied et en retenant son souffle qu'elle se glissa auprès] de Jacques.
< Si vous m'aimiez bien , dit-elle , vous ne me gronderiez pas. «
Sa main, collée contre la poche de sa robe, serrait un portefeuille dans lequel était enfermée la somme qui lui avait été envoyée.
« Eh ! tu as l'air toute troublée ! Que se passe-t-il ? dit Jacques.
— Promettez-moi d'abord de ne pas vous fâcher, reprit-elle.
— Bien; et puis?...
— D'accepter ce souYenir.... Votre grand porte-