‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 25 sur 29 · Ô7 — II · texte numérisé non relu

Ô7 — II

confidences, ils s'assirent devant la table d'une petite aub^ge. Quelques œufs, une modeste gibelotte et une bouteille de vin blanc composaient leur frugal repas. C'étaient ceux que Jacques aimait le plus; il est vrai qu'il n'en prenait pas souvent de pareils.

« Ça, reprit M. de Maurs qui avait poussé la débauche jusqu'à demander une tasse de café, j'imagine que, toute affaire terminée, tu vas mettre la spéculation au croc ?

— Moi? s'écria Jacques. .

— Oui, toi,

— Jamais!

— Comment! tu prétends continuer?

— Sans repos ni trêve ! Désarmer sur une bataille perdue, mais tu n'y penses pas ! Crois-tu donc que si Charles le Téméraire n'avait pas été tué, il aurait abdiqué? Je comprends Scylla et Charles-Quint. Ils étaient victorieux I... Mais vaincu, renoncer à tirer l'épée ! .. • Allons donc !

— Tu parles comme un héros, mais cela me parait le langage d'un fou, repartit Pierre.

— Eh bien! j'abandonnerai le style épique, et, en simple prose, je te dirai que l'existence que lu me proposes, je n'ai pas d'abord les moyens de l'accepter.... Oublies-tu que je n'ai plus rien ! Un millionnaire qui ne s'est pas réservé un million, c'est peutêtre sot, mais j'ai eu la fatuité de cette sottise.

— A ton tour, oublies-tu que nous avons, chez le

père Fortin, partagé les friandises des récréations, et que nous pouvons encore partager le pain quotidien d'un vieille amitié ? »

Jacques serra la main de Pierre.

« Merci, dit-il, c'est impossible.... Si j'acceptais une offre dont je sens tout le prix, j'aurais la fatuité de la reconnaissance comme j'ai eu celle de la probité.... la reconnaissance, à présent que je ne suis plus banquier, n'est pas ce qui me gêne. Mais com- ' ment se peut-il, après les aveux que je l'ai faits, que tu n'aies pas compris que le repos serait pour moi le pire des supplices ; que rien ne peut éteindre ce l)esoin de travail, de spéculation, si tu veux, qui me dévore? S'il m'était permis de risquer une antithèse dans une matière si vraie, j'ajouterais que je ne sais rien qui puisse me fatiguer, si ce n'est le far niente^ et que pour moi, vivre de mes rentes, ce serait' mourir. »

M* de Maurs battit la retraite sur la nappe du bout des doigts.

c Tu es incurable, dit-il.

— Oui, incurable. Jamais je ne me suis senti le cœur si léger et si allègre que depuis que je n'ai rien. C'est le contentement du navigateur qui met à la voile et va explorer de nouveaux horizons, après avoir secoué la poussière de ses pieds sur les rivages qu'il a découverts. C'est l'effort, c'est la fièvre, c'est rinconnu, c'est le hasard. L'édifice est écroulé; tant

mieux! il s'agit de le reconstruire; mon premier soin sera d'en rassembler les matériaux. J'y trouverai l'occupation.... ce premier des biens! Toi, tu aimes la science, les arts, la lecture, la rêverie. Tu as mille ressources intérieures qui te suffisent.... Tu admires une statue, un tableau, un paysage; ta fais tes délices d'un livre, la musique te transporte.... moi, je n'entends rien à toutes ces choses-là. Les chefs-d'œuvre de Tesprii humain me laissent froid. Devant la plus magnifique toile, à l'Opéra, aux Italiens, quand retentissent les inspirations des maîtres, la main sur un livre dont l'éloquence émeut les générations, je pense à des combinaisons financières et j'entortille des guirlandes de chiffres.

— Pauvre déshérité! Être si pauvre quand on est si riche ! murmura Pierre.

— Puisque le chiffre a tout envahi.... il faut que je retourne au chiffre comme le bœuf à l'abreuvoir auquel il a coutume de se désaltérer. . . . c'est mon châtiment si tu veux, mais c'est ma vie et mon salut !

— Je n'insiste pas, reprit M. de Maurs ; va donc à la chasse aux millions, puisqu'il le faut!

— Il le faut, tu l'as dit. Sais-tu rien de plus ridicule qu'un millionnaire sans le sou? Penses -y, et tu me comprendras. On ne peut chercher l'excuse de certaines situations que dans la durée. Si l'on tombe après avoir ébloui toute une ville, la foule des petits vous écrase et vous rend en dédains et en mépris ce

qu'elle VOUS a donné en platitude et en servilité. Ceci est un autre côté de la question auquel tu n'as pas pris garde. Un pauvre qui pioche la terre pour gagner un maigre salaire est un manœuvre ; on n*a rien à dire : il fait honnêtement un métier honnête. Un millionnaire qui travaille pour manger, et rien que pour manger, est un imbécile. Ce n'est pas qu'il ait besoin, comme le vulgaire se l'imagine, de laitances de carpes et d'ortolans servis dans de la vaisselle d'or; mais, à côté des œufs durs et du hareng auxquels son avarice le condamne souvent, il faut qu'on sache que le million, c'est-à-dire le Roi, * est debout. A cette condition, on lui pardonne : on foule aux pieds ceux qui trébuchent , on se prosterne devant ceux qui se relèvent.

— Relève- loi, je ne m'y oppose plus ; mais à présent, as-tu pensé aux voies et moyens, comme dit le chancelier de l'échiquier en présentant le budget à la Chambre des communes?

— Certainement; mais ce n'est pas à Paris que j'établirai ma base d'opérations. Il y a en Amérique, à New-York, une des capitales de l'argent, et pas une des moins considérables, un certain homme qui, un jour, m'a dit, avec un accent particulier et en me donnant une poignée de main qui m'a broyé les os, que si jamais le terrain manquait sous mes pieds, on France, je n'avais qu'à partir pour les États-Unis et qu'il mettrait à ma disposition autant de capitaux

que je le voudrais. Il paraît que certaines théories dont j'émettais la proposition devant lui en matière de finances, Font frappé dans Ih temps de mes grandeurs et lui ont donné de mon génie une opinion toute particulière. Donc je partirai pour New-York.

— Ah! tu crois au banquier américain, toi, un homme nourri dans le suc et la moelle des affaires? Si tu t'occupais de poésie, je pourrais te citer à ce sujet un vers fameux :

Pour un homme d'esprit, vraiment vous m'élonnezl

— Eh ! mon vieux Pierre, du temps qu'on jouait à la loterie, le quine sortait quelquefois! Et puis je n'arriverai pas chez mon Yanlvee les mains tout à fait nettes....

-Ah!

— Oh! non!... on n'est plus assez novice pour faire de ces expériences! Je veux bien, comme ce navigateur dont je te parlais tout à l'heure, descendre sur une plage inconnue, avec l'espoir d'y découvrir mille productions succulentes, mais je débarquerai avec des provisions.

— Ça, ne m'avais-tu pas dit que tu n'avais plus rien, absolument rien ?

— Sans doute, mais ne t'ai-je pas, toi? et c'est assez.

— Voici la meilleure parole que tu aies dite depuis une heure.

— Comme à l'époque lointaine où tu me vis en-

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trer fchez toi et Remprunter cent francs, somme énorme, pour mener à bonne fin une spéculation en perdreaux, dans peu de jours tu me verras pa*^ rattre à Auteuil, mais cette fois, il s'agira de cent cin^ quante mille francs à peu près.

— Tufais bien de me prévenir ; je vais battre le rap* pel de mes petits capitaux.. ..On n'a pas toujours cent cinquante mille francs de monnaie dans sa poche.

— Oh ! tu as le temps, une semaine ou un mois. Maintenant ne te berce d'aucune illusion. Il se peut faire que tu attendes pendant des mois et des années le remboursement de ce prêt, il peut se faire encore que tu n'en revoies jamais un centime.

— Tu as donc aussi la fatuité de la franchise?

— Je les ai toutes... Tu sais, quand on emprunte !

— Bon ! te voilà en route pour New- York, que faîs-tu là-bas?

— Qui sait!... Un chemin de fer.. .. une banque

un canal.... une entreprise par actions pour la conquête de Cuba... la traite des nègres.... des plantations de cannes à sucre.... le défrichement d'une forêt vierge.... le commerce des fourrures.... l'exploitation des placers.... une société en commandite pour Témancipation des esclaves.... Je tftterai le terrain.... Peut-être bâtirai-je une ville! »

Quinze jours après cette conversation, tout était prêt pour le départ de Jacques. Pierre venait de lui remettre les fonds qu'il avait demandés. Les malles

de Louis Perrol étaient fermées; Marcelle préparait les siennes. Cette persistance qu'elle mettait à vouloir le suivre dans son émigration touchait et affligeait Jacques tout à la fois. Il ne savait comment faire pour s'y opposer, et il redoutait pour elle les hasards et la solitude d'une vie qui all&it s'écouler au milieu d'êtres inconnus. L'heure des adieux allait pourtant sonner.

Jacques, fort perplexe, fit auprès de sa chère filleule une démarche dernière. Il insista avec une force nouvelle sur les fatigues et les périls même de cette entreprise incertaine. Que deyiendrait-elle si la fortune ne lui était pas favorable? Quelles seraient ses craintes personnelles si la mort le surprenait dans un pays lointain, où Marcelle resterait sans protecteurs, sans amis ?

Malgré la promesse qu'il avait faite, il prononça une fois encore le nom de M. Guillardin.

Marcelle sentit comme une secousse dans sa poitrine, et relevant le front :

« Croyez-vous qu'il me soit bien difficile de gagner un morceau de pain en Amérique? dit-elle ; fût-il amer et trempé de larmes, il me semblera doux si mes lèvres ne sont pas obligées de prononcer un nom qui n'est pas dans mon cœur! »

Jacques fut vaincu.

« J'ai fait mon devoir, dit-il, que la Providence fasse le sien! ^

Un raatin, Feraand cherchait dansThôtcl de la rue Taîtbout, mis en vente, quelques objets auxquels Joséphine Lombardel tenait, beaucoup, et que Jacques avait prié M. de Maurs de sauver du naufrage, afin de les remettre à sa femme après son départ. Un sentiment d'inquiétude et de regret agitait Feriiand ; il s'était habitué à voir Marcelle, à lui parler, à l'écouter. Celte raison tendre, celte parole onctueuse et chaude, ce dévouement délient et silencieux dont tous ceux qui entouraient la jetinc Gllc éprouvaient les effets, le pénétrait doucement, comme une eau nourricière pénètre le gazon. Fernand ne pouvait s'.em pécher de frissonner à la pensée qu'il ne la verrait plus. Quelle autre la remplacerait jamais, et près de qui trouverait-il cette grâce complaisante, cette intelligence atlenlive et charmante que le cœur inspire et qu'on regrette aussitôt qu'on les a perdues?

La présence des lieux où il l'avait vue si souvent augmentait cette disposition. Malgré lui, Fernand se complaisait à poursuivre ses recherches. Par quelle influence fatale, inexplicable , avait-il été contraint de donner son cœur à une femme dont tous les sentiments le révoltaient, de le fermer à celle vers laquelle l'appelait la meilleure partie de luimême? Il ne pensait plus à l'objet de sa visite et la prolongeait encore, lorsqu'il se souvint à propos qu'il avait besoin d'un renseignement que Marcelle

seule pouvait lui donner* Il monta chez elle précipitamment; la porte de sa chambre était ouverte; après un moment d*hésitation il entra. La chambre était vide. Sur la table où étaient les menus objets h l'usage de Marcelle, un buvard, une corbeille à ouvrage, des plumes, des crayons, des écheveaux de soie, du papier,'il aperçut sur un petit chevalet, un portrait à la mine de plomb, large à peine comme la main. Il crut se reconnaître et l'examina de plus près. Il ne s'était pas trompé ; ce portrait était le sien. Jamais il n'avait posé; Marcelle l'avaitcrayonné de mémoire. Tout auprès se trouvait un écrin de velours dans lequel le dessin devait être renfermé.

Fernand regarda, tout ému, Timage posée sur le petit chevalet. Un cofîret ouvert sur la table contenait ce que Marcelle avait de plus précieux. Parmi ses modestes bijoux de jeune fille, se trouvait uiî paquet de lettres entouré d'un fil de soie. Fernand crut reconnaître son écriture; il souleva le paquet; toutes les lettres qu'il avait écrites à Marcelle étaient là, bien serrées. Elle les emportait aussi. Une place était auprès, dans le .coffret* pour Fécrin de velours. Fernand, quoique seul, sentait que le cœur lui battait. Un parfum d'amour et de chasteté s'exha- * lait de cette chambre où le hasard l'avait conduit. Il oublia Léonie et sortit bouleversé.

A quelques pas de la porte, il rencontra Jacques et lui demanda où était Marcelle.

c Dans le jardia,» répondit Jacques.

Le banquier allait passer; mais Taltération de^ traits de son jeune ami, Taccent particulier de sa voix l'avaient frappé. Une idée s'empara de lui ; il s'arrêta.

« Auriez-vous à lui parler, par hasard? dît-il.

— Non.... je la cherchais cependant.... Son nom est venu sur mes lèvres en vous voyant.... On pense à elle malgré soi....

— Eh bien! reprit Jacques d'une voix lente et en appuyant sur chaque mot, vous arrivez à propos.... j'avais besoin d'un auxiliaire.... vous serez le mien. »

Il passa son bras sous celui de Fernand. «Vous êtes l'ami de Marcelle, n'est-ce pas? dit*il au jeune homme.

— Sans doute.

— Vous n'ignorez pas qu'elle veut me suivre. Cependant je voudrais qu'elle épousât mon ancien commis, M. Guillardin, qui l'aime.... Elle aura un mari, des enfants, le repos.... A défaut de bonheur, c'est quelque chose.... Vous seul pouvez la décider, décidez-la. »

Cette idée que Marcelle appartiendrait à un autre, au moment où il pensait à elle, produisit sur l'esprit de Fernand cette impression de froid qu'on ressent en passant d'un jardin plein de lumière dans Fombred'un caveau.

« Allez vite, poursuivit Jacques tranquillement,

il n'y a pas une minute à perdre.... Vous savez que je pars bientôt. »

Pernaud descendit rapidement le perron de Thôtel, et découvrit Marcelle devant une corbeille de fleurs. Il la rejoignit au plus vite.

« Mme Bernard avait des bouquets autrefois dans sa chambre, dit Marcelle; j'essaye de lui en composer un. »

Fernand marcha à son côté ; Marcelle avait la tète nue; la pensée qu'elle procurerait un instant de plaisir à une pauvre créature que l'adversité trouvait sans force, égayait la physionomie de l'aimable fille.

« Il est si triste de n'être rien pour personne ! reprit-elle.

— Voilà une crainte que vous ne pourrez jamais avoir, répondit Fernand ; ici, tout le monde vous aime.

— Oh ! moi je ne me plains pas.

— Est-ce donc pour cela que vous partez? • Marcelle ne répondit pas; ses mains tremblaient

en coupant la tige des fleurs.

« Ce départ est-il irrévocable ? poursuivit Fernand.

— Oui, repartit Marcelle.... je n'ai plus rien à faire ici.

— Ne vous souvient-il pas de ce que je vous ai dit à propos de la petite maison d'Auteuil? Vous n'y trouverez que des cœurs amis. »

Un grand trouble s'empara de Marcelle.

« Non, non! c'est impossible, dit-elle d'une voix étouffée.

— Alors, si cet asile vous déplaît, n'êtes-vous pas maîtresse d'en choisir un autre? Un homme vous aime, il a demandé votre main. '

— Qui vous l'a dit? s'écria Marcelle en rougissant.

— M. Jacques Bernard lui-même. Il regrette de Yous voir partir ; un mariage avec M. Guillardin lui parait une chose plus raisonnable... Il m'a chargé de vous en parler.

— Et c'est vous qui!... ah ! vous êtes cruel ! » Marcelle se tut; ses yeux brillèrent fout^à coup

comme si des larmes étaient prêtes à s'en échapper. Elle cueillit des brins d'herbe et les noua autour de son bouquet.

< M. Jacques Bernard sait bien que je ne veux pas me marier, reprit-elle, je le lui ai déjà dit; s'il le faut, je le lui répéterai. »

Fernand Tattira doucement vers ce petit banc où une première fois il avait parlé à Léonie.

c Cependant, continua-t-il, si quelqu'un* qui a pu lentement pénétrer dans votre cœur et deviner quels trésors de tendresse il recèle, qui, un temps, malade, fiévreux, ébloui, égaré, vous doit ses heures les meilleures et les plus douces; si quelqu'un qui, chaque jour, a senti plus de bonheur & vivre prés de vous, à savourer le charme de votre voix, le pur rayon de vos yeux, la bonté persuasive

de VOS paroles, vous demandait de rester près de lui, que répondriez-vous ? Si fasciné d'abord et pris de vertige, il avait patiemment fouillé au plus profond de son être, pour savoir s'il ne restait aucun, vestige d'un passé qu'il repousse, aucune trace d'une image qu'il répudie, afin d'être sûr de lui comme il est sûr de vous ; si bien maître de sa pensée, libre, délivré, heureux, il vous disait : « Mar- « celle, je vous aime !» Que feriez-vous, Marcelle 1 »

Marcelle, toute frissonnante, écoutait Fernand; ses deux mains emprisonnées palpitaient entre les siennes. Elte était sans voix, sans haleine. Ses yeux baignés de pleurs ne voyaient plus confusément qu'un visage ému, passionné qui se penchait vers elle, et dont les regards lui disaient en un langage de feu : « Ce que tu entends, 'c'est vrai : je t'aime et n'aime que toi ! >

Fernand se mit à ses genoux, et sans quitter ses mains :

« Marcelle, reprit-il, voulez-vous être ma femmeî »

La tête de Marcelle tomba sur son épaule.

« Ma vie est à vous, » dit-elle

Elle ferma les yeux, et leurs lèvres se rencontrèrent.

« Ahl que Dieu te bénisse, toi par qui j'aime encore, toi par qui j'aimerai toujours ! » s'écria Fernand.

Il eût été bien difficile de savoir lequel fut le plus

heureux, en apprenant cette nouvelle, de Jacques ou de M. de Maurs. L'un embrassa Marcelle en l'appelant sa fille; l'autre embrassa Femand.

« Enfin 1 s'écria Jacques, le bonheur est donc par hasard intelligent !,.. Il a louché de sa baguette une femme qui le mérite ! »

Puis, d'un air narquois, il ajouta :

« J'y ai bien un peu aidé.... Le cœur de Fernand oscillait ; il fallait une secousse pour le faire tomber du côté où il penchait; je l'ai donnée.

— Et toute ma vie se passera à vous en remercier! » s'écria Femand.

. Cependant le jour du départ de Jacques pour l'Amérique était fixé. Il ne restait plus à décider que le choix de la retraite où Joséphine Lombardel se retirerait. Léonie lui avait ofiert un appartement dans éon hôtel. La mère hésitait à l'accepter.

Elle se décida cependant à rendre visite à sa fille pour prendre les dispositions indispensables. Une femme de chambre la reçut et courut prévenir' Mme Colombey. Un moment après, cette fille reparut.

< Madame est en affaires et prie madame d'attendre, » dit sèchement la femme de chambre,

Léonie déjeunait avec M. de Bréhal. Le rouge monta au visage de Joséphine. Elle buvait les premières gouttes du calice.

Bientôt après, Mme Jacques Bernard entendit la voix de sa fille qui parlait dans la pièce voisine.

' c Je ne serai pas longtemps, disait-elle, la calèche est attelée ; dans une heure yous me trouverez au bois. >

Elle entra ; Joséphine lui fit part du motif de sa visite.

« C'est fort simple, répondit Léonie ; il y a, au second étage de Thôtel, une pièce vide qui ne sert à rien.... je voulais en faire une lingerie, j'y renonce en votre faveur.... Vous y ferez porter les meubles qui sont à votre usage et vous vous y établirez.... Nous ne dînerons pas toujours ensemble.... M. Colombey a des amis qui ont l'habitude de notre intitimité.... une étrangère les mettrait mal à leur aise.... Quant au déjeuner, on vous fera servir en particulier.... Le matin, je suis fort occupée.... Vous serez libre, le soir, de rentrer chez vous.... je vsiis beaucoup dans le monde ou au théâtre.... Â Toire âge, cette agitation vous fatiguerait.... et puis mes connaissances ne sont pas les vôtres.... Vous recevrez vos vieilles amies dans voire chambre.... S'il vous plaît même de leur offrir une tasse de thé, vous préviendrez le maître d'hôtel.... Adieu.... je vous laisse.... ma toilette n'est pas terminée, et j'ai un rendez-vous auquel je ne veux pas manquer.... >

Léonie s'éloigna; Joséphine retourna chez elle le cœur gros. Elle comprenait enCn ce que Jacques savait depuis, longtemps, qu'elle n'avait pas de fille; elle comprenait aussi que ce pouvait

être quelquefois une cause de chagrin; seulement, il était un peu tard pour- s'en apercevoir. Cependant, il fallait prendre un parti. L*idéc de suivre son mari n'était pas venue à Joséphine.

Mme Jacques Bernard pouvait au besoin louer une maison de campagne et s*y établir; mais ta solitude l'effrayait. Là maison de Château-Thierry lui semblait un tombeau. Comment vivre hors de Paris?

Marcelle devina ce qui se passait en elle.

« Me^ permettez-vous d'agir à ma fantaisieîf ditelle 5 Fernand.

— Ah 1 Dieu ! n'ètes-vous [las, ne sercz-vous pas toujours la maîtresse de ma vie? n'avez-vous pas 1 inspiration du bien? »

Alors, et avec une délicatesse qui prenait sa source dans son cœur, Marcelle demanda à Joséphine de passer une saison à Auteuil.

«Ce ne sera pas la magnificence que vous trouveriez chez M. Colombey, dit-elle, mais vous m'apprendrez à tenir une maison. Le service que vous me rendrez ne vous enchaînera pas, d'ailleurs.... Au premier ennui, vous serez toujours libre de rentrer dans l'hôtel de la rue Blanche.

— Ah ! tu me sauves! » s'écria Joséphine.

Et elle embrassa Marcelle avec une effusion qu'elle n'avait jamais eue.

« Pauvre femmel murmura Fernand, les bienfaits de ^a nile lui font peur ! >

Rien ne s*opposait plus au départ de fecques. Il avait arrêté sa cabine sur un paquebot en partance au Havre. Mme Golombey fut informée du jour où le chef de la famille quitterait Paris, On la vit arriver en calèche. Elle offrit à son père, et de la part de soii mari, des lettres de recommandation. Quant à Léonie, elle ne pouvait pas le suivre jusqu'au Havre et le voir s'embarquer, comme elle en avait eu d'abord le projet. M. de Bréhal lui avait envoyé des lettres d'invitation pour le bal du ministre des affaires étrangères. Les intérêts de M. Golombey exigeaient qu'elle s'y présentât.

« Adieu, et bon voyage, mon père; je ne reviendrai pas, dit-elle en ûnisâant ; ces séparations sont trop cruelles pour ma sensibilité ; j'ai les nerfs tout ébranlés. »

Elle abrégea les derniers moments, se sauva, et bientôt après sa voiture roulait dans la direction des Champs-Elysées.

Auguste parut après sa sœur. On lui voyait cet air maussade qu'il ne quittait plus depuis que son père, en déposant son bilan, avait négligé de lui constituer d'honnêtes peliles rentes qui lui eussent permis de faire figure dans le monde. Il le boudait consciencieusement. Auguste regrettait d'ailleurs de ne pas pouvoir conduire son père un bout de chemin : ses nombreuses occupations l'en empêchaient.

« Bonne chance ! dit-il ; vous m'avez fait bien du ^tort, mais je ne vous en veiix pas. »

Il l'embrassa et partit un cigare à la bouche.

« Si on lui cassait les reins, ferait-on mal? » disait M. de Maurs.

Pierre, Marcelle et Fernand accompagnèrent Jacques au Havre. La route se fit .silencieusement. Tous quatre montèrent sur le bateau qui chauffait et restèrent avec" le fugitif jusqu'à un mille du port. Là Jacques embrassa ses derniers amis. Il était le plus ferme entre tous. Et comme ils lui disaient adieu :

« Non pas adieu, mais au revoir 1 s'écria-t-il ; je ne suis pas de ceux qui sombrent.... Demandez à Clovis !

— Non, monsieur, c'est écrit, comme dit Platon, » répliqua le bon Clovis mélancoliquement assis sur un sac de nuit.

Au moment où la chaloupe montée par M. de Maurs, Marcelle et Fernand s'éloignait, ballottée par les lames, un canot, qu'on avait vu quitter le port en môme temps que le baleau à vapeur, abordait le navire qui avait mis en panne, et une femme s'élançait sur l'échelle. Jacques venait de reconnaître Hortense.

Il courut au-devant d'elle.

« Quoi! vous! s'céi*ia-t-il avec un senlimcnt de joie profonde.

— J'ai voulu ôlrc ladernièrc à vous serrer la main, dit-elle, la dernière à vous embrasser.... Celle peusée que je vous ai fait lanl de mal m*obsèdc.... Ne gardez-vous là rien contre moi?

— Rien, » répondit Jacques.

Il prit le bras d*Hortense et ils firent enseuible un tour sur le pont.

« Nos minutes sont comptées, reprit Hortense; un jour, il y a bien des années de cela, vous m'avez donné une bague....

— Je la connais.... je Tai revue une fois.... elle était au doigt d'une femme qui n*cst plus.

— La voilà.... M. de Maurs me Ta renvoyée dernièrement dans une lettre. Reprenez-la. Ce sera entre nous le signe visible que vous me pardonnez, le signe de la bonne alliance. »

Jacques prit la bague et la passa silcncicusemejil à son doigt. En une minute, et comme dans un miroir magique, il revit rapparlenicnt de la rue Laval, rhumble chambre elle lit modeste qui si longtemps l'avait abrité, et dans lesquels son cœur avait baUu. Que différente eût été sa vie, si alors il eût cédé à la voix de la jeunesse!

« C'était écrit! » murmura une voix à son orciijo.

Jacques tressaillit. C*élait Clovis qui s*élait endormi, et dont la bouche répétait encore son dicton favori. Cette voix qui répondait à sa pensée lira . Jacques de sa rêverie.

« Oui, c'élait écrit! » répéta-l-il en soupirant.

Jacques comprit, h certains mouvements, que le capitaine allait donner ordre d'appareiller. Le pilote n*était plus à bord. Il saisit la main d'Hortense.

. « Vous écrirez à sir William, dit-il ; dites-lui que je lui pardonne, dites-lui que je l'aime. » ^

L'heure de la séparation était venue. Hor tense descendit dans le canot qui suivait le navire à la remorque, et bientôt après elle s'éloigna, bercée par le long sillage que traçait le bateau dans sa fuite. Jacques, appuyé sur le bastingage, la salua de la main ; les côtes de la France, s'effacèrent à l'horizon, derrière un voile de brume; un point noir, sus pendu à la surface de l'eau, lui indiquait la place où était Hortensc, puis tout disparut, et la mer immense l'entoura.

Un instant la poitrine de Jacques se gonfla et le flot de la tristesse l'envahit; mais il releva le front comme un lutteur : ...

« Haut le cœur à présent, dit- il, la bataille de la vie recommence ! »

*sp

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