LES DEUX COUSINES
Un temps s*est passé ; tandis que Jacques Bernard va tenter en Amérique ce suprême voyage des Argonautes, poursuivant la toison d'or, peut-ôlre conviendrait-il de retourner à Paris et de jeter un coup d'œil sur la situation que les événements ont faite aux personnes qui lui tiennent le plus près par les liens du sang. On verra quelle résistance elles ont opposée aux coups du sort et quelle route elles ont suivie.
Entrons dans le chalet d'Auteuil. La saison froide a ramené les hôtes accoutumés de cette retraite aimable. Fernand et Marcelle viennTent de passer un an dans la terre achetée par M. le comte de Maurs, dans le Maine. Ils ont goûté dans sa plénitude et son
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abond.'incc, celte vie simple, active et saine que donne la campagne. Un jeune enranl égayé la famille. Ses premiers pas s'essayent sur un tapis. Il chancelle, il trébuche; sa mère accourt, il sourit. Fernand est dans son cabinet: les fenêtres s'ouvrenl sur le jardin où chante le rouge-gorge : c'est là qu'autrefois Ah'ce travaillait. Le portrait de sa mère est devant lui. Tout la rappelle dans ce lieu imprégné de son souvenir. C'est elle qui a mélangé les fleurs et les fruits de cette tapisserie; c'est elle encore qui a peint ces aquarelles suspendues au mur dans des cadres de bois sculpté. Les tons bruns d'un mobilier de chêne se marient aux reflets mats d'une tenture de velours vert; quelques objets d'art se voient sur des consoles; une grande bibliothèque occupe tout un côté de ce cabinet ; en face est la cheminée ornée de grands vases du Japon qui encadrent une magnifique pendule servant de piédestal à une terre cuite signée d'un nom illustre. La table devant laquelle Fernand est assis est chargée de volumes eirde papiers. Il écrit. Le jour est chiir et limpide. Une protection invisible maintient le silence autour de cet asile du travail. Dans cette campagne, qu'il vient à peine de quitter,* on aime Fernand; à Paris, on Testime. Il est dévoué tout entier à cette re^Tie que son père a fondée. Il la dirige ; elle est devenue un des recueils d'art et de science les plus remarqués. Son esprit trouve sa récom-
pense niômc dans ce travail qui le Tait participer au mouvement général des idées et aux découvertes de rintelligence.
Dans une pièce voisine se tient Marcelle. Sa beauté a pris un nouveau caractère ; elle ace quelque chose que donne le dernier coup de. pinceau du maître à la toile qull a le plus caressée ; elle plaît, elle attache, elle est tout intérieure ; c*est le reflet d'une âme heureuse sur des traits charmants. Marcelle a son cnrant, c'est-à-dire tout un monde devant elle. Ses yeux ne le quiltent pas, elle le voit même sans le regarder, et la tête penchée sur une broderie ou les mains sur les touches d'un piano. La musique ne la distrait pcis de cette douce surveillance qu'elle ne partage avec personne ; au travers des mélodies qui s'échappent en ondes sonores de ses doigts, elle entend le frais gazouillement de ce petit être qui trotte lentement le long des fauteuils, et s'arrête parfois, élonné du chemin qu'il a parcouru.
Cette tendresse profonde, ardente, exclusive, que Marcelle a vouée à Fernand aussitôt qu'elle l'a connu, ne s'est pas attiédie; elle est telle après deux ans qu'aux premiers jours de leur union; Fernand la partage. Il deviflait ce que Marcelle valait; il le sait à présent. Il s'étonne d'avoir tardé si longtemps à le comprendre. On sent, dans son attitude auprès d'elle, le désir de racheter la maladresse qu'il a eue de ne pas conquérir le bonheur plus tôt.
La matinée appartient au travail; elle est prompte à s'écouler ; le soir appartient aux amis elaux relations du monde. Les œuvres nouvelles que le succès consacre, on les connatt; les bons livres ont leur place marquée dans la bibliothèque ; souvent M. de Maurs en fait des lectures à haute voix. Assez de personnes connaissent le chemin du chalet d*Auteuil pour qu'on ne perde jamais rien du charme de la solitude. C*est une solitudeanimée, une solitude où toutes les choses que l'esprit désire et cultive ont leur écho. La satiété ne peut jamais s'y faire sentir.
M. de Maurs vit entre son fils et sa fille. Son petitfils lui fait faire des folies.
Une ombre cependant existe à ce tableau.
Aux heures des repas, quelquefois, mais i intervalles inégaux, une femme apparaît dans la salle à manger. Elle est grande, sèche, maigre; ses yeux brillent d'un éclat vitreux; le rayon de l'intelligence ^ y chancelle. Personne ne reconnaîtrait Joséphine Lombarde!, la femme de Jacques Bernard. Elle a vieilli de quinze années; ses cheveux ont blanchi ; ses mains longues et décharnées tremblent continuellement. Elle s'avance d'un pas lent, égal, silencieux. Marcelle lui offre le bras; elle s'assied, regarda autour d'elle, salue de la tête et pose ses mains sur la table. C'est à peine si elle mange. Quand l'enfant tourne la tète , elle le contemple un instant, sourit et soupire presque aussitôt.
d'un MILUONNAIRE. 299
« Moi aussi, j*al eu Auguste I » dit-elle.
Quelquefois elle fait deux ou trois tours d'allée de' ce même pas monotone. Marcelle l'accompagne et lui parle ; Joséphine l'écoute, répond par monosyllabes, baisse les yeux et se tait. Son esprit est dans le passé. Quand elle se sent lasse, elle remonte dans sa chambre, remercie Marcelle qui la soutient, l'embrasse sur le front et se laisse tomber dans un fauteuil. Les mains croisées sur les genoux, elle reste immobile jusqu'au soir. L'ombre vient et rien ne la distrait de son attitude.
li lui arrive, à de longs intervalles, et quand elle cède aux prières de Marcelle, de faire une promenade en voiture aux environs d'Auteuil ou même h Paris. La vue des Champs-Elysées et des boulevards semble la réveiller par éclairs. Le tourbillon des chevaux, le bruit, la foule, font monter un peu de sang à ses joues ; elle serre sans parler la main de Marcelle; un soupir gonfle sa poitrine.
«Te le . rappelles-tu ? dit-elle; j'allais à Longchamps; chaque année je renouvelais mes équipages.... j'avais une livrée bleu et or.... Personne n'allait plus vite que moi. Tu ne voulais jamais m'accompagner. »
Marcelle ne veut pas se souvenir qu'on ne lui offrait jamais de sortir.
c Attendez encore quelques mois, répoiid-elle, ce beau temps reviendra; M. Jacques Bernard est en
Amérique... Qui sait!... c*cst Thomme des miracles, ' de lui on peut tout espérer. »
Joséphine hoche la tète; elle ne parle plus et regarde les magasins devant lesquels^ passe la multitude; elle est retombée dans son indifférence, mais jamais elle n'a voulu rentrer dans la rue Taitbout.
Un jour le cocher y poussait la calèche. Joséphine reconnut la maison qui fait Tangle du boulc\^rd, elle se leva toute droite, et, saisissant le cocher par le pan de sa longue redingote :
« Non ! non ! pas là ! s'écria-t-elle, c'est la rue de Hiôtel! .
Ce l'ut comme un flot de lave sortant tout enflammé d'un amas de cendres et de scories.
Joséphine a suivi Marcelle et Feruand à la campagne. Elle a été dans le Maine telle qu*on Ta vue à Autcuil, morne et silencieusement désespérée. Elle semble ne rien désirer. On fui proposerait de s'enfermer loule Tannée dans un cercle de forêts infranchissables qu'elle ne tenterait rien pour échapper à son sort. Le coup qui Ta frappée ne Tapas abattue, il Ta brisée. Son corps est en dissolution, son âme s'éteint. La seule personne dont la présence paraît lui faire du bien, qu'elle accueille, qu'elle retient, c'est Marcelle.
Quand elle est restée quelques heures sans la yoir, Joséphine est inquiète; elle la cherche, elle la demande; il se passe en elle quelque chose qui rap-
pelle ce vague et touchant effroi dont les cnfanls sont saisis quand ils ne voient plus leur nourrice. Marcelle a pour sa tanlc des soins dont la tendresse et la continuité feraient honneur à la meilleure des tilles. Elle paye à la femme la dette de reconnaissance qu'elle a contractée envers le mari. Des sentiments confus s'agitent dans le cœur de Joséphine.
Un jour, à la campagne, elle attira Marcelle sur sa poitrine, et, collant sa bouche contre Foreille de sa nièce :
« Me pardonnes-lu? » dit-elle.
Les larmes vinrent aux yeux de Marcelle.
« Moi ! répondil-elle, je vous aime! »
Joséphine se mitàpleurer. Ses lèvres, en remuant, prononcèrent le nom de Léonie. Quel abîme entre les deux cousines !
La vicomtesse de Maurs a prévenu, dès son retour, Mme Colombey de l'état pénible de sa mère. Léonie s'est fait attendre huit jours. Elle a rejeté ce relard sur les devoirs du monde; son temps ne lui appartient plus. Quan^ elle s'est montrée dans la. chambre de Mme Bernard, Joséphine a été prise d'un tremblemeiU nerveux. Elle s'est levée et l'a regardée avec une sorte d'effroi, en se pressant contre Marcelle dont elle avait saisi la main. La visite n'a pas été longue.
c Ce spectacle me fait du mal, a dit Léonie, je suis
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trop sensible, j'ai les nerfs trop délicats pourensopporler la triste vue. >
Elle a drapé son grand cachemire autour de ses épaules, a tourné la tête à demi pour se voir dans une glace, et a pris congé de Marcelle.
«I Adieu, mignonne, a-t-elle repris en choisissant sa pose dans sa calèche, je suis tout ébranlée; ne m'attendez pas de quelques jours. »
Joséphine était collée contre les vitres, regardant la voiture de sa fille, épiant son départ. Quand elle Teut perdue de vue derrière un nuage de poussière, elle descendit l'escalier d'un pas nerveux et s'approchant de Marcelle :
« Reviendra-t-elle î est-elle venue pour m*enlever? » dit-elle.*
La vicomtesse de Maurs l'a comprise.
< Rassurez-vous, répondit-elle, nous ne nous quitterons jsfmais! »
Cependant Léonie l'eparut un jour dans le cbalet d'Auteuil. C'était après une saison de fêles qui expirait au milieu de tous les bruits du monde. Le printemps commençait; les arbres du bois de Boulogne se paraient de cette nuance d'un vert tendre qui n'est pas encore le feuillage, mais qui l'annonce. La journée était chaude. Léonie arriva en voiture découverte dans tout le séduisant éclat d*une toilette nouvelle. Elle avait celte animation que doiinc la jeune saison, mêlée à cette fatigue dont les traits des
Parisicnues portent rempreinte après une longue suite de plaisirs. Elle trouva Marcelle'seule dans le jardin; elle dessinait; son fils jouait autour d'elle.
Léonie se coucha dans un fauteuil de jonc, une ombrelle fermée à la main; son pied, étroitement chaussé d'un petit soulier à talon, battait le sable. Elle tourna la tête de côté et d'autre noncbalam** ment.
c Je n'entends personne, dit-elle enfin, es-tu seule au logis?
— Non pas seule; ce petit homme me tient compagnie, répondit Marcelle, qui du doigt montrait son fils qui se roulait dans l'herbe.
— Oh ! lui, ce n'est rien ! » répliqua Mme Colombey.
t^arcelle regarda le petit garçon d'un air qui donnait un vif démenti aux paroles de sa cousine. Elle fit un signe de la main, l'enfant se jeta entre ses genoux, et elle l'embrassa à plusieurs reprises.
« Je le souhaite quelque chose qui ressemble à ce rien-là, • dit-elle.
Mme Golonibcy haussa les épaules, et d'une voix distraite :
« Ton mari n'est pas là? reprit-elle.
— Non, il passe la journée à Paris.
— Et tu ne t'ennuies pas dans ce désert? La vue de ces arbres ne te donne pas des crispations de
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nerfs? Des marronniers et puis des acacias; des acacias et puis des marronniers ! et toujours ainsi.... des feuilles partout! C'est gentil, le vert, mais il ne faut pas en abuser. Si j'étais condamnée à Auteuil à perpétuité, comme toi, on me trouverait mojsie, au boutj'un mois, dans mon salon, ou gc« lée au pied d'un arbre. »
Marcelle sourit.
< Toi, c'est possible, mais moi, j*ai Timpertinence de me porter bien partout.
— Ab! oui, j'oubliais que lu passes la moitié de l'année dans un pays perdu, au fond des bois, parmi les sauvages, dans le Maine, je crois.
— L'endroit s'appelle les Herbiers; on n'y a jws encore découvert d'anthropophages.
— Et que fais-tu là ? »
Marcelle raconta à Léonie quelles occupations remplissaient leur vie, à elle et à Femand.Le domaine était vasle; les premiers propriétaires l'avaient mal entretenu; il fallait donner aux voisins l'exemple d'unebonne culture; le pays n'était pas riche, s'ilétait pittoresque; on trouvait beaucoup de bien à faire.
A ce dernier mot, Mme Colombey l'arrêta. . « Ah ! je sais ! dit-elle ; quclqa'un m'a déjà initiée aux mystères de ce programme, dont la première éditionaété publiée à mon profil.... Ne va pas plus loin.*
Marcelle comprit l'allusion, mais regardant Léonie, tranquille, sans embarras :
« Je ne le connais, moi, poiirsuiviNelle, que par Texécution ; mais il est tel que jamais je ne voudrais y rien changer. »
Léonie égratigna le sable Gn de Tallée du bout de son ombrelle.
« Que le ciel me préserve d'un pareil bonheur? reprit-elle d'un accent dédaigneux.... ma vie ne ressemble guère à la tienne. Je suis allée hier chez Mme de Vipart; il y avait un monde fou, le plus beau inonde de Paris. On a dansé jusqu'à troia heures, la fêle s'est terminée par un souper après lequel on a improvisé un cotillon. Quand je suis rentrée, j'ai pu voir une armée de balayeuses époussetant le boulevard; c'était fort laid, mais fort drôle. Comprends-tu? il y a des gens, des philanthropes, je crois, qui prétendent que ce sont des femmes! qui est-ce qui ne manie pas le paradoxe à présent!... J*avais à ce bal une simple robe de point d'Angleterre. Le dépit a fait monter le rouge au visage de Mme Sébastien Brunel, que tu as vue autrefois chez mon père.... Elle a clé laide à faire peur tout le soir.... Et toi,' qu'as-tu fait hier?
— Deux personnes éiaient avec nous ; un colonel anglais, que mon père a connu à Galculta et qui a fait la campagne des Indes, nous a tenus éveillés jusqu'à minuit par les récils du siège de Lucknow, auq^iel il a pris part.
— Tu t'intéresses à ces choses-là, toi? Deux soi-