‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 4 sur 29 · BRUNE ET BLONDE · texte numérisé non relu

BRUNE ET BLONDE

Quelques heures a pr^s cette conversation, à Tétoge au-dessus, dans une chambre richement meublée, et 'dont les tentures de soie blanche relevaient la couleur bleue, une jeune fîUc, appuyée sur la cheminée, regardait son image réQéchie par un grand iftîroir. Â son atliludc, qui rappelait vaguement iaPolymnie antique, on aurait pu croire qu'elle rêvait. Mlle Léonie Bernard étudiait TetTet de sa coi/Ture ; elle n*en était pas contente. Elle changea deux ou trois l'ois de position, inclina sa tète, la posa sursa inain, la releva, rabaissa, ôla et remit un nœud de rubans 9 le remplaça par une fleur, qu'elle piqua à droite, et à gauche, y substitua des épingles napolitaines, puis une résille^ piuis encore des branches do corail ; elle soupirait après chaque tentative nouvelle.

On aurait été fort en peiné dp deviner ce qui pouvait occasionner la mélancolie de Mlle Léonie Bernard; elle était plutôt grande que petite, avait la taille bien prise, souple, élancée, le cou long et gracieux dans sa courbe, le corsage plein, les mains fines, la peau d'un blanc mat, le front bas, leç cheveux abondants, bien plantés, et naturellement ondes, les yeux, d*un ton vert, grands, limpides, expressifs et bien enchftsséssous l'arcade sourcilière, de jolies dents, luisantes et un peu pointues comme celles des chats, ce qui donnait à son sourire un caractère singulier, la bouche couleur de pourpre, le menton d'une coupe ferme et fendu par une fossette. Elle avait une grande réputation de beauté et le savait; cependant elle pouvait dépteire. L'expression de sa physionomie était habituellement dédaigneuse et froide ; quand elle marchait, elle avait ce qu*on appelait, dans le langage d'autrefois, un port de reine ; immobile, son maintien faisait paraître plus de noblesse que de grâce. Quelque chose de dur, de sensuel, de hautain se lisait sur son visage, où l'orgueil avait mis son empreinte ; point de flamme dans les yeux, mais un feu sombre ; point de rondeur, de sensibilité, d'élévation dans les traits,

mais de l'énergie et de l'audace ; en tout l'idéal le cédait au matériel .

La grande preoccupation.de Léonie depuis un quart d'heure^était l'arrangement, ou, si l'on veuf^

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le dérangement de ses cheveux, qui avaient les tons de l'ébène et Véclat métallique des plumes du corbeau.

Personne ne mettait un art plus consommé dans Fapparent désordre de sa coiffure ; cette négligence, où les novices toyaient un témoignage de simplicité, était le résultat du travail le plus habile.

Lasse de chercher une combinaison nouvelle. ^Ue Bernard se touitea à demi vers une femme de chambre qui étalait une robe sur le dos d'un fau* . teuil.

« Veuillez appeler Marcelle, » dit-elle à cette fille, qui sortit.

Deux minutes. après, on entendit un pas léger dans la pièce voisine, et Marcelle parut. C'était une i^ne fille d'une taille moyenne et d'une physionomie intelligente et douce ; le premier regard ne pouvait pas dire si elle élait jolie ou non, mais ce . lisage tendre et fier prévenait en faveur de Marcelle; elle portait Une robe de mérinos tout uni, de couleur sombre ; point d'ornement, point de bijoux, si ce n'est une montre d'or passée à la ceinture et retenue autour du' cou par une chaîne de Venise. Léonie , découragée , s'était assise. Elle jouait avec la longue cordelière de sa robe de chambre.

« Tu sais, dit-elle sans relever la tôte, que nous avons du monde à dîner?

i62 LES MISÈRES

— Oui, répondit Marcelle.

— Mais lu ne sais peut-être pas que mon père doit nous présenter son plus ancien, son meilleur ami.... M. Pierre de Maurs.... Il en a prévenu ma mère par un mot.

— Eli bien? reprit Marcelle tranquillement.

— M. de Maurs a un fils.... un fils de vingt-cinq ans, M. le vicomte Fernand de Maurs. »

Marcelle regarda Léonie. - ,

« Ce jeune homme vous intéresse-t-il ? demandât-elle.

— Moi? je ne le connais pas.... J'avais trois oii quatre ans lorsqu'il est parti. Mais lu comprends, une première entrevue, c'est une grosse affaire.... j'ai horreur de déplaire aux gens.... Quelle robe metlras-lu ce soir ? t

— Ma robe blanche.

— Toujours la robe blanche !

— Toujours, dit Marcelle froidement.

— Et cela ne l'ennuie pas de sentir ta taille piïsc dans une robe que tu as mise dix fols? J'ai lu, dans je ne sais quel conte de fée, qu'il était autrefois une princesse qui ne portait jamais les siennes plus d'un jour, après quoi on les biUlait.... J'ai toujours envié le sort de cette princesse. En attendant, je n'ai pas une robe à mettre !

— Vous I mais ma chère Léonie, je vous en connais vingt, sans compter celles que j'oublie.... une

verle, trois roses, deux bleues» quatre blanches, cinq à carreaux, deux noires, une mauve....

— Elles me fatiguent toutes. ...

— Toutes ? reprit Marcelle en riant ; c'est bien mallicarcux pour ces pauvres robes !... Que faire alors?

— Je n'en sais rien.... On dit que lu as de l'esprit, fâche donc de m'en découvrir une dont la vue ne m'ennuie pa^l »

Marcelle ne répondit pas, et ouvrit la porte d'un cabinet. Mlle Bernard resta couchée sur un canapé, occupée à tordre des rubans de velours rouge et or pour en faire une coiffure.

« Ces marchands n'inventent rien, pas plus que les modistes, reprit-elle nonchalamment, toujours du taffetas, toujours du satin, toujours de la mousseline,* toujours du tulle ou de la gaze ; et, pour embellir ce% vieilleries, toujours des volants, tou^ joors des nœuds, toujours des fleurs, des effilés, de la dentelle. Quelle monotonie ! »

Au bout de quelques minutes, dix cartons avaient iti ouverts, et dix robes étaient éteiKJues dans la chambre. Marcelle furetait au milieu de cet amas d'étoffes d'un air gai, soulevant des doigts le tulle et la mousseline, la gaze et le tofletas. En un quart d'heure elle eut découvert la merveille qu'il fallait au désœuvrement de Léonie.

« Est-ce bien cela? » dil-clle en étalant la toilette nouvelle aux yeux de la belle indolente.

Mlle Bernard sauta sur ses pieds.

< Tu me sauves !» dit-elle.

Elle jeta un coup d'œil sur ]a pendule.

« Déjà cinq heures ! reprit-ellc» et on dîne à sept! Si tu voulais m'aider, en me dépéchant bien, peutêtre serais-je prête à temps.... Je te rendrai ta liberté vers six heures et demie.... C'est- tout ce qu'il te faut, n'est-ce pas ?

^ Un peu plus même.... Une robe blanche à passer» qu'est-ce ?

— Rien, » dit naïvement Léonic.

A sept heures, Léonie parut dans le salon où Marcelle était déjà depuis quelques minutes. Jacques la présenta à M. de Maurs, que Léonie salua en jetant un regard rapide sur Fernand. Auguste Bernard et Fernand, qui avaient joué tout lenfants dans la même école, renouvelèrent connaissance. Le dtner fut nombreux. Des gens de finance composaient la majeure partie des convives, parmi lesquels, cependant, on comptait deux ou trois écrivains, un artiste en renom et quelques iiauts fonctionnaires. La conversation effleura mille sujets sans s'écarter longtemps du terrain des affaires. On aurait dit que, pareil à un oiseau, elle s'élançait à tire-d'aile vers les plus hautes régions, mais qu'un fil invisible la retenait prisonnière et la ramenait toujours au niveau du sol.

Mme Jacques Bernard» née Joséphine Lombardel,

portait des diamants au cou, aux poignets, aux oreilles, dans les cheveux, sur le corsage. Pierre de Maurs la regardait, il Técoutait surtout, et ne la reconnaissait pas. Le physique avait moins changé encore que le moral.

Où étalent cette attitude réservée qu'il lui avait connue, cet amour de Pordre, cette habitude du silence, cette retenue, qui lui tenaient lieu de tlistinction et de beauté? Mme Bernard parlait haut, étalait sa robe éclatante aux longs plis, jusqu'à l'extrémité des canapés les plus amples, discutait bruyamment, prenait des airs superbes ou penchés, jetait son mot dans toutes les conversations, et ne pouvait dire une phrase sans y faire briller, comme un diamant sur du brocart d'or, le nom de quelque marquis ou de quelque baron. Et comme elle savait tendre la main aux gens titrés en disant : « Bonjour, cher! > d'une voix qui n'était pas la sienne ! Et la minute d'après, comme elle avait de rapides mouvements de tétc pour saluer les pauvres hères qui ne possédaient ni millions ni particules !

M. de Maurs, qui resta assis auprès d'elle pendant un quart d'heure, commençait à comprendre Texclamation de Jacques.

Son opinion faite sur le compte de la femme, il chercha des yeux le fils de Jacques. Il le découvrit au milieu d'un groupe de jeunes gjens qui revenaient du fumoir.

La physionomie d^Augusle ne disait rien, sa conversation non plus. On cherchait un liomnie, on trouvait une gravure de mode. 11 paraissait fort préoccupé d'un cheval appelé Macadmn, qu'il voulait faire courir aux courses du printemps. Il commençait Tenlretien par Macadam et le finissait par Mqpadam. La beauté de Léonie frappa M. de Maurs; elle laupait frappé bien plus encore, si Mlle Bernard no s'était pas montrée si attentive à l'effet qu'elle produisait. Plusieurs personnes, parmi celles qu'où voyait dans le salon, Tentouraient et partageaient leur' attention entre elle et sa mère : l'une était M. de Bréhat, député au Corps législatif, l'autre, m! Colombey, administrateur d'un chemin de fer ; une troisième, M. le marquis de Montalais. qui appartenait à l'aristocratie du faubourg Saint-Germain. Les autres ne sortaient pas de la foule qui peuple un salon. Léonie acceptait tous les hommages et ne remarquait personne.

• Chaque fois qu'un huissier, chaussé de bas de soie et flanqué de grands laquais en belle livrée, jetait aux échos le nom d'un visiteur. M. de Maurs examinait le nouveau venu. S'il était jeune, il se rapprochait presque aussitôt de Léonie ; )es plus vieux gagnaient les tables du wislh.

• ' . C'est la course à la dot, » pensa M. de Maurs.

Bientôt après les princes de la finance. passaient devant lui.

« C'est la foire aux millions, dit*il à Jacques.

— Oui, répondit le banquier, il y a les millions (oui neufs et les vieux millions. Ne (c iic pas à tout ce qui luit. J'en ai connu qui cclalaient comme des bombes après ôlre arrivés comme des boulets. Il y a les jeunes millions, qui veulent faire comme la grenouille de la fable ; ii y a les millions timides ou désillusionnés, qui aspirent à vivre dç leurs rentes. Il y a de plus les millions morts et les millions au berceau.

— Très-bien. Dans quelle catégorie places-tu mon ami Jacques? reprit M. de Maurs.

— Qui sait! dit Jacques ; ce que je sais bien, ce* pcifdaul, c'est que, parmi tous ces gens, une bonne moitié m'exècre ; le reste me hait seulement. Que veux-tu! j'ai réussi. »

Le fils de M. de Maurs ne parut pas s'approcher beaucoup de la belle Lépnie, qui ne fit rien non plus pour l'attirer; Fernand se tenait à l'écart, écoutant, ou causant plus volontiers avec Marcelle. Deux fois, après le diner, en passant auprès de celle-ci, Jacques lui donna de petites tapes sur les

{'eues ou sur les épaules en souriant. La seconde uis, Marcelle s*empara de la main du banquier et la porta furtivement à ses lèvres. Il y avait dans ee mouvement et le regard qui l'accompagna plus de tendresse et plus de soumission que dans toutes les piiroles et les caresses- que Léonie avait échangées

è8 LES MISÈRES

avec son père. M. de Maurs suivît Marcelle des yeux, tandis qu'elle servait le thé. Cette petite personne rintéressait. Il ne se souvenait pas de l'avoir vue dans la maison autrefois.

« Quelle est donc cette jeune fille que- Mlle Bcr*nard tutoie, et qui répond au nom de Marcelle? demanda- t-il à Jacques.

— C'est Cen(]^illon, répondit le banquier.

— Cendrillonî répéta M. de Maurs.

— Eh! oui, si rintelligence, la "bonté, les meilleures et les plus charmantes qualités méritent ce nom fameux ! En simple prose, et pour dire les choses commç elles sont, Marcelle Ducoudray

est une parente que j'ai recueillie elle ëtait

orpheline.... Le plus reconnaissant des deux ce devrait être moi.... Mais, non I son dévouement va plus loin que mon amitié.... et cependant je ferai voir, le jour de son mariage, qu'elle n'est pas petite.

— Çà! tu te mêles donc de commettre des bonnes actions? reprit Pierre gaiement; pour un b&nquier, cette conduite me parait légère!

— Oh ! cela m'arrive si rarement ! Et puis, je place mes bienfaits à gros intérêts. Quand j'ai le coeur un peu las, — les hommes d'argent ont leurs mauvais quarts d'heure aussi, — je n'ai qu'à prier Marcelle de se promener avec moi. Nous partons, bras dessus, bras dessous, et je rentre égayé. C'est un vrai cœur

de femme, dans la meilleure et la pins large acception du mot.

— Hum! pensa M. de Maurs, je comprends pourquoi Pernand est si souvent près de Marcelle. »

. En quittant rhûtel de la rue Taitbout, M. de Maurs et son fils, qui voulaient profiter du beau temps et prendre l'air, gagnèrent les boulevards.

«Comment trouves-tu Mlle Ducoudray? demanda le père à son fils.

—Marcelle?

— Oui, Marcelle, puisque votre connaissance est û bien faite que lu prends cette familiarité de rappeler par son petit nom.

— C'est la contagion de l'exemple.... Marcelle par-ci, Marcelle par-là.,., et toujours Marcelle! On ne remue pas une chaise et on n'offre pas un verre d'eau sucrée sans l'intervention de Marcelle.

— Elle m'a paru charmante.

— Charmante, en effet; mais que Mlle Bernard est belle!

— Mlle Bernard! répéta meichinalement M. de )iaurs.

— Oui, Mlle Léonie Bernard, la fille de votre vieil Ami; pour me servir de cette antique comparaison dont on a sf fort abusé , elle a des yeux comme des escarboucles ! Et quelle langueur,- quand elle abaisse ses longues paupières chargées de cils! Quel charme dans toute sa personne; quelle fierté dans

son sourire! /Juels mouvemcnls.dû cygne dans sa laillc!

— Eh! mon Dîeu! s'écria M. de Maurs, il rac semblait que ta n'avais causé qu'avec Mlle Ducoudrnv ?

— C'est vrai; mais je ne regardais que Mlle Bernard.... Elle a .fait Tunique, sujet de notre entretien.,.. Je n'osais pas l'approcher, mais je ne voyais qu'elle et ne pensais qu'à elle,

— Ah! diable! » murmura M. de Maurs. §

A cette môme heure, Léonie, en robe de nuil, dénouait ses cheveux devant cette même glace qui, si longtemps, avait réfléchi son image avant le dîner. Elle mettait la plus paresseuse complaisance à lisser les touffes épaisses et lustrées sous lesquelles ses doigts blancs disparaissaient. Les bras à demi nus, le col incliné, et pâle sous sa coiffure en désordre, Léonie se'trouvait belle et prolongeait son plaisir.

Marcelle allait et venait par la chambre, un bougeoir à la jnain. Elle regarda autour d'elle, puis, étouffant un léger bâillement:

« Bonsoir, ma chère Léonie, dit-elle, il est tard, et je vais dormir. »

Mlle Bernard tourna la tête négligemment vei^s Marcelle.

« Sais-tu si M. Pcrnond de Maurs est riche? >• dcmanda-l-clle.

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Mlle Ducoudray s'arrêta.

« Riche ? » répélâ-t-elle d'une voix émue.

— Il n'est pas mal, cerne semble... il est vicomte, je crois; s*il avait seulement deux ou trois millions, on poorrait penser à lui. T'a-t-il pari 6 de sa fortune?

— Non, » répondit Marcelle, et elle disparut.

LA PETITE MAISON DE C H AtE AU- THIERRY.

Poar l'inlelligence de ce récit, et mieux faire connaître les divers personnages qu'on y verra figurer, il est indispensable à présent de remonter en arrière et de prendre les choses de plus haut.

Il y avait à Château-Thierry, pendant les premières années de la Restauration^ un pauvre recc- ▼enr municipal qu'on voyait chaque jour, quelque temps qu'il flt et quelle que fût la saison, de sept h huit heures du matin, allant et venant d'un pas méthodique sur la chaussée qui longe les bords de la Marne. Ce brave homme, que toutes les personnes de la ville connaissaient, s'appelait Antoine Bernard. Il était vêtu uniformément, en hiver comme en été, d'un pantalon gris et d'une redingote marron, pardessus lesquels, pendant les jours froids, il mettait

un grand darrick jaune à dix collets. Jamais on ne vit meilleure figure et plus honnête ; la bonhomie était peinte sur ses traits. Il avait les cheveux tout grjs, longs et frisottants, la bouche souriante, le teint frais et un grand air de préoccupation constante. Antoine Bernard n'entendait et ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui. S'il rendait un salut par hasard , c'était par soubresaut et sans paraître, le plus souvent, reconnaître les gens qui le coudoyaient. Quand o.n le rencontrait, marchant à pas comptés comme un bedeau, un jour de procession, l'air pensif, grattant son front, le nez en terre, les voisins souriaient.

— Bon! disaient-ils, voilà le père Bernard qui passe en revue ses additions.

A cette époque, le receveur municipal de Château- Thierry avait la réputation d'être le plus terrible calculateur de tout Tarrondissemenf. C'était un homme qui, du matin au soir, remuait des montagnes de chitTres. Ce n'est pas que son emploi nécessitât un si grand travail , la recette ^tant peu considérable et d'une gestion facile , mais Antoine avait un goût particulier aux choses de finance et se perdait volontiers dans les -questions nébuleuses soulevées par les économistes. Sur le terrain des droits différentiels, des tarifs, des impôts, de l'amortissement, des emprunts, il ne craignait personne, et les malins qui n'entendaient rien à ces mystères pou-

vaientd'un molle faireargumcnter pendant plusieurs heures, eûUil les pieds dans la neige et la bise dans ledos. Antoine Bernard y prenait un plaisir extrême. Là étaient sa joie et sa distraction. Le cabinet dans lequel il travaillait était tout entouré de casiers et d'éiagères chargés de cartons, sur lesquels on voyait des étiquettes qui réjouissaient les yeux du bonhomme. Lui«môme avait écrit en gros caractères et en belles leltres majuscules , ces mots significatifs : De la propriété foncière^ du crédit public^ des ron/ri6t(lionSj des douanes et des échanges^ de V assiette de V impôt; des échelles mobiles, des importations et des octrois; il y a^ait cent cartons à la portée dç sa main et pas un qui ne fût bourré de notes et de documents recueillis, classés et numérotés mélbodiqucment. Aussitôt qu'Antoine entrait dans son cabinet, il ne connaissait plus rien ; la ville aurait pu crouler, ou la Marne

passer tout à coup par-dessus les ponts , ce n'étail point son affaire.

Son premier soin, le jour venu, était de bien mettre en ordre ses écritures et sa comptabilité ; la chose faite et les devoirs de sa charge remplis, il se lançait dans les matières spéculatives et y restait absorbé jusqu'au moment où la servante lui criait

par le trou de la serrure que la soupe refroidissait sur la table. Là durée et Fardeur de ce travail Yappelaienl le vol infatigable de ces grands oiseaux de mer qn*on dirait occupés à chercher un objet perdu

depuis ]e déluge, tant ils mettent de patience et d'activité à battre des ailes autour des méniesgrèYes et des mêmes récifs.

Cependant, la poursuite des problèmes économiques n'était pas la seule cause des longues et laborieuses méditations d'Antoine BeritSsird. Le receveur municipal roulait toujours dans sa tète cinquante projets (lont le moindre devait lui rapporter deux ou trois cent mille francs. On ne parlait pas encore de millions à cette époque. Quand une idée s'emparait de son esprit, perpétuellement tourmenté par la manie des chiffres, il saisissait sa plume, et on

voyait bientôt s'empiler autour de lui des feuilles noircies par d'interminables calculs : charbonnages, canaux, défrichements de landes, dessèchements de marais, coupes de bois, exploitations rurales, usines, manufactures, hauts-fourneaux, entreprises de roulage, fournitures militaires, rien n'échappait au travail de son imagination ; pendant quinze jours ou six semaines il bâtissait en rêves d'immenses fdatures de coton, aménagées pour mille ouvriers; pendant un trimestre il préparait les plans flnanciers d'une compagnie industrielle qui devait exploiter certains bassins houillers dont il avait fait la décou«^ verte dans des bouquins. Rien ne l'arrachait plus à ses ëlucubrations ; il en oubliait Theure des repas, et si Mme Bernard n'avait bravement éteint la lampe, à la clarté de laquelle il ch établissait le difficile

échafaudage , le matin l'aurait surpris assis dans son fauteuil.

Dans la i)ensée de l'honnête receveur municipal un hasard, un accident, un rien, le séparaient à peine de la fortune. Encore, un effort et le vieux Fadole roulait ses flots dorés devant son humble luaisoD. L'^ort succédait à l'effort et le Pactole n'arrivait pas. Une singulière naïveté, qui faisait sa force, ne lui permettait pas de comprendre les inquiétudes éternelles dans lesquelles vivait sa femme. ,

< Pourquoi te tant agiter ? lui disait Antoine quelquefois ; est-ce parce que tu crains de ne pouvoir renouveler notre provision de bois ? Eh ! ma chère amie, vienne le mois de novembre et l'argent sera pour nous comme de l'eau! Laisse-moi seulement mettre au net mon rapport sur ce grand établissement de moulins à vapeur dont j'ai conçu l'idée 1 *

Et M. Antoine Bernard, tranquille comme s'il eût en sa caisse pleine d'or, frappait gaillardement sur des paperasses qu*il tournait et retournait avec délices. Que de fois ne le surprenait-on pas se frottant les mains avec des airs de jubilation, tandis que Mme Bernard poussait devant lui les châtaignes ou les noix d'un frugal dessert.

«.Je n'imagine pas, disait-il alors en suivant le fil d'une pensée intérieure, que les bénéfices soient moindres de cent mille écus par an ; je n'ai rien

omisj et le rendement de ces mines, dont les capitalistes vont se disputer les'partsde propriété, est supérieur à mon eslimation. Mon droit de fondateur, les appointements et la gérance, cela fera bien, par mois, un total de dix mille francs. Allons, ma femme, va tirer une bouteille du bon coin, et réjouissons- .nous! »

Il y avait longtemps déjà que le bon coin n'avait plus de bouteilles, mais le receveur n'en continuait pas moins sur ce ton.

Chaque jour à dîner, chaque soir en tisonnant le feu, on entendait dans ses moindres paroles comme un tintement joyeux de pièces d*or et d'argent. Si le lendemain Mme Bernard, après avoir retourné toutes ses poches, cognait à la porte de son^mariet demandait un pauvre petit écu à cet homme qui remuait de si grosses sommes en esprit :

«c Eh ! où diable veux-tu que je le prenne, ton petit écu? » répondait M. Bernard tout ahuri.

Les émoluments attachés à sa place auraient pu faire vivre honnêtement toute la famille, qui se composait du mari, de la femme et d'un enfant. Le receveur avait- eu, de plus, à l'époque de son mariage, une maison avec quelques champs dont il tirait un petit revenu. Une grave maladie, qui faillit

emporter sa femme, et pendant laquelle le pauvre

Antoine attendrit tout son voisinage par la sincérité de son désespoir, emporta la moitié de la petite

métairie. Antoine avait fait venir nn inédocin de Paris. Plas lard, une affaire dans laquelle il prit un intérêt emporta le reste. Il fallut réduire les dépenses au chiffre exact des appointements. Malheureu«-v sèment, M. Antoine Bernard ne résistait jamais à Tenvic d'acheter un livre qui traitait de matières économiques. Au besoin il se passait de redingote ou de r6ti, mais il ne se passait pas d'un ouvrage dont le titre lui sautait aux yeux. Avec quel enivrement n'emportait-il pas ce trésor dont les pages creuses ne lui apprenaient rien, et attisaient le feu qui le brûlait ! Comme il en savourait les déductions appuyées de tableaux analytiques! De nouveaux matériaux s'ajoutaient alors aux matériaux qu'il en* lassait patiemment dans ses cartons, catacombes où il ensevelissait tour à tour, en les groupant par . séries, les projets qn'il enfantait sans relâche ! Sa bonté était eficore une autre source de dépensées auxquelles son mince budgetne suffisait pas. M. Bernard ne pouvait voir un. malheureux sans tirer aussitôt de sa poche la petite monnaie qui s'y trouvait Ce n'était pas grand' chose, si l'on veut, mais ces modestes aumônes se renouvelaient fréquemment et cela finissait par compter dans le ménage. Il était impossible de rien reprocher moralement' à ce parfait honnête homme ; mais sa femme, qui avrilt, avec les mêmes qualités de travail et de pro« bité, un amour singulier de l'ordre et de récononiie,

gémissait de île pouvoir régulariser leur existence. On vivait de privations dans une atmosphère de rêves. Bien des fois , en cachette, elle vidait les poches de son mari pour qu*il n*eût rien à dépenser quand il sortait ; mais la physionomie lugubre* de M. Antoine Bernard, au retour; l'air affairé, soucieux avec lequel il cherchait partout, dans sa chambre, dans son cabinet, dans son jardin, le grand soupir qu'il poussait quand il retournait ses poches, le geste d'angoisse qu'il laissait échapper en avouant à sa femme qu'il avait encore perdu quelques sous ou quelques francs, navraient l'excellente créature.

« Après tout, disait-elle, c'est lui qui gagne le pain que nous mangeons.... Ai-je bien le droit de gouverner la maison à ma guise ? '

Et secrètement elle glissait sur le coin d'une cheminée, entre deux livres, la petite somme qu'elle avait dérobée la veille. Cependant, il^ne lui arrivait pas toujours d'en avoir la totalité à sa disposition.

11 y avait dans la maison une servante qu'où y voyait depuis des années. C'était une grande fille alerte, vigoureuse, hàlée, prompte à l'ouvrage, et faite pour vivre cent ans. Elle était debout avant le jour, apprêtait le repas, nettoyait tout, depuis la cave jusqu*au grenier, et trouvait encore le temps de tricoter de bons bas de laine pour M. Bernard et de tailler des vestes pour le petit Jacques. La bonne

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Gertnide ayait l'instinct, on pourrait dire la passion dn dévouement; jamais Tidée qu'elle pût être un jour sé})arée de cette famille qu'elle avait adoptée, ne lui était venue à l'esprit. Elle disait : «Notre vaisselle « et < notre enfant. > Il aurait été fort difficile de deviner laquelle des trois personnes qu'elle servait Gertrude aimait Iç plus, bien que cette tendresse eût des manières bien diverses de se manifester. Mme Bernard était servie avant d'avoir parlé; , auprès de la maîtresse, la servante était comme ^ une sœur aînée auprès d'un enfant gftté, mais d'un en&nt gâté qui inspirerait autant de respect que d'amour. Il lui semblait que c'était une sainte, et, à vrai dire, elle ne se trompait pas beaucoup. Ce n'était pas la même chose avec le maître. Il lui paraissait qu'il n'avait pas la tète bien solide et elle le traitait un peu en écolier qui ne remplit pas consciencieusement sa lâche et s'amuse à cueillir des noisettes; mais si elle n'épargnait pas les remontrances au receveur municipal, qu'elle rabrouait pour la moindre dépense, comme elle était attentive à le soigner s'il avait une légère indisposition, et qu'elle lui apportait, avec la tendresse d'une nourrice, les friandises qui pouvaient égayer sa convalescence ! Pas lin grain de poussière dans son cabinet, et du bon bois bien sec dans la cheminée. Seulement, si elle apercevait unHvre inconnu sur le coin de la table, Gertrude se fâchait.

« Madame est trop bonne, disail-ollc alors. S\\\ si j'clais la rpaîlresse! »

Et elle levait les yeux nu qiel et faisait de grands mouvements de bras qui la rendaient terrible ; mais quand elle avait rudement bourré le. pauvre homme pour quelque monnaie jetée dans la main d*un vieux mendiant, elle courait à la cuisine et ajoutait une miche de pain aux pièces de cuivre.

Avec le petit Jacques, c'était une autre chanson. Jamais <»n ne vit personne plus redoutable en paroles que Gertrude. Elle se chargeait de la chambrette de Tenfant et de son linge, et le conduisait ellemême à Técole. Gertrude se donnait alors des ahrs d'ogresse et ne parlait que de réprimandes et de punitions : le petit homme Técoutait d'un air nar-

quois. Le principe de Gertrude était qu'il /allait montrer aux enfants une implacable sévérité; làdessus elle ne transigeait pas ; c'est pourquoi elle avait toujours dans ses poches des noisettes, quelques pommes ou des billes, qu'elle distribuait à Jacques avec force caresses.

Les rencontres de la servante et de l'enfant, leurs pourparlers, leurs confidences multipliées donnaient lieu quotidiennement aux scènes les plus comiques. Si Jacques était puni et rentrait l'oreille basse, Gertrude haussait la voix :

« C'est bien fait, et tu n'as que ce que tu mérites, mauvais «ujet, disait-elle. Monsieur né savait pas sa

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leçon! On atirnit dû vous plonger dans un cacliot, monsieur I « L'enfant faisait mine de pleurer.

< C'est que j*avais mal à la tête, et on m'a privé^ (le mon goûter, répondait-il.

— Tant mieux l s'écriait Gertrudo avec véhémence. Viens vite» à présent, il y a de la conQture à la maison, et je te ferai une bonne lartine.... Une autre fois, tu n'oublieras pas ton catéchisme, vaurien.... Et tu auras encore des cerises que j'ai mises décote pour toi!... Et cela t'apprendra à ne pas être sage, petit garnement qu'on devrait fouetter jusqu'au sang.... Bon! voilà qu'il pleure, A présent.... Embrasse-moi ; nous allons acheter de la brioche.... et demain je mettrai une toupie dans ton panier, vilain tapageur. >

Et marchant d'un pas lesle, tandis que l'enfant riait sous cape :

< Punir cet agneau! ajoutait-elle; faut-il qu'il soit féroce, ce maître d'école ! »

ters la fin du mois, la voix grondeuse de Gcrtrudc remplissait la maison. Elle était bruyante comme tin tourbillon, active et soigneuse comme une fourmi, infatigable comme un loup pourchassé par une meute. Il n'y avait plus moyen de perdre un sou; elle passait la moitié de la nuit à ravauder le linge de la famille, et joignait à ce labeur, excessif déjà, des travaux de couture dont elle tirait profit pour

la communauté. Il ne fallait pas alors que M. Bernard songeât à faire empiète d'un livre nouveau.

« Avec le prix de ces sottises, disait-elle en Secouant les malheureux volumes, on dîne quatre fois et le déjeuner va sur le reste ! >

Quelquefois, le matin, quand elle était en belle humeur, bouche béante, la cornette en Tair, le balai à la main, Gertrude écoutait son maître qui aimait à disserter.

«Donc, disait-elle ensuite, c'est une fortune que vous avez découverte, et ces petits papiers vous rapporteront bien cinquante mille écus, viennent les raisins?

— Cinquante mille écus pour le moins, tu l'as dit, répondait Antoine qui se frottait les mains.

— Eh bien , notre muttro , m'est avis que si vous pouviez gagner avec ça une pièce de trois francs par jour, ça m'aiderait tout de môme. «

C'était dans cet intérieur que Jacques grandissait. La mère, d'accord en cela avec M. Bernard, voulait qu'on n'épargnât rien pour son instruction. En qualité d'externe, Jacques suivait donc les cours de la meilleure école de la ville. Il avait une singulière aptitude à apprendre vite et à retenir. Sa mémoire avait la propriété de ces pierres sur lesquelles on . grave facilement et qui durcissent par l'effet du , temps. L'atmosphère spéculative daus laquelle Jacques respirait le familiarisait avec les chiffres. A

D'UN MILUONNAIRE. 85

quatre ans, il récitait la table dcTythagore mieux que sa prière; à dix ou douze, toute espèce de calcul était un jeu pour lui. Il lui semblait alors que la vie était un grand problème d'arithmétique, dont Thomme représente l'unité. Il avait l'esprit ouvert, l'humeur gaie, le caractère entreprenant et hardi, et des habitudes de raisonnement qui confondaieiit Gertrude.

\^n jour, à six ans, il entra d'un pas délibéré dans la cuisine où la bonne femme combinait les moyens de tirer parti des restes d'un gigot qu'on avait déjà maneré trois fois.

< Eh! ma mie, dit Jacques en se servant d'une locution qui lui était habituelle quand il parlait à Gertrude, tu me dois six pommes et huit billes, paie-moi vite.

— Qu'est-ce que cela, méchant drôle, me prendstu pour ta mère, par hasard? tu sais bien que je ne te gâte pas, moi ! répliqua la bonne.

— Ta ! ta ! ta ! j'ai fait mon compte , le mois dernier, tu m'as donné vingt pommes et trente billes. Ce mois-ci, je n'en ai reçu que quatorze d'une part et vingt-deux de Faut re. Or, nous sommes au 31 du mois : c'est donc bien huit billes et six pommes qu'il me faut. C'est-il clair? »

Gertrude réfléchit.

« Il a raison, réphqua-t-elle; il faut tenir ses comptes. >

Enchantée, elle raconta le trait à sa maîtresse.

« Il a de l'ordre, le petit, ajouta-telle, et pour rcDcourager, je lui ai donné en sus des gâteaux. >

A neurou dix ans, Jacques faisait à i'école un petit commerce de friandises et de jouets, où il trouvait des profits qui l'engageaient & continuer. Il était fort adroit et bâtissait, à l'aide de cartes, de plancheltes, de bouts de Gcelle et de morceaux de papier de cou* leur qu'il ramassait partout des maisonnettes, des chariots, des cages et d'autres menus objets fort joliment tournés» La chose terminée, il vantait gaillardement les mérites dé sa marchandise et la troquait avantageusement contre des crayons, des plumes et des canifs, entre lesquels brillaient parfois de petites pièces blanches.

Habile, il n'était pas avare, et donnait volontiers aux élèves plus pauvres que lui' les miracles de son industrie. Que de fois ne distribuait-il pas à ses camarades les pralines et les beaux cahiers de papier blanc qu'il ayait gagnés dans une récréation I Les inquiétudes do sa mère, dont il avait Tlnstinct sans en avoir le sentiment, lui causaient parfois de ces petits chagrins d'enfants qui ne sont pas les moins cuisants de la vie. Il l'entendait souvent chuchotter avec Grertrude et chercher dans de longues confidences-les moyens de parer aux difficultés du lendemain. Les deux bonnes femmes échangeaient leurs craintes et leurs espérances, diminuant les

une:», auj^menlant les autres pour se tromper mutuellement, et regardant à la dérobée du côté d'une porte .derrière laquelle travaillait Antoine Bernard, c Bien sûr, madame , les huissiers viendront un jour! disait Gertrudc en s'essuyant les yeux.

— Bonté du ciel ! ne dis donc pas cela ! » répondait Mme Bernard.

Dans ces moments-là, l'enfant, qui entendait à demi, avait des peurs horribles; les huissiers repré-* sentaient à ses yeux des enchanteurs capables de tout, et pareils à ces géants terribles dont il avait lu les histoires dans les contes de fées.

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