II
feuille ne valait plus rien,j*ai achelé celui-ci. Vos initiales sont gravées dessus, je Fai choisi moi* ipème. >
Marcelle balbutiait en parlant et ne s'entendait même pas.
Jacques voulut ouvrir le portefeuille: Elle pâlit et l'arrêta,
« Non, pas devant moi, » reprit-elle.
Malgré sa défense, Jacques fit jouer le ressort et' aperçut d'abord un bordereau de vente signé par un agent de change au nom de Mlle Ducoudray. Il comprit tout et ferma le portefeuille.
« Oh! je vous en prie! » dît-elle toute tremblante.
Jacques se récria.
« Cet argent est à toi, garde-le, » dit-il.
Marcelle s'assit sur un petit tabouret tout contre lui, les deux mains sur les genoux de Jacques.
« Vous souvient-il du jour où vous m'avez recueillie? reprit-elle; n'étais-je pas seule et sans res-. source? N'ai-je pas tout partagé, vos plaisirs, votre bonne fortune; vos prospérités de toutes sortes? N'ai-jfe plus le droit d'être après ce que j'étais avant? J'ai bien accepté sans rougir ce que vous m'avez donné , potirquoi ne voulez-vous pas acccepter ce que je vous donne ? »
Jacques était attendri.
« Écoute, lui dit-il en l'attirant sur ses genoux, je ne sais pas encore à quel parti je vais m'ar-
. D'UN MILUONNAIRE. 245
rëter Que deviendras-tu si je suis forcé de
partir?»
Marcelle lui jeta les bras autour du cou et Tembrassa.
< Je ne suis pas bien gaie ici , reprit-elle ; mon cœur n*est pas content, vous le savez. Si vous partez, comme vous semblez en avoir la pensée, j'aurai tune grâce à vous demander.
— Parle. »
Marcelle approcha sa bouche de l'oreille dé Jacques.
« Si vous quittez cette maison , où que vous alliez, poursuivit-elle, permettez-moi de vous suivre.
— Ah! chère petite^ tu l'aimes donc encore! de* manda Jacques.
— C'est aujourd'hui comme hier.... ce sera demain comme aujourd'hui.
— £t lui !
— Oh! lui, il m'aime tendrement aussi, mais ce n'est pas la même chose. Il n'est pas de ceux qui changent vite !... Que de fols ne m'a-t-il pas dit : « Je vous aime bien tendrement, Marcelle 1 » Hélas! jamais il ne m'a dit : < Je vous aime! »€es trois mots si courts, sans lesquels on ne peut vivre, il les fait suivre d'un quatrième qui en détruit tout le charme. Je sais bien qu'il soufTre, ce cher Fernand, et qu'il n'est pas heureux, mais ce n'est pas à cause de moi.... Il faut donc que je parte, si vous par-
244 LES IIISÈRES
lez. Avec qui parlerais-jc de lui, si vous ifctiez plus là? «
Marcelle essuyail ses yeux. Jacques renibrassail.
« Que sont tous mes chagrins à côté de cette peine-là! pensail-ll.
-^ Ainsi, reprit-elle d'un son de voix caressant, vons garderez mon petit cadeau 1 >
Et sa petite main s'efforçait de pousser le porte-, feuille dans un des tiroirs du bureau.
« Ah! tues ma vraie fille,* toi! s'écria Jacques, cl de toi j'accepte tout ! »
Après le départ de Harcelle, ce fut le tour de Clovis; il apportait un sac tout plein de pièces blanches ; un bout de ficelle en fermait l'ouverture. Il y avait dedans une centaine d'écus en diverses monnaies.
a Je n'ai jamais été bien économe, dit -il en posant le sac sur la cheminée; on a de la famille, quoiqu'on ne soit rien; à présent voilà ce qui me reste. Ça vient de ce que monsieur me donnait en petites gratifications.... Je mangeais mes gages ... Ça vous aidera peut-être.... prenez toujours. »
Jacques voulut s'en défendre ; la bonne figure de Clovis se rembrunit.
« Est-ce qu'on n'a pas été camarades autrefois? reprit-il; ça sort de la maison, ça peut bien y rentrer.
— Mais toi, mon pauvre Clovis, que vas-tu faire?
D'UN MILLIONNAIRE. 2kb
— Pardine, je vais rester ici; où diable monsieur Bernard veut-il donc que j*aille !
— C'est juste.... répondit Jacques qui sourit , et c'est pourquoi , mon vieux , je prends ton sac.
— Celait écrit, muhnura Clovis, oui, c'était écrit, comme dit Gonfucius. »
Il avait à peine fermé la porte qu'il la rouvrit.
« Si je rentre c'est pour dire à monsieur qui m'appelle vieux, reprit-il, que, sauf le respect que je dois à monsieur, sa vieillesse est quasiment plus âgée que la mienne... donc elles peuvent se tenir compagnie.
« Attrape! » njouta-t-il tout bas en regagnant sa place dans Tanticbambre.
Quant à Louis Fcrrol il abandonna la totalité des appointements qu'on lui devait, et déclara formellement que jamais, en aucun cas, il ne se séparerait de Jacques Bernard .
« J'ai contracté une dette, dit-il , il faut que je l'acquitte. »
Jacques dormit profondément la nuit qui suivit sa ruine. Il était comme un homme qui a fini une tÂche laborieuse et se repose.
Joséphine ne quittait plus sa chambre. Tant que la lutte avait duré, l'espoir l'avait soutenue. Elle pressait le notaire, lisait les actes de vente , débatlait les prix, faisait argent de tout et montrait que sa vaillance d'autrefois n'était pas entièrement éteinte;
mais, quand la ruine fut consommée, elle tomba d'un seul coup. En vingt-quatre heures on put constater sur son visage des traces d'affaissement telles que trois mois de maladie n'en auraient pas laissé de plus considérables. La vieillesse l'avait touchée.
Une semaine après le jour où la suspension de payement avait été déclarée, Glovis, tout effaré, entra dans le cabinet, de Jacques.
« Monsieur, dit-il^ je n'en croirais pas mes yeux si je ne savais qu'ils ont tout leur bon sens! Mme Bernard est là.
— Eh. bien?
— Monsieur ne m'a pas compris ! Il s'agit bien de Mme Bernard, la femme de monsieur ! Est-ce que j'aurais cet air bêle si ce n'était que ça?... Je la vois tous les jours Mme Bernard! C'est de Mme Bernard que je veux parler.... Mme Antoine Bernard de Château-Thierry.... la mère de monsieur! >
Mais déjà son maître ne l'entendait plus ; il s'était jelé du côté de la porte, cl sa mère le reçut dans ses bras. Gertrude marchait derrière Mme Bernard.
L'excellente femme n'était ni troublée, ni agitée. Elle prit la têle de son fils enlre ses mains et le rc* garda bien en face, attentivement, pendant une minute. Heureuse de son examen, elle l'embrassa de nouveau.
« Allons, dit-elle, tout va bien, l'œil est bon, il n'a pas vieilli ; regarde, Gerirudc.
— Oui, le petit n'est pas mal, répondit la servante , m*est avis seulement qu'il ne faut pas le laisser ici.... Où est la chambre? il faut que j'aille faire les paquets*. »
Mme Bernard enlratna son fils dans l'embrasure d'une fenêtre ; Gertrude les suivit.
« J'ai une sacoche dans- la malle que j'ai fait descendre chez ton portier.... Est-il sûr, cet homme ? » reprit la mère.
Jacques fit un signe afAvmatif.
« C'est qu'elle vaut son pesant d'or, celte malle , poursuivit Mme Bernard; il y a dedans des sacs de beaux écus et des rouleaux de bons louis.... tout ce quej'ai économisé. Gertrude grattait surtout.... nous étions bien trop sûres que ça servirait un jodr.... Tu vas payer tous ces coquins qui t'ont volé.... Le notaire de là-bas m'a dit que tu étais ruiné.... que tu devais des millions.v.. des bêtises, qiioî!... Tu sais que je n'y aijam^s cru à ces millions.... ça me faisait penser à ton pauvre père ! En avait-il comme ça en imagination! Le notaire parli, j'ai dit à Gertrude de serrer nos sacs dans la grande malle de bois avec quelques bardes et des provisions. En un tour de main, c'a été fini.... et nous sommes arrivées.... Je voulais d'abord qu'elle restât au pays pour garder la maison; elle n'a pas entendu raison.,.. Tu sais comme elle est têtue !
^ On vous connaît , dit Gertrude ; vous aviez en-
vie d'ôtre seule pour embrasser le pelit tout à voire aise.... C'est de la gourmandise l
— A présent, il faut prendre ce dont tu as besoin.... et tout laisser là, ajouta Mme Bernard. Ta femme, entre nous, me parait un peu mijaurée — Tu lui diras que nous la gâterons bien.... Notre ville n'est pas comme Paris", c'est clair, mais on y vit tout de même. La maison est sur la côte, en bon air; on a la rivière à cent pas et la campagne tout auprès.... On lui donnera la plus belle chambre. .. Tu me diras ce qu'elle aime; elle sera chez nous comme dans du colon.... Au bout de six mois, bien dorlotée, bien câlinée, elle ne pensera plus à son tapage!.... Un peu plus , un peu moins de robes, qu'est-ce que ça fait? Quanta toi, mon enfant, j'ai ton affaire.:.. Le curé s'est mis en quatre pour le dénicher une pIace....Dame! jeluiaidonné assez de fleurs pour son autel et, de plus, deux beaux chandeliers dorés; il s'est si bien remué qu'il t'a trouvé une bonne place pas trop fetigante. . . .dix-huit cents francs par an et six lieurcs de travail seulement.... C'est sûr comme si tu avais ton argent dans la poche.... Débrouille-toi bien vite de ta maison de banque et pars avec nous.... Allons-nous être heureux, là-bas!»
Jacques, ému jusqu'aux larmes, embrassa Mme Bernard sur les deux joues.
« Tenez , dit-il , il n'y a que vous qui ayez du courage.
— Du courage, moi! reprit-elle. ... Quel courage y a-l-ll donc à faire Holre bonheur?... Viendras-lu bientôt ? >
Jacques eut quelque peine à faire comprendre à sa mère qu'il lui faudrait un assez long temps , un mois peut-être pour liquider ses afTaires. .. . Mme Bernard devint triste.
« Mais puisque, l'argent est dans la malle, prends et paye , dit-elle.
— Ce n'est point aussi facile que vous le pensez, » dit Jacques en souriant.
Mme Bernard , effrayée , se pencha à l'oreille de .Gerlnide.
« Qui sait! murmura-t-elle, il doit peut-être cent mille francs !»
A tout ùvénemenf, on consulta Joséphine pour savoir si elle consentirait, l'hôtel de la rue Taitbout étant vendu, à partir pour Château-Thierry. On lui aurait proposé de se rendre à Tombouctou ou à Tllc de Nouka-Hiva , qu'elle n'aurait pas témoigné plus de surprise. Un sentiment de consternation succéda bientôt à Tétonnement. Exil pour exil, que lui importait la distance !
« Gomme il vous plaira , » répondit-elle d'une voix morne.
La vieille mère de Jacques eut pour sa bru des attentions et des tendresses de nourrice pour son enfant. Joséphine ne sortait pas de son abattement.
Quand les architectes visitaient riaimeuble pour quelqae client, elle se réfugiait au fond d'un cabinet noir où elle pleurait à chaudes larmes.
« Ah! ce n*est pas M. Lombarde!, mon père , qiii m'aurait ruinée ! » disait-elle.
Le soir, sa voix devenait acerbe en parlant à Jacques.
< C'est tout de même singulier,. disait Mme Bernard; c'est mon fils qui a tout le mal, et c'est sa femme qui se plaint ! »
Son effusion et sa gaieté ne pouvaient rien contre le chagrin qui rongeait Joséphine.
« C'est comme si elle avait perdu ses enfants ! reprenait la mère.... Tant de larmes pour des écus, c'est offenser le bon Dieu !... »
"èl^
LES AMOURS d'UN TIGRE.
Cependant Auguste ne vivait plus depuis la fatale journée qui avait vu la ruine de sa maison. Sa pensée allait, indécise et désespérée, de Vécurie au champ de course. Plus de paris et plus de che- • vaux, parlant, plus de joie, plus d'émotions, plus de triomphes! Il fallait vendre Macadam^ tlFarewell, et Titus^ e.t Fancy, et Railway, et Locomotive^ et Cos^ mopolite^ et Miss Kat, et vingt autres ! Il fallait congédier les jockeys et dire adieu au club. On ne le verrait donc plus sur le gazon, cher à sa jeunesse ! Un père est bien coupable dé ne pas sauver dans sa ruine de quoi maintenir Técurie de son fils !
La pente de Thabitude ramena Auguste chez la Madone le lendemain du jour où la faillite avait été publiquement annoncée. Il connaissait le cœur de
sa mallresse , elle compatirait certainement à son malheur; à défaut d'autre sentiment, la reconnais- Sîuice lui en faisait un devoir.
Au premier coup de sonnette la porte du pavillon s'ouvrit. Victoire semblait guetter l'arrivée d'Auguste dans une pièce du-rez-de-chaussée.
« Ah ! venez vite, madame vous attend ! » s'écriat-clle en courant vers lui.
Auguste soupira ; l'empressement de cet accueil le touchait.
« Ah ! tu me comprends, loi! dit- il.
— Pauvre cher monsieur, répondit Victoire, qui déjà montait l'escalier, c'est madame qui vous comprend ! »
Et, leste comme un oiseau, elle introduisit Auguste auprès de sa mattressc.
Li Madone était à dcmi-couchée sur un tnpis, un jeu de cartes à la main.
« Eh bien! vous savez tout? dit Auguste, qui se jeta sur un fauteuil.
— A peu près, répondit la Madone, qui posa le neuf de pique sur le roi de carreau.
— C'est un coup de foudre.... Tout est perdu !
— Vraiment ! Tout ? Pauvre garçon ! . . . Contezmoi donc ça, vous m'intéressez beaucoup, je vous assure....
— Ah! je savais bien que vou^ me comprendriez!
— Ce cher Auguste.... comme il me connnil!...
D*UN MILUONNAIRE. 253
Nous disons donc as de cœur, huit de trèllc et roi de pique.... »
El avec une profonde gravité la Madone aligna ses cartes, quatre par quatre, sur le tapis.
< Eh ! ça ne va pas mal, > dit-elle en examinant les combinaisons du jeu.
Puis se tournant vers Auguste qui l'observait :
« Ne faites pas attention, reprit-elle, c*est une petite réussite, la réussite du matin.... Continuez.... Je ne perds pas un mot de ce que vous me dites. »
Auguste lui baisa la main.
« Vous êtes bonne, dit-il.
— Très-bonne.... Commencez quand vous voudrez.... dix de carreau et dame de cœur. »
Auguste commença son lamentable récit. Son père avait commis faute sur faute , étourderie sur étourderie : c'était le plus imprudent des hommes!
c Je le crois bien ! il vous a mis au monde ! > s*é* cria la Madone d*un air tranquille.
Et paisiblement, comme un sage qui s'éga^ après avoir élaboré une maxime de philosophie :
« Roi de trèfle, sept et six de carreau, as et valet de pique, ajouti-t-elle.
— Toujours gaie ! dit Auguste qui s'efforça de rire.
— Toujours. »
Auguste reprit la parole et ne lui cacha pas
qu*il éfait tombé dans un état presque complet de dénûment.
« Quoi! reprit la Madone , qui ramassait son jeu de cartes, vous n'avez pas mis à part une bagatelle, quelque chose comme cent mille francs de rentes ?
— Hélas î non !
— Quelle négligence ! »
Elle battit les cartes et recommença le jeu.
c Tenez, dit-elle, il faut que je m*amuse à faire une réussite pour vous.... Je vous dois bien ça! et puis , qui sait ? ça vous portera peut-être bonheur ! »
Auguste suivit la marche du jeu d'un air embarrassé. Il avait bien quelque envie de se poser en héros et de jouer le stoïcisme, mais la force d'âme lui manquait.
< Que vais-je faire à présent ? » reprit-il après un instant de silence. -
La Madone releva la tête, et balançant le valet de cœur entre le pouce et l'index :
« Vous m'avez assez donné de conseils pour que je vous en rende quelques-uns, répondit-elle. Donc, mon très-bon, n'hésitez pas.... vendez tout, récurie et les bibelots. Vous avez une paire d'alezans brûlés qui m'ont toujours plu....
— J'aurais voulu vous les offrir.
^ Ne vous gênez pas, offrez; mais si vos moyens
D*UN MILUONNAIRE. 255
ne vous pernnettent pas ces magnificences , et je le devine à un air que je connais bien, ne pleurez pas, j'achèterai les deux alezans à la vente... au Tattersall. Quant aux bibelots, si vous en avez, faites annoncer dans les journaux que la vente aura lieu chez vous. Tous vos amis iront; Tamitié, vous le savez, est toujours prêle à profiler des bonnes occasions.... Je ferai mon choix.... Pulchérie m*aidera. .. . Je veux consacfer à cette acquisition une somme égale à celle que je vous avais confiée, il y a un an, pour cette affaire que vous m'aviez conseillée et où j'ai tout perdu.... vousvous la rappelez bien? »
Auguste commençait à sentir l'aiguillon.
« Je ne m'en souviens pas bien, dit-il en balbutiant.
« Oh ! ne cherchez pas !... vous vous embrouilleriez.... c'est un dédale.... Avec vous j'ai toujours perdu. ... Ça m'a fait croire que vous ne me donniez pas, mais que vous me prêtiez vos bons avis.... c'était même de l'usure !... Mais vous savez, les petits profits entretiennent l'amitié.... Comptez sur la mienne.... gratis. »
•Cette fois l'aiguillon s'enfonçait. Auguste voulut sourire et grimaça.
« Vous avez de l'esprit, dit-il.
— Quelquefois;... Quand je n'en ai pas, j'en emprunte. »
Un coup d^ sonnette retentit.
< Madame, c*est monsieur ! dit la caméristc en soulevant la portière.
— Quel monsieur? » demanda Auguste.
La Madone le regarda des pieds à la tète.
« Ruiné et indiscret!... ah ! mon ani ! > dit-elle.
Auguste fit un mouvement comme un homme atteint par un coup de fleuret.
« Mais je veux être bonne jusqu'au bout, reprit la Madone, monsieur est le marquis de Montallais, un de vos amis, je crois?... Oh! je ne déroge pas!... N'est-ce pas vous qui me l'avez présenté? >
Elle se leva et s'approcha d'un miroir pour rajuster ses bandeaux.
c Vous conduirez M. Auguste Bernard, repril-elle en s'adressant à Vicloire, et le ferez descendre par le petit escalier.... En attendant, faites entrer le marquis dans le boudoir. »
La soubrette congédiée , la Madone se tourna du côté d'Auguste.
« Il faut que je vous quitte, dit-elle, venez me voir quelquefois le matin. Quand je serai seule, vous resterez à déjeuner; vous'me raconterez vos affaires. Si je puis vous être utile pour une place, disposez de moi...vA présent, adieu, et partez vite. »
La Madone ouvrit un cabinet de toilette et lui flt signe d'entrer.
c II y a une porte de sortie tout au fond, là, dans cet angle. C'est bir William qui l'a fait faire;
nu )30iit du couloir vous trouverez ma femme de chambre. »
Auguste était atterré. On ne pouvait pas dire que le langage de la Madone lui déchirait le cœur; mais il sentait quelque chose qui l'indignait et Thumiliait tout à la fois.
« Ah ! c*en est trop ! » dit^il en saisissant son chapeau.
La Madone referma la porte du cabinet de toilette, et souriant :
« Comprendriez-vouSf par hasard? reprit-elle. J*avais un vieux compte à régler avec vous.,., je le paye. Vous plaît-il de calculer les agréments que m'a rapportés votre connaissance ? S'il ne vous en souvient pas, moi je me les rappelle, et nous liquidons , pour parler comme à la Banque. Il y a des personnes qui se libèrent de leurs dettes par àcompte lentement payés.... je m'acquitte, moi, d'un seul coup.... Quant aux intérêts de ma petite vengeance, je vous les sers depuis longtemps.... Sir William m'y a aidée.... il est homme à vous expliquer comment. Maintenant , un dernier mot : ne comptez jamais sur la reconnaissance d'une femme, mais comptez toujours sur sa rancune , et ne vous mettez pas à l'avenir dans la position dp la mériter: elle paye triple. »
lia Madone salua Auguste, souleva la portière de sa chambre et disparut.
Auguste hésita une seconde , mais cette dernière secousse avait brisé le trislc ressort de son âme ; il soupira, ouvrit la porte du cabinet de toilette et s'éloigna.
La Madone troufa le marquis de Montallais dans son boudoir. Elle avait la figure rayonnante.
c Eh 1 quel air de jubilation ! dit le marquis.
— Ce n'est rien.... une petite exécution faîte en assez bons termes, » répondit-elle.
En ce moment, elle regrettait de ne pas avoir sir William sous la main ; elle lui aurait raconté de quelle manière elle avait congédié le fils du millionnaire ; mais depuis trois ou quatre jours elle n'avait pas vu l'Anglais. Elle ne s'inquiélait pas de cette absence inusitée ; quelque chose lui disait qu'il reviendrait.
Sir William, en effet, se présenta, une heure ou deux après, au pavillon de la rue Pigale.
« Eh 1 dit la Madone, vous êtes rare comme le bonheur !
— J'ai eu des affaires assez soties, répondit sir William, elles sont réglées ou à peu près.
— Bon! dans ce cas chacun de nous a eu ses aventures.... Auguste est à la porte.
— C'est pourquoi, sans doute, vous revevez M. le marquis de Montallais? »
La Madone assura son regard.
« Le marquis? voilà huit jours que je ne l'ai vu! dit-elle.
— Je viens de rencontrer son coupé bleu qui descendait la rue Pigaie.
— Tout le monde a le droit d'avoir un coupé bleu; la nuance n'est pas proscrite, que je sache; quant à la rue Pigaie , aucun règlement ne défend d'y passer.
— J'étais là , quand le marquis est sorti de che2 vous.
— Eh bien ! c'est vrai , après? dit la Madone, avec cette brusquerie qui s'empare souvent des personnes lasses de mentir.
— Après ? répondit sir William , je vais vous le dire. »
La Madone le regarda. La physionomie de sir William était sombre et dure.
« Eh! pensa-t-elle , le temps est à l'orage. »
Elle alluma une cigarette et s'étendit sur un canapé.
« L'heure de la comédie est passée, poursuivit sir William. Vous savez que je vous aime comme un insensé ; c'est une fièvre que rien n'apaise. J'ai voulu l'éteindre, j'y renonce, je suis vaincu ; mais, en cédant, je ne veux pas que vous soyez à un auti*e.
— Diable ! » fit la Madone.
Sir William fronça le sourcil.
« Écoutez-moi bien, reprit-il. Pour vous, rien ne m'a coûté, rien ne me coûtera. J'arrive de Londres,
OÙ j'ai trouvé des ressources qui me perraeltronl d'assurer voire exislence partout avec ce luxe qui est l'essence même de votre vie. Voulez-vous me suivre? Mon exislence esta vous.... Parlez. »
La Madone poussa en l'air deux ou trois flocons de Tumée bleue qu'elle suivit du regard sans répondre.
« Ne jouez pas avec cet amour, reprit sir William.
— Je ne joue pas.... je réfléchis» dit la Madone : mes cartes ne se trompaient pas ce matin; elles m'annonçaient une grande nouvelle. »
Elle changea de position et alluma une seconde cigarette.
« Votre amour, votre existence, c'est bien quelque chose, reprit-elle, en pesant les mots, mais j'ai mes habitudes.... vous savez, chacun a les siennes. >
Sir William pâlit, et, avec une émotion qu'il ne chercha pas à dissimuler :
« Voici la première heure de ma vie où j'ai parlé sincèrement et du fond du cœur, dit-il ; vous savez si je vous aime, ayez donc pitié de moi et mesurez bien mes paroles : je serai tout à. vous, soyez toute à moi.
— Toute? c'est beaucoup. »
La Madone poussait en l'air des bouffées de vapeurs qui s'en allaient en spirales et qu'elle suivait des yeux. Il y avait dans son altitude plus d'ironie encore et de nonchalance que dans son accent.
Sir William se leva, prit un guéridon sur lequel il y avait des plumes, de Tencre et du papier, rapprocha de la Madone cl s*assit auprès d'elle. Jamais la Madone ne Tavait vu si calme et si pâle. Quelque chose d'extraordinaire se passait en lui.
« Vous voulez écrire? dit-elle un peu émue.
— Non, tout cela est pour vous. »
Il trempa une plume dans l'encre et la présenta à la Madone.
« Vous allez écrire à M. le marquis de Montallais, rcprit-il, qu'il ait à ne jamais se représenter chez vous ; vous lui signifierez ce congé en termes nets ; la chose faite, vous'me donnerez la lettre et je l'enverrai.
— Ah 1 et si je m'y refuse ? »
Sir William tira de sa poche deux petits pistolets et en fit jouer les ressorts.
< Si vous hésitez, ajou(a-l-il, je vous casse la tète avec un de ces joujoux, et me fais sauter la cervelle après, avec l'autre !
— Ah! vous plaisantez? s'écria la Madone.
— Regardez-moi. »
L'expression de ce visage plus blanc qu'un linceul épouvanta la Madone. Elle voulut se Içver; sir William la saisit par le bras et la rejeta sur le canapé.
< Je ne tiens à rien, continua l'Anglais ; donc, choisissez. Sans vous, que m'importe de vivre, mais
si VOUS n*ètes pas à moi , vous ne serez à personne. «
La Madone sentit tout son sang se figer dans ses veines.
c Mais c'est un cauchemar! dit-elle.
— Vous allez voir. »
Sir William lui montra du doigt la pendule.
« Vous avez trois minutes , reprit-il ; quand Taiguille marquera l'heure , au premier coup du timbre, priez Dieu , vous serez morte ! »
La Madone fit un bond , l'Anglais la prit par les épaules avec une violence extrême; ses doigts, pareils à des tenailles , entrèrent dans les chairs , et toute meurtrie, elle retomba près de lui.
11 arma un des pistolets.
« Voyez, dit-il, il n'y a plus qu'une minute. »
La Madone sauta sur la plume-, ses dents claquaient.
« Dictez, j'écris, » murmura-t-elle. .
Sir William dicta la lettre qui devait être envoyée au marquis de Montallais, la plume de la Madone volait sur le papier.
« Voyez, je signe, reprit-elle quand elle eut fini.
— Pensez-y bien, ajouta sir William qui plia la lettre dans son enveloppe, si vous en écriviez une seconde , vous ne m'échapperiez pas ; je ferai demain ce que je ne fais pas aujourd'hui.
— Oh ! ne craignez rien.... je suis à vous , » s'écria la Madone.
Elle se pencha sur la main de sir William el la baisa avec une tendresse humble et passionnée.
Sir William Tentoura de ses bras.
« Ah! lu m'aimes! » dit-il.
Cette fois la Madone avait trouvé son mattre. Ce que n'avaient pu faire la séduiUion , la jeunesse, l'esprit, tous les efforts, toutes les prières, une heure de violence venait de l'obtenir. L'étincelle avait jailli de cet amas de cendres dont son cœur était composé; ces meurtrissures qu'elle sentait sur son épaule endolorie lui étaient chères. Il l'aimait celui-là qui, pour qu'elle fût tout entière à lui, oubliait qu'il était un homme du monde et la traitait avec la brutalité d'un charretier battant sa compagne I Elle aussi sentait enfin cette soif de l'amour dont elle avait été rassasiée avant de l'avoir goûté.
Quand elle fut seule, la Madone ouvrit la porte de sa chambre, et, appelant sa camériste, pleine du besoin de confesser sa défaite :
« Il a failli me tuer!... il m'ii brisée!... je l'aime! > s'écria-t-elle.
C'était le cri de la bête fauve domptée par le belluaire, de la tigresse vaincue par le tigre.
Cependant, sir William, qui n'avait pas vu sa inère depuis la rencontre de Jacques et d'Hortcnse, trouva chez lui des lettres qui l'appelaient coup sur
coup à Neuilly. Il s*y rendit sur-le-champ. Horlense Tattendait au fond d'une pièce éclairée par une faible lampe. Quelques jours Tavaient effroyablement changée; ses paupières étaient rouges, un cercle brun enlpurait , ses yeux fatigués de pleurer. Sir William courut vers elle pour l'embrasser. Elle l'arrêta d'un geste.
« Vous souvicnt-il d'un jour où je vous ai |)arlé d'un homme qui m'avait réduite à la misère et à l'abandon? lui dit-elle; vous souvient-il du serment que je vous ai fait prêter d'être, partout et toujours, son ennemi le plus implacable et l'ennemi des siens t
— Comment aurais-je pu l'oublier? Vous m'avez nommé Jacques Bernard, et bien des fois mes lèvres ont efQeuré cette cicatrice que vous portez là sur le front. J'ai tenu mon serment; je me suis aUaché au fils de cet homme, je l'ai circonvenu, et il m'a aidé dans cette œuvre de destruction pour laquelle je n'ai reculé devant rien. J'ai réussi au gré de mon envie. Jacques Bernard est ruiné. J'aurais pu le frapper dans sa vie, frapper son fils, vous ne l'civez pas voulu : je l'ai frappé dans sa fortune. Piez-vous à moi, il n'a plus rien.
— Je le sais ; vous avez accompli cruellement, jusqu'au bout, cette œuvre terrible que je vous ai fait voir comme le but de votre vie et que je maudis à présent !
— Vous ?
D'UN MILLIONNAIRE. ibb
— Eh ne voyez-vous donc pas que je pleure ! s'écria Hortense qui se tordait les mains.
— Mais qu'est-ce donc? dit sir William.
. — Ah ! j'ai à vous demander pardon d'avoir allumé dans votre sang une fièvre qui l'a dévoré ; d'avoir, pour un but exécrable, pétri votre cœur dans la rancune et rorj^ueil, et réveillé mille passions mauvaises qui devaient me servir dans ma haine, hélas! et qui vousontperdu,aprèsavoir perdu Jacques! »
En parlant ainsi, Hortense s'était agenouillée aux pieds désir William.
« Ma mère, que faites-vous? » s'écria-t-il.
Elle céda h la main de son fils, qui. s'efforçait de la relever, mais lentement; puis debout elle front haut:
« Ne vous hâtez pas trop de me pardonner, repfitelle, car, à mon tour, j'ai à vous demander compte d*un nom qui n'était pas le vôtre, vous le savez, et qui vous avait été contié. Dites, qu'en avez-vous fait?
— Que voulez- vous dire? répondit sir William d'une voix troublée.
— Vous m'avez bien compris! J'ai vu Jacques Bernard, il m*a tout appris, et si, tout à l'heure, un homme passait par cette porte et vous disait : « Au nom de la loi, je vous arrête, » qu'auriez-vous à répoudre? »
Sir William frissonna, et, malgré son audace, regarda du côté de la porlc que le doigt de sa mère lui indiquait. Uéjà il avait fait un pas en arrière.
N Regardez donc votre visage dans cette glace !... pom-suivit Hortense en le poussant de la main.... Vous voyez bien qu'il m'a tout dit !»
Sir William baissa la tète sans répondre.
Hortense le couvrait de ses yeux.
« Et je doutais encore ! s'écria- t-elle. Mais quelle chose a donc pu vous pousser jusque-là?... parlez !
— Et vous le demandez ! Est-ce qu'au fond d'une existence perdue, il n'y a pas toujours un homme, quand c'est une femme qui tombe, une femme, quand c'est un homme? Et ne sommes-nous pas toujours, les uns en face des autres, comme des bêles fauves toujours prêtes à se dévorer? Celle que j'ar rencontrée s'appelle la Madone.... vous savez ce qu'elle a fait de moi! »
Alors, d'une voix nerveuse, saccadée, haletante, sir William raconta à sa mère toute cette histoire dans laquelle il s'était engagé en riant et fier du triomphe, et de laquelle il sortait tout en lambeaux. Pour conquérir et garder la Madone, pour assouvir ce désordre et satisfaire cet insatiable besoin de luxe, il avait tout donné, et quand il n'avait plus rien eu, . il avait tout pris. Lui-même était tombé dans le gouffre. La confession fut longue et terrible. Sir William mellait son âme à nu.
« le laime, et je n'ignore rien de ce qu'elle a fait I... Pour enlraîner Auguste et le perdre, je l'ai
D'UN MILUONNAIRE. 267
même conseillée.... Je Taime et je la méprise!. ,. Je l'aime, et il y a des hem*esoù jelahais !... C'est une créature qui a marché dans toutes les pourritures dé la vie.... A quelle infamie n*a-t-elle pas goûté! Quel limon inrect ne l'a pas souillée!... Aucune illusion n'est dans mon cœur, et, sachant ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, je Taime ! . . . Mon.audace a rencontré son cynisme; dans cette lutte horrible, j'ai été vaincu, et je l'adore.... Il n'y a que la mprt qui puisse me guérir!... »
Hortense leva les mains au ciel dans le paroxysme de régarement.
« Dieu juste! s'écria-t-èlle; flétrie par le père, et déshonorée par le fils.... c'est trop ! »
Son secret venait de lui échapper , sir William lui saisit le bras.
« Jacques Bernard, mon père? dit-il.
— Eh bien! oui. Comprends-tu, maintenant?
— Ah! je suis maudit! » s'écria sir William.
Quelques heures aprtîs cette conversation, sir William se présentait devant Jacques. Ce n'éialt plus l'homme superbe qu'on avait vu ; toute confiance et toute témérité avaient disparu. Son visage portait la marque d'un bouleversement intérieur. M. de Maurs, qui était avec Jacques, en fut frappé.
Sir William s'approcha lentement de Jacques Bernard; il tremblait en marchant.
« Je viens de restituer à la caisse de votre maiiïOn
une somme considérable dont j'étais votre débitear, dit-il; je n*en ai gardé qae ce qui m'est absolument
nécessaire pour un voyage qne je vais entreprendre prochainement.
— Si vous croyez me devoir quelque chose, je n'ai rien à dire, répondit Jacques ; nous en parlerons à votre retour.
— Je ne reviendrai pas.
— C'est donc un adieu? reprit Jacques ému.
— Oui, répondit sir William, et plùt à Dieu que je fusse parti plus tôt ! »
Jacques et sir William se regardaient; une émotion qu'ils ne songeaient 'pas à combattre les gagnait tous deux; M. de Maurs n'avait pas remué; ils l'oubliaient l'un et l'autre.
Sir William fit un pas.
« Si vous me pardonnez, reprit-il, daignerez-vous, monsieur, me tendre la main ? »
Jacques ouvrait les bras; M. de Maurs lui toucha légèrement l'épaule du bout du doigt.
« Toici ma main, je vous pardonne, * dit Jacques en soupirant.
Sir William porta la main de Jacques à sc^ lèvres, l'y garda quelques instants, puis, faisant un effort, se dirigea vers la porte et se précipita dehors sans retourner la télé.
Jacques se couvrit le visage de ses mains ; des larmes gonflaient ses paupières.
« Ah ! dit-il, à M. de Maurs, pourquoi ne m'as-tu pas permis de Tembrasser ! »
En quittant rhûtel de Jacques, sir William se rendit chez la Madone. Pour la première fois de sa vie, elle attendait quelqu'un avec impatience, avec trouble, avec délices. Elle écoutait, elle était émue, elle respirait à peine, elle était heureuse ; elle avait jeté sur ses épaules un fichu de dentelle pour qu'il pût voir les empreintes bleues laissées par ses doigts; c'était un signe auquel il reconnaîtrait qu'elle était son esclave.
« Ah! que tu tardais à venir! » dit-elle en le voyant; et elle lui sauta au cou.
Sir William frissonna de la tète aux pieds, et sans lui rendre son baiser, il la porta sur un fauteuil.
« Mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria la Madone.
— Je pars, répondit William.
— Tu pars! et moi? »
Le cœur de William sauta dans sa poitrine.
« Ah! reprit-il, oubliez ce que je vous ai dit, oubliez tout, je dois partir !
■— Dites-moi donc que vous ne m'aimez plus, à présent que je vous aime! » s'écria la Madone.
Elle l'entoura de ses bras.
« Pourquoi m'as-lu jetée à tes pieds, si tu voulais "l'abandonner? » conlinua-t-clle.
Cette violence, cet élan, cet accent passionné qu'il ne connaissait pas & la Madone et qui étonnaient la
Madone elle-même, troublaient sir William. Son cœur battait à l'étouffer, le souffle bnllant de la courtisane passait sur son visage et portail la fièTW au plus profond de ses entrailles ; un instant il faillit être vaincu, mais se dégageant de l'étreinte à laquelle il allait céder :
« Vous avez donc pris au sérieux cette comédie?» dit-il.
Un éclair fauve brilla dans les yeux de la Madone ; ses bras dénoués tombèrent le long de son corps.
« Ah! une comédie 1 » répéta-t-elle d'une voix sèche.
Le coup avait porté. Sir William fit un effort; il avait là gorge serrée.
« Eh! ma chère! je vous croyais moins jeune! reprit-il; une petite scène de mélodrame, si vieille qu'on ne sait plus qui Ta inventée, deux petits pistolets bons à faire peur aux moineaux, quelques phrases empruntées à un auteur sifflé, et vous voilà désarçonnée?... Diable! vous avez l'âme prompte à • la défaite!... C'est plus d'ingénuité qu'il n'en faut rue Pigale ! »
Les lèvres de la Madone étaient devenues blanches; elle enveloppa sir William d'un regard félin-
« On se corrigera, » dit-elle.
Sir William tira de sa poche la lettre que la Madone avait écrite la veille, sous sa dictée, à H. le
marquis de Montallais. Il la secoua d*un air impertinent du bout des doigts, et souriant :
« Tenez, reprît-il, voici le petit billet impoli que vous avez eu Tadorable naïveté de me confier; je vous le rends.... s'il le recevait, ce pauvre marquis serait capable d'en mourir. »
La Madone prit le billet et le déchira en quatre morceaux.
« Merci, répondit-elle, j'en écrirai un autre! Le marquis ne mourra pas, au contraire l » *
Un nuage passa devant les yeux de sir William. Dans sa pâleur mortelle et les narines gonflées par la colère et l'humiliation, la Madone lui semblait plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. Si elle l'avait regardé, peut-être serait-il tombé à ses pieds; mais, le sourcil froncé, les lèvres frémissantes, elle attachait ses yeux pleins d'un feu sombre sur le lapis. Le désespoir, la haine , l'amour, l'orgueil se disputaient son cœur.
Sir William prit son chapeau qu'il avait laissé sur un meuble et alluma un cigare.
« Adieu, » dit-il.
La Madone se leva et lui tendit une main froide.
« Vous savez que vous ne repasserez plus cette porte, répondit-elle.
— Je l'espère. »
Sir William lança ce mot comme un duelliste le dernier coup qui doit mettre fin au combat ; sln-
dînant alors sur la main de la Madone, il la baisa et disparut.
< Et cependant ses le vres m'ont brûlée ! murmura la Madone, qui resta seule.
—Ah ! je me ferai tuer! » s'écria sir William quand la porte du pavillon de la rue Pigale retomba derrière lui.
Quelques heures après, sir William prenait congé de sa mère, et partait pour rAIgérie, oùsoninlention était de s'engager dans un régiment de chasseurs Hortense, qui le savait, ne s'y opposa pas.
< Ne pleurons pas, dit-il en l'embrassant ; j'ai tout mon passé à faire oublier.... Vous me pardonnerez si je réussis. »